LE LIVRE DE GUIDO GOEURKS
Frédéric Schlegel et La Motte-Fouqué avaient fait œuvre de traducteurs ; Schiller œuvre d'inventeur. L'érudition allemande, dont la curiosité s'éveillait, sentait cependant le besoin de trouver, par elle-même, quelque chose d'inédit sur Jeanne d'Arc. Dès 1803, le secrétaire du grand -duc Charles -Auguste deSaxe-Weimar, Frédéric-Justus Bertuch \ traducteur de Cervantes, s'occupa, dans un voyage à Paris, de rassembler quelques matériaux nouveaux sur Théroïne. Evidemment il chercha mal, car il ne découvrit rien, et s'empressa d'en conclure que les orages de la Révolution avaient sans doute anéanti les documents relatifs à la Pucelle. Editeur en môme temps qu'auteur, il publia à Weimar, dans sa librairie du Comptoir
' C'est à Frédéric-Justus Bortuch (1747-1822) qu'on doit la fondation de Tlnstitut géographique deWeimaret du premier journal de modes allemand.
48 l'Érudition allemande et jeanne d'ahc
de rhidustrie^ une brochure intitulée : Contribution à r histoire de Jeanne d*Arc S dans laquelle, confessant l'insuccès de ses explorations personnelles, il se contenta de résumer TAverdy. Le pauvre Bertuch, qui rentrait de France les mains vides, rapportait, cependant, quelques impressions orléanaises : il avait assisté à la reprise des solennités du 8 mai, interrompues par la Révolution % il avait vu Tinauguration de la statue de Jeanne d'Arc, œuvre du sculpteur Gois, et la bénédiction de cette statue par Dernier ; et il raconte, en son livre, que le lendemain matin, à l'aurore, on voyait des paysans agenouillés devant la statue et priant Jeanne comme une sainte ^ Bertuch, en terminant, exprime le souhait que Jeanne trouve bientôt des historiens : ce souhait fut réalisé, trente ans plus tard, par Guido Goerres, fils de Joseph Goerres.
La France, durant la première moitié du
' Pteitrag zur Geschichte der Johanna d'Arc. (Weimar, Comptoir de l'Industrie, 1804.)
* D'après les archives, M. Paul DudoD vient de publier, dans les Etudes du 5 mai 1907, un récit très détaillé et très pittoresque de la journée du 8 mai 1803, première « fête de Jeanne d'Arc »du XIX" siècle.
^ Bertuch, Beitrag, p. 36. — Voir, 3ur cette inauguration, la savante étude de MM. Herluison et P. Leroy, intitulée : Le sculpteur Gois fds et sa statue de Jeanne d'Arc, au tome XXIX des Mémoires de la Société archéologique et historique de l'Orléanais*
LE LIVRE DE tiUIDO (.OERRES 49
IX* siècle, n*eut pas d'adversaire plus ardent, armi les écrivains étrangers, que rilliislre publiisle catholique Joseph Goerres. Sa plume était a seule plume devant laquelle eût tremblé Napoéon : Tempereur, luttant contre quatre puissances Jliées, appelait Goerres « la cinquième puissance ». •^lus de cinquante ans avant que Bismarck n'enevât l'Alsace à la France, le Mercure Rhénan^ journal de Goerres, voulait nous en expulser. 11 fallait rappeler ces faits, pour apprécier Tironie et mesurer la portée de Témouvant contraste auquel nous allons assister : ce Joseph Goerres et son fils, Guido Goerres, furent les premiers au delà du Rhin, qui, dans un livre historique, spécialement consacré à Jeanne, prosternèrent aux pieds de la vierge française l'hommage do TAUemagne.
C'était au début de la monarchie de Juillet.
Appelé à Munich par Louis de Bavière, Joseph Goerres, avec Clément Brenlano et d'autres catholiques de son entourage, s'était préoccupé de fonder et de développer une Société bavaroise des bons livres. Guido, jeune encore, venait d'obtenir de rinstitut de France, pour un travail fort distingué de philologie, le grand prix Volney : la science souriait à sa gloire naissante. Mais la poésie le disputait à la science; et de toute son
50 l'Érudition allemande et jeanne d'arc
àme , il se tourna pieusement vers certaine; ligures historiques du xv"" siècle, qui lui semblaien attrayantes, tout à la fois, pour ses méthodes d< chercheur et pour ses aspirations de poète. Le bien heureux Nicolas de Fllie^ qui, dans son ermitage vécut vingt ans sans manger, et qui, par sa seul» parole, en un instant, pacifia les discordes inté rieures de la Confédération suisse, fut la premier» physionomie sur laquelle Guido s'essaya; et puis en 1833, il donna à la Société des bons livres h biographie de Jeanne d'Arc ^
C'est la biographie d'une sainte. Par Jeanne d'Arc, Dieu lui-même sauva la France : voilà l'idée maîtresse que soutient Joseph Goerres, dans la préface dont il fait précéder le livre de son fils ; et d'un coup d'aile, Thistorien -prophète s'élève, comme il en était coutumier, vers les cimes altières de Thistoire, où son imagination semblait commercer avec le Très-Haut lui-même.
« Déjà dans le lointain, nous explique Joseph Goerres, se préparait la Réforme, et, plus loin encore, la Révolution; or ni l'une ni l'autre ne devaient trouver l'Angleterre et la France réunies
* Gcltc biographie de Nicolas de Fiûe fut traduite en français en 1840 (l^aris, Fulgenco).
* Die Jungfrau von Orléans, nach den Processakten und gleickzeitigen Chroniken (Ratisbonne, Pustet, 1834).
LB LIVRE DE GUIDO tiOERRES 51
un même sceptre, parce que, dans Tétat de )let absolutisme qui eût pesé sur le monde 3éen, elles eussent été étouffées par la force aient matérielle, ou bien, s'étendant victoement sur cette partie du monde, elles ent produit une anarchie effrénée, et, dans ît l'autre cas, la dissolution de Tordre social. it en outre la destinée des Français, de deventre les mains de Dieu, dans les âges sui- , un fouet et un aiguillon pour les autres es, et la France n'eut pu remplir ce rôle protiel si elle n'eût pas été délivrée de la domia étrangère et n'eût pas conservé son indilité^ )>
isi spécule Joseph Goerres, le grand familier >nseils de Dieu : la Providence ne voulait pas a France, religieusement, évoluât comme leterre, et la Providence avait besoin de la e, — Goerres, ici, songe toujours à Napo- — pour exciter et fouetter les peuples : voilà ax raisons pour lesquelles Jeanne d'Arc fut ée, libératrice de Findividualité française, n aurait de la peine, poursuit un peu plus )seph Goerres, à trouver dans le domaine de l'histoire un caractère plus intéressant. »
lo Goerres, Jeanne d'Arc, traduction Léon BortS pp. XI-
b2 l'érudition allemande et JEANNE d'aRG
Il nous la montre appartenant à deux mondes, celui de la terre et celui du ciel, et appelée à agir dans Tun comme envoyée de l'autre ; il nous la montre appartenant à tous les peuples, au peuple français par le sang, aux autres par ses nobles actions ^ Joseph Goerres nous laisse Voltaire, <c ce démon d'esprit sans cœur^ » ; et volontiers nous exproprierait-il de la gloire de Jeanne, pour adjuger cette gloire à Thumanité. Ainsi se déroule cette préface, oii Ton croirait lire, en certains endroits, les conclusions d'un tête-à-tête entre Joseph Goerres et l'Eternel.
Guido Goerres, l'auteur du livre, n'affecte pas ces somptueuses envolées ; il est narratif, exact et édifiant; il laisse circuler, à travers l'histoire de Jeanne, un souffle de poésie, sans permettre cependant à la poésie d'empiéter sur l'histoire. L'Averdy et Lebrun de Charmettes lui servent de source? principales^; mais il les complète et les enrichit^ en tirant du manuscrit où l'oubli les avait endor-j mis les fragments d'Eberhard Windecke consacrés; à la Pucelle*; et c'est ainsi que ce livre, sorte?
d'oeuvre pie offerte à la sainteté de Jeanne, appor-[
' Guido Goerres, op. cit., pp. XIV et XVIII. \
^ Guido Goerres, op. cit., p. XVII. \
^ Guido Goerres, op. cit., p. 404.
^ Guido Goerres, op. cit., pp. 174-181.