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rai, les historiens allemands ultérieurs pensent tout autrement ^ 11 leur déplaît de couper la vie de Jeanne en deux paris, dont Tune aurait été strictement dessinée par Dieu, dont Tautre, aboutissant au bûcher, aurait eu je ne sais quoi de plus saccadé et de plus improvisé ; ils se refusent, comme s'y est refusé chez nous M. Wallon, à limiter la mission de Jeanne à la prise d'Orléans et au sacre de Reims ; mais à la différence de M. Wallon, ils effacent de la vie de Jeanne le commerce extraordinaire avec Dieu.
Au bout de quarante ans, la monographie d'Eysell marque encore, au sujet de Jeanne, le dernier état de la science allemande. Beckmann en 1872% Mahrenholtz en 1890% ont lenlé d'innover, en chicanant la gloire de Jeanne. Beckmann lui reproche de compromettantes entorses à la vérité;
* Sickel, loc. cit., p. 280.
* Beckmann, Forsckungen ûber die Quellen zur Geschichle der Jungfrau von Orléans (Paderborn, Jusermann, 1872).
' Richard Mahrenholtz, Jeanne Darc in Geschichle, Légende, Dichtung, au f Grand neuerer Forschung. (Leipzig, Renger, 1890). — Nous devons citer aussi, en y attachant une moindre importance encore, une conférence donnée à Zurich, en 1870, par Johannes Scherr et publiée dans son livre Farrago (Leipzig, Wigand, 4870), et une brochure signée Qids ? et intitulée : Jeanne d'Arc eine Heilige ? Skeptische Studien gelegentlich des Canonisations processes (Munich, Poessl, 1893). M. Scherr pai'donne à Voltaire par haine du moyen âge, et l'anonyme munichois conclut qu'en canonisant Jeanne d'Arc, le clergé donnerait une preuve insigne de falsification historique et de mensonge.
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Mahrenholtz se range, contre Jeanne, du côté de La Trémouille, et considère que la campagne de La Loire, et en particulier la délivrance d'Orléans, procurèrent à la Pucelle une gloire militaire tout à fait usurpée \ Ni Beckmann, ni Mahrenholtz n'ont fait école en Allemagne ; et Tâme française — nous rayons récemment senti — est toute prête à s'insurger contre ceux qui, en France même, auraient quelque envie de se faire leurs disciples. L'Allemagne catholique lit aujourd'hui la vie de Jeanne, soit dans l'écrit récent du Franscicain Seebock ^, soit dans l'essai qu'a donné Becker à la collection de portraits historiques publiés par la librairie Herder, soit dans un petit livre qui date de 1878 % et qui est l'œuvre de M"*® Amara-George Kaufmann, une protestante convertie *. M"° Kauf-
* On peut se consoler de ces paradoxes en entendant M. Hirzel, dans une conférence faite au Muséum de Tubingue, et publiée dans la collection de conférences scientifiques de Virchow ctlloltzendorfî, tome X (Berlin, Habel, 4875), déclarer que Jeanne d'Arc est une « personnalité unique dans l'histoire profane », presque aussi extraordinaire que le serait un jeune homme ignorant en musique qui donnerait subitement un éclatant concert.
* Seebôck (Philib.), Die ehrwUrdige Johanna d'Arc, genannl die Jungfrau von Orléans : ein Lebensbild fur das christliche Volk nach den hesten Quellen gezeichnet, Diilmen, 4897.
* Amara-George Kaufmann, Die Jungfrau von Orléans, Johanna d'Arc : ein Lebensbild. Wurzbourg, Woeri, 1897.
* Sur la poétesse Mathilde Kaufmann, qui sous le nom d'Amara- George, publia de nombreux écrits, et se convertit au catholicisme comme son maître le philosophe Daumer, voir Rosen-
h'dl, Konvertilenbilder, 1, 3, pp. 371-378. (Ratisbonne, Manz, 4902).
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mann terminait son livre en souhaitant la canonisation de Jeanne ; et Ton ne saurait être surpris qu'elle s'associât ainsi, formellement, aux aspirations orléanaises, si nous ajoutons qu'elle se fit en Allemagne la traductrice des écrits de M^*" Dupanloup * sur la femme chrétienne.
Mais la meilleure contribution qu'ait apportée l'Allemagne catholique à Tétude sérieuse de Jeanne d'Arc est un article d'un jésuite, le P. Duhr, intitulé : Stir un errement de la Pucelle d'Orléans. L'auteur y reprend, avec beaucoup d'originalité, la critique des divers textes concernant la mission de Jeanne et le but de cette mission; de ses conclusions, il résulte que la Pucelle n'a pas été fourvoyée par ses voix et qu'aucune de leurs prédictions elTcctives ne fut expressément démentie par l'événement; et le P. Duhr, cette preuve une fois faite, accule le lecteur à cette alternative, d'admettre une énigme complètement insoluble, ou bien une intervention extraordinaire de la providence divine '\
Quant à rAllemagne protestante, elle a déjà plusieurs fois, dans des publications récentes.
* Rappelons à ce propos que le second panégyrique de Jeanne cfArc, de Mgr Dupanloup, fut l'objet, en 1867, de deux traductions allemandes (Lanery d'Arc, op. cit. y p. 467).
\ Stimmen atis Maria Laacli. janvier 1889, pp. 24-37.
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revendiqué comme une devancière de la Réforme celle-là môme que l'Eglise Romaine se préparait à proclamer bienheureuse. « Gomment la Pucelle pourrait-elle être comprise au delà des Vosges? écrivait en 1890 M. Rieks. La terre de France est ravagée, d'un côté, par la bigoterie catholique, de Tautre, par la froide libre-pensée. Jeanne était un précurseur du principe protestant de la liberté de conscience, et elle était l'antagoniste de la négation de Dieu, qui règne en France ^ » Voilà la France, en peu de mots, sommairement déshéritée d'une de ses gloires.
Un autre biographe de Jeanne, le professeur Hermann Semmig ^ , considère Jeanne, aussi, comme une protestante précoce. Exilé de Saxe en 1849 pour raisons politiques, Semmig vint en France, fit d'abord plusieurs séjours à Orléans, et puis, de 1862 à 1870, professa l'allemand au lycée. Jeanne d'Arc le fascina tout de suite, d'une sorte de coup de foudre, ainsi qu'en témoignent le petit poème qu'il lui dédiait dès 18S1 ' et Far-
* Rieks, Die Jungfrau von Orléans., ein Kirchengeschichtliches Bild aus dem XV Jahrhundert, p. 100 (Rerlin, Wiegandt et Grieben, 4890).
* Hermann Semmig, Die Jungfrau von Orléans und ihre Zeitgenossen, mit Berilcksichtigung ihrèr Bedeutung fUr die Gegenwart. (Leipzig, Unflad, 1885.)
^ Hermann Semmig, op. cit., pp. 66-69. — A Fépoque même où ce professeur du lycée d'Orléans emportait on Allemagne le
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ticle qu'il donnait 3.ux Deutsche Ja/u^bUcher en 1863. Rentré en Allemagne après la guerre de 1870, il publia en 1885 un ouvrage sur la Pucelle, dans lequel, non sans paradoxe, il se complaît à jeter Jeanne d'Arc au milieu des débats contemporains, comme une sorte de messagère inconsciente des idées qui lui sont chères, à lui Semmig. L'histoire de Jeanne, sous sa plume, devient une thèse en faveur de F Allemagne contre l'idée de revanche*, en faveur de la république contre la réaction, en faveur du protestantisme contre le catholicisme-, et Ton pourrait donner comme épigraphe à son livre ces lignes que naguère écrivait chez nous Henri Blaze de Bury : « La Pucelle représente la lutte de Tcsprit moderne contre l'obscurantisme clérical ; c'est une protestante avant la lettre, la mère anticipée de la Réforme^ ».
Au demeurant, Hermann Semmig mérite de nous émouvoir par le culte profond qu'il a voué à la Pucelle : il n'oublie pas sans doute qu'elle est
souvenir de Jeanne, un professeur du petit séminaire de Sainte- Croix, i'abbc Volmar, publiait en 1871, à la librairie llerluison, un bref opuscule en allemand sur Jeanne d'Arc et sur les bas-reliefs de son monument.
* Hermann Semmig, op, cit., pp. 245-255 : il en appelle à Jeanne d'Arc contre la Ligue des Patriotes !
* Hermann Semmig, op. cit.y p. V.
* Henri Blaze de Bury, Jeanne d'Arc. Paris, Perrin, 1890.