‹ Jeanne d'Arc; drame en cinq actes et en versChapitre 47 sur 76 · ACTE QUAÏRIEMK — SCÈNE IV. G · texte numérisé non relu

ACTE QUAÏRIEMK — SCÈNE IV. G

Permets, permets qu'Agnès en ses épanchemeiis Répande devant toi tous ses ravissements. L'œuvre qu'on ne pouvait espérer sans folie, L'œuvre impossible, enfin par toi s'est accomplie. L'huile sainte où se va tremper le front du Roi Est un miracle grand; mais le plus grand c'est toi... Le peuple à Saint-Remi se porte avec ivresse. Et cloches et canons mêlent leur allégresse. Oh ! je cède et succombe au poids de ces splendeurs, A cette plénitude et de joie et d'honneurs. Mais, ô Jeanne, ton front reste froid et sévère ; A nos enchantements tu semblés étrangère. Pourquoi ce regard morne obstinément baissé? Est-ce que le chagrin dans ton cœur s'est ghssé? Ou plutôt n'est-ce pas que ton âme profonde T'enlève à notre joie en l'enlevant au monde? Qu'habitante du ciel par merveilleux pouvoir, Il n'est rien ici-bas qui te puisse émouvoir? Parle, peut-être as-tu des aveux à me faire.

N'attendez point d'aveux, car je n'ai nul mystère. Je souffre, voilà tout. Je sens au fond du cœur La tristesse infinie et la vague douleur. Plaignez-moi, plaignez-moi; je ne suis point heureuse-

Quoi! Jeanne infortunée étant victorieuse!

JEANNE

Madame, le bonheur pour Jeanne n'est point fait.

Que dis-tu ? que }»eul-il te man({uei', en etret? Et qui de ce beau joui" pourrait être joyeuse Si Jeanne n'y portait une âme radieuse?

Joyeuse ! répondez; quel est ce moine noir,

Qui, le froc sur les yeux, m est apparu, le soir,

Au suprême moment des dernières batailles,

Pour jeter la terreur au fond de mes entrailles?

« Ne va pas plus avant, dit-il, arrête toi.

<i Jusqu'aux portes de Rheims tu conduisis ton Koi

« Grâce à ton bras fatal qui jette au loin la crainte,

« Te voilà sur le seuil de cette cité sainte.

« Mais là tu vas trouver les plus âpres tourments.

« 0 Jeanne, écoute bien ces avertissements!... »

AGNÈS

Ce moine, que peut-il ? n'as-tu pas l'assistance De Dieu, de ton courage et de ton innocence?

De Dieu ! mais s'il est vrai qu'il me veuille punir Et que de mes exploits le cours doive finir ! S'il est vrai que l'esprit dont j'étais inspirée N'abreuve plus mon âme à sa source sacrée ! S'il est vrai que parfois dans le péril cherché Ma main fut trop cruelle, et qu'ainsi j'ai péché! Cette voix est alors la voix du Ciel lui-même : C'est elle qui dit vrai, moi seule qui blasphème. 0 penser qui m'accable ! ô doute plein d'effroi ! Seigneur, qui m'entendez, ayez pitié de moi!

Page 1