I. E. HouÊL, Le cheval en France
86 JEAIWE d'arc ÉCUYÈRE.
cheval du courrier. En lui nous admirons Pélégance, la légèreté et la vitesse.
Nous nous plaisons à considérer les chevaux de main et les montures des servants, braves animaux de la plèbe hippique qu'on appellerait aujourd'hui chevaux de réforme, chez lesquels le cœur suppléera aux membres et qui ne resteront pas en route.
Et c'est ainsi que portant gentilhonmie, écuyer, archer, messager, servants, s'en vont vers le roi de France des destriers, des ambleurs, des bidets.
Et c'est ainsi que les suit Jeanne, une paysanne, montée sur un cheval de paysan. A eux deux ils représentent avec gloire ceux qui d'habitude ne peuvent quitter leur village, le cultivateur que la Providence a rivé à son clocher, le cheval de labour que son poids nécessaire a cloué au sol et sans lequel la charrue ne saurait produire son œuvre féconde.
D'instinct, en gravissant le raidillon de la vieille route qui part si nettement de la porte de France, chacun de nos voyageurs a pris son
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rang dans la colonne. Peut-être Jean de Metz avait-il donné des ordres. Il n'eut plutôt qu'à passer une rapide inspection. A cette époque où tout déplacement évoquait Pidée du danger, chacun savait la place du chef, chacun se rendait compte du dispositif rendu nécessaire par les circonstances. Dans cette période si troublée, le besoin ne se faisait pas sentir de services en campagne, çt l'ennemi se trouvait toujoure « représenté ]f>, aussi bien pour le paysan se rendant au marché que pour le soldat partant en expédition.
Jamais peut-être on n'apporta tant de ruses, tant d'application, tant de talent oc pour ne pas être vu » et si des embuscades nombreuses ont prouvé qu'on eût dû chercher a à voir », la faiblesse des détachements, la nécessité d'arriver vite, servent d'excuses aussi valables que légitimes.
Notre petite colonne ne veut pas ce voir ».
Donc pas d'avant^garde. Elle ne veut à aucun prix se faire éventer. Dans une marche de nuit les prescriptions sont restées de nos jours à peu près les mêmes. Si l'éveil est donné dans un village, sur un pont, près d'une grand'garde.
il est déjà trop tarçl et la troupe est passée, disparue dans Pobscurité.
Jean de Metz marchera en tête ; il sera guide dans des chemins qu'il connaît. Jeanne ne le quittera pas, protégée par sa 4iaute stature, rassurée aussi par l'ombre de Poulangy, qui derrière elle complétera sa sauvegarde. Le messager Collet, l'archer Richard, précèdent les deux servants.
Et nous ne pouvons nous empêcher de plaindre ces derniers traînant leurs chevaux de main dans les étroits sentiers, avec l'inquiétude de perdre le contact au milieu de la très noire forêt.
Sur le plateau nos vaillants, mieux en selle, ont pris l'allure de route, ont recherché leurs aises, et d'accord avec leurs montures se sont installés pour voyager toute la nuit, comme l'on voyageait au xv* siècle.
Sans souci du chemin, sans souci du danger qu'ils sentent continuel, mais contre lequel, le cas échéant, ils pourraient si peu de chose, ils n'ont qu'à suivre le guide, et tous ceux qui ont fait à cheval des marches de nuit savent combien pour cela seulement l'attention doit se montrer constante.
La lune à son dix-neuvième jour' éclaire bien la plaine d^une lueur indécise et fertile en fantômes ; mais sous la feuillée des grands bois, c^est le noir rendu encore plus lugubre par les bruits habituels de la forêt, les plaintes des chats-huants et les hurlements des loups à peine encore aujourd'hui disparus de ces régions sauvages ;
Au moindre heurt, en les vagues broussailles, Les compagnons amoureux de batailles Ont mis gaiement l'acier hors du fourreau, Et ce n'était souvent qu'un passereau.
(Clovis Hugues, Chanson de Jeanne cTArc.)
On ne peut songer à marcher vite. Ce sera le pas toute la nuit au milieu des pierres roulantes, des rochers émergeant du sol, des fondrières que rien n'indique. Et cependant la route est une des meilleures du moyen âge ; elle relie Vaucouleurs et Joinville ; elle est tant bien que mal praticable aux chariots ; mais les ponts et chaussées n'existent pas encore, et les cantonniers d'occasion, les corvéables de l'époque, n'entretiennent le chemin qu'à la dernière extré-