‹ Jeanne d'Arc devant l'opinion alle-Chapitre 11 sur 23 · JEANNE D'ARC ET LE ROMANTISME · texte numérisé non relu

JEANNE D'ARC ET LE ROMANTISME

Il était naturel que le romantisme allemand donnât à la Pucelle quelques marques d'honneur. N'était-il pas, en son essence, un mouvement de réaction contre le rationalisme du siècle antérieur, contre l'esprit d'analyse desséchante, contre la négation destructrice? En tout romantique, si éloigné soit-il d'une foi positive, vous découvrez une religiosité qui aime à (lotler entre ciel et terre, dans ces sphères élhérées où parlaient, précisément, les voix de la Pucelle; et un goût parfois morbide des situations merveilleuses, qui eût trouvé, dans la contemplation de l'histoire de Jeanne, une satisfaction du plus pur aloi. Les romantiques, par surcroît, en Allemagne comme chez nous, aimaient l'exception, le contraste, Fauonialie : une épée victorieuse dans les mains d'une frêle jeune fille, une bergère sauvant un trône et délivrant un peuple, une faiblesse deveïiant une force, il y avait de quoi tenter une école

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littéraire pour laquelle le paradoxe était fécond en prestiges. Enfin Tattrait puissant qui poussait cette école vers le moyen âge eût été pour elle un motif de plus de rendre hommage à la Pucelle. On ne saurait donc s'étonner qu'au lendemain de 1813, un publiciste bavarois fort oublié, Friedrich Gottlob Wetzel \ ait éprouvé, en une nuit d'été, l'hallucination presque impérieuse d'une tragédie à écrire sur Jeanne d'Arc; il fit venir son ami Funck, lui confia sa besogne de journaliste et se mit à versifiera II avait fait, déjà, avec quelque succès, des chants guerriers et des poésies patriotiques ; sa tragédie eut moins de chance. Lorsqu'elle parut en 1817, aucun théâtre n'en voulut. Nous n'avons pu l'avoir sous les yeux, mais une lettre de l'illustre Jean-Paul Richter à Wetzel nous apprend que, dans le manuscrit, les propos de Jeanne traînaient souvent en longueur, que les personnages étaient trop bavards, qu'an dénouement il y avait trop de miracles, et qu'au demeurant la pièce offrait des beautés, surtout la

* Sur ce personnage, né en 1780, mort en 1819, on est surpris de ne trouver aucun article dans VAllgemeine Deustche Biographie, alors qu'il est l'objet d'une notice dans la Biographie Michaud.

' On trouve tout le récit de Fépisode dans Z. Funck. Erinnerung en aus meinem Leben in hiographischen Denksteinen und andern Mitleilungen, I^^^ Band: Hoffmann und Wetzel, pp. 244- 250 (Leipzig, Brockaus, i836).

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scène du bûchera II paraît que Wetzel se conformait strictement à la vérité historique ; et, dans son insuccès, il put se décerner à lui-môme cette consolation, d'avoir dépassé Schiller en exactitude ^

Les noms de Schiller et de Jeanne d'Arc demeuraient indissolublement associés : le graveur Ramberg, très réputé en Allemagne, dessinait en 1812, pour le calendrier Minerva^ huit jolies scènes de la vie de Jeanne, d'après la pièce de Schiller. Plus d une fois, l'inquiet génie des romantiques d'Outre- Rhin dut songer à faire élection de Jeanne d'Arc comme sujet de drame, de poème ou de roman; mais le prestige de Schiller décourageait en général toute imitation. 11 y avait cependant un épisode de la vie de Jeanne, que Schiller, par une audacieuse licence à l'endroit de l'histoire, avait affecté d'ignorer: cet épisode, c'était le martyre. Auguste Guillaume Schlegel, l'illustre ami de M"™"" de Slaël,

* Funck, op. cit., pp. 248-250 : la lettre de Jean-Paul est de juillet 1816, et Wetzel en tint compte dans le texte définitif de sa pièce. Goethe fit complimenter Wetzel par Knebel.

* Dans le reste du siècle, on cite, en Allemagne, un opéra sur

Jeanne d'Arc, par Vcsque de Puttlingen, représenté à Vienne en

iSél (Puymaigre, Jeanne d'Arc au tliéâtre, p. 59, Paris. Savine,

1890) ; une tragédie de Willielm von Issing (Gassel, Freyschmidt,

1868; Puymaigre, op. cit., pp. 80-87): une tragédie d'Adolphe

Wechssler {Ulm,Ebner, 1871) ; enfin une tragédie d'Albert Kùhne :

Das Mûdchen von Orléans (Leipzig, Mutze, 1890). qui affecte de

suivre fidèlement l'histoire.

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consacra une pièce de vers au bûcher de Rouen il accentue, dans cette pièce, les représaille contre Voltaire, et semble même demander compta au peuple français tout entier du crime commi par le philosophe : « Un poète, dit-il, non, ut insulteur de la pieuse voyante, outrage la pure créature ; la gloire de THistoire, en un poème infâme, vous sert de passe-temps répugnant. » El Schlegel, continuant l'interpellation, nous traite de a race sans cœur, étrangère à la loyauté et au droit, tantôt oppressive et tantôt esclave, jamais douce, jamais libre ^ » M""® de Staël écrivait dans son livre de V Allemagne : « Les Français seuls ont laissé déshonorer la mémoire de Jeanne : c'est un grand tort de notre nation, que de ne pas résister à la moquerie, quand elle lui est présentée sous des formes piquantes ^ » Schlegel traduisait en invectives la sévère remarque de M™® de Staël; et pour réprimer son torrent d'injures, il eût suffi de lui dire, d'un mot, que la France de Voltaire n'est pas toute la France, ou bien de lui mettre sous les yeux, tout simplement, le souhait patriotique jadis exprimé par Bernardin de Saint- Pierre.

' A. W. Schlegel, Poetiscke VVerke, I, pp. 233-236 (Heidolberg. Mohr et Zimmer, 1811.)

- M""" de Staël, V Allemagne^ édit. Garnier, p. 242.

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Deux autres romantiques, gùnés par l'exemple de Schiller, et jaloux, pourtant, de travailler à la gloire de Jeanne, firent, vers la mi>me époque, besogne proprement historique. L'un, Frédéric Schlegel, le propre frère de Guillaume, publia, en 1802, une Histoire de la Pticel/e^ qui résumait, sans nulles prétentions, la Chronique de la Pucelle^ deCousinot, et le Journal d'un bourgeois de Paris, de Jean Chuflfart; c'est dans l'ouvrage de Denis Godefroy que Frédéric Schlegel avait puisé ces documents ; et, pour exposer la fin de la vie de Jeanne, il ajoutait, en appendice, la traduction d'un chapitre de V Histoire d'Angleterre, de Hume. L'autre écrivain romantique qui se (it traducteur pour célébrer Jeanne d'Arc, fut le baron de la Motte-Fouqué : il aimait les scènes de chevalerie, les romans qui étaient des féeries, les gracieuses légendes et les beaux costumes ; tout d'un coup, en 1826, il imposa quelque sieste à ses innombrables rêveries, dont les lecteurs allemands admiraient les créations ; et il adapta au goût de l'Ailemagne V Histoire de Jeanne d'Arc qu'avait donnée en 1817 le sous-préfet Lebrun de Charmettes.

Deux gros volumes en résultèrent". La Motte-

' Geschichieder Jujig/'rau von Orléans, ans allen franzosisc/ten Quellen, nebsl einem Anhange vonllumc undeiner Vorrede (B(jrlin,Sander, 180i).

* Geschichte der Jungfrau von Orléans nach authenlischen Ur-

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Fouqué descendait d'une famille française que la Révocation de TEdit de Nantes avait exilée au delà du Rhin; avec une sorte de piété atavique, il faisait connaître à ses compatriotes la Vierge merveilleuse — si merveilleuse, même, que la fantaisie romantique n'aurait pu l'inventer — qui avait libéré, jadis, la patrie primitive des La Motte- Fouqué.

kunden iind dem franzôsiscken Werke des Herrn Le Brun des Cliarmeltes. (Berlin, Schlesinger, 1826.)

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