VIII. SA CONDAMNATION ET SON EXÉCUTION
La sentence définitive de Jeanne d'Arc fut prononcée le 20 nmlUU\
Georges Chastelain raconte ainsi en ennemi la fin déplorable de cette femme héroïque. Son unique souci est de défendre en toute occasion le duc de Bourgogne et son
1 Voyez cet interrogatoire à la fin du volume. - Voyez l'arrêt final à la suite de l'interrogatoire, et la condamnation telle que je l'ai publiée d'après le manuscrit d'Orléans.
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parti , et il obéit ici aux passions les plus grossières et à la haine la plus aveugle , dont les succès de Jeanne d'Arc avaient rempli le cœur de ses ennemis. La manière de voir de G. Chastelain reproduit fidèlement l'opinion vulgaire des Anglais et celle que le duc de Bourgogne et le parti anglais cherchèrent à généraliser. Shakspeare n'a-t-il pas plus tard adopté lui-même ces absurdes préjugés?
« Or est bien de mémoire comment celle femme, que Françoysappelloientla Pucelle, avoit eslé prinse en une envahye que elle fist surlesBourgoingnons devant Compiengne, et comment messirc Jehan de Lucembourg par aulcun temps la tint en son chasteau de Beau-Revoir prisonnière, et puys l'envoya à Rouen en la main du roy angles et de ses officiers pour la faire interroguer deuement et examiner sur son estât et condition , en ({uoy se couvroient pluiseurs hérésies et estranges besoingnes bien périlleuses, sur lesquelles il besoingnoit avoir ung très grant et meur conseil pour en ouvrer saluiairement et en bonne et vraye justice, à l'expédiencedu cas. Sy est vray que ceste Jehanne dicte la Pucelle, après que avoit esté prinse et délivrée en la main du roy angles , l'évesque du dyocèse du lieu où elle fut prinse avoit fait très instamment requerre ladicte Jehanne, affin de l'avoir devers luy pour l'examiner comme son juge ordinaire ; et à ceste cause avoit envoyé mesmes devers le roy angles en la cité de Rouen, là où il se tenoit ; lequel , considérant le cas estre assez raysonnable , la luy délivra voulentiers; et commist ledict évesque y estre son examinateur, ensemble le vicaire de l'inquisiteur de la foy, avecques adjoustance de grant nombre de maistres en théologie et de docteurs en décrets solempnés, qui tous entrefurentà l'examination. De laquelle femme toutes les hérésies, superstitions et abus en quoy elle avoit esté atiaincte et clèrement cogneue et prouvée , tant par sa propre confession comme par diverses investigations et clères appcrlenances de son cas, lesdicts examinateurs par poincts et par articles les avoient envoyées pubhcquenienl en l'univcr-
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silé, affin de non estre notés jamais en temps nul advenir d'avoir procédé en cestuy cas légièremenl ne par affection ne par hayne, fors en toute voye d'équité et d'humain salut qui apparoir peust et deust à tout le monde estre bien et justement faict; lesquels puys, veus et visités généralement et par meure délibération de toute l'université, furent jugés et condempnés pleyns de dol et de maulvaisté de l'ennemy, et ensemble ladicte Jehanne héréticque , blasphèmeresse en Dieu et superstitieuse divineresse. Après laquelle condempnation eue toutes voyes de la personne de Jehanne, et de sa confession, lesdicts examinateurs, en nom de sainte église qui tout âmes voudroit saulver et reduyre à vray et bon estât, et non faire mourir nulluy corporellement par justice séculière , ains donner punition mesmes salutaire, en chartre ou aultrement, se perforcèrent et labourèrent longuement par diverses instances , que cesle femme icy se revocquast de ses faulses déceptions de l'ennemi qui conduy l'avoit , et qu'elle retournast à la vraye lumière de vérité et de contrition en délaissant ses faulses et erronicques opinions et ymaginations que avoit et maintenoit, contre l'honneur de la haulte divine magesléel en sa perpétuelle dampnation ; mais si peu rendoient de fruict leurs instances et labeurs que finablenieut, par diabolicquc obstination en quoy elle persévéroit et persévérer vouloil tousjours , elle fut délivrée à la justice séculière à Rouen pour en faire ce que son jugement portecoit. Etalant s'en déporta l'église, qui bien et sainctement s'en esloit acquittée, et en laissa convenir justice temporelle à l'apparlenir du cas ; laquelle chose , le roy angles , tout ainsy que elle avoit esté conduite et démenée, il notifia par ses lettres expressément au duc de Bourgongne son oncle , dont la teneur sy est telle comme cy dessoubs K
* Celte proclamation, si remplie de haine hypocrite et d'acciisalions absurdes, fut évidemment dictée par l'évêque Cauchon, dans le dessein de diminuer i'énormité de cette condamnation el la (erreur dont la Pucelle avait frappé ses ennemis. G. Chastciain est le
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» Très cher et très amé oncle, la fervente amour et dévocion que vous sçavons avoir, comme vray prince catliolicque , à noslre mère saincte esglise , et exaltation de sa saincte foy, raisonnablement nous exhorte et ammonesle de vous signifier et escripre ce que à l'honneur de noslre dicte mère sainte église, fortification de nostre foy, extirpation d'erreurs peslilentieuses, a esté en ceste nostre ville de Rouen fait n'a guaircs solempnellement. Il est assez commune renommée , jà comme partout divulguée , comment celle femme qui se faisoit nommer Jchanne la Pucelle, erronée devineresse, s'estoit deux ans et plus contre la loy divine et Testât de son sexe féminin veslue en habit d'homme, chose abhominable à Dieu, et en estât transportée devers nostre ennemi capital et le vostre ; auquel et à ceulx de son parti , gens d'esglise , nobles et populaires, donna souvent à entendre que envoyée estoit de par Dieu, en soy présumptueusement vantant que souvent avoit corn • municaiion personnelle et visible aveucques saint Michel et grant multitude d'anges et de saintes de paradis, comme sainte Catherine et sainte Marguerite. Par lesquels faulx donner à entendre et l'espérance qu'elle promeltoit des victoires futures, diverty plusieurs cœurs d'hommes et de femmes de la vérité et les converty à fables et mensonges. Se vesty aussy d'armes applicquées à chevahers, leva l'estandart, et en trop grant oultrage, orgueil et presumptioii, demanda à porter les très nobles et excellentes armes de France, ce qu'en partie elle obtint ; et les porta en pluiseurs courses et assaulx, et ses frères aussi paraillement, comme l'on dict, est assavoir ung escu à deux fleurs de lis d'or en azur et une espée ferme en hault , la pointe en la couronne. En cest estât s'est mise es champs et a conduicte gens d'armes en exercite et grandes compaignies, pour faire et exercer cruaultés inhumaines, en espandant sang
seul qui l'ait conservée. Une partie de cette lettre n'est que la répétition des accusations mises en avant dans l'arrêt royal qui prononce sa mise en jugement. (Voyez plus haut, p. 340 et 3 il.)
humain, en faisant séditions et commocions de peuples, le induisant à parjurement, rebellions, superstitions et faulses créances, en perturbant toute vraye paix , en renouvelant guerre mortelle, en soy souffrant aourer et révérer de pluiseurs comme sainctiffiée , et aultrement dampnablement ouvrant en divers aultres cas loings à exprimer, qui toutes voyes en pluiseurs lieux ont esté assez congneus , dont presque toute la crestienté a esté fort scandalisée. Mais la divine provision ayant pitié de son peuple léal et ne l'a voulu laissier longuement demourer es vaines, périlleuses et nouvelles crudelités où jà legièrement se mettoit , ains a voulu permettre, de sa miséricorde et clémence, que ladicte femme ait esté prinse, en vostre osl et siège que teniez lors de par nous devant Compiengne , et mise par vostre bon moyen en nostre obéissance et domination. Et pour ce dès lors fusmes requis par l'évesque ou dyocèse duquel elle avoit esté prinse, que icelle Jehanne, comme notée et diffamée du crisme de lèse-majesté divine , luy feissions délivrer, comme à son juge ordinaire ecclésiasticque. Nous, tant pour la révérence de nostre mère saincte esglise , de laquelle nous voulons les sainctes ordonnances préserver à nos propres faicts et voulentés, comme rayson est, comme pour honneur aussi et exaltation de nostre dicte saincte foy, luy feismes baillier ladicte Jehanne adfm de luy faire son procès, sans la souffrir estre prinse par les gens et officiers de nostre justice sécuHère, ne aulcurie vengence ne punition en estre faicte, ainsi que faire nous esioit raysonnable toutes voyes et licite , attendu les grands dommaiges et ijiconvéniens , les horribles homicides et détestables cruaultés et aultres maulx innumérables que elle avoit commis allenconlre de nostre seignourie et loyalle obéissance. Lequel évesque, adjoincl avecques luy le vicaire de l'inquisiteur des hérésies, et appelle aveucque eulx grant et notable nombre de solempnels maistres et docteurs en théologie et droit canon, commença par grant solempnité et deue gravité le procès d'icelle Jehanne ; et après ce que luy et ledict in-
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qnisilenr, juges en ceste partie , culrent par pluisours diverses journées interrogué ladicte Jelianne, firent les confessions et assertions d'icelle meurement examiner par les niaistres docteurs, et généralement par toutes les facultés de l'estude de nostre très chière et très amie fille l'université de Paris devers laquelle lesdictes confessions et assertions ont esté envoyées. Par l'opinion et délibéra lion desquels, trouvèrent lesdicts juges icelle Jehanne superstitieuse divineresse des dyables , blasphémeresse en Dieu et en ses saincts et sainctes, scismalicque et errant par moult de fois en la foy de Jhesus-Grist. Et pour la réduire et ramener à l'unité et communion de nostre mère saincte csglise, la purgier des horribles et pernicieux crismes et pécliiés, et préserver son ame et guarir de perpétuelle peyne et dampnation , fut souvent et par bien longtemps très charitablement et doulcement ammonestée ad ce que toutes erreurs par elle regetlées fussent mises arrière, et voulsist humblement retourner à la voye et droit sentier de vérité , aultrement elle se mettoit en grief péril d'ame et de corps. Mais ce très périlleux et diverse esprit d'orgueil et d'oultrageuse présumption, qui tousjours s'efforce de vouloir empescher et pertourber l'unité et saincteté des loyaux chrestiens , tellement occupa et détint en ses lyens le cœur d'icelle Jehanne que, pour quelquoncque aulire douîce exhortation qu'on luy sceust faire ne amministrer, son cœur endurcy et obstiné ne se veult oncques humilier ne ammollir ; mais souvent se vantoit que toutes choses que elle avoit faictes estoienl bien faictes, et les avoit fait du commandement de Dieu et des dictes sainctes vierges qui visiblement s'estoient à elle apparues. Et qui pis est, ne recognoissoit ne ne vouUoit recongnoistre en terre fors que Dieu seullement et les saincts du paradis , en refusant et reboultant le jugement de nostre sainct père le pape , du concile général et de l'universelle esglise militante. Et voyant les juges ecclésiasticques son dict couraige par tant et par si longue espace de temps endurcy et ob-
DES DOri'MEXTS S( R L\ PI CELLE. 353
stiné, la firent mener devant le clergié el le peuple illecques assemblé en très grant multitude, en la présence desquels furent solempnellement et publicquement, par ung notable maistre en théologie, ses cas, crismes et erreurs, en l'exaltation de noslre foy, extirpation des erreurs, édification et amendement du peuple chrestien, preschiées, exposées et declairées ; et de rechief fut charitablement ammonestée de retourner à l'union de saincte esglise et de corrigier ses faultes et erreurs , en quoy encoires demoura pertinace et obstinée. Et en ce considéré, les juges ordonnés dessus dicts procédèrent à pronuncier la sentence contre elle, en tel cas de droit introduicte et ordonnée. Mais devant ce que icelle sentence fut parleue, elle commença par semblant à muer son couraige, disant : que elle vouloit retourner à saincte esglise ; ce que voulentiers et joyeusement oyrent les juges et clergié dessus dict, et qui à ce la receuprent benignement , esperans par ce son ame et son corps estre rachettés de perdition et tourment. Adoncques se submist à l'ordonnance de saincte esglise, et ses erreurs et détestables crismes revocqua delà honte, et abjura publicquement, signant de sa propre main la chedulle de sa revocation et abjuration. Et par ainsy nostre piteuse mire saincte esglise, soy esjoyssant sur la pécheresse faisant pénitence , veuillant la brebis recouvrer et retourner qui par le desvoy s'estoit esgarée et fourvoyée et ramener avecques les aultres, icelle Jehanne , pour faire pénitence salutaire, condempnèrent en chartre. Mais guaires de temps ne fut illecques que le feu de son orgueil , qui sembloil estre estainct en icelle, ne rembrasast en flammes peslilentieuses arrière , par les soufïîemens de l'ennemy, et tantost rencbeut la dicte Jehanne maleurée es erreurs et faulses errageries que par avant avoit proférées et despuis revocquées et abjurées, comme dict est: Pour lesquelles causes, selon ce que les jugemens et justifications de saincte esglise l'ordonnent, affin que dès-or-en-avant elle ne contaminast les aultres membres de Jher>u Crist, elle fut de re-
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chief prcsciiioc publiquement; et comme rencheute es cismes et faultes par elle accoustumées, délaissée à la justice séculière, qui incontinent la condempna à estre bruslée. Laquelle, voyant approiichier son finement, congneut pleinement et confessa : que les esperits , que elle disoit estre apparus à elle souventes-fois, esloicnt maulvais et mensongiers, et que la promesse que iceuls luy avoient plusieurs fois faictes de la délivrer estoit faulse ; et ainsy se confessa par les dicts esperits avoir esté mocquée et deceupte. Si fut menée par la dessus dicte loy et justice au Vieil-Marchié dedens Rouen ; et là publicquement fut arse, à la veue de tout le peuple.
» Laquelle chose le roy d'Engleterre signifia au dict duc de Bourgongne son oncle , adfin que icelle exécution fust publiée par luy comme par les aultres chresliens parmy tous ses pays et subjects, pour abollir et extirper Terreur et maulvaises créances qui en estoient jà esparses par toute chrestienneté. »
J'extrairai delà Noiice des manuscrits de M. de l'Averdy, et des dépositions des témoins cités au procès de révision, ce qui concerne ses derniers moments.
Dans la matinée du 31 mai l/i31, Martin Ladvenu, frère prêcheur, fut chargé par l'évêque de Beauvais de préparer Jeanne à la mort et de lui annoncer le supplice dont elle devait périr dans la journée. Avant de l'en instruire , il crut devoir l'entendre en confession. Jeanne lui témoigna alors un si grand désir de communier qu'il crut devoir instruire l'évêque de Beauvais ; et , chose étrange I cette femme qu'on venait de prononcer hérétique et relapse , et qu'on avait rejetée hors du sein de l'église, reçut du prélat et des assesseurs, réunis eu conseil, la permission de communier. Martin Ladvenu assure, dans sa déposition, qu'elle communia très-dévotement et avec une si grande humilité et tant de larmes, avant de connaître sa condamnation, qu'il ne saurait l'exprimer lui-même. Sans rendre compte de ce qui se passa entre elle et lui dans la seconde confes-
DES DOCUMEINTS SC'R LA PUCErXE. 355
sion qui précéda la communion, il a cru cependant devoir à l'honneur de la vérité de déclarer ce qu'elle lui avait révélé au sujet du viol dont on avait voulu la souiller depuis son abjuration. « Elle me déclara, dit-il, qu'après son ab- » juration, on l'avait tourmentée violemment en la prison, » molestée , battue et deschevelée ; que c'estoit la cause » d'avoir repris l'habit d'homme. »
La Pierre, un des assesseurs, déposa aussi : « qu'il la vit » epplourée, son visage plein de larmes, desfigurée et oul- ») tragéc en telle sorte par les Anglois qui la vouloient vio- » 1er dans sa prison, que lui, qui en parle, en eut pitié et » compassion. »
Le greffier iManchou déposa : qu'ayant été le lundi à la prison, avec l'évéque de Bcauvais , pour procéder, Jeanne leur dit : qu'elle avait repris l'habit d'homme pour la défense de son honneur, attendu qu'on avait voulu attenter à sa pudeur et qu'elle n'était pas en sûreté avec ses gardes , en habit de femme.
Elle dit elle-même au comte de AVarwick : qu'elle n'osait pas quitter l'habit d'homme, parce que ses gardes, ainsi qu'il le savait, avaient tenté plusieurs fois de la violer. Le témoin qui dépose de ce fait ajoute : qu'il se rappelle qu'en effet elle jeta un jour de grands cris, et qu'elle aurait été violée si le comte de Warwick ne fût pas accouru à son secours.
Aussi, lorsque la sentence lui fut annoncée par les bourreaux, elle leur répondit : « Si j'eusse esté en la prison » ecclésiastique à laquelle je m'estois soubmise , et que » j'eusse esté gardée par gens d'esglise , non par mes ad- » versaires, je ne me fusse pas si misérablement mescheue » comme il est. » (Le crime qu'on lui reprochait était d'avoir pris des habits d'homme.) « J'en appelle devant » [)ieu , le grand juge, des torts et ingravances qu'on me » fait. » Et s'adressant particulièrement à l'évéque de Beauvais, qui lui reprochait d'être retournée à son premier maléfice, elle lui dit : « Si vous m'eussiez rendue
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» entre les mains des concierges ecclésiastiques compétents » et convenables , ceci ne me fusl pas advenu ; par quoy » je appelle de vous devant Dieu. »
Cette ailmirable patience et cette présence d'esprit , si courageuse dans une jeune fille si simple et si modeste, touchèrent profondément tous ceux qui s'approchèrent d'elle. Après sa confession, Martin Ladvenu ne la quitta plus jusqu'à sa mort. Le Saint-Sacrement lui fut d'abord apporté sur une patène couverte d'un voile, sans lumières, étole ni surplis, et on prononça pendant sa communion les litanies des agonisants : Orate pro eâ, priez pour elle.
Le prêtre Loyseleur, cet infâme agent de l'évêque de Beauvais , qui s'était .insinué dans sa prison , sous prétexte de lui donner les secours de la confession , et qui, par ses trahisons et ses affreux conseils, avait préparé sa perte, à la nouvelle que la charrette fatale se rendait à la prison pour la conduire au supplice , dompté enfin par ses remords , accourut et voulut monter sur la charrette avec elle, pour lui révéler les crimes qu'il avait commis contre elle et tâcher d'en obtenir son pardon ; mais les gardes le repoussèrent, et, hors de lui-même, il se hâta de fuir de Rouen pour ne pas s'y trouver le jour du sacrifice de sa victime.
On revêtait pendant ce temps Jeanne des habits de son sexe ; on lui mit ensuite sur la tête la mîlre de l'inquisition, sur laquelle étaient écrits ses prétendus délits de sorcellerie, transcrits aussi plus en détail sur un tableau auprès du bûcher. Elle fut conduite dans la charrette au Vieux-Marché de Rouen, accompagnée de sept à huit cents Anglais armés. Trois échafauds avaient été dressés sur la place : sur l'un étaient les juges et les assesseurs; Jeanne monta sur l'autre avec les prélats ; le troisième , qui était Irès-élevé, était celui du supplice. Le prêtre Midi prononça alors contre elle un sermon des plus violents et des plus grossiers , que Jeanne écouta avec beaucoup de patience. Sitôt que le prédicateur furibond eut dit à Jeanne : « Far/ô » in pace, allez en paix , l'Église ne peut plus vous dé-
» fendre, et vous remet dans les mains séculières, » l'évêque de Beauvais, Cauchon, lut tout haut le jugement définitif de condamnation.
« Dès que Jeanne l'eut entendu prononcer, elle se jeta j) à genouils et adressa à Dieu, nostre rédempteur, les plus » dévotes prières, demandant à toutes manières de gens, » de quelque condition ou estât qu'ils fussent, tant de son » party que d'autre, mercy très humblement, et requérant » qu'ils voulsissent prier pour elle ; es quelles dévotions, » disent les témoins , elle persévéra et continua très long » espace de temps, comme une demi-heure, jusqu'à la fin, » tellement que les juges, prélats et autres assistants furent » provoqués à grands pleurs et larmes; et plusieurs même » des Anglois recongnurent et confessèrent le nom de Dieu, » voyant si notable fin. »
Le notaire greffier I\lanchou a déclaré que «jamais il ne » pleura tant pour chose qui lui advint; et que par un mois » après ne s'en pouvoit bonnement appaiser ; par quoy, » d'une partie de l'argent qu'il avoit eu au procès, il acheta » un petit missel , qu'il a encore , afin qu'il eust cause de » prier pour elle. »
Aussitôt que Jeanne eut été abandonnée à la justice séculière , elle fut mise sans intervalle dans les mains du bailli de Rouen et des officiers de la justice royale. Il fallait donc, pour procéder h l'exécution, un jugement et un arrêt de la justice séculière; mais l'inquisition s'arrogeait, comme on sait , un privilège aussi absurde qu'inique, en vertu duquel les juges ecclésiastiques prétendaient que le juge laïque ne pouvait pas se défendre d'envoyer à la mort, sans examen et sans jugement, la personne que l'église avait condamnée. Conformément à cette doctrine de l'inquisition, le bailli ordonna donc au bourreau de s'emparer d'elle et de la mener au bûcher.
« Tandis que le bailli donnoit ses ordres , dit Massieu » son confesseur, et qu'elle faisoit lesditcs dévolions, elle ') fut fort précipitée par les Anglois, et même par j)lusieurs
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» autres capitaines , de la laisser en leurs mains pour plus » tôt la faire mourir, disant à icelui qui parle ( Massieu), ■) qui , à son entendement , la réconfortoit en l'échafaud : » Comment, prêtre, nous ferez-vous dîner ici ? »
Enfin ils se saisirent d'elle : elle salua tous les assistants ; elle pria tous les prêtres de dire une messe pour elle ; elle descendit de l'échafaud , accompagnée de La Pierre , de Massieu et de Ladvenu, en présence d'un peuple immense; et les gardes la livrèrent au bourreau, en lui disant : Fais ton office. « Et ainsi , disent les témoins , fut amenée et » attachée. » Les Anglais avaient fait construire un trèshaut échafaud de plâtre au-dessus du biàcher, de sorte que, ainsi que le rapporte l'exécuteur, « il ne pouvoit bonne- » ment et facilement expédier ou atteindre à elle ; de quoy » il estoit fort marry ; et avoit grand'compassion de la » forme et cruelle manière par laquelle on la faisoit mourir. »
Tandis que La Pierre et Massieu étaient en bas de l'échafaud à la regarder, Martin Ladvenu était monté sur le bûcher, à l'endroit où elle était liée, avec le visage découvert. Il y resta jusqu'au dernier moment, et il était si occupé à la bien préparer à la mort qu'il ne s'aperçut pas de l'instant où on commença à mettre le feu au bûcher. Jeanne, reconnaissante de sa charité, y veillait pour lui. Dès qu'elle s'en aperçut, elle eut la présence d'esprit et le courage de l'en avertir, de lui dire de se retirer et de le prier de tenir la croix élevée devant elle , afin qu'elle eût la consolation de la voir jusqu'à son dernier soupir; ce qui fut exécuté, ainsi qu'il le déposa lui-même. « Elle es- » tant dans les flammes, oncques ne cessa de résonner jus- » qu'à la fin , et confesser à haute voix le nom de Jésus, » en implorant et invoquant sans cesse l'aide des saints et » des saintes du paradis; et en rendant son esprit et incli- » nant sa tête , elle proféra le nom de Jésus , en signe » qu'elle estoit fervente en la foy de Dieu. »
Incontinent après l'exécution , le bourreau vint à lui et à son compagnon Ladvenu, « frappé et esmeu d'une mer-
DES DOClJMEi\TS SLR LA PLCELLE. 359
» veilleuse repeiitance et sensible conlrition , comme tout » désespéré, craignant de non savoir jamais impétrer par- » don et indulgence envers Dieu , de ce qu'il avoit fait à » ceste femme ; et disoit et alïirmoit ledit bourreau , que , » nonobstant l'huile, le soufre et le charbon qu'il avoit ap- » pliqués contre les entrailles et le cœur de ladite Jeanne, » toulesfois il n'avoit pu bonnement consommer ni réduire » en cendre les brueilles ni le cœur : de quoy estoit autant » estonné comme d'un miracle tout évident. »
Massieu, après avoir rendu compte de toutes les circonstances qui prouvent l'identité de Jeanne et de la personne brûlée, dit que Jean Fleury, clerc du bailli et greffier du bailliage, a assuré que, le corps de Jeanne étant réduit en cendres, son cœur était resté entier et plein de sang.
Tout ce qui s'est passé sur le premier échafaud avait été si touchant qu'une partie des assesseurs n'eut pas le courage d'assister à l'exécution : Houppeville, Miget, Fabry, Riquier, Manchon, et plusieurs autres dont nous n'avons pas les noms, se retirèrent en pleurant; d'autres d'entre eux y restèrent jusqu'à la fin : tel Jean de L'Esj ée, chanoine de Rouen, qui disait, en versant des flots de larmes amères , qu'il voudrait bien que son àme fût à la mort dans le même lieu où il croyait qu'était celle de Jeanne.
Dès que Jeanne fut morte, les Anglais, craignant toujours les erreurs populaires, ordonnèrent au bourreau d'écarter le feu pendant quelque temps, afin que tous les assistants fussent bien convaincus qu'elle était véritablement morte.
Une fin si pieuse fit, de l'aveu des témoins, une profonde impression dans les cœurs des assistants ; presque tous pleuraient et se lamentaient, parce qu'ils la croyaient iîijustement condamnée. Tous faisaient son éloge. Ils disaient : qu'elle était bonne chrétienne ; qu'elle s'était soumise à l'Église ; qu'on lui avait fait une grande injustice. Ses juges encoururent une note ineffaçable d'infamie dans l'es-
360 ANALYSE KAISOi\AÉE
prit des peuples; on les montrait et on les abhorrait après sa mort.
Un des assesseurs nous apprend qu'il a vu Jean Frapart, secrétaire du roi d'Angleterre, revenir de l'exécution ; il était triste et il pleurait d'une façon lamentable : « Nous » sommes tous perdus , disait-il , parce qu'on a brûlé » une sainte personne , dont l'àme est dans la main de » Dieu. »
Un Anglais , qui la haïssait au delà de ce qu'on peut imaginer, avait juré de placer lui-même un fagot pour la brûler; il tint son serment; mais, voyant la façon dont elle mourait, il fut d'abord étonné, et se vit ensuite au moment de perdre connaissance si on ne fût pas venu à son secours; et il avoua l'après-midi , devant La Pierre, qu'il avait eu tort, qu'il se repentait de ce qu'il avait fait contre elle, et enfin qu'il croyait que c'était une bonne femme, parce qu'au moment de sa mort , il avait vu une colombe blanche qui sortait de la flamme, cxeuiUcm de (lammâ.
On peut joindre à celte circonstance de la colombe blanche , émanée d'une imagination frappée , ce que rapporte un autre témoin, qui prétend que plusieurs des spectateurs lui ont dit avoir vu le nom de Jésus écrit dans les flammes.
Le même jour, le cardinal d'Angleterre ordonna de rassembler les restes du corps de Jeanne et de les jeter dans la Seine, ce qui fut exécuté par le bourreau, au rapport d'un grand nombre de témoins.
Martial d'Auvergne a publié sur les événements de son temps une chronique métrique intitulée : Les Vigiles de Charles VIL H y consacra les neuf cent quatre-vingtdouze vers suivants à l'histoire de Jeanne d'Arc.
DES DOCLMEMS SUR LA l'L CELLE. 361
CllKOMyUt METKlQUt tXTR.UTË DE MARTIAL D AUVKRGNE tl RELATIVIi A JEANNE d'arc.
Comment la Pucelle vint devers le roy.
Tost après ceste douleur, Vint au roy une bergerelle Du vilage dit Vaucouleur, Qu'on nommoit Jelianne la Pucelle.
C'estoit une pauvre beigère Qui gardoit les brebis es champs, D'une douce et humble manière, De l'aage de dix huit ans.
Devant le roy on l'amena , Un ou deux de sa cognoissance; Et alors elle s'enclina En lui faisant la révérence.
Le roy par jeu si alla dire ; « Ah! ma mye, ce ne suis pas. « A quoy elle respondlt : « Sire, » C'estes vous, ne je ne faulx pas. »
Cl Ou nom de Dieu , si disoit elle, » Gentil roy, je vous mèneray » Couronner à Reims , qui que veuille , » Et siège d'Orliens lèveray. »
Le feu roy, sans riens s'esmouvoir, Clercs et docteurs si fit eslire, Pour l'interroguer et sçavoir Qui la mouvoit de cela dire.
A Chinon fut questionnée D'uns et d'autres bien grandement , Auxquels, par raison assignée, Elle respondit sagement.
Chacun d'elle s'esmerveilla, Et pour à vérité venir, De plusieurs grands choses parla Qu'on a veues despuis advenir.
36^ ANALYSE IIAISOKINÉE
tllo dit tout publiquement :
Que le feu roy lecouvieroit Tout son royaume entièrement, Et que Dieu si lui ayderoit.
Finis lesquels verbes et termes, Requit au roy et à s<?s gens Qu'on lui baillast liarnoys et armes Pour s'en aller à Orliens.
Ladite suiti)lication Fut octroyée sans contredire.
Et par délibération Eut gens d'armes pour la conduire.
Loré et audes gens de guerre Si l'en emmenèrent à Blois, Où de là print chemin et terre Pour aller dessus les Anglois.
Vivres et biens furent chargés Pour mener dedans Orliens , Et les François la nuyt couchés En Soulongne parmi les champs.
Le lendemain vindient sarrer Près d'une bast lie aigrement , Tant qu'en firent désenq^uer Les Anglois moult légèrement.
Nonobstant toute résistance, La Pucelle et François pas.-èrcnt A tous leurs vivres et puissance; Dont la ville toit confortèrent.
Despuis, eux retournés à Blois, Elle pria qu'on allast querre Dedans l'église de Fierbois Une espée, pour elle, de guerre.
L'en y envoya sans desdit.
Et fut trouvée ladite espée Tout ainsi comme elle avoit dit, Et après lui fut api)ortt'c\
Diinois alors vint arriver, Priant ciiacun qu'on fist dcbvoir D'aller ledit siège lever, Ou tout estoit perdu pour voir.
La veille de l'Ascension , En l'an quatre cents vingt-et-nenf, Tous si prindrent affection D'y aller en courage neuf.
Si partirent en bel arroy, Ayant désir d'y travailler, Là menant vivres et charroy Pour les François avitailler.
Jcelle Pucelle fit dire Aux Anglois, comme que ce feust, Qu'ils s'en allassent belle tire, S'ils ne vouloient qu'il leur mescbenst.
Par despit et pour eux venger, Attaclièrent de toutes pars Celui bérault et messager, Voulant qu'il fust bruslé et ars.
Si envolèrent à Paris , Pour sur ce conseiller adoncques; Mais cependant furent péris , Et n'eut ledit bérault mal oncques.
Les François dans la ville entrèrent A leurs vivres et estandart , Présents les Anglois , qui n'osèrent Lors partir de leur bouUevart.
Environ trois beures après, Les cbefs de guerre et gens de ville , La Pucelle estant au plus près.
Si gagnèrent une bastille.
Là bien mourut soixante Anglois", Et de leurs gens et personni(^rs Rendus au comte de Dunois Quelque vingt <'t deux prisonniers.
^3^4 AI^ALYSE RAISOINXÉr
Le soir passèrent la rivière Les François devers la Soulongne, Pous assaillir en la manière Qu'on avoit eaiprins la besongne.
Les Anglois estant es bastilles Pe la Beauce et des Augustins , Ne firent ce jour grands castilles, Et n'y eut grands coups ne tatins.
Mais quand les François sur |e tart Les assauts voudrent repasser, Anglois saillirent à l'escart, Les Guidants tuer et blesser.
Sur quoy pied ferme si leur tindrent.
Et aprèf^ moult grosse castille , François féirent tant qu'ils prindrent Et gagnèrent une bastille.
Un satpeily, le lendemain, Si eurent de la peine mont, En combattant de main en main Contre la bastille du pont,
Cliacun frappoit à l'estourdy Pour cuider gagner le fossé ; Et dura l'assaut puis midy Jusques au soleil recoussé.
La Pucelle si eut un coup D'un trait qui sur elle glissa ; Mais nonobstant le grand mal tout , Oncques l'ost si n'en deslaissa.
Tout cliacun de cueur et courage Y travailloit à grand' puissance; Et eust-on véu faire rage De faits d'armes et de vaillance.
Si advint qu'en un mouvement Les François dans la ville entrèrent, Et que par armes vaillamment Lesdites bastilles gagnèrent.
Là y eut maints anglois tués £n cest assaut, comme on peut croire, Et les autres furent noyés Par leur pont qui fondit en Loire.
En la ville sceues les nouvelles, Toutes les cloches si sonnèrent , En faisant grand feste à merveilles , Et partout Te Deum chantèrent.
Et là le comte de Dunois , L'admirai, Pothon et La Hire, Gaucourt et autres chefs françois Firent grand' vaillance à veoir dire.
Talbot, au dimanche matin, Ledit siège désempara , Et print son voyage et chemin Vers Meun-sur-Loire, où il tira.
Comme Talbot si s'en alloit, Un augustin , son confesseur, Un François prisonnier vouloit Amener après son seigneur.
Mais ledit François enferré Par l'augustin devant les gens.
Se fit porter bon gré mau gré Sur son col dedans Orliens.
Après le comte de Suffort , Atout cinq cents lances d'Anglois, Vint Jargeau fortifier fort Pour là résister aux François.
Ledit Jargeau fut assailly.
Où les Anglois très fort se tindient, Monstrants non avoir cueur failly ; Mais les François d'assaut la prindrent.
A la prinse dudit Jargeau , Y eut quelque cinq cents Anglois Qui là si laissèrent la peau , Sans les pHsonniers des François.
366 AWLYSE RATSOIMîVEE
Aussi le comte tle Suffort Fut soubs le pont prins prisonnier, Et son frère noyé ou mort , Qui fait avoient debvoir entier.
Delà les Trançois et Pucelle Si vindrent devant Boisgency, Dont les Anglois eurent paour telle Que tous se mirent à mercy.
Avant l'assaut se composèrent, Aussi leur en estoit besoing ; Et atant d'illec s'en allèrent Un chacun le baston au poing.
Environ deux heures après Vindrent nouvelles en la ville Que Tallebot marchoit là près , Et d' Anglois bien quelque cinq mille.
Le sire de Scales, Falstot, Avec eux arrivés estoient, Pour secourir à Tallebot , Dont les Anglois gros se portoient.
Lors les chefs et seigneurs de France, Qui avoient esté à Orliens, Si se mirent en ordonnance Pour les aller combattre es champs.
Outre, Richemont connestable, Avec d'Albret et d'Alençon, Y vint en compagnée notable , Et en armée de grand' façon.
Chacune des parties tira Qui mieux mieux en très bel array.
Tant que guères ne demeura, Qu'ils se trouvèrent à Patay.
Les Anglois auprès d'un vilage Estoient en bataille attendants, Et lors les François de courage Si frappèrent sur pieds dedans.
DES DOCUMENTS SUR I \ VlCET.LE. 3^7
La Pucelle , Pothon , La Hiio , Chargèrent sur eii\ <!«' cheval , Tellement qu'ils les firent fuire En abattant plusieurs d'aval .
Puis les batailles s'assemblèrent , Et combattirent grandement ; Mais les François le champ gagnèrent , Et la victoire vaillamment.
lUec d'Anglois et de leurs gens Si mourut , par nombre compté , Quelqu'environ vingt et trois cents , Et deux cents prins d'autre costé.
Le sire de Scalles , Falstot Et d'autres funent prisonniers , Et aussi ledit Tallebot , Puis mis à rançon de deniers.
La journée d'après advenant , Melun, Jen ville, La Farté, Se rendirent incontinent , Et d'autres villes à planté.
Or, notons ci grande merveille, Les faits de Dieu et les vertus , Quand à la voix d'une Pucelle Les Anglois furent abattus;
Une chose de Dieu venue , Un ange de Dieu tout amable , De qiioy toutesfois la venue Fut au royaume profitable.
Nostre-Seigneur communément N'a point acoustumé d'ouvrer.
Ne de donner allégement, Quand ailleurs on le peut trouver.
Mais ou nature et les humains N'ont plus de povoir et puissance, C'est alors qu'il y met les mains, Et qu'il fait sa grâce et clénjence.
368 ANALYSE RAISOWEF
Ail mois de juin d'icelni an, Le roy fit à tons assigner Qu'ils se rendissent à Gyen Pour aller à Reiras couronner.
Si eut tantost grande assemblée Des barons et nobles de France , Qui tous vindrent à ceste armée De cueur en toute diligence.
Là furent les ducs de Bourbon , Alençon, Vendosme, Dunois, Ricbemont, La Hire, Pothon, Et tous les vaillants chefs françois.
Plusieurs aulres sans les mander Si y vindrent pareillement , Pour servir le roy et l'ayder Au fait de son couronnement.
Or, sur ce point est à noter Que Reims, Troyes, Chalons, l'Auxerrois, Où il falloit se transporter, Si estoient tenus des Anglois.
Toute Champagne et Picardie, lîrye, Gastinois, J'Ysle de France, Et le pays de Normandie, Estoient en leur obéissance.
Le roy, pour son pays conquerre, Nonobstant son chemin tira Droit devers la ville d'Auxerre , Où son ost trois jours demeura.
Si lui fut faite obéissance Et entrée par les habitants , Qui eurent une surséance Dont plusieurs ne furent contents.
De cest appointement ilà Tremouille si fut blasmé foit; Et puis Richemont s'en alla , Car entre eux v avoit discoit.
DES nOClMENTS Si R LA PICEME. .369
Le roy en l'ost si fit crier :
Que les gens d'armes si allassent Avec leurs chefs, sans deslayer, Et sans ce qu'en riens s'amusassent.
Ladite Pucclle, en allant, Si rencontia devant sa veue Deux fillettes et un galant Qui là menoient vie dissolue.
Si frappa dessus rudement, Tant qu'elle peut de son espée , Et sur gens d'armes tellement Qu'elle fut en deux parts coupf^e.
De les battre n'estoit que bon ; Et lui fut dit par l'assemblée Que debvoit frapper d'un baston , Sans despecer sa bonne espée.
Le roy, lendemain au matin , Si mit en son obéissance La ville de Saint- Florentin, Qui lui fit grande révérence.
De là chemina devant Troyes, Où les Bourguignons et Anglois Saillirent dehors à Montjoye Pour faire en aller les François.
Si demeura illec l'armée Quelqu'enviton six ou sept jours, La gent estant toute affamée, Par faute de pain et secours.
Les gens d'armes mouroient de faim , Et estoit chacun descrepy, Car ils ne mangeoient que le grain De blé qui croissoit en l'espy.
Ces bourgeois de Troyes bien vortloient Eux rendre au roy entièrement; ÎNlais les Anglois les empeschoient Tant qu'ils povoient incessamment.
370 ANALYSE RAISONNÉe
Si fut tenu conseil serré Par le roy, qu'on avoit affaire ; Où fut dit et desliberé Qu'il valoit mieux de se retraire.
Les uns assignoient la raison Parce qu'ils n'avoient de quoy vivre, Et qu'en si très-briefve saison L'on ne peut telle œuvre poursuivre ;
D'autre part la ville estoit forte , Non ainsi de légier à prendre , Veu l'assemblée et la cohorte De tant d'Anglois à la deffendre ;
Outre n'avoit artillerie A suffisance n'aultrement, Pour rompre ou faire abaterie, N'argent à faire le payement.
L'opinion d'aucuns fut tdle; Mais un entr'autres alla dire Qu'on debvoit oiiyr la Pucelle Pour la conclusion eslire.
Si fut envoyée querre en l'ost; Et après qu'elle fut venue , L'on lui raconta aussitost L'opinion dessus tenue.
Si dit qu'on ne debvoit ce faire, Enhorlant chacun de pener Et à l'entreprinse parfaire Pour aller le roy couronner.
n Au nom de Dieu, ce disoit-elle, » Gentil roy, dans deux jours entrerez M Dans vostre ville de Troyes belle, 1) Et par force ou amour l'aurez. »
« Qui en seroit, dit le chancelier, .) Seur dedans dix , on attendroit ; » Mais de riens faire et travailler, 1) Point d'appaience n'y auroit. »
DES DOCmiENTS SLU LA PUCELLE. 371
ïoutesfois, après ce langage, Tous les François finablemeiit Prindrent en eux cueur et courage De procéder outre amplement.
Cela conclud , elle monta Sur un beau grand coursier en niaiu, Et en l'ost si se transporta Atout un baston en sa main.
lia fit dresser et porter Tables, fagots, buys et chevrons, Pour faire taudis à getter Une bombarde et deux canons.
Quand ceux de la ville de Troyes Si virent ceste diligence, Us requistrent par toutes voyes Parlamenter et surséance.
Puis vindrent prendre appointement Avecques le roy de France, En lui rendant entièrement La ville en son obéissance.
Mais il fut dit que les Anglois Et gens de guerre s'en yroient Avecques leurs biens et barnois, Et leurs prisonniers emmèneroient.
Ainsi, le lendemain, le roy Entra en sa ville de Troye , En belle ordonnance et arroy.
Et là fut receu à grand' joye.
Les enfans Noël si crièrent ; Feux et esbats là furent faits ; Et lui et ses gens festoièrent; Dont ils furent trestous refaits.
Les Anglois vouloient au partir - Leurs |)ri;>onniL'rs frauçois mener; Mais la Pucelle consentir iN'y voult, ne soulfiir emmenei.
372 A^ALYSE RAlSOMvÉt
Elle-mesme vint à la porte Es mains des Anglois leur oster, En leur disant de bonne sorte Que ne les lairroit transporter.
Les François si s'agenouillèrent , Lui priant qu'elle leur aidast , Et sa grâce là implorèrent, Atin que de ce les gardast.
Les Anglois vouldrent soustenir Que c'estoit grand' fraulde et malice De contre le traité venir, Requérant qu'on leur fist justice.
Le roy, qui en sceut la nouvelle, Si commença à soy sourire Du desbat et de la querelle , Et en fut joyeux à vray dire.
Brief convint pour les prisonniers Qu'il payast aux Anglois comptant Tout leur rançon de ses deniers; Ainsi chacun si lut content.
Quand les Anglois, selon l'accord, Eurent leur argent et rançon, Ils louèrent le roy fort , L'appelant prince de façon.
Il fut prisé par sa justice Qu'il gardoit à ses ennemis, Qui avoit lieu en l'exercice De son ost , tous abus postmis.
Quant en y a qui eussent dit *.
« Les vilains sont plus que payés , » Saufs s'en voisent sans contredit, » Ou qu'ils soient pendus ou noyés. »
Hà ! déa ! ce n'est pas là la forme De gens payer et les guider; Ainçois convient à chacun homme Son droit et la raison garder.
DES DOCLMEiXTS SLR LA PIjCELLL. • 373
Puis le roy, le jour ensuivant, Se mit sur les champs à puissance, Où ceux de Chalons au-devant Lui vindrent faire obéissance.
L'ëvesque et bourgeois l'emmenèrent Dans la ville honnorablement , Et le soir tous le festoièrent Moult richement et grandement.
Le lendemain vint devant Reims, Où, quand les bourgeois si le virent, Comme de joie remplis et pleins , Toutes les portes lui ouvrirent.
Là fut sacré et couronné En la manière accoustumée, Et fut ce jour là ordonné A faire chère inestimée.
L'archevesque , lors chancelier.
Si fit l'office de la messe , Où avoit des gens un millier, Menant grande feste et liesse.
Les ducs de Bar et de Lorraine , Commercy, et de grands seigneurs, Vindrent à son service et règne Eux offrir, et d'autres plusieurs.
Tous messeigneurs du sang de France, Qui furent au couronnement, S'y acquirent moult excellence Et aussi honneur largement.
Aussi les barons, chevaliers, Nobles qui y vindrent ayder. Capitaines, gens, escuyers.
En furent à recommander.
Nobles vindrent, jeunrs et vieux, " De tout le royaume de France , Dont plusieurs si furent joyeux Pour estre en son obéissance.
INotons ici comment t'ortuiie, Gouvernée par le vueil de Dieu , Après grand mal et desfortune , Si donne grand' joye en ce lieu.
Qui eust cuidé ne espéré Qu'en si très petit mouvement Le roy eust ainsi prospéré, Ne venu au couronnement?
Veu le cas et empeschement, La chose n'estoit pas facile D'y avenir si proni(»temeut; Mais à Dieu rien n'est ditficile.
Ce qu'il veut permettre est tosl (ait, Sans ce que nul y puisse nuiie, Et c'est son ouvrage parfait Où l'on ne trouve que redire.
Se Fortune communément Si donne persécution, C'est pour après plus hautement Octroyer consolation.
Boëce dit en son tiers livre :
Que foi tune adverse est plus seure Pour cogrioistre Dieu et bien vivre.
Et prouve que c'est la meilleure.
Elle impartit humilité, Elle soustient tous aspres deulSj Et après, par prospérité, Un seul bien si fait valoir deux.
Elle instruit, conseille et advise, La nuit fait tourner en clarté, Muer servitude en franchise, Et malheur en prospéiité.
Par souffrir et cognoistre Dieu , Le bien servir et honnorer, Fortune si change son lieu , Pour le servant réniunéier.
Plusieurs au monde se complaignent , De fortune et malheureté, Disants que les maux qui adviennent Résident en sa faculté.
Et comme s'elle fust maistresse Du monde et du gouvernement, ÎNIaintenant que joye ou tristesse Procèdent d'elle seulement.
Et s'il advient perdition De quelque bataille ou journée , Disent que c'est constellation De fortune prédestinée.
Cela si est fort à cognoistre , Quand l'un s'en loue , l'autre s'en deult ; Mais par dessus Dieu , qu'est le maistre , Si (jonne la victoire où veult.
Le feu roy Charles trespassé , Eut de grands hurts terriblement, Et se trouva fort ba^ percé , Sans nul espoir d'allégement.
Il advint mesmes en un an Qu'il perdit à dommage et deuil Le siège et journée de Cravan, Et la bataille de Verneuil.
Et puis au siège d'Orliens, Oii tout debvoit estre conclus , La journée nommée des harans , Et par ainsi n'en povoit plus.
Despuis fortune à cop tourna, Pour au résidu lui pourveoir, Et Dieu la victoire donna A cil qui la debvoit avoir.
Les Fiançois lors se rallièrent En pienant courage teirible, Et de plus en plus prospérèrent, Ne riiMis leur estoit impossible.
Ne fust-ce pas monlt grand' merveille D'avoir réveillé tant de gens An brnit d'nne simple Pucelle Et bergère nonrrie es champs.
Las en peu d'heures Dieu labeure!
N'au besoing jamais ne deffault; La chose qu'il veut faire est seure, Et sçait bien toujours qu'il nous fault.
Après ledit couronnement, Le roy, avec sa compagnée, De Reims vint loger droitement A Saint-Mac 'ou dans l'abbaye.
Là sur lui fut fait grand service Et des ordres moult solemnelles , Car au moyen du sacrifice Le roy gucrist des escrouelles.
D'illecques s'en vint à Velly, Où il demeura tout le jour, Et se réduisirent à lui Les lieux et pays d'alentour.
Apiès , à Laon si tresmit Un héraut aux armes de France, Et tantost la ville se mit En sa pleinière obéissance.
Si fut là receu à grand' joye, Et fit la ville grand debvoir, Puis le roy si tira sa voye Vers Soissons, pour entrée avoir.
Mais tout ainsi pareillement Lui firent pleine obéissance, En le festoiant grandement , Et tous ceux de son alliance.
A lui se rendirent aussi Tout à coup, en un mouvement, Chasteau-Tliierry, Provins, Cressy, Et d'antres villes largement.
Si vindient nouvelles en l'ost Que le duc de Betfort venoit, Et qu'il aiiiveroit tantost A douze mille qu'amenoit.
Adonc le roy fit en bataille Mettre ses gens, et bien en point, Pour frapper d'estoc et de taille ; Mais les Anglois ne vindreut point.
Après, le roy vint à Crecy Et sçeut de vray que les Anglois Si estoient venus à Mitry, Pour lors combattre les François.
Là les batailles se dressèrent Tant d'un costé comme de l'autre , Et si près et avant marchèrent Qu'ils s'entrevéoient bien l'un l'autre.
Les escarmoucheurs et coureux Si venoient courir à puissance En un village nommé Thieux , Joignant dudit Mitry en France.
Là au devant dudit village Se tindrent un jour tout parfait, Sans frapper ne porter dommage, Et ne firent riens en effet.
Le duc de Betfort se tira A Sentis et y vint loger, Et le feu roy se retira A Crespy pour soy héberger.
Le lendemain vint à Compiègne Et y entra en grand' puissance, Atout la bannière et enseigne Des nobles fleurs de lys de France.
Ceux de la ville de Sentis Lui firent après assavoir Qu'ils désiroient les fleurs de lys , En offrant de les recevoir.
378 ANALYSE RAISONINÉE
La ville très bien y ouvra, Et y entra le roy joyeux ; P!us, de là Beanvais recouvra, Dammalle, et plusieurs autres lieux.
Le duc de Betfort , qui le sceut, Tantost à Rouen s'en alla, Pour double que l'en ne s'esmeut , Et mit garnison çà et là.
Puis le roy vint à Saint-Denys, Qui lui rendit obéissance, Laigny avec le plat pays, Dependences et l'adjacence.
Outre, en procédant plus avant.
Son ost tira à La Chappelle, • Et de là au Moulin à vent,
Où y eut escarmoucbe belle.
Les Anglois qu'estoient à Paris Tous ensemble se retirèrent, Afin qu'ils ne féussent pris, Et les murs si fortifièrent.
Le lendemain grand' compagnie De l'ost des François, à Monceaux S'en vindrent faire une saillie Jusqu'au marché des pourceaux.
Sous la montagne s'embuschèrent Pour iilecques estre à couvert.
Et de là gagner s'en allèrent D'assaut un petit boulevert.
D'un costé et d'autres canons Et coulevrines se ruoient , Et ne voyoit-on qu'empanons De (lèches qui en l'air tiroient.
Adonc Jehanne la Pucelle Se mit dans l'arrière fossé.
Où fit de besongner merveille.
D'un couiage en ardeur dressé.
DES DoriMENTs Sï R LA ptcrrrr. 370
Un vireton que l'on tira La vint en la janihe asséner, Et si point n'en désempara , Ne ne s'en voult oncques tourner.
Boys, huys, fagots faisoit jetfer, Et ce qn'estoit possible au monde, Pour cuider sur les murs monter; Mais l'eau y esloit trop [larlonde.
Les seigneurs et gens de façon Lui mandèient s'en revenir, n y fut le duc d'Alençon Pour la contraindre à s'en venir.
Lors à Saint-Denys retourna, Où par humbles et dévots teimes Elle offrit, laissa et donna Le harnois dont avoit fait armes,
Atant le roy se Cespartit , Et es pays réduits çà et là Mit de ses gens, et puis partit Vers Berry, où lors s'en alla.
Un peu après son partement.
Plusieurs des Anglois s'assemblèrent Pour eux tirer diligemment A Saint-Denys, où ils entrèrent.
Les armures de la Pucelle Y vindrent là prendre et saisir, Par une vengeance cruelle, Et en firent à leur plaisir.
D'iliec à Laigny si tirèrent, En faisant d'assiéger manière ; Mais les François les reculèrent , Kt n'approchèrent la barrièie.
Messire Ambroise de Loré , Foucault, deux vaillans hommes d'armes, Tousjours leur tindrent pié ferré , Et lii firent maints beaux faits d'armes.
380 ANALYSE RAISONINÉE
En l'an dndit conronnement, Gaucourt, pour le roy gouverneur Du Dauphiné, fit vaillamment Kt y acquit un giand honneur.
Illecques en pays estrange, Il et ses gens si descoufirent Vaillamment le prince d'Orange, Et le Dauphiné rescouyrent.
Là y eut morts et prisonniers Des Bourguignons bien largement, En quoy François maints bons deniers Y gagnèrent finablement.
En hyver ceux de la cité De Sens au roy se réduisirent , Et tous de bonne voulenté Leur capitaine anglois hors mirent.
Ainsi que les Anglois un jour Estoient allés courre au bestail , Ils trouvèrent à leur retour Les portes fermées au varrail.
Pareillement ceux de Melun Les clefs du capitaine estèrent.
Et d'un bon vouloir d'un chacun Les François céans s'y boutèrent.
Les Anglois venant du pays Qui avoient le vent poupe lors, Se trouvèrent moult esbahys Quand on leur dit : Nescio voa.
Au retour du sacre à Gyen , Le roy si voulut envoyer La Pucelle devant Rouen , Pour y cognoistre et besongner.
Tremouille et autres opinèrent Qu'il n'en estoit point de mestier, Ains d'Albret et elle envoyèrent Devant Saint-Pierre-le-Moustier.
DES DOCLMEXTS SIR LA PICELLE. 381
Tlà (levant la villp furent En belle ordonnance et arroy Faisants si grand dcbvoir qu'ils l'eurent, Et qu'elle fut rendue au roy.
Après à la Charité vindrent , Afin de l'assiéger et prendre, Où l'espace d'un moys se tindrent Sans l'avoir ou la (aire rendre.
En l'an mil quatre cents et trente , La ville do Laval reprinse Fut, par une façon bien gente, D'un meunier guidant l'entreprinse.
Par un matin que les Anglois Si ne faisoient grand' garde et guet , Y bouta dedans les François , Avec le sire du Haumet.
Lors environ ceste saison , Loré, Foucault, avec leurs gens, Rencontrèrent d'Anglois foi-on Près de Louvres emmy les champs
Si se serrèrent et frappèrent De courage si asprement, Que bien deux cents Anglois tuèrent , A force d'armes vaillamment.
Le lendemain , pour leur estraine , Devant Paris vindrent courir, Et jusques aux murs Saint-Anthoine , Pour leur avantage quérir.
Cest an du pays de Berry Si se despartit la Pucelle , Pour venir secourir Laigny, Et d'autres gens avecques elle.
Lors estoit bruit que les Anglois Le vouloient venir assiéger; Et l'eusseiit fait , se les François Ne les eussent fait desloger.
382 ANALYSE RAISONNEE
Si vint après à cognoisssance Que quelque trois cents combaitans D'Anglois estoïent en ^ince, Le pays pillants et gastants.
Adonc elle, Loré, Foucault, Et un autre nonimé Perrette; Les cherchèrent par bas et hault , Pour parler bien à leur barrette.
Si advint qu'ils se rencontrèrent, Et que les François desconfirent Les Anglois, dont plusieurs tuèrent, Et les autres si s'enfouyrent.
Les Bourguignons et les Anglois , Audit an, atout leur enseigne, Vindrent assiéger les François A Soisy, auprès de Compiègne.
Les comtes d'Arondel , Suffort , Messire Jehan de Luxembourg, Si y travaillèrent moult fort , En mettant le siège à l'enlour.
Lors Pothon et ses gens passèrent L'eau , entre le pont et Soissons , Et des Anglois plusieurs tuèrent Parmi les bois et les buissons.
Durant ledit siège La Hire Si passa Seine sur le tard, Et d'eschelles print, sans mot dire, La place de Chasteau Gaillard.
Elle est à sept lieues de Rouen ; Et fut là trouvé enferré J)ans une fosse Barbazan , Où neuf jours avoit demouré.
De sa deslivrance joyeux Fut le roy merveilleusement , Car il estoit vaillant et preux VA l'avmoit chacun grandement.
DES DOCUMENTS SLIl LA l'LCELLE. 383
Ledit Soissy se deffendit Assez, et puis soudainement Le capitaine le vendit Aux Anglois deshonnestement.
Par le moyen de la besongne, Lui fut promis grand avantage Et grands dons du duc de Bourgongne Par les conducteurs de l'ouvrage.
Delà Bourguignons et Anglois Si vindrent Compiègne assiéger, Où la Pucelle et les François Y arrivèrent sans targer.
Là y eut courses, escarmouches Et saillies qui assez durèrent, Si advint qu'à unes approches Les François très fort reculèrent.
Lors au conflit et par snrprinse, Comme chacun tiroit arrière , Ladite Pucelle fut prinse Par un Picart, près la barrière.
Ledit Picart si la bailla A Luxembourg lec assistant, Qui la vendit et rebailla Aux Anglois pour argent comptant.
Si en firent après leurs monstres, Comme ayants par trop besongne, Et ne l'eussent donnée pour Londres, Car cuidoient avoir tout gagné.
Chacun d'elle si fut marry.
Despuis Pothon, à son enseigne.
Se partit de Chasteau-ïhierry, Pour delà venir à Compiègne.
Boussac, lors maieschal de France^ Yendosme et les autres seigneurs.
Au siège vindrent à puissance, Avec d'autres François piusieur.s.
384 AvNALYSE RAlSOMNÉt
Ladite ville si endura Moult d'arflictions et de peines, Car le siège devant dura Plus de troys moys et six semaines.
Si firent tant lesdits François Qu'ils gagnèrent un grand fossé Qu'avoient fait faire les Anglois Afin qu'homme n'y fust passé.
Cela fait, dans les champs entrèrent, Entre la forest et un lieu Auprès duquel ils rencontrèrent Les Anglois estant à Beaulieu.
Lors Pothon , près de la Justice , Ayant avec lui six vingts lances.
Si mit ses gens en exercice Pour combattre et faire vaillances.
Quand ceux de la ville si virent Que c'estoit à bon escient , Tous en un moment si saillirent Pour joindre aux François quant et quant.
Si vindrent à une bastille D'Anglois et de Portingalois, Où là en mourut belle bille.
Car de cent n'en escliappa trois.
Les gens de Pothon lors y vindrent A une bastille à charniers.
Laquelle par assaut ils prindrent, Avecques plusieurs prisonniers.
Les Anglois voyants à costé La perte desdites bastilles , Si se mirent à sauveté, Et tantost tirèrent leurs quilles.
Les Bourguignons si s'en allèrent En leur pays semblablement; Et ainsi les François levèrent Ledit siège bonnorablement.
DES DOCLMEMS SLH LA VlCELLlù. 385
Comment les Angloys amenèrent la Pucelle à Rouen et la firent mourir.
Afaut les Anglois s'en allèrent , Non pas en joyeuse manière, Kt à Rouen en emmenèrent La Putelle pour prisonnière.
Elle estoit très douce, amiable, Moutonne, sans orgueil n'envie, Gracieuse, moult serviable, Et qui menoit bien belle vie.
Souvent elle se cont'essoit Pour avoir Dieu en protecteur, ?fe guères feste se passoit Que ne receust son Créateur.
Mais ce nonobstant les Anglois Aux vertus et biens ne pensèrent ; Ainçois, en haine des François, Très durement si la traitèrent.
Après plusieurs griefs et excès Inférés en maintes parties.
Lui firent un tel quel procès Dont les juges estoient parties.
Puis au dernier la condamnèrent A mourir douloureusement.
Et brit'f raidirent et bruslèrenl A Kouen tout publiquement.
Ainsi voilà le jugement Et la sentence bien cruelle Qui fut doniée trop asprément Contre icelle povre Pucelle.
Si tirent mal ou autrement , 11 s'en faut à Dieu rapporter, Qui de tels cas peut seulement Lassas cognoistre et discuter.
Toutesfoyes, avant son tresitas.
Dit aux Anglois qu'un temps v indroit Qu'un pied en France n'auroient i»as, FI qu'on les dehors chasseroit.
386 ANALYSE RAISONNEE
Que le feu loy piospéreroit, Et qu'au dernier, sans contredit, Son royaume recouvreroit ; Et atant son esprit rendit.
Brief plusieurs choses narra Qu'on a veu despuis advenir Tout ainsi qu'elle déclara.
Dont à aucuns peut souvenir.
Longtemps après ce jugement, La mère, aussi les frères d'elle.
Requirent au roy vengement De la mort et sentence telle.
Le bon seigneur, considérant Qu'avoit esté en son service Et fait beaucoup en l'honroraiit, Si remit le cas en justice.
De fait envoya le procès A Rome , devers le saint-père , Où là , sans faveur ne accès , Fut bien veue au long la matière.
Ce fait, il bailla mandement Pour lors citer les commissaires A soustenir leur jugement Et appeler parties contraires.
Les Anglois furent appelés Et les parties solennement, Exauiens faits et recollés Sur la vie d'elle entièrement.
Juvencel , de Reims archevesque, Grands gens de justice et de bien, Chartier, de Paris lors évesque, Et autres y ouvrèrent bien.
A Rouen si se transportèrent , Où le jugement estoit fait , Et gens de bien examinèrent Pour savoir vérité du fait.
Après le procès fut porté Au saint-père et aux cardinaux , Et fut bien veu et visité En grand diligence et travaux.
Et le tout veu finablement , Fut dit, par sentence authentique, Le procès et le jugement Faits contre la l'ucelle, inique.
Estre abusif, défectueux , Et qu'à tort si fut condampnée Par juges très-suspectueux , Disants leur sentence erronée.
Au procès de ceste innocente Y a des choses singulières ; Et c'est une grande plaisance De veoir toutes les deux matières.
Ledit procès est enchesné En la librairie Nostre-Darae De Paris, et fut là donné Par l'évesque, dont Dieu ayt l'àme!