‹ Jeanne d'Arc; drame en cinq actes et en versChapitre 3 sur 76 · VIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VIII INTRODUCTION

en effet, que la reine Isabelle avait jeté le royaume à sa perte, en le livrant aux Anglais ; mais qui viendrait le délivrer?

Déjà une femme, nommée Marie d'Avignon, était venue trouver Charles VII et avait voulu lui faire de grandes révélations touchant la désolation du royaume. Une vision, disait-elle, lui avait annoncé qu'une femme finirait les maux de la France.

Dans le même temps, c'est-à-dire en 1424, il y avait aux marches de la Champagne, de la Bourgogne et de la Lorraine, une jeune fille qui avait aussi des visions plus surprenantes. Son père, Jacques d'Arc ', demeurait au hameau de Domremy, qui formait une dépendance du village de Greux, à trois lieues au Sud de Vaucouleurs. Il avait cinq enfants, filles et garçons. C'était une famille de bons cultivateurs, vivant honnêtement d'un peu de labourage et du produit de quelque bétail qu'ils trouvaient moyen d'élever : simples, hospitaliers, d'une probité rigide et d'une foi exemplaire.

Jeanne d'Arc était née en février ou mars 1411. Elle fut élevée selon son état et avec une extrême piété. Elle travaillait aux champs et conduisait le troupeau de son père et celui des voisins au pâturage. On l'employait aussi à la maison, et elle était fort habile à filer et à coudre. Mais elle ne sut jamais ni lire ni écrire; elle traçait une croix et quelquefois deux au commencement des lettres qu'elle dictait. Sa dévotion et sa sagesse édifiaient tout le canton. Elle était bonne Française et n'aimait point les Anglais ; car, dans ces temps de malheur, la discorde divisait môme les gens de campagne, et l'on voyait jusqu'aux petits enfants se battre et se meurtrir à coups de pierre, quand ils étaient de deux villages de factions différentes.

La plus douce récréation de Jeanne était d'aller en pèlerinage, à une petite chapelle appelée l'Ermitage de Notre-Dame de Vermont. Non loin de cette chapelle étaient une source et un

> Il avait épousé Isabelle Romée. La maison où naquit Jeanne d'Arc, lui avait été donnée en dot.

rNTRODLCTION. IX

arbre connu du peuple d'alentour sous le nom d'arbre des fées. On racontait que, dans les temps anciens, les fées avaient habité là, et qu'on pouvait y trouver des racines d'une merveilleuse vertu '.

Nous avons dit que Jeanne avait des visions. Des personnages célestes lui commandèrent d'aller au secours du Roi, que le peuple appelait alors le dauphin, vu qu'il n'avait point été sacré à Rheims; ils ajoutaient qu'elle lui rendrait son royaume. Elle répondit qu'étant une pauvre fdle des champs, elle ne saurait ni monter à cheval, ni conduire les hommes d'armes. Mais les voix lui dirent d'aller trouver messire deReaudricourt, capitaine en la ville de Vaucouleurs, qui la ferait mener vers le Roi à Chinon.

Jeanne n'osait parler de ses visions à son père. Le vieux Jacques d'Arc avait toutefois un pressentiment des destinées de sa fille, et c'est pourquoi il la surveillait de très-près. Il avait rêvé qu'elle s'en était allée de la maison avec des gens de guerre, et il avait dit à ses fils : « Si je savais que cela dût arriver à ma fille, je vous ordonnerais de la jeter à l'eau; et si vous refusiez de le faire, je le ferais moi-même. »

Jeanne partit sans avertir ses parents. Après plusieurs refus et beaucoup d'hésitation, le seigneur de Reaudricourt consentit à l'envoyer au Roi. Elle arriva à Chinon accompagnée de quelques hommes d'armes à travers un grand espace de pays parcouru en tout sens par les compagnies de Rourguignons et d'Anglais.

Jeanne avait alors dix-sept ans. Elle était d'une belle taille, bien faite, blanche, les yeux noirs et les cheveux coupés courts et

» Près de Domremy s'élevait un bois antique, appelé le Bois Chesnii, c'est-à-dire, le Bois des Chênes, qu'on apercevait de la maison de Jacques d'Arc. Au-dessous de ce bois, près du jjrand chemin qui conduit de Domrcmv à Neufchàlcau, il existait un grand hêtre si vieux qu'on ne pouvait dire au temps de l'enfance de Jeanne d'Arc, l'époque où il avait été planté. (Déposition de 3Iargete, femme de Joyart )

X lî^TRODUCTION.

en rond, suivant l'usage pratiqué alors dans la chevalerie. Les traits de son visage étaient lins. Son langage était simple et ingénu; mais dès qu'il s'agissait de sa divine mission, il devenait abondant, puissant et inspiré comme celui d'une prophétesse. Le roi consentit à la voir. Pour l'éprouver, il ne se montra point d'abord, et se tint un peu à l'écart, Jeanne se présenta bien humblement. Cependant, elle ne se troubla pomt ; et bien que le roi ne fût pas si richement vêtu que beaucoup d'autres qui étaient là, ce fut à lui qu'elle vint. Elle s'agenouilla devant lui , embrassa ses genoux. « Ce n'est pas moi qui suis le roi, dit-il en montrant un de ses seigneurs : le voilà. — Par mon Dieu, gentil prince, reprit-elle; c'est vous, et non autre. » Puis elle ajouta : « Très-noble seigneur Dauphin, le roi des Cieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné en la ville de Rheims, et vous serez son lieutenant en royaume de France. » Le roi alors la tira à part, et s'entretint avec elle longtemps; il semblait se plaire à ce qu'elle disait, et son visage devenait joyeux en l'écoutant. Il fut raconté que, dans cet entretien, elle avait dit au roi des choses si secrètes que lui seul et Dieu les pouvaient savoir. Elle lui avait rapporté une prière que peu auparavant il avait faite en son oratoire.

Soumise à des interrogatoires et épreuves diverses par des docteurs de l'Université de Poitiers qui voulaient s'assurer qu'elle n'avait point conclu de pacte avec le démon, il fut reconnu qu'elle n'avait rien qui ne fût conforme à une bonne chrétienne et à une vraie catholique. On lui donna l'état d'un chef de guerre. Elle reçut un page, un chapelaiu, un écuyer. On lui fit faire une armure complète à la forme de son corps, mais, elle dit que, par l'ordre de ses voix, elle voulait une vieille épée qu'on trouverait dans la chapelle de Sainte-Catherine de Fierbois. On l'y découvrit en effet. Par le commandement de son conseil céleste, elle fit faire un étendard semé de fleurs de lys, et sur lequel était figuré le Sauveur des hommes. De l'autre côté, elle avait fait écrire: Jésus, Maria.

Vers la fin d'avril 1429, elle se mit en campagne avec plu-

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