LES CONTEMPORAINS ET LA POSTERITE
V n'avait pas attendu le procès de réhabilitation pour protester contre l'acte de Ilouen. Perceval de Cagny, dans sa chronique, impute la mort de Jeanne à Tenvie des Anglais; Jean Charticr dit qu'ils la brûlèrent « sans procès et de leur volonté indue, » tenant sans doute le procès pour nul, soit pour l'absence du jugement civil, soit pour tout autre vice de forme : car on ne peut supposer qu'il en ait ignoré l'existence. Le journal du siège et la chronique de la Pucelle ne poussent pas le récit jusque-là-, et certes ce n'est point par crainte que le tableau de la fin de Jeanne d'Arc ne jette de l'ombre sur les merveilles qu'ils en ont racontées. Il eut été bien étrange, en effet, que son supplice eut paru ternir sa mémoire. Dans le Cliampion des Dames , ^etit poëme publié en 1440 et dédié au duc de Bourgogne, celui-là même qui fit livrer Jeanne aux Anglais, un person-
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3Sî JEANNE D'ARC.
nage ayant avancé qu'Outrecuidance a perdu Jeanne, et que Raison l'a fait bmler à Rouen :
C'est mal entendu, grosse teste, Guères ne font tes argumens
Répond Franc-vouloir prestement. Contre laPucelle innocente.
De quants saints faisons-nous la fesie Ou que des secrez jugemens
Qui moururent honteusement ! De Dieu sur elle pis on sente ;
Pense à Jhésus premièrement , Et droit est que chacun consent e
Et puis il ses martirs benois, A lui donner honneur et gloire
Sy jugeras évidamment Pour sa vertu très-excellente ,
Qu'en ce fait tu ne te cognois. Pour sa force et pour sa victoire.
Le jugement de réhabilitation confirmait avec éclat la croyance populaire. Devant cette déclaration solennelle, on ne la pouvait plus dire égarée. La sentence flétrissait énergiquement les calomnies par lesquelles le premier procès avait cru donner le change à l'opinion publique. Mais pour connaître Jeanne, il ne s'agissait pas d'opposer l'un des procès à l'autre; il les fallait joindre, au contraire, et la contempler elle-même, plus imposante encore parmi les accusations de ses juges que dans les ténioignages recueillis au second procès. Or, c'est ce qu'en général on ne songea point à faire.
Il y a des exceptions pourtant.
Thomas Basin, évêque de Lisieux (le faux Amclgard\ qui fut consulté et qui fit un traité sur le procès de condamnation, ne dut pas rester non plus étranger au procès de réhabilitation qu'il provoqua lui-même : et le jugement qu'il porte sur Jeanne est en tout point conforme à l'opinion que tout esprit sincère s'en fera d'après ces documents. Il signale la perfidie de ses interrogatoires et le grand sens de ses réponses , sa piété , sa pureté , et la raison qui la contraignit à prendre l'habit dont on lui fit un crime, mais aussi l'inutilité de toute raison dans un procès où les Anglais voulaient à tout prix la perdre , quand sa mort était résolue dans leurs conseils par la haine et par la peur. Il explique son abjuration par les rigueurs de son emprisonnement et parla promesse de liberté qu'on lui fit, sa rechute par l'inexécution de cette promesse, et il la montre invoquant dans les flammes Dieu et la Mère de Jésus-Christ. Il ne se prononce pas sur l'origine de ses révélations, ne sachant rien des signes qu'elle a donnés au roi pour l'y faire croire, mais il affirme que, de tout le procès, il n'y a rien qui rende sa foi
LA REllAl'.ll.lTATlON. — L'il 1 ST Ol RE.
suspecte ou justifie sa condamnation comme hérétique et comme relapse; et il réfute avec beaucoup de force ceux qui pourraient douter de sa mission à cause de sa mort, en citant, comme \c Champion des Darnes^ Jésus- Christ, et à son imitation les prophètes et les apôtres, qui consommèrent leur mission divine par le martyre.
Martial d'Auvergne connaît aussi les deux procès, et lisait le parti qu'on en peut tirer :
Au proci.-s de son innocence Et est une grande plaisance "
Y a des choses singulières, De veoir toutes les deux matières.
Mais la matière des deux procès n'était pointa la mesure de sa chronique mise en complainte. Tout en sentant l'iniquité du premier, il s'abstient de le juger lui-même. Tout en rappelant les conclusions du second, il se borne à dire où on le trouvera. Quant à lui , pour rendre hommage à la Pucelle , il rimera la chronique de Jean Chartier : cela suffit à sa verve poétique.
Le plus grand nombre, en négligeant les deux procès, ne prirent pas même la peine d'y suppléer à l'aide des chroniqueurs contemporains. La tradition, sur ce sujet, se donna libre carrière. Considérant le but atteint, l'expulsioa des Anglais , elle y accommoda l'histoire et le caractère de Jeanne selon sa fantaisie. Elle en fît une sorte d'héroïne de théâtre ou de cirque, sautant à cheval sans toucher l'étrier , chargeant l'ennemi la lance au poing , « frappant dedans, » et tuant tous ceux qu'elle touche ; chevauchant ainsi par toute la France; prenant Bordeaux, Rayonne, et provoquant par ses victoires l'expulsion des Anglais de Paris. Alors elle mène le roi à Reims pour être sacré , à Paris pour être couronné ; puis , attaquant la Normandie , elle marche de conquête en conquête jusque devant Rouen, où elle disparaît. On ne sait, dit notre chronique, ce qu'elle devint : les uns disent que les Anglais l'ont prise et brûlée-, d'autres, que plusieurs de l'armée l'avaient fait périr par jalousie. — A cette chronique , on peut joindre les récits de Philippe de Bergame et de Laonic Chalcondyle. Philippe de Bergame , bien qu'il ait pris peut-être plusieurs traits de la figure de Jeanne au rapport d'un chevalier italien qui l'avait vue , dispose du reste en toute liberté. C'est en faisant son métier de bergère que Jeanne, sautant comme un homme sur quelque jument du troupeau, se forma toute jeune encore à monter t\
cheval, à manier la lance, à déployer contre les troncs des arbres la force de son bras. Accueillie par Charles VII , elle va faire lever le siège d'Orléans sur le Rhàiif ; elle prend en trois heures trois bastilles, elle combat les Anglais durant huit ans en trente batailles. Chalcondyle est plus bref : il la fait paraître en une seule campagne, qui est pour lui toute la guerre de Cent ans.
Tout cela tient plus du roman que de l'histoire. Dans l'histoire la figure de Jeanne, ensevelie en quelque sorte parmi les pièces du procès , ne demeura que par l'impression qu'elle avait faite sur les contemporains. Maudite comme sorcière par les Anglais , qui , ne pouvant l'absoudre sans se condamner, s'endurcissent dans leurs sentiments haineux (on en peut voir l'expression dans Shakspeare^; moins maltraitée des Bourguignons, qui la réduisent à un personnage ou à une machine politique >Monstrelet, etc.); admirée des Français et des autres peuples , sans que pourtant les Français eu.x-mèmes ce sont des politiques aussi qui écrivent) osent se prononcer sur la source de son inspiration. Parmi les témoignages les plus remarquables rendus à sa mémoire, il faut compter celui du pape Pie II (.Eneas Sylvius Piccolomini^ , qui , après avoir raconté sa vie merveilleuse , et constaté que dans son procès on n'avait rien établi contre sa foi, rien qui parût digne de châtiment, si ce n'est cet habit d'homme qui ne méritait pas la mort et qu'on lui fit reprendre par ruse, s'écrie: « Ainsi périt Jeanne, vierge étonnante et admirable, qui a rétabli le royaume de France presque ruiné et abattu, et infligé aux Anglais tant de défaites ; qui, devenue chef de guerriers, a gardé, au milieu de ses soldats, sa pudeur sans tache, et n'a jamais été l'objet de propos infamants. Ftait-ce œuvre de Dieu ou invention des hommes? J'aurais peine à le dire. » Il rapporte ce bruit : qu'on avait imaginé de la susciter pour mettre un terme aux rivalités des chefs. « Mais , ajoute-t-il, une chose est bien certaine : c'est que c'est elle qui a fait lever le siège d'Orléans, conquis par les armes le pays compris entre Bourges et Paris, et amené par son conseil la soumission de Reims et le couronnement du roi; elle, dont la vigueur a mis en fuite Talbot et son armée , dont l'audace a briàlé une porte de Paris, dont l'habileté et l'adresse ont remis en bon état les affaires de la France. Chose digne de mémoire, et qui trouvera dans la postérité moins de foi que d'admiration 1 »
Sur ce terrain mal défini , le champ était ouvert aux appréciations les plus
LA REHABILITATION. — L'HISTOIRE.
diverses. Chaque siècle en usa pour se faire Jeanne , en quelque sorte, à son image. Le seizième siècle en fit une politique ; Du Bellay, sans trop s'en rendre compte, en prit l'idée à l'opinion bourguignonne", et Du Haillan ne
Fig. 184. — Pie II, pape, successeur Je Cali.xte 111 en 145S. Gravure du .\vi'' siècle, exécutée à la manière de Jost Amman. Biblioth. nat., cabinet des Estampes. — Pie II, n'étant encore que le cardinal ,Eneas Sylvius Piccolomini, rendit ce témoignage à la mémoire de Jeanne d'Arc : « Ainsi périt Jeanne, vierge étonnante et admirable, qui a rétabli le royaume de France presque ruiné et abattu, et infligé aux Anglais tant de défaites; qui, devenue chef de guerriers, a gardé au milieu des soldats sa pudeur sans tache. C'est elle qui a fait lever le siège d'Orléans. Chose digne de mémoire, et qui trouvera dans la postérité moins de foi que d'admiration! "
craignit point d'accueillir jusqu'aux plus infâmes impostures que la passion et la haine eussent inspirées aux Anglais. Le dix-septième siècle en fit une héroïne, mais une héroïne aux couleurs de l'hôtel de Rambouillet : elle périt ensevelie dans le triomphe que Chapelain lui ménageait en sonpoëme. Le
dix-huitième siècle , on sait par quelle indigne profanation il entendit la faire revivre \ déplorable attentat contre la gloire de la France, qui , sans ternir le nom de Jeanne, imprime une tache inelTaçable à la mémoire de celui qui se fit un jeu de le souiller. De nos jours la politique de Du Bellay, rhéroïne de Chapelain , Tinsuhée de Voltaire, est devenue « une incarnation du peuple. »
Mais c'est par un abus de langage que nous avons prêté à des siècles entiers l'opinion de quelques hommes. Dès la fin du quinzième siècle, au sein même des Flandres, Jacques Meyer saluait dans Jeanne d'Arc l'envoyée de Dieu , et il empruntait à un contemporain de la Pucelle (Thomas Basin) les passages qui témoignaient le plus des merveilles qu'elle opéra dans la guerre, et de l'inspiration dont elle fit preuve jusque dans son jugement. Au seizième siècle, Etienne Pasquier relevait avec un sentiment vrai d'admiration la grandeur et le dévouement de Jeanne d'Arc-, et la ville d'Orléans, qui ne faillit jamais à son culte pour la Pucelle , protestait contre l'indifférence ou les outrages des écrivains que l'on a vus, en faisant imprimer l'histoire du siège dont Jeanne la délivra. Au dix-septième siècle , les descendants de ses frères publiaient avec un zèle pieux ce qui pouvait la faire mieux connaître et honorer; Godefroy donnait pour la première fois , dans son recueil des historiens de Charles VII, l'une des plus précieuses chroniques, et, selon un juge fort compétent, des plus autorisées, celle qui porte le nom de la Pucelle. Au dix-huitième siècle, on en revint enfin à l'étude des deux procès; et après Lenglet-Dufresnoy, qui les lut pour en tirer une histoire médiocre, vint L'Averdy, qui les fit connaître par une analyse exacte, accompagnée d'une appréciation impartiale dans la Notict; des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Enfin, de nos jours, la Société de l'histoire de France accomplit ce que L'Averdy n'avait fait que préparer, en confiant la publication des deux procès à l'un des hommes les plus distingués dans la critique des textes du moyen âge, M. Jules Quicherat.
Ce beau travail, qui ne laisse presque plus rien à faire après lui dans le champ de l'érudition, n'a pas changé les bases de l'histoire de Jeanne d'Arc, sans doute : depuis les notices de L'Averdy, nul n'y a touché sérieusement qu'il n'ait consulté, avec ses analyses, le texte même des procès -, mais il en a rendu l'assiette plus ferme et les abords plus faciles. Les histoires se sont multipliées sans changer nécessairement de caractère.