ACTE PREMIER. — SCENE IL
JACQUES
Et voilà justement ce qui me fait souffrir ! D'où naissent ces ennuis que Jeanne aime à nourrir? Avant le point du jour elle sort de sa couche, Et, le soir, elle fuit comme un oiseau farouche A travers les sentiers détournés, et sans bruit Se glisse dans l'empire aveugle de la nuit. Quelquefois, cependant, sous un frisson de fièvre, Des mots mystérieux s'échappent de sa lèvre. Il est sur la montagne un arbre aux rameaux noirs : L'esprit méchant le hante; il en sort, tous les soirs. Une voix merveilleuse, implacable et maudite. Tu le connais, Raymond; chacun de nous l'évite. Eh bien ! c'est sous cet arbre, asile des corbeaux. Que Jeanne vient s'asseoir rêveuse ; ses troupeaux Désertent, le matin, les flancs de la vallée Pour chercher dans ces lieux une herbe désolée. Me diras-tu pourquoi ?
Simple en est la raison.
Jeanne aux pieds de la croix se met en oraison. Or, la cro'x n'est pas loin de l'arbre; et tout s'expHque Pur la dévotion qu'ainsi Jeanne pratique.
JACQUES
Que je voudrais te croire, ami! mais je ne puis ! Tu ne sais pas, hélas! le secret de mes nuits; Tu ne sais pas qu'un songe à mes yeux l'a montrée Dans un vaste palais splendidement parée. Ce songe me revint trois fois. Oui, par trois fois, Jeanne m'est apparue au trône de nos rois ,
10 JE,\>>E d'aHC.
A Rheims ; je vois encor sa marche triomphale. Son sceptre aux fleurs de lys, sa couronne royale. Moi son père et ses sœurs, les princes, les prélats. L'archevêque, le Roi lui-même sur ses pas, Et tous avec respect s'inclinant devant elle.... Ah! ce symbole est clair. Ma fille, ange rebelle. Nourrit un fol orgueil; et, dans sa vanité. L'ingrate, elle rougit de son obscurité. Par cette porte ouverte à toute convoitise Crains-tu pas qu'en secret Satan ne s'introduise Et que, vainqueur alors, il n'implante en son sein Le germe vénéneux d'un criminel dessein ?
Ah! jugez mieux l'enfant que votre voix condamne. Qui jamais se montra plus modeste que Jeanne? Humble et bonne , sa joie est de servir ses sœurs; Les plus rudes devoirs pour elle ont des douceurs ; Les fatigues des champs à ses bras sont légères , Et moissons et troupeaux sont par ses soins prospères ; Près de vous le bonheur, hôte persévérant , S'assied pour couronner tout ce qu'elle entreprend.
JACQUES
Mais ce bonheur est-il pur de toute malice? Ne recèle-t-il point quelque noir maléfice? Oh ! Jeanne, ne vas plus, en secret, à minuit , Chercher la plante impie et l'arracher sans bruit ; Repousse loin de toi, si lu veux être sage. Tout mot cabaUstique et tout impur breuvage. Le monde des esprits est prompt à s'éveiller. De plus, l'isolement est mauvais conseiller.