‹ Jeanne d'Arc écuyèreChapitre 52 sur 127 · I . Marquis de Pimodàn, /. c · texte numérisé non relu

I . Marquis de Pimodàn, /. c

go JEANNE d'arc ÉCUYÈRE.

mité, c'est-à-dire quand leurs bœufs en démontrent par de vains efforts l'absolue nécessité.

Puis il faut tourner les villages, suivre des sentiers à peine tracés dans les bois, qui font encore regretter le sillon cahoteux de la route à laquelle malgré tout l'on revient, pour s'en écarter de nouveau '.

Jeanne a presque lâché les rênes de sa monture. Avec son sens hippique, elle a compris que le vaillant animal saura mieux qu'elle dans l'obscurité, par son œil ou le tact du pied reconnaître le bon chemin; elle a compris que sans son aide il pourra réparer la faute, se relever s'il trébuche, s'arrêter s'il rencontre l'obstacle dangereux.

Tenant d'une main le pommeau de sa selle, elle élève sa pensée vers Dieu tout en ne pendant rien des choses de la terre, tout en suivant fidèlement le guide que la Providence lui a donné.

Ses compagnons aussi sont de trop vieux routiers pour ne pas laisser libre, la nuit, l'en-

1. Voir la carte jointe à La première étape de Jeanne d'Arc. Marquis de Pimodan.

colure et par suite la marche de leurs chevaux, Jean de Metz et Poulangy ont des gourmettes très lâches et l'action de leurs grands mors ne se fait point sentir. L'archer, le messager, les servants dépensent peut-être plus de forces; mais leurs rênes agissent sur des filets, et ils montent ce en bridon ».

Cette assertion paraîtra gratuite. Elle est cependant le fruit de longues recherches.

Gomme tant d'autres cavaliers, nous avions été intrigué de voir Jeanne d'Arc représentée, place des Pyramides, sur un destrier embouché d'un simple filet et nous nous étions dit que l'artiste, auteur de cette admirable statue, n'avait dû rien laisser au hasard.

Nous ne croyons pas qu'au xv* siècle un homme d'armes, surtout pour la bataille, eût méprisé le grand mors classique à cette époque, mors souvent brisé entre parenthèses, et beaucoup moins dur qu'on ne le pense généralement; mais nous sommes sûr que le bridon, le bridon vulgaire, était usité pendant la période du moyen âge, tout autant que de nos jours.

Il paraît avoir été réservé au cavalier de plus bas étage, à celui qui montait le cheval de son

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maître, à celui aussi qui n'avait pas de prétentions et voulait simplement faire de la route.

Si actuellement le filet ou mors de bridon est d'un emploi plus habituel, s'il est plus à la mode, nous en voyons la cause dans le développement de l'équitation de courses, genre d'équitation pour lequel son utilité ne fait aucun doute.

Les guerriers du moyen âge, cavaliers dans l'âme, hommes de cheval par besoin et par goût, n'ignoraient pas l'usage du mors de filet. La légende nous les dépeint toujours couverts d'une armure, chaussés de longs éperons, relevant l'encolure de leurs chevaux avec de grands mors à branches très puissantes ; mais les miniaturistes, les peintres, puis plus tard les graveurs ont voulu transmettre le chevalier dans son harnois de combat ou de tournoi, sous son aspect le plus brillant.

Nous autres, soldats du xx® siècle, nous montons bien souvent en mors de filet employé seul, et cependant si la photographie ne nous représentait qu'en grande tenue, nos arrièreneveux pourraient concevoir l'idée que toujours nous faisons usage de mors de bride, moins

longs et plus légers sans doute, mais presque aussi sévères que ceux du moyen âge.

Quoi qu'il en soit, Jeanne a voulu du premier coup s'équiper en véritable homme d'armes, et bien qu'une tapisserie d'origine allemande (xv* siècle, musée Jeanne d'Arc, Orléans) la représente à Chinon, dirigeant son cheval avec un simple bridon, nous estimons que, comme Jean de Metz et Bertrand de Poulangy, elle a placé dans la bouche de sa monture le mors traditionnel.

Puisque nous avons parlé de la tapisserie allemande du musée d'Orléans, nous constatons qu'à cette époque l'usage du mors de filet paraît avoir été plus répandu en dehors des limites de ce qui forme notre France moderne.

Le très remarquable portail de la cathédrale de Constance, dû au ciseau de Simon Haider (xv* siècle), représente l'entrée du Christ à Jérusalem ; son âne est embouché d'un bridon. Il est vrai qu'à côté, sur le bas-relief voisin, les chevaux des rois mages semblent se redresser sous l'action du grand mors.

Au musée historique de Bâie, trois statues de saint Martin (xv* siècle) nous montrent le

soldat romain sur de superbes destriers que dirige un simple bridon.

Dans un des premiers ouvrages imprimés {Burffundische Historié — Hans Erhart Fûsch — Strasbourg i477)/ une miniature reproduit Tattaque d'une place forte. Les nombreux chevaux des assaillants sont tous montés en bridon.

Enfin, le maître Frémiet, que nous avons mis en cause au début de cette digression, a bien voulu nous dire qu'il s'était inspiré des miniatures d'un manuscrit italien du xv® siècle, offrant toute garantie d'exactitude et de soin. Il reconnaît cependant que les ouvrages français de la bibliothèque nationale, les Froissard, la bible de Jean Fouquet, etc., représentent toujours le cavalier transmettant l'action des rênes sur un grand mors de bride. Les exigences de la sculpture l'ont amené à préférer le mors de filet, ce qui n'enlève rien au cachet de son œuvre si juste au point de vue hippique, en même temps que si sublime d'inspiration dans son ensemble.

Maïs qu'importe le mors aux montures de nos voyageurs? Elles ne sentiront guère l'ac-

DE VAUCOULEURS A CHIXON. qS

tîon plus OU moins douloureuse de la main. A peine si de temps à autre leurs cavaliers réveilleront Tattention qui s'endort par un très léger avertissement.

C'est en effet une qualité maîtresse chez le cheval de veiller, d'être adroit, perspicace, quand il sent l'hésitation du maître. La nuit, en chemin douteux, quel cavalier, d'instinct, ne laissera pas l'animal qui le porte, sinon s'orienter tout à fait, du moins marcher à sa guise ? Peut-être Jeanne dutp-elle à Montigny-le-Bas, encourager, de la voix plutôt que de l'éperon, son cheval hésitant et franchir avec appréhension le gué du ruisseau de Sept-Fonds ? Le dressage ne sera pas long, car il va, hélas ! se répéter, et si des ponts existent déjà sur l'Ornain, la Saulx, le Rongeant, il faudra parfois les éviter, en tous cas franchir les très nombreux affluents de ces rivières'.

Or, nous sommes à l'époque des « grandes yeaux » ; il y a crue et tous ceux qui ont habité

I . « Eux-mêmes disaient qu'ils avaient passé aucunes rivières à gué bien profondes et passages renommés périlleux sans quelconque inconvénient, dont ils étaient émerveillés. » (Chronique de la Pucelle,)

ces pays de l'Est aux vallées profondes savent combien par les moindres pluies le dernier des ruisseaux devient torrent impétueux, déborde facilement en cachant son lit escarpé sous une nappe uniforme et trompeuse.

Aujourd'hui, gâtés par les facilités de nos ponts modernes, nous n'utilisons guère ces passages douteux dont pourtant les charrettes ont à la belle saison tracé les limites et la direction. Au xv® siècle, on passait quand même et nos cavaliers tournant les villages, marchant à l'étoile en quelque sorte, doivent bien des fois s'engager dans la prairie humide et, perplexes, regardant fixement la rive opposée qui se profile dans la nuit, actionner vivement leurs montures sous les pieds desquelles le sol semble se dérober. Le clapotement des sabots relevés jusqu'à la surface de l'eau, l'allure précipitée de l'animal inquiet couvrent d'une pluie glacée cavaliers, selles et paquetages. Transis de fatigue et de froid, nos vaillants n'en poussent pas moins un soupir de satisfaction quand sur le coteau ils s'arrêtent un instant, contemplent les lumières du château et peuvent se dire tout bas : « Us ne nous ont pas vus ! »

Us s'arrêtent, car il y a loin de Vaucouleurs à Saint-Urbain. Les 45 kilomètres que Ton compte à vol d'oiseau se trouvent singulièrement allongés par les détours de la route. Le repos nécessaire à l'homme n'est pas moins indispensable au cheval et les quelques minutes pendant lesquelles les membres de Tun peuvent se dégourdir et le dos de l'autre se soulager du poids seront vite rattrapées par un allongement d'allure, par une sorte de renouveau du départ.

Certes, elles ne sont pas gaies, ces haltes!

Silencieux au milieu des bois, les cavaliers ressanglent, vérifient le paquetage et les fers ; ils viennent près de Jeanne lui demander si elle peut suivre, si elle souffre, si elle a peur, et Jeanne ne leur répond qu'à peine, occupée elle-même à donner les soins pour lesquels ses camarades offrent vainement leur aide.

Elle pense que, si Dieu ne l'abandonne pas dans sa mission, il ne l'exempte pas non plus du labeur quotidien ; elle pense que « le réel est sacro-saint parce qu'il est le point d'appui solide de l'effort vers l'idéal » '.

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