‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 10 sur 110 · L EPREUVE · texte numérisé non relu

L EPREUVE

E voyage de Vaucouleurs à Chinon , où se trouvait la cour, était déjà, pour la mission de Jeanne, comme une première épreuve.

Tout le pays était au.\ Anglais et aux Bourguignons : il fallait éviter leur rencontre et passer plusieurs rivières, la Marne, TAube, la Seine, TYonne, dans une saison où la crue des eaux ramenait presque forcément les voyageurs aux villes ou aux ponts gardés par eux. Ils allèrent ainsi pendant onze jours, marchant le plus communément la nuit. Jeanne n'approuvait pas ces mesures d'une prudence tout humaine. Elle eijt voulu s'arrêter au moins chaque jour dans quelque village, pour rendre à Dieu ses devoirs accoutumés. « Si nous pouvions entendre la messe, leur disait-elle, nous ferions bien. » Mais se montrer semblait un péril tant que l'on était en paj's ennemi. Ils ne cédèrent que deux fois à ses désirs : une fois peut-être dans l'abbaye de Saint-Urbain, f^jî où l'on passa la nuit, et l'autre fois dans la principale église d'Auxerre.

Jeanne, à son tour, condescendit, pour tout le reste, à leur manière de la conduire; mais elle leur rappelait les autres guides qu'elle avait au ciel. Quand ils lui demandaient si elle ferait ce qu'elle avait annoncé, elle leur disait de ne rien craindre, qu'elle ne faisait rien que par commandement, et que ses frères du paradis lui disaient tout ce qu'elle avait à faire.

Jeanne, pour ses compagnons, n'était déjcà plus de la terre. Pendant ce voyage, quoiqu'on marchât la nuit, on s'arrêtait néanmoins pour prendre du repos. Jeanne couchait au milieu d'eux , renfermée dans son habit d'homme. Mais ce vêtement , qu'elle avait adopté par pudeur, n'était point sa seule sauvegarde en cette compagnie d'hommes de guerre. Tel était l'ascendant qu'elle avait pris sur eux, que les plus jeunes, loin de songer à lui rien dire ou faire qui put l'offenser, affirment qu'ils n'ont même jamais eu la pensée du mal auprès d'elle : ils étaient comme enflammés de l'amour divin qui était en son âme, et devenaient chastes et purs par la contagion de sa sainteté.

Ils passèrent la Loire à Gicn, et parvinrent à Sainte-Catherine-de-Fierbois. en Touraine, où Jeanne, par honneur pour la patronne du lieu, l'une de ses deux patronnes, et comme pour compenser les p'rivations qu'elle avait acceptées durant la route, entendit jusqu'à trois messes le même jour. Depuis qu'on n'avait plus à craindre une surprise de l'ennemi, ses compagnons ne cachaient plus l'objet de son voyage. De Gicn , la nouvelle était venue aux habitants d'Orléans qu'une bergerette, nommée la Pucelle, accompagnée de quelques nobles de Lorraine, avait passé, disant qu'elle venait faire lever le siège de leur ville et mener le roi à Reims pour qu'il y fût sacré. Du hameau de Sainte-Catherine, elle-même écrivit, ou, plus exactement, fit écrire au roi, pour lui demander la permission de l'aller trouver à Chinon. Elle lui mandait qu'elle avait fait cent cinquante lieues pour lui venir en aide; qu'elle savait plusieurs bonnes choses qui le touchaient : et, pour lui donner comme un premier gage de sa mission, elle déclarait qu'elle le saurait distinguer parmi tous les autres.

Le bruit de son voyage avait sans doute devancé sa lettre à Chinon, et la petite cour qui s'agitait autour de Charles "VII l'avait fort diversement accueilli. La position du roi devenait chaque jour plus critique; sa détresse était extrême : son trésorier déclarait qu'il n'avait pas quatre écus en caisse.

ORLEANS

tant de l'argent du prince que du sien. Le roi ne savait plus que faire pour .sauver Orléans, et, Orléans pris, rien n'était sur pour lui au midi même

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Fig. 23. — Yolande d'.Vragon, reine de Sicile, bellc-meie Je Charles VU. Yolande éiait l'âme du pary national en France. — D'aprésla remarquable publication de M. E. Hucher, les Vitraux du Mans. .vv« s.

de la Loire. Il en était réduit à se demander en quel pays il chercherait un refuge : en Dauphiné, ou même au delà des monts, en Castille? La reine de Sicile, mère de la reine, et ceux qui gémissaient de l'état des

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affaires, étaient disposés à tout risquer pour sortir de cet abînie; au contraire, rhomme en faveur, la Trémouille, craignait par-dessus tout un cliangement de conduite qui pouvait soustraire le prince à son influence, en le tirant de cette torpeur. Pour un tel homme, le succès même était un péril. Mais pouvait-on refuser de voir au moins celle qui promettait de si grandes choses? On lui permit donc de venir, et, sur la route, il paraît qu'on lui tendit une embuscade : c'était une manière aussi de la mettre à répreuve ! L'épreuve réussit mal : ceux qui la voulaient prendre demeurèrent, dit un témoin de Poitiers, comme cloués au lieu où ils étaient.

Jeanne \int donc à Chinon (6 mars} -, mais elle voulait parler au roi : nouvel obstacle à vaincre. Fallait-il aller jusqu'à compromettre le prince dans une entrevue avec une tille des champs, que l'on pouvait, sur les rumeurs populaires, soupçonner d'être folle ou pis encore? C'est ce qu'on agita dans le conseil. Plusieurs la virent, et la pressèrent de dire à euxmêmes ce qu'elle se réservait dédire au roi. Elle parla-, mais, en l'écoutant, ils s'affermirent dans la pensée que le roi ne devait point l'entendre. D'autres même croyaient qu'il le devait d'autant moins, qu'elle se disait envoj'ée de Dieu; et les ecclésiastiques furent consultés sur ce point. Tout bien examiné, ceux-ci ne crurent pas qu'il y eut lieu d'empêcher le roi de la recevoir : mais, comme ces scrupules n'étaient pour plusieurs que des prétextes, une semblable décision ne sulîisait point à les dissiper; et quand Jeanne vint au château, elle rencontra de nouveaux obstacles dans le conseil. Cependant la raison finit par triompher : on allégua au roi que Jeanne venait à lui avec une lettre de Robert de Baudricourt ; on lui dit les périls qu'elle avait affrontés et dissipés comme par miracle pour arriver jusqu'à sa résidence. C'était le dernier espoir des habitants d'Orléans; ils avaient envoyé une ambassade au roi à la nouvelle de ce secours inespéré; leurs députés étaient là, attendant la décision du prince. Et Jeanne n'avait pas seulement pour elle la lettre, très-froide, sans doute, du sire de Baudricourt : elle avait ses compagnons de route. Les deux hommes qui avaient cru en elle dès son séjour à Vaucouleurs, s'étaient sentis bien mieux affermis dans leur foi, après l'épreuve de ce voyage; mandés au conseil, ils y parlèrent avec toute la chaleur de leur conviction, et persuadèrent.

Après deux jours d'attente, Jeanne fut donc introduite au château par le

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comte de Vendôme. Elle se présenta simplement et avec assurance. « Elle fit les inclinations et révérences accoutumées de faire aux rois, ainsi que si elle eut été nourrie en la cour, » dit Jean Chartier. « Le roi, continuc-t-il, pour la mettre à l'épreuve, s'était confondu parmi d'autres seigneurs plus pompeusement vêtus que lui, et quand Jeanne, qui ne l'avait jamais vu, le vint saluer, disant : « Dieu vous donne bonne vie, gentil roi! — Je ne (( suis pas le roi, dit-il : voilà le roi; » et il lui désignait un des seigneurs. Mais Jeanne répondit : « En nom Dieu, gentil prince, vous l'êtes, et non '( un autre. " Et, abordant l'objet de sa mission , elle lui dit que Dieu l'en-

Fii;. 24-. — Jeanne d'Arc introduite au château de Chinon; Bas-relief de M. N'it.U-Dubray, à Orléans. — Jeanne distingue le roi confondu parmi les seigneurs, et, faisant les révérences accoutumées, lui dit : « Gentil roi, Dieu m'envoie pour vous aider et secourir. «Quelques jours après, elle lui dit encore : «Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et Charlemagne sont ù genoux devant Lui en faisant prière pour vou'^. »

voyait pour lui aider et secourir; elle demandait » qu'il lui baillât gens, « promettant de faire lever le siège d'Orléans, et de le mener sacrer à Reims. Elle ajoutait « que c'étoit le plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglois s'en « allassent en leur pays; que le pays lui devoit demeurer, et que, s'ils ne « s'en alloient , il leur mescherroit » (arriverait malheur).

Parmi les princes que le favori n'avait point écartés de la cour, se trouvait le jeune duc d'Alençon. Pris à Verneuil (1424), il avait résisté à toutes les séductions mises en ceuvre pour l'attirer à la cause de Henri VI; et il avait dû paver sa fidélité à Charles VII par une captivité de trois ans

et une rançon qui le ruinait '. Dans les loisirs que le roi faisait aux siens, il s'en était allé non loin de là, à Saint-Florent-le;^-Saumur, et j' passait le temps, chassant aux cailles. Ayant su par un de ses gens Tarrivée à Chinon d'une jeune fille qui se disait envoyée de Dieu pour expulser les Anglais et faire lever le siège d'Orléans, il s'y rendit, et il entra comme elle parlait au roi. Charles l'ayant nommé à Jeanne : « Soyez le très-bienvenu, dit-elle : plus il y en aura ensemble du sang royal de France, mieux en sera-t-il. « Le lendemain elle fut à la messe du roi, et, le prince l'ayant prise à part avec Alençon, qui le raconte, et la Trémouille, elle lui fit plusieurs requêtes ; elle lui demandait « de donner son royaume au Roi des cieux, et que le Roi des cieux, après cette donation, ferait pour lui comme pour ses prédécesseurs, et le rétablirait dans son ancien État. »

Mais qui était-elle pour parler avec cette autorité? et quel signe donnaitelle de sa mission? L'heureuse issue de son voyage pouvait bien, après tout, n'être pas un si grand prodige, et le fait d'avoir reconnu le roi sans ra\oir jamais vu, fournir des armes à ceux qui ne voulaient voir dans tout cela qu'une tritfferie (tromperie). Au lieu de la foi, elle rencontrait même, non- seulement le doute, mais quelquefois l'outrage. Le jour qu'on la présenta au château, un homme à cheval la voyant entrer : « Est-ce là la Pucelle? « dit-il, et il raillait grossièrement sur son titre, reniant Dieu. « Ah ! dit Jeanne , tu le renies, et tu es si près de ta mort ! » Avant qu'il fût une heure, l'homme tombait à l'eau et se noyait.

Ceux qui étaient les plus favorables ne savaient qu'attendre et voir encore. Le roi l'avait donnée en garde à Guillaume Bellier, son lieutenant à Chinon, dont la femme était de grande dévotion et de bonne renommée. En même temps qu'il envoyait dans son pays natal des religieux chargés de s'informer secrètement de sa vie, il la faisait paraître devant sa cour-, il la soumettait à l'examen des gens d'Eglise : et elle savait garder en toute rencontre la même aisance, la même fermeté; parlant avec assurance de sa mission, soit devant la Trémouille, soit devant les évêques, et montrant, au besoin, que dans cette carrière des batailles où elle voulait ramener le roi, ellemême saurait faire bonne figure. Un jour, après le dîner, le roi étant allé se promener dans la prairie, elle y courut, la lance au poing, et de si bonne

1 Sa rançon aval tété de i2o,oooécu5; mais il lui en coûta 200,000 (pi us de deux mil lions de notre monnaie.

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