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Et dans le traité, on lisait cet article, qui pourrait paraître surprenant à ceux qui ne connaïîtraient pas la situation exposée précédemment :
« Réservé à notre dit cousin de Bourgogne, disait Charles VIT, que, si bon lui semble, il pourra, durant la dite abstinence (trêve), employer lui et ses gens à la défense de la ville de Paris et résister à ceux qui voudraient faire guerre ou porter dommage à icelle. »
Or, Jeanne était à ce moment même aux portes de la capitale, où elle faisait des préparatifs pour l’attaquer. Ici encore, les faits s'éclairent d'une grande lumière: le roi de France traite avec le duc de Bourgogne, à qui a été confiée, par le roi d'Angleterre, la garde de Paris ; mais de ce traité, Jeanne ne veut pas connaitre. Elle veut prendre Paris; en sorte que le roi de France en est réduit, puisque aussi bien 1l ne peut pas s'opposer par contrainte aux projets de la jeune fille, à stipuler avec son ennemi qu'il l'autorise à repousser, sans déroger aux trêves, les attaques que s'apprête à diriger contre lui l’auxiliaire de la cause française le plus illustre et le plus dévoué.
Tout en se donnant de tout son cœur à ses belles vallantises d'armes, Jeanne demeurait la sainte et douce jeune fille que nous connaissons. Sur ses pas, se pressaient la foule des pauvres gens ; ils se jetaient à ses pieds pour les baiser, de baisers ils lui couvraient les mains. Ils étaient heureux et réconfortés quand ils étaient parvenus à toucher quelque partie de ses vêtements. Les femmes, pour qu'ils en fussent bénits, approchaient de ses chausses ou de sa huque, leurs bagues ou leurs anneaux. Ou bien elles lui apportaient des chapelets en la suppliant de les toucher; mais elle, en son bon sens rieur :
« Touchez-les vous-mêmes, bonnes femmes, l'eflet en sera pareil. »
Les mères voulaient qu'elle tint leurs enfants sur les fonts baptismaux : aux garçons, elle donnait alors le nom de Charles, le nom du roi ; aux filles, celui de Jeanne ; à moins que les parents ne préférassent un autre nom.
De toute part éclatait le culte populaire :
Dame, plus plaisante que la rose, Et des Français le souvenir, En laquelle est joye et plaisir, Et où est leur amour enclose…
On faisait chanter pour elle des messes ; pour elle, on organisait des collectes ; des processions étaient ordonnées en son honneur. On taillait, à sa semblance, images en pierre ou en bois, dorées et enluminées ; des médailles étaient frappées à son effigie. Son nom volait sur les lèvres, en cent chansons populaires.
A Saint-Denis, malgré ses chevauchées incessantes et ses longues prières sous la voûte de la basilique, Jeanne se consumait d'impatience. Il lui était impossible de tenter un coup décisif sur Paris en l'absence du roi, qui restait à Compiègne avec le gros de l'armée. Vainement, la Pucelle et le duc d'Alençon lui dépêchaient-ils messages sur messages. Enfin, Alençon se décida à l'aller quérir; en sorte que, pestant et maugréant, Charles VIT arriva à Saint-Denis, pour diner, le 7 septembre. « De quoi toute la compaignie furent moult resjouis : et n y avoit celui, de quelque estat qu'il fût, qui ne dit: « Elle mettra le roi dedans Paris, se à lui ne tient. »
La ‘ compagnie ” ignorait que le roi ny tenait pas.
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Charles VIT est donc arrivé à Saint-Denis le 7 septembre 1420; dès le lendemain, jour de la Nativité-Notre-Dame, la Pucelle prépare son attaque contre la grande ville. Elle établit ses troupes sur une grande place, nommée le marché aux pourceaux, à l'ouest des remparts, un peu au nord de la porte Saint-Honoré. Elle Sy appuyait à deux monticules jumeaux, que séparait un étroit chemin creux, au haut desquels tournaient des moulins à vent : d'où le nom, la Butte aux moulins. La porte Saint-Honoré offrait l'aspect, mille fois reproduit, des vieilles portes féodales : un robuste corps de maçonnerie carré, surmonté d'une haute toiture dont les deux pentes se coupaient en arête aiguë, percé d'une voûte profonde, que fermait, en se redressant, le pont-levis. À chacun des deux angles extérieurs saccrochait une guérite en encorbellement.
L'attaque commença sur les deux heures. Les boulevards extérieurs furent enlevés et les assaillants arrivèrent devant le mur principal qui était lui-même défendu par un profond fossé, rempli d'eau. Comment passer ? Alençon et les siens avaient bien fait voiturer à leur suite fascines, bourrées et fagots, et ils ordonnaient de les jeter dans les fossés pour les combler ; mais Charles VII, entravé quil était par ses trêves avec le duc de Bourgogne, se gardait de faire soutenir l'attaque ; de même qu'il n'avait pas voulu faire prendre à son artillerie les dispositions utiles pendant la nuit. Indomptablement vaillante, Jeanne entrainait les siens à l'assaut, marchant au premier rang, comme de coutume, sa bannière en main. Du haut des remparts, où l'on voyait flotter les étendards de saint Georges, blancs avec des croix rouges, Anglais et Bourguignons et bourgeois de Paris observaient les assiégeants. Du pied des murs, Jeanne ne cessait de leur crier : « Rendez-vous à Jésus ! rendez la ville au roi de France ! »
La ‘ vaillance d'armes” se prolongeait.
Dans les conditions où elle avait été entreprise, contre le gré du roi et sans son soutien, cette tentative pour reprendre Paris était d'une réalisation impossible. Jeanne se trouvait sur le dos d'âne, en deçà du fossé d'enceinte, elle sondait la profondeur de l'eau avec la hampe de son étendard, quand un archer anglais, tout en lui criant les plus grossières injures, lui traversa la cuisse d'un trait d'arbalète à hausse-pied. Elle tomba. Gaucourt, l'un des capitaines français, dut la faire emporter à quelque distance des remparts, car la jeune fille, toute blessée quelle était, voulait demeurer sur le front de l'action. La nuit approchait : l'atmosphère s'épaississait dans la brume. La douleur, l'affaiblissement produit par la perte de sang, purent avoir raison un moment de son énergie physique : son énergie morale restait entière. À travers la nuit, on entendait la claire voix de l'héroïne qui ne cessait d'encourager ses compagnons, de les pousser à l'assaut. « Montez aux échelles, la ville est prise ! » Mais par moments, sous l’aiguillon de la blessure, ses traits se contractaient, ses yeux se fermaient, et elle voyait de lumineuses légions d'anges qui glissaient des cieux jusqu'auprès d'elle ; elle entendait le doux froufrou de leurs longues ailes ; ils attendaient, prêts à l'emporter si la vie l'abandonnait.
Par son énergie, Jeanne parvint à faire durer ainsi l’escarmouche jusque sur les
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onze heures du soir ; et, dès le lendemain matin, o septembre, à la pointe du jour, malgré sa blessure, elle se retrouvait debout. Elle sommait le duc d'Alençon de faire sonner les ‘‘ buisines ”
« Par mon martin, je ne battrai en retraite que je n'aie pris Paris. »
Mais Charles de Bourbon et René de Bar arrivaient de Saint-Denis avec les instructions les plus formelles : sur l’ordre du roi, ils y ramenaient Jeanne d'Arc de force et presque en prisonnière. Tout en s'éloignant, elle se retournait de temps à autre pour jeter encore un regard dans la direction des remparts :
«Par mon martin, murmurait-elle, la place eût été prise. »
Après avoir échoué, sur la rive droite, dans leur attaque de la porte Saint- Honoré, la Pucelle et le duc d'Alençon se proposaient de reprendre leur tentative sur la rive gauche, avec plus de succès, pensaient-ils, car les fortifications y étaient en mauvais état. À cette intention, ils avaient fait jeter un pont de bois sur la Seine, en amont de la ville, afin d'y faire passer leur artüllerie et leurs soldats. Ils avaient fixé cette nouvelle attaque au samedi 10 septembre, et, au jour dit, ils arrivaient, avec leurs hommes, sur la berge du fleuve, quand ils y découvrirent, à leur douloureuse surprise, que, pendant la nuit, Charles VII, luimême, avait fait dépecer le pont pour les mettre dans l'impossibilité d'exécuter leur projet. Bien plus, ils ne tardaient pas d'apprendre que le prince avait ordonné les préparatifs nécessaires au retour de l'armée tout entière sur Îles bords de la Loire, cependant que Bedford devait se retirer en Normandie. Le roi exécutait le traité conclu avec l'ennemi et dont il n'avait pas osé communiquer la teneur à ses serviteurs les plus fidèles.
C'est alors que Jeanne, le cœur serré d'angoisse, accomplit cet acte émouvant en sa simplicité : elle alla dans la basilique de Saint-Denis y déposer, en ex-voto, tout à la fois de reconnaissance et d'adieu, de joie et de douleur, son blanc harnais”, l’'armure faite de plates d'acier clair et son épée ‘‘tranchante , aux pieds de la statue de la Vierge, auprès des reliques sacrées. Puisque son roi ne voulait plus qu'on se battit pour sa cause, ces armures, parure de sa valeur, ne lui serviraient plus. Et quand ses juges, à Rouen, lui demanderont pourquoi c'était à Saint-Denis quelle avait déposé ses armes
« Parce que Saint-Denis est le er1 de France !»
L'armée royale, entrainant Jeanne contre son gré, quitta Saint-Denis — Paris — le 13 septembre, battant en retraite par Lagny et Provins. Le 27, elle arrivait à Gien. Comme dit, avec une concision émouvante, Perceval de Cagny : «Le vouloir de la Pucelle et l'armée du roi étaient rompus. »
Peut-être, à l'endroit où nous sommes parvenus, conviendrait-1l de faire un grand effort sur soi-même pour ne pas se montrer trop injuste à l'égard de Charles VII et de ses conseillers. On souffre de ne pas voir triompher, auprès d'eux, la politique de la Pucelle, d'une allure si française; on sirrite contre Charles VII, en constatant qu'il ne la suit pas d'enthousiasme, elle et ses jeunes amis, le duc d'Alençon, le duc de Bar — qui sera bientôt ce bon roi René,
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