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Le 12 juin, sous la direction de la Pucelle et du duc d'Alençon, l'armée du roi assaillit Jargeau. Elle avait emmené d'Orléans une forte artillerie, coulevrines, veuglaires, bombardes et canons, entre autres, la pièce célèbre qui lançait de gros boulets de pierre, nommée /a Bergère. La place était défendue par une forte garnison, sous les ordres de Suffolk. Alençon aurait voulu différer l'assaut :
7 sol duc, lui dit Jeanne, as-tu peur? »
Et la Pucelle fit commencer l'attaque, une attaque à sa manière, violente et farouche. À sa coutume aussi, au premier rang des assaillants, elle portait sa bannière; alors, par un màchicoulis, un Anglais laissa choir sur elle une grosse pierre, dont la jeune fille fut renversée; mais déjà elle s'est redressée
« Amis! amis! sus! sus! Le Seigneur a jugé les Anglais; voyez, ils sont nôtres! »
Et les Français entraient dans la place. Une partie de la garnison fut massacrée, le reste fut conduit, noué de cordes, à Orléans. Parmi les prisonniers, se trouvait le capitaine Suflolk. Au son des trompettes, la petite place fut mise à sac. On voyait les soldats sortir des maisons d'où ils emportaient vaisselle d'argent et plats d'étain, lits et bahuts, draps et couvertures et toute la gamme des ustensiles de ménage : par-dessus leurs armures, ils en étaient tout hérissés.
Après la prise de Jargeau, Jeanne revint avec ses soldats à Orléans où les bourgeois ne surent que faire pour témoigner à leur libératrice leur joie et leur reconnaissance. Elle y resta deux jours, puis elle gagna, avec sa petite armée, Meung-sur-Loire (1$ juin), dont les défenseurs capitulèrent après quelques pourparlers.
Le 16 juin, Beaugency ouvrit ses portes devant Jeanne et ses compagnons d'armes qui apprenaient, le lendemain, l'approche des forces anglaises expédiées de Paris, sous les ordres de deux capitaines fameux, Falstaft et Talbot, au secours de Fciaeen dont on ignorait encore la prise.
«Les Anglais sont à nous!» s'écria Jeanne, dans un mouvement de joie. Elle indiquait de la main les blancs nuages qui passaient au-dessus de sa tête
«Les Anglais seraient-ils accrochés là-haut, que nous les aurions! »
D'autre part arrivait, avec cinq cents hommes d'armes, le plus redouté des capitaines français de ce temps, le connétable Arthur de Richemont. Il était frère du duc de Bretagne. Soldat impétueux, vaillant et brutal, il possédait quelquesunes des qualités maîtresses qui font les chefs de guerre; mais comme il était brouillé avec le favori du roi, La Trémoiïlle, Charles VII repoussait ses services. Il arrivait, attiré, lui aussi, par les hauts faits de la Pucelle. A cause de la disgrâce dont il était frappé, Alençon ne voulait pas l'accueillir; mais Jeanne était trop française, trop guerrière pour ne pas tendre la main à ce soldat. En sa pensée droite et simple, elle ne pouvait comprendre la prudence quexigeaient Îles intrigues de Cour. Elle nimaginait pas que La Trémoille, mince cervelle aux rancunes égoïstes, lui en deviendrait, de ce jour, irrémédiablement hostile et ne cesserait plus de travailler à tourner contre elle les conseillers du roi.
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Pour le moment, Jeanne ne songeait qu'à l'armée qu'il s'agissait de disposer en ordre de bataille. Il fut décidé qu'un corps d'éclaireurs, soixante ou quatrevingts cavaliers d'élite, prendraient les devants pour reconnaître l'ennemi. L'avantgarde, à laquelle Richemont se joignit avec ses cinq cents hommes d'armes, fut placée sous les ordres de La Hire. Le gros de l'armée restait confié au due d'Alençon, lieutenant général des armées du roi, à Dunois et au maréchal de Rais ; l'arrière-garde, enfin, fut placée sous les ordres de la Pucelle.
Au moment de mettre l'armée française en mouvement, les capitaines demandèrent à Jeanne son opinion sur la manière dont il fallait se comporter devant l'ennemi, car les éclaireurs n'avaient pas tardé à reconnaitre les positions qu'il avait prises près du hameau de Lignerolles, aux abords de Patay, dans une plaine où jaunissaient des champs de blé et tournaient quelques moulins à vent. Les Anglais s'y étaient installés derrière des haies et des buissons dont ils espéraient faire une ligne de défense. À sa coutume, la Pucelle donna des instructions de la plus grande simplicité :
« Foncez sur les Anglais et frappez hardiment, ils prendront la fuite. »
Et voilà bien ce que fit La Hire, par un beau soleil de juin, sur les deux heures de l'après-midi, avec tant de diligence, de fougue et d'emportement, qu'avec sa seule avant-garde, 1l décida du gain de la bataille. Enfoncés au premier choc, les Anglais lächèrent pied en une lamentable déconfiture. Falstaff, le vainqueur de la journée des Harengs, prit la fuite des premiers, bride abattue. Les plus réputés des chefs anglais, Talbot, Ramston, Scales, se trouvèrent parmi les prisonniers. Deux ou trois mille hommes massacrés, plusieurs centaines de captifs, le reste en débandade : l’armée du roi d'Angleterre était anéantie.
Quant aux troupes de Charles VII, leurs pertes furent à peu près nulles (18 juin 1429). La nouvelle du fait d'armes parvint le lendemain à Paris, où elle trouva les conseillers du roi d'Angleterre réunis autour du régent Bedford, « laquelle nouvelle, écrit Monstrelet, leur fut tant dure à oïr, que les aulcuns, en plein conseil, en commencèrent à plourer. »
Au moment de la vie de Jeanne d'Arc où nous sommes parvenus, le 21 juin 1420, Perceval de Boulainvilliers, chambellan de Charles VII et sénéchal de Berry, adressait au due de Milan, Philippe-Marie Visconti, une lettre où 1l traçait de l'héroïne un portrait des plus vivants :
« Cette jeune fille, lui écrit-1l, est d'une physionomie élégante ; son geste est viril, elle parle peu et témoigne, dans ses paroles comme dans ses actes, d'une admirable prudence. Sa voix est grêle comme celle d'une femme; elle mange peu et boit moins encore. Elle aime les chevaux, les belles armures, les soldats et la société des gentilshommes. On la voit, par moments, répandre d'abondantes larmes ; mais, généralement, son visage est souriant. Son ardeur à la peine, son endurance à porter les armes et aux fatigues de la guerre, est telle qu'on la verra rester une semaine tout entière, nuit et jour dans son harnais de fer. Llle répète que les Anglais n'ont aucun droit sur la France. »
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Elle parlait peu et, quand elle le faisait, c'était pour s'entretenir de Dieu, de la Vierge Marie et des anges ; ou bien, avec les hommes d'armes, des affaires militaires. Elle détestait les discussions, les bavardages frivoles, les vains plaisirs, les jeux de dés. Son temps était partagé entre la prière et les exigences de sa vie militaire; attentive, du reste, à tout ce qui se disait concernant les intérêts du royaume, afin de pouvoir être, à l'occasion, de bon conseil.
Le duc d'Alençon, celui de ses compagnons d'armes auquel elle témoigna le plus de confiance, déclare de son côté : « En tous ses actes, excepté quand il s'agissait d'aflaires militaires, Jeanne était simple et jeunette; mais elle était très experte à la guerre, quil s'agit de manier la lance ou de rassembler Îles troupes, ou de disposer l'armée en marche ou en bataille, ou d'ordonner un train d'artillerie; un chacun s'étonnait de sa prudence et de sa prévoyance en tout ce qui concernait le militaire, pareille à un capitaine instruit par vingt ou trente annces de pratique, et surtout en tout ce qui concernait l'artillerie. »
Aussitôt après la victoire de Patay, Jeanne reprenait, avec une énergie accrue, son projet de marche immédiate sur Reims, où celui qu'elle appelait encore le Dauphin devait être couronné. Mais, entouré quil était de conseillers jaloux, compliqués, déformés par les intrigues de cour, et dont chacun ne considérait guère que son intérêt personnel, Charles VII hésitait, tergiversait, remettait d'un jour à l'autre. Le 22 juin, on vit Jeanne, à Saint-Benoît-sur-Loire, le supplier, en répandant des larmes, de ne plus tarder. Elle lui demandait aussi de laisser rentrer en faveur le connétable de Richemont. Son cœur voulait l'union de tous les Français, et, du premier moment, elle avait apprécié ce magnifique soldat. Peine perdue. Égoïste et mesquin, La Trémoïlle demeurait inflexible il gouvernait le roi.
De Saint-Benoît-sur-Loire, la Cour se rendit à Gien avec la Pucelle. Jeanne pressait toujours le roi de se mettre en route pour Reims ; mais les membres du Conseil continuaient à patauger dans des combinaisons politiques. Seules, les idées de Jeanne étaient justes à ce moment : profiter du désarroi de l'ennemi, du prestige que l'on tirait d'une succession de victoires foudroyantes, pour faire couronner Charles VII dans la cathédrale de Reims, ce qui ferait de lui, sans conteste, pour le pays tout entier, le véritable roi de France; puis marcher aussitôt de Reims sur Paris, et de Paris sur Rouen. Le plan assurait la délivrance du pays en quelques semaines. « Mais l'Hôtel du ror, dira un écrivain qui s'est fait le porte-parole du duc d'Alençon, l'Hôtel du roi déconseilloit d'entreprendre le chemin d'aller à Reims, disant qu'il y avoit plusieurs cités, autres villes fermées, châteaux et places fortes, bien garnis d'Anglais et de Bourguignons, entre le dit lieu de Gien et Reims. La Pucelle disoit qu'elle le savoit bien, mais que de tout cela ne tenoit compte.» Perceval de Cagny ajoute : « Et, par dépit, la Pucelle se délogea et alla loger aux champs. »
Premier et grave symptôme du désaccord qui s'est formé et qui ira, désormais, s'accentuant de jour en jour, entre Jeanne d'une part, et, de l'autre, le Conseil
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de la Couronne, dont il était difficile à Charles VII de ne pas tenir compte.
Pour l'instant, l’autorité de la Pucelle sur l'armée et sur le pays tout entier, était si grande, que Charles VII dut lui céder.
Et voici la belle marche sur Reims : des prêtres précédaient l'armée, portant des croix et chantant des cantiques. L’ost paraissait comme éclairé par la bannière du Dieu de majesté, et qui semblait avoir essaimé autour d'elle, car les hommes d'armes, pour marquer leur attachement à la jeune guerrière, se faisaient faire de blancs pennons semblables au sien, qu'ils portaient avec confiance au bout de leurs lances peintes de vives couleurs ; aussi bien les bourgeois qui accouraient aux créneaux de leur enceinte, pour assister de loin au passage de l'armée, croyaient Voir, par un gracieux mirage, des centaines d'oiseaux blancs ou de grands papillons, voleter au-dessus des cimiers des hommes d'armes, à la lumière du soleil.
Quand on approchait des villes, Jeanne, suivie des quelques écuyers qui composaient son escorte, S'avançait jusqu'auprès des remparts et là, par-dessus les fossés, elle criait de sa voix claire : « Rendez-vous au roi du ciel et au gentil roi Charles ! »
Ainsi, l'armée royale entra dans Troyes. Tournai, Châlons, Reims envoyaient spontanément les clés de leurs portes ; Auxerre, qui relevait directement de la couronne de Bourgogne, fournissait vivres et provisions.
Jeanne allait à cheval entre Jean d'Aulon, son écuyer, et Louis de Contes, dit Mugot ou Imerguet, son page, qui portait sa lance. Elle était en armure d'acier, moins la cuirasse, n'ayant sur le corps que son pourpoint recouvert d'une huque déchiquetée. La coiffure se composait d'un heaume sans visière.
L'entrée dans Reims, d'où se sauvaient en hâte, poursuivis de ‘‘ dures et estranges paroles , les seigneurs de Sauveuses et de Châtillon, représentants du duc de Bourgogne, se fit au milieu des ovations populaires, le 16 juillet 1420. Le lendemain devait avoir lieu le couronnement; mais avant l'acte qui devait consacrer solennellement les droits de son ‘gentil Dauphin”, Jeanne tenait encore à écrire au duc de Bourgogne pour lui demander de revenir à la fidélité qu'il devait à son roi.
Peu auparavant, elle avait adressé à l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres, chancelier du royaume, une autre lettre dont la réponse lui parvint en ce même jour. Jeanne lui réclamait la couronne d'or que l’archange saint Michel lui avait remise à Chinon, afin qu'il la fit servir au sacre du roi. On imagine les sentiments de Regnault de Chartres à cette mise en demeure. Il répondit à la jeune fille qu'elle ‘ avait mal rêvé ”. Mais Jeanne tint bon et exigea avec insistance la couronne apportée par l'archange Michel. Le prélat répondit encore que cette couronne n'était qu'une vision. Alors Jeanne se fàcha. Elle saisit de sa réclamation les bourgeois de Reims eux-mêmes, en les menaçant des pires fléaux si leur archevêque s'obstinait à dérober ‘‘ le signe de Dieu ”. Et l'on rapporte qu'un terrible orage, comme pour appuyer la menace, éclata ces mêmes jours sur la région. Et Jeanne — qui en toute autre circonstance se serait désolée du moindre retard —
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voulait différer la cérémonie du sacre jusqu à ce que la couronne eût été apportée. Mais il fallait se hâter, lui disait-on, car «les habitants de la ville ne pouvaient supporter la charge d'approvisionner une si grande armée pendant plus longtemps.» Le sacre eut donc lieu avec la couronne traditionnelle conservée dans le trésor de l'église. « Mais si l'on avait attendu, dira Jeanne au procès, on aurait eu une couronne mille fois plus riche. »
La cérémonie du sacre commença le 17 juillet à neuf heures du matin. Elle est décrite, dans une lettre du même jour écrite par Pierre de Beauvais à la reine de France et à sa mère Yolande d'Aragon. «Ce fut une admirable chose à voir que ce beau mystère, solennel et bien orné. » La Pucelle priait aux côtés du roi, jouxte les marches de l'autel. Auprès d'elle, un moine tenait sa bannière, quelle prit elle-même un moment en main. La foule faisait retentir les hautes nefs des cris mille fois répétés de ‘ Noël ! Noël !” Par les grands vitraux, dans la blancheur de l'église, le soleil répandait des rais multicolores. Et Jeanne se précipitait aux pieds de son prince, émue de joie ; elle lui disait, en lui embrassant les genoux : «Gentil roi, or est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai roi. »
« Et une grande pitié, dit l'un des spectateurs, vint à ceux qui la virent ainsi, et beaucoup pleuroient. »