II. — VAUCOULEURS
À Domrémy, tout le monde était donc ‘ Armagnac”, c'est-à-dire attaché à la cause royale, et 1l en allait de même dans la forteresse voisine de Vaucouleurs, tandis que, tout alentour, dominaient les ‘‘Bourguignons”, et la région était sillonnée par les Anglais installés en mainte forteresse.
À Vaucouleurs commandait, fidèle à son roi, sans l’ombre au reste de sentiment, un singulier et pittoresque personnage, Robert de Baudricourt. Hardi soldat, rude capitaine, habile aux coups de main et aux embüches, et non moins expert aux roueries de la diplomatie, il s'était enrichi par deux fructueux mariages contractés successivement. Pour réduire ce soldat au front carré, seul adversaire qui émergeât encore en ces régions — tel un îlot dans l'Océan — le duc de Bedford, régent de France pour son neveu, le jeune roi anglais Henri VI, venait de confisquer des terres que Baudricourt possédait dans le bailliage de Chaumont et de les donner au sénéchal de Bourgogne, Jean de Vergy, quil chargeait par surcroît (juin 1428), de conduire contre le capitaine de Vaucouleurs, mille hommes d'armes suivis de leurs varlets, ribauds et guisarmiers.
La cause du roi légitime semblait donc, en ces cantons, à son agonie, au moment où des voix lumineuses, glissant sur le feuillage d'un petit enclos de vert tendu, murmuraient aux oreilles d'une fille de dix-sept ans :
« Jeune Pucelle bien heureuse, Puis après, 1l vous conviendra,
Le Dieu du ciel vers vous m'envoie; À Reims mener sacrer le roi.
Ne vous montrez de rien peureuse, Et au seigneur de Baudricourt, Prenez en vous parfaite joie. Allez dire que il vous mène
Sa volonté et son plaisir Incontinent le chemin court,
Est que alliez à Orléans Que il est votre capitaine,
En faire les Anglais saillir En habit d'homme toute saine;
Et lever le siège devant. Et Dieu toujours vous conduira. »
Ces voix lui parlaient surtout à l'heure où le chant des cloches tintinnabulait à travers champs. Dans la grande clarté qui l'entourait à ce moment, les yeux ravis de l'enfant distinguaient les divines apparitions : figures d'une surnaturelle beauté, surmontées de couronnes d'or. À leur arrivée, Jeanne leur faisait une grande révérence; puis elle s’approchait d'elles, entourait de ses bras le bas de leurs corps qu'elle baisait avec respect. À ces corps lumineux, elle faisait toucher l'anneau que lui avait donné sa mère. Après que les saints s'étaient évanouis, Jeanne baisait encore le sol aux endroits où leurs pieds l'avaient effleuré. Puis, rendue à la solitude, à la froide lumière de la terre, la jeune fille pleurait, la figure dans ses deux mains, tant elle aurait voulu que sainte Catherine et sainte Marguerite l'emmenassent avec elles en paradis.
Pour nous représenter la beauté et l'intensité de ces apparitions, la force de l'impression que Jeanne en recevait, il faudrait nous dépouiller si possible de la
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