LA VISITE A LA PRISON
:s le matin, le mercredi 3o mai, frère Martin Ladvenu et frère Jean Tout-
mouillc vinrent, sur Tordre de révèque, trouver Jeanne dans la prison pour la préparer à mourir. Jeanne, en révoquant
Initiale d'an manuscrit latin du XV- si. Biblioth, de M. Ambroise F.-Didot.
>ur tous les points son abjuration , savait à quoi elle s'exposait; en avouant qu'elle avait cédé à la peur de la mort , elle montrait bien qu'elle ne la craignait plus. Néanmoins , la première annonce du supplice auquel on la destinait réveilla en elle toute la sensibilité de la femme. « Quand ledit'Ladvcnu , dit l'autre frère, annonça à la pauvre femme la mort dont elle devoit mourir ce jour-là , qu'ainsi ses juges l'avoient ordonné et entendu , et qu'elle ouït la dure et cruelle mort qui lui étoit prochaine , elle commença à s'écrier douloureusement et piteusement , se destraire (tirer) et arracher les cheveux : « Hélas I « me traite-t-on si horriblement et cruellement, qu'il faille que mon corps <i net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et
« rendu en cendres ! Ah ! ah ! j'aimerois mieux être décapitée sept fois que « d'être ainsi brûlée. Hélas! si j'eusse été en la prison ecclésiastique à « laquelle je m'étois soumise , et que j'eusse été gardée par les gens d'Église , « non pas par mes ennemis et adversaires, il ne me fût pas si misérable- « ment meschu , comme il est. Oh ! j'en appelle devant Dieu, le grand juge, « des grands torts et ingravances qu'on me fait. »
Comme elle se plaignait ainsi, survint l'évèque. A sa vue, elle s'écria : « Évêque , je meurs par vous ! — Ah ! Jeanne , dit l'évèque , prenez en patience. Vous mourez pour ce que vous n'avez tenu ce que vous nous aviez promis, et que vous êtes retournée à votre premier maléfice. »
Et la pauvre Pucelle, continue le frère, lui répondit :
« Hélas! si vous m'eussiez mise en prison de cour d'Église, et rendue entre les mains des concierges ecclésiastiques compétents et convenables , ceci ne fût pas advenu : pour quoi j'appelle de vous devant Dieu. »
Que venait faire le juge à la prison? et pourquoi devançait-il le moment qu'il avait marqué à Jeanne pour comparaître ? »
Ce qui le ramenait auprès de Jeanne, ce n'était point cette question de l'habit. Il savait trop bien ù quoi s'en tenir sur ce point. D'ailleurs, que faisait maintenant l'habit? Il avait accompli son office, puisqu'il menait Jeanne à la mort ; et la Pucelle ne le réclamait pas davantage. Elle le voulait pour être en prison ; elle ne le demandait point pour mourir. Lorsqu'au milieu de ses refus de quitter l'habit d'homme, elle avait prié ses juges de lui donner, si elle devait être menée au supplice, « s'il la falloit dévcstir en jugement, » une chemise de femme, et que ceux-ci s'en étonnaient comme d'une contradiction , elle avait répondu : « Il suffit qu'elle soit longue. » Mais il y avait d'autres points de sa rétractation qui mettaient à néant tout le résultat de cette procédure. Tant d'ellbrts pour ruiner par sa propre parole l'autorité de sa mission, pour y montrer une illusion du diable, et retourner ainsi contre le roi de France l'impression qu'elle avait faite en faveur de ce prince, devaient-ils donc être perdus? Non. Pour l'amener à l'abjuration, on lui avait laissé la vie:, pour lui reprendre la vie, on l'avait poussée à s'en dédire. Il s'agissait de la ramener à son premier désaveu, à présent que cela même ne pouvait plus la sauver de la mort.
Le moven aurait été trouvé , si l'on en croit une information faite le jeudi