VI. — PARIS
A peine le roi était-il couronné, que Jeanne demandait avec instance quon ne différât pas d'un jour la marche sur Paris. Il importait de prévenir les Anglais qui se disposaient à jeter dans la capitale les troupes nécessaires à sa défense; d'autre part, un complot s'y était formé, comprenant des gens de toutes les classes, qui se proposaient d'ouvrir les portes à Charles VII. Aïnsi, Jeanne fit décider qu'on se mettrait en route dès le 18 juillet. Pourquoi donc, contrairement à cette résolution, traîner trois jours encore à Reims? Pour y recevoir des messagers envoyés par le duc de Bourgogne, à qui les ministres de Henri VI avaient confié le gouvernement de Paris, cependant que le cardinal Henri Beaufort, évêque de Winchester, débarquait à Calais et s'avançait à marches forcées, avec trois mille cinq cents soldats anglais destinés à renforcer la garnison de la grande ville.
Et puis, ne fallait-il pas, après le sacre, aller à Saint-Marcoul de Cobeny pour la cérémonie des écrouelles? A Saint-Marcoul, le 21 juillet, le roi reçut les clefs de la cité de Laon. Mais, en plein triomphe, l'héroïne sentait peser sur elle une lourde tristesse; elle sentait, dressée contre elle, l'hostilité des conseillers du roi. Elle poussait désespérément le roi sur Paris. Les journées de Reims avaient encore accru son prestige et, bon gré mal gré, mal gré plutôt, on dut encore lui obéir. Le 23 juillet, le roi et la Pucelle sont à Soissons, où les
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trainailleries reprennent, tandis que, le 2$ juillet, Beaufort, avec ses Anglais renforcés de contingents picards que lui avait fait parvenir le duc de Bourgogne, entrait dans Paris. Sourds à la voix de la Pucelle, les conseillers du roi venaient de faire perdre à leur maitre l'occasion du triomphe définitif.
Enfin, l'influence du Conseil reprenant le dessus, le roi fit retraverser la Marne à son armée, le 1 août, à Château-Thierry. La route de Paris était abandonnée, et l'ordre se répandait de rebrousser chemin sur la Loire.
Comme pour la consoler, le roi accordait à la Pucelle la remise générale des taxes quelle avait sollicitées pour les habitants de Greux et de Domrémy, faveur qui subsistera jusqu'au XVIII siècle; pour la consoler des trèves qu'il venait de conclure avec le duc de Bourgogne, trêves au cours desquelles il s'interdisait toute attaque contre la capitale. Jeanne en parle, non sans amertume, dans une lettre quelle adresse aux Rémois, le $ août :
« Des trêves qui sont ainsi faites, dit-elle, je ne suis point contente, et je ne sais si je les tiendrai; mais si je les tiens, ce sera seulement pour garder l'honneur du roi. Au reste, ajoute-t-elle, il ne faut pas que les Bourguignons s'imaginent qu'ils -vont nous Jouer, car je tiendrai et maintiendrai ensemble l'armée du roi, pour être prête au chef des dits quinze jours, c'est-à-dire à l'issue des trêves, sils ne font la paix. »
À la plus grande satisfaction des diplomates du Conseil, l’armée battait donc lentement en retraite, quand, dans la matinée du 6 août, on s'aperçut que cette retraite même était coupée par les Anglais. Ils étaient sortis de Paris, sous les ordres de Bedford qui, après avoir réuni toutes ses forces, était accouru en doublant les étapes. Les Français se préparaient à passer la Seine à Bray, dans les environs de Provins, quand ils trouvèrent la tête du pont occupée par leurs adversaires. La consternation qui en résulta pour l'archevêque de Reims et pour ses amis, ne fut pas partagée dans les entours du roi par ceux qui suivaient le parti de la Pucelle ; nous voulons dire : le duc d'Alençon, le duc René de Bar, le comte de Dunois, le comte de Vendôme, Gui de Laval, le maréchal de Rais. Avec joie, au contraire, ils accueillirent l'obligation où l'armée se trouvait de revenir sur les champs de bataille. Elle approchait de Crépy-en-Valois. Jeanne chevauchait entre l'archevêque de Reims et son cher Dunois. Le peuple se précipitait sur son passage, au risque de se faire écraser sous les pas des chevaux, et criait à sépoumonner : « Noël! Noël! »
« Quel bon peuple, dit la Pucelle, jamais je n'en ai vu de si joyeux de la venue du roi. Que je serais heureuse, à ma mort, d'être enterrée 1e1 ! »
Et comme Regnault lui objectait
— Jeanne, vous pensez donc à mourir?
— Où il plaira à Dieu; mais que je voulusse qu'il me laissât quitter les armées ! J'irais dans mon pays, servir mon père et ma mère, auprès des miens qui seraient tant heureux de me voir! »
Jeanne sentait d'instinct que sa mission était terminée. Parmi les hostilités