LA RÉHABILITATION. — L'HISTOIRE
Ce qui serait souhaitable, c'est que Jeanne d'Arc, soustraite désormais à l'empire des passions et des rivalités nationales, échappât à celui des systèmes; c'est qu'on l'étudiàt en elle et pour elle. Sa figure, pour être grande, n'a que faire de grandes formules. On en efface les traits les plus purs et les plus nets de ma mémoire, quand, par un mélange du sacré et du profane, on veut me montrer en elle « la France incarnée, » un « .Messie féminin. » Jeanne s'est dite envoyée de Dieu, il est vrai. Mais, si on ne l'entend pas comme elle le dit, il serait juste au moins de ne pas l'entendre contrairement à tout ce qu'elle a dit. Or, c'est ce qu'on a, de nos jours, voulu faire. A la mission qu'elle s'est attribuée , on en joint une autre : mission dont elle n'a point parlé , dont assurément elle ne se doutait pas, qui commence quand l'autre finit, et dont la scène est à Rouen. Le procès de Rouen devient la lutte de l'inspiration contre l'autorité, du libre génie gaulois contre le clergé romain, et peu s'en faut qu'on ne dise du druidisme contre le catholicisme. On écarte les témoignages de la réhabilitation ; on admet sans réserve les actes dressés par les premiers juges , on adopte pleinement leur manière de voir, non pour condamner Jeanne , sans doute, mais pour frapper l'Église par sa déclaration.
Mais c'est en vain que Pierre Cauchon trouve dans nos historiens des auxiliaires inattendus : tout leur savoir ne suffira point pour donner à sa haine l'appui que sa conscience elle-même et sa raison ne lui ont probablement jamais assuré. Tout se peut résoudre, en effet, par une simple question que je pose à ceux qui se montrent si ingénieux à faire de Jeanne une hérétique. Si Jeanne eut déclaré qu'elle s'en remettait absolument de ses révélations à l'Église, qui eût jugé au nom de l'Église ? Pierre Cauchon, sans aucun doute, avec son tribunal à la solde des Anglais : quand elle en appelait au pape, ils lui ont dit qu'il était trop loin ! Jeanne avait donc toute raison de s'y refuser. En parlant de ses révélations , elle ne soutenait aucune doctrine nouvelle : la question de dogme qui s'y pouvait rattacher, je veux dire la possibilité de ces communications d'en haut, était résolue par l'Église, et résolue en sa faveur. Elle ne soutenait qu'un fait à elle propre. Cela n'ôtait pas aux autres le droit de n'y point ajouter foi. C'est le droit et le devoir des pasteurs de ne pas accepter légèrement de semblables affirmations -, et, si elles ne semblent pas fondées, d'en garder
les fidèles. Aussi la chose avait-elle été examinée à Poitiers; elle pouvait l'être de la même sorte à Rouen-, et, si Tarchevêque de Reims y avait cru et l'avait approuvée , Tévêque de Beauvais avait encore la liberté de n'y pas croire. Mais, eût-on toute raison de n'y pas croire, Jeanne n'était point hérétique en y croyant. L'Église, comme Tont établi sans contradiction les demandeurs et le promoteur au procès de réhabilitation, n'a jamais entendu se faire juge d'une question réduite ainsi à un fait tout personnel ; et le pape Pie II, on l'a vu, tout en réservant son jugement sur la réalité de l'inspiration de la Pucelle, affirme que, dans son procès, on n'a rien trouvé en elle contre la foi. D'ailleurs, comme cela est établi, non-seulement par les témoins de la réhabilitation , mais par les actes mêmes du premier procès, elle n'a point refusé le jugement de l'Eglise. Elle l'acceptait là où elle avait la garantie de ne pas trouver, sous le nom de l'Eglise, ses ennemis mêmes. Elle l'avait accepté à Poitiers; elle l'acceptait encore dans le pape, dans le concile, demandant qu'on l'y menât : car elle ne s'en remettait point volontiers à ses juges du soin d'exposer sa cause; et l'histoire des douze articles, comme plus tard la lettre écrite au pape au nom du roi d'Angleterre , montre bien que cette réserve n'était pas superflue. Elle finit même par renoncer à cette condition si nécessaire. Elle se réduisit à demander le (procès-verbal lui-même le constate) que « ses faits et ses dits fussent envoyés à Rome devers notre saint-père le pape, auquel et à Dieu premier elle se rapportait. « Les juges, on l'a vu, passèrent outre : les critiques, dans leur zèle à trouver comme eux Jeanne rebelle à l'Eglise, devraient bien n'en pas foire autant.
Disons-le donc : quelque opinion qu'on se fasse de Jeanne d'Arc, il y a une chose qu'il faut au moins lui laisser : c'est qu'elle fut comme elle l'a dit, bonne chrétienne; et ce mot, dans son langage, n'est pas équivoque. Il faut renoncer à tourner contre l'Église celle qui a déclaré que « quant à l'Église, elle l'aime et la voudrait soutenir de tout son pouvoir; >■ et elle le prouvait alors même. Elle la soutenait quand elle refusait une soumission exigée d'elle en cette forme, et demandait qu'on la menât au pape et au concile, opposant la garantie d'un juge indépendant à ce tribunal passionné qui compromettait l'Église lorsqu'il prétendait juger en son nom. Personne, du reste, ne s'est jamais mépris sur le caractère de la condamnation de Jeanne
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d'Arc , comme personne ne peut se méprendre sur l'objet de cette justification tardive de son procès en ce point-là. Jeanne n'a pas été condamnée par rÉglise; Jeanne a été réhabilitée par l'Église. EUe a été condamnée par un évèque chassé comme un ennemi par le contre-coup de ses victoires, et constitué son juge par le choix de ses ennemis. Elle a été relevée de cette condamnation par un tribunal que le pape institua lui-même, et qu'il composa de trois évèques et de l'inquisiteur de France. Si ce tribunal, sur le vu des pièces que nous avons (et nous n'avons que ce qui a passé par ses mains}, l'a jugée orthodo.xe, on n'a pas le droit d'être plus difficile.
COXCMSION.
Et maintenant que l'on a sous les yeu.x tous les faits de la vie de Jeanne d'Arc, quel jugement doit-on porter sur sa mission même? Pour ceu.x qui croient que la Providence ne demeure pas étrangère au.x affaires de ce monde, qu'elle gouverne les nations et que sa main se peut faire sentir e.vtraardinairement dans leurs destinées, le choi.x ne sera pas douteux. La mission de Jeanne a tous les signes des choses que Dieu mène. Elle se fraye la voie à travers les obstacles que le sens purement humain lui veut opposer. Il faut que Jeanne triomphe d'elle-même d'abord et de ses propres répugnances:, il faut qu'elle surmonte les rebuts du sire de Baudricourt à Vaucouleurs, les défiances du roi à Chinon, des docteurs à Poitiers, des capitaines jusqu'à Orléans, et des politiques jusqu'à Reims. Elle n'a pas réussi au delà; elle n'a pas fait entrer le roi dans Paris, et elle n'a pas chassé les Anglais de France; elle n'a pas tout prévu, et elle n'a pas fait tout ce qu'elle avait charge de faire. Mais qui a jamais prétendu tout prévoir ? Le prophète est un homme, et n'est prophète que pour les choses qui lui sont révélées. Quant à la mission de Jeanne, elle n'avait jamais dit qu'elle ferait tout. Elle avait dit qu'elle déhvrerait Orléans, si peu de troupes qu'on lui donnât : mais encore avait-il fallu qu'on lui en donnât. Il fallait qu'on « la mît hardiment en œuvre « et qu'on se mît à l'œuvre avec elle. Jeanne avait délivré Orléans; mais elle n'eût pas mené le roi à Reims malgré lui ; elle ne pouvait le faire entrer dans Paris quand il s'en retirait.
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En un mot, la mission de Jeanne avait pour signe la délivrance d'Orléans, pour but Texpulsion des Anglais. Elle a donné son signe-, elle n'a pas atteint son but, au moins comme elle l'eût voulu faire, et comme elle l'eût fait sans aucun doute si la cour n'avait pas renoncé à la suivre plus avant. Mais le but devait être atteint : Jeanne dans les fers eut au moins la consolation de le prédire à ses bourreaux; et sa mission ne fut pas « manquée.» Elle-même, jusque dans sa prison, elle la continue et la consomme. Cet échec , où l'on croyait trouver un démenti à sa parole , rentrait dans les voies de la Providence pour donner à ses déclarations forme authentique au tribunal de ses ennemis.
Jeanne a donc bien rempli sa mission; et, quand elle aurait elle-même chassé de France le dernier des Anglais, ce n'est pas là ce qui ajouterait beaucoup au caractère divin de son œuvre. Les Anglais, assurément, ne pouvaient pas garder la France. On n'en était plus à la première période de la rivalité des deux peuples, quand les rois d'Angleterre, fils eux-mêmes de la France, pouvaient en disputer les provinces aux Capétiens comme un héritage domestique. Depuis la guerre de Cent ans, la race anglaise est entrée dans la lutte : c'est une nation qui en attaque une autre; les rois eux-mêmes, malgré les liens de famille qu'ils invoquent ou qu'ils renouvellent , sont devenus Anglais , et leur empire n'aurait pas duré un an à Paris sans les haines civiles des Armagnacs et des Bourguignons. Leur domination pouvait s'étendre et se prolonger encore , sans doute : la prise d'Orléans eût rendu leur joug plus fort et la délivrance plus laborieuse ; mais, le jour venu, l'élan national eût tout emporté. Là n'est pas le miracle. Ce qui est merveilleux dans cette histoire , c'est Jeanne , c'est ce qu'elle dit d'elle-même, quand on connaît par toute sa vie la fermeté de son intelligence et la simplicité de son cœur; et c'est pour que l'on en juge en toute vérité que nous avons retracé avec tant de détails les scènes où elle a paru. (>ette épreuve, nous le savons, ne dissipera point tous les doutes : il y a sur ces matières des partis pris devant lesquels les faits eux-mêmer-, et des faits plus forts, restent sans force ; mais ceux mêmes qui, pour ces raisons, refuseront de croire aux paroles de Jeanne d'Arc, reconnaîtront au moins que jamais àme ne fut plus digne de foi.
S'il y a dans la vie des saints comme un rcMet des grands modèles qui
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