‹ Jeanne d'Arc (volume 4)Chapitre 4 sur 10 · LITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LITRE NEUVIÈME

étaient de Dieu; que tout ce qu'elle arait kXt, elle l'avait fait du commandement de Dieu; qu'elle ne croyait pas avoir été trompée par ses voix, et que les révélatioDs qu'elle avait eues étaient de IHeu. « C'est le témoignage du courageui confesseur, qui ne la quitta qu'i l'approcbe du feu , et ne' la quitta que pourtenitdevantellela croix, image du Rédempteur, .divin modèle de sou martyre. Au milieu des flammes qui l'enveloppaient, elle ne cessa de confesser à haute voix le saint nom de Jésus et d'invoquer les saints et les saintes; une dernière fois on l'entendit encore prononcer le nom de Jésus, puis elle baissa la tète . elle achevait sa prière dans le ciel'.

Les Anglais en étaient donc venus à leurs fins : Jeanne d'Arc n'était pltis. Mais l'empire qu'elle avait pris dans l'opinion publique devait-il périr aTec elle? Ils n'en étaient plus aussi assurés; et à l'heure même où ils avaient cru vaincre, ils commencèrent à douter de leur victoire. Dès qu'elle eut expiré, ils comnjandërent au bourreau d'écarter un peu la flamme, afin qu'on la vit morte, — afin qu'on la vît nue, si l'on en croit un de leurs plus fougueux partisans. Ils avaient peur qu'on ne la prit pour un esprit ou qu'où ne dtt qu'elle avait échappé. Puis on rendit au feu sa proie afin de la réduire en cendres, et ses cendres, par ordre du cardinal, furent jetées dans la Seine. On redoutait jusqu'à la vertu que le peuple, le peuple de la Normandie, antique berceau des rois d'Angleterre,

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aurait cherchée dans ses reliques. Tout le monde, en effet, la proclamait sainte, et non-seulement son con* fes&eur ou les hommes qui avaient pris part à son procès, comme P. Maurice, comme lean Alespée, qui s'écriait en pleurant : « Je voudrais que mon âme fût où je crois qu'est Tàme de cette femme, » mais ses enuemis, et les plus furieux. Un Anglais, qui la haïssait mortellement, avait juré d'apporter au bûcher une fascine, pour que Jeanne fût en quelque sorte brûlée de sa main. Il accourut pendant l'exécution et jeta dans le feu sa fascine; mais entendant Jeanne qui invoquait le nom de Jésus, il demeura comme foudroyé, et il allait ensuite exprimant son repentir, et disant qu'au moment de sa mort il avait vu une colombe s'envoler de la flamme. Plusieurs disaient avoir lu, comme écrit dans la flamme, le nom de Jésus que Jeanne prononçait. Le bourreau lui-m^e rendait témoignage qu'elle était morte par tyrannie j il déclarait qu'au milieu des cendres son cœur était resté intact et plein de sang, et il courait au couvait des frères prêcheurs, disant qu'il craignait fort d'èb« damné pour avoir brûlé une sainte femme. Ce sentiment avait pénétré jusque dans les conseils de la Couronne. Tressart, secrétaire du roi, disait tout hautque c'était une sainte, et les complices de sa mort, des damnés; et il s'écriait dans sa douleur, en revenant du lieu du supplice : « Nous sommes tous perdus, c'est une sainte qu'on a brûlée'. »

Ce fut le cri public, et vainement essaja-t-on jle

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réprimer, par quelques actes de sévérité, ces murinures. Les gens du peuple montraient.au doigt ceux qui avaient pris part au procès : l'iiorreur publique s'attacha à leur personne et les poursuivit jusqu'au delà du tombeau. Ou invoquait sur eux le jugement de Dieu. On disait que tous ceux qui s'étaient rendus coupables de la mort de Jeanne avaient fini d'une mort honteuse, et Ton citait l'évêque de Beauvais, frappé d'apoplexie pendant qu'on lui faisait la barhe; N. Midi, le prédicateur de Saint-Ouen, atteint de la lèpre peu de jours après son sermon ; Loyseleur, le traître, mort subitement à Bâle; et le promoteur J. d'Estivet, dont on retrouva le cadavre aux portes de Rouen, dans un égout'.

Mais les coupahles ne sont pas seulement ceux qui ont fait ou ordonné le procès : les Bedford, les Winchester, lesWarwick et leurs pareils; ce sont encore ceux qui l'ont laissé faire. Rien, dans cette histoire si remplie de prodiges et si souillée d'infamies, rien de plus surprenant au premier abord et de plus révoltant quand on y regarde, que la conduite de la cour de France envers la Pucelle. Jeanne est prise à Compiègne; elle est gardée à la frontière; elle appartient à un seigneur qui ne demande qu'à tirer le meilleur parti de sa bonne fortune; elje est sous la haute main du duc de Bourgogne, qu'elle combattait comme un allié de l'Angleterre, mais qu'elle a toujours respecté, ménagé comme un 61s de la France: — nulle tentative pour l'enlever par un coup de main, nulle démarche

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SIS LIVRE DrâlËHE.

pour la racheter à prix d'argent, pour STirenchérir sur l'offre des Anglais, quand, pour coolre-balancer les eBbrtB de leur haine, on a les remords du vendenret les prières de sa famille; nulle négociation avec un prince dont les ressentiments s'étaient déjà fort adoucis, qui avait accepté plusieurs trêves, qui devait bientôt faire la paix. Jeanne est donc livrée aux Anglais. Avec eux, point de négociation praticable : ils savent te prix de ce qu'ils tiennent,

£l ne l'eussËDt donné pour Londres, Car cuidoient avoir tout gaigné.

Mais il n'est point impossible de la leur arracher. Les Anglais sont toujours frappés de terreur : sept mois après sa captivité, ou trouve encore un édit rendu contre ceux qui faient effrayés par les enchantements de la Pucelle. Us croient que le charme reste attaché à sa personne : ils n'osent pas, elle vivante, attaquer une place où l'ennemi- les brave presque aux portes de Rouen (Louviers). Si on les attaque, seront-ils plus forts? Puisque ce n'est pas le génie militaire qu'ils craignent dans la Pucelle, craiudront-ils moins son inspiration en ceux qui combattront non plus seulement avec elle, mais pour elle? et, dans ces conditions, la tour de Rouen ;^islera-t-elle mieux que les bastilles d'Orléans?...

Mais ceux' qui, avant le voyage de EUims et pour en détourner, parlaient d'attaquer la Normandie, se taisent; et ceux qui, ayant suivi de bon gré la Po-

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celle à Orléans, à Patay, à Reims, à Paris, iraient bien plus volootiers encore la chercher à Rou«i, soat comme enchainés'.

Il y a plus : les Anglais ne veulent pas aenlement frapper Jeanne, ils veulent perdrç sa ntission avec elle; ils la font jûg^ comme hérétique. Dans ce procès, qui lui est fait au nom de l'Ëgliae, Jeanne demande des juges qui ne soient pas seulement à l'ennemi-; elle en appelle ao pape et au concile. Pas une lettre de l'arcbeTêque de Reims, chancelier de France, à l'évêque de Beauvais, le meneur du procès, son sufTragant, pour qu'il lui donne au moins connaissance de ta procédure ; pas noe démarche du roi auprès du pape, pour qu'il relève cet appel et ne laisse pas se consommer, au nom de l'Église, un crime judiciaire dont l'opprobre doit rester à ceux qui l'ont accompli. Il y a, il est vrai, une lettre de l'archevêque de Reims, non à son soffragant, mais à ses diocésains; et c'est elle qui donne le secret de cette ma-^ nière d'agir et en dévoile la honte ! Lettre qu'on aurait pu révoquer en doute comme ne nous étaatvenue que par extrait, mais qui trouve dans tonte la comluite de la Cour une trop malheureuse confirmation. C'est de propos délibéré que Jeaune, prise à Compiègné, est abandonnée à son sort; et sa mort même entre dans les calculs de ces politiques détestables qui, s' appropriant les fruits de ses triomphes, veulent faire peser sur elle, comme par un jugement de Dieu, ses revers dont ils sont les auteurs. Aux

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Pierre Cauchon, aux d'Estivet, aux Loyseleur, aux Bedford, aux Winchester, aux Warwick, il faut donc associer les Regnault deChartres, les La Trémouille et tous ces tristes peraonuages qui, pour garder leur iullueuce dans les conseils du roi, ont sacrifié, avec Jeaaue, le prince, la patrie et Dieu même; car ils ont, autant qu'il était en eux, Fait mentir ses oracles^ en abandonnant, la Fucelle aux nriains de ceux qu'elle avait pour mission de chasser '.

Les Anglais ne s'arrêtèrent point dans leur déplorable triomphe. L'impression que la mort de Jeanne avait faite sur le peuple de Rouen et jusque sur les hommes de leur parti, de leur conseil, leur signalait un péril à .conjurer. Us étaient en présence de l'opinion publique : ils voulurent la mettre de leur côté, el, en même temps qu'ils délivraient aux juges el autres des lettres de garantie qui, sans les décharger devant l'opinion de leur part au procès, en revendiquaient toute la responsabilité pour l'Angleterre, ils en tentaient l'apologie par des lettres qui sont le digne couronnement de cette œuvre détestable, lettres adressées au nom du roi, en latin à l'empereur , aux rois et à tous les princes de ta chrétienté, et en français aux prélats, aux ducs, comtes, seigneurs, et à toutes les villes de France.

C'est le venin de l'accusation et le fiel des douze articles confits dans la plus mielleuse protestation de zèle pour la foi, de pitié pour la coupable, de sollicitude pour tout le peuple chrétien. Le roi d'Aogleterre,

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LA nEHABIUTATlOH. 2S1

c'est<à-dîre le régent au nom de cet eofant, rappelle la prétendue miseion de Jeanne et ses apparitions men- Bongères ; comme elle a séduit et entraîné les peuples, et comme, par la miséricorde de Dieu, elle est tombée entre ses mains. Il aurait pu, à cause des grands dommages que son peuple en a reçus, en faire justice par ses officiers (faire périr une prisonnière de guerre qu'il avait non point prise, mais achetée de ceux qui l'avaient prise!}; mais il avait accédé à la requête des juges ecclésiastiques qui la réclamaient pour ses crimes contre la foi. Us l'ont fort longuement interrogée, ils ont soumis ses réponses aux docteurs et aux maîtres de l'Université de Paris, qui l'ont trouvée superstitieuse, divinatrice, idolâtre, blasphématrice envers Dieu et les saints, schismatique, infîdèlel Néanmoins, pour guérir cette malheureuse pécheresse de ses maux extrêmes, ils n'ont point épargné les exhortations charitables; mais l'esprit d'orgueil dominait en elle, et son cœur de fer ne s'est pas laissé amollir. Elle affirmait n'avoir rien fait que par le commandement de Dieu et des saintes qui se montraient à elle ; elle ne reconnaissait aucun juge sur la terre; elle ne .voulait se soumettre qu'à Dieu, rejetant le jugement du pape, du concile général et de l'Ëglise universelle (c'est au pape et au concile général qu'elle en avait appelé). Les juges, vo^'ant son endurcissement, la firent paraître devant te peuple, et, après une prédication publique, commençaient à prononcer la sentence, quand elle se ravisa. Grande fut la joie des juges,

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qui espéraient sauver aoa âme et son eofps. Oa la fit abjurer; elle signa la formule de sa main, et uotre pieuse mère la sainte Église, se réjouissant sur la pécheresse repentante et, voulant ramener cette brebis ^arée au bercail , l'enTOja, pour sa salutaire pénitence, en prison ; mais le feu de l'orgueil, qui semblait éteint en elle, ne tarda point à « se rembraser en flammes pestilencieuses par les soufElemenls de l'ennemi. » Elle retomba, la malbeureuse, dans ses ^- ««urs; et les juges, « afin que dorteavant die ne contaminât les autres membres de Jésus-Cbrist, » l'abandonnèrent à la justice aécult^«, qui la condamna à être brûlée. Aux approches d« la mOTt, elle reconnut et confessa que les esprits qui lui étaient apparus étaient des esprits mauvais et mensongers; qu'ils lui avaient faussement promis sa délirranoe, qu'ils l'avaient trompée. — (Elle confessa tout le oontj^ire jusqu'à la fin, ag dire de celui qui ne la quitta que dans les flammes.)

Telle fut sa fin, continue le roi; et il demande qu'on répande partout ces choses : les rois, lés prince8> dans leurs États ; les prélats, dans leurs diocèses, « par prédications et sermons publics et aulreutent,. pour le bien et exaltation de notre dite foi, et édification du peuple chrétien, surtout dans ces temps extrêmes du monde où l'on voit tant de faux prophètes s'élever contre notre sainte mère l'Église, menaçant de corrompre tout le peuple du Christ, si la divine miséricorde et la, diligence de ses ministres fidèles ne

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s'appliquaient avec vigilance à rebouter et punir » l'audace de ces réprouvés (8 et 28 juin (431)'.

Une lettre conçue dans le même esprit était adres* sée en même temps par l'Université de Paris au pape, à l'empereur et au collège des cardinaux *.

Ces efforts parurent d'abord réussir. En Angleterre et dans les pays bourguignons, la lettre du roi fut reçue comme un oracle. Monstrelet ne trouve rien de mieux que de l'iusérer dans son histoire pour y reioplir les pages que devaient occuper le procès et ta mort de Jeanned'Arc.XeBoui^eoisde Paris, arrivé à cette époque, ue laisse à personne le soin de faire ce récit à sa place : il recueille la fleur des calomnies avancées au procès, avec des raOînements que le procès même n'avait pas connus. La hardiesse des réponses de Jeanne lui esL une preuve « qu'elle étoit toute pleine de l'ennemi d'enfer; et bien y parut,, dit-il, car elle voyoit les clercs de l'Université de Paris, qui si humblement la prioient qu'elle se repentît et révoquât de celle malle erreur ! » On devine après cela s'il croit à la sincérité de son abjuration et à l'iniquité de son Supplice. Et pourtant il ne dissimule pas l'émotion que samortûtdans Rouen: i( Assez avoitlàet ailleurs qui disoient qu'elle étoit martyre etpour son droit Seigneur. Autres disoient que non, et que mal avoit fait qui tant l'avoit gardée. Ainsi disoit le peuple; » et, si ardent bourguignon qu'il fût lui>même, il évite de se prononcer : « mais, dit-il, quelle mauvaiseté ou .bonté qu'elle eût faite, elle fut arsecellui jour'. »

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A Paria, pour retirer du doute l'opinion populaire, on vint en aide à la lettre de Henri VI, comme il y invitait lui-même, par une procession générale et un sermon. Le4juillet, un dominicain, l'inquisiteur, exposa à sa manière les faits de Jeanne. Dès l'âge de quatorze ans, elle s'était maintenue a en guise d'homme, » et ses parents l'eussentdès lors fait mourir, s'ils l'eussent pu faire- sans blesser leur conscience. Elle les quitta donc n accompagnée de l'enDemi d'enfer, » et depuis vécut a homicide de chrétienté, pleinede feu et de sang, jusques à tant qu'elle fut arse. » Le bon père ajoutai que, si elle se fût rétractée, on lui eût « baillé péniteDce, c'est à savoir, quatre ans en prison à pain et à eau. » Mais comment s'y fût-elle résignée? n Elle se faisoit servir en la priaoncommeunedame.» Alors le diable se montra à elle sous la forme de saintMichel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et lui dit : « Méchante créature, qui par peur as laissé ton habit : n'aie pas peur, nous te garderons moultbien de tous. » Aussitôt, sans plus attendre, elle se dépouilla et reprit ses habits d'homme qu'elle avait cachés dans la paillasse de son Ut. On la livra donc à la justice laïque. Et elle, se voyant en ce point, appela « les ennemis » qui lui apparaissaient » en guise de saintes. » Mais nul ne vint, « pour invocacion qu'elle aûtfaire. » Elle se repentit alors, « mais ce fut trop tard .' »

Que les Anglais, après avoir lancé leur manifeste, l'aient accompagné chez eux de ces mensongera commentaires; que le pape, l'empereur, les princes •

LÀ REHABILITATION. m,

étrangers, D*ayant d'ailleurs aucun reDseignemeat sur l'affaire, n'y aient pas répondu, cela se compread : mais comment la cour de France n'a-t-elle rien £ait pour les éclairera son tour? EnFraoce, on ne s'associe poiDtauxdéclarationsduroi d'Angleterre, sans doute; mais on se tait. Même dans les circonslaoces où il faut parler des deroiersévénemeats, Jeanne est passée sous silence. Dans une assemblée d'États tenue à Blois, Jean Juvénal des Ursins, rappelant les prodigieux succès du roi, en remercie Dieu « qui a donné courage à une petite compagnie d'hommes de ce entreprendre, » sans dire un mot de la Pueelle. Même silence dans une lettre apologétique de Philelphe à Charles VII ; silence honteux, mais vraimenl d'accord avec la politique égoïste qui a laissé périr Jeanne d'Arc. Si la cour de France n'avait pas, comme celle d'Angleterre, intérêt à perdre sa mémoire, elle éprouvait le besoin de l'effacer .- car si Jeanne était une sainte, les Anglais, battus par elle, étaient-ils plus coupables de l'avoir fait mourir, que les Français, sauvés par elle, de n'avoir rien tenté pour sa délivrance'?

Cependant, cette mémoire n'était pas de celles qui s'effacent. Elle vivait dans le peuple: et sa mort même, qui pouvait ébranler la foi en sa mission chez ceux qui ne l'avaient pas vue mourir, était pour plusieurs un Sujet de doute. On y croyait si peu que, cinq ans après, une femme parut en Lorraine au voisinage du pays de Jeanne d'Arc, et se fit accueillir de tous comme

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étant la Pucelle. Leidoy«a{le Saiat-Thibaudde Metr

racoate comment, le 20 mai 14â6, eUe vint, bo s le nom de Claude, à la Graoge-aux-HtH'mee, où «lie vit plusieurs seigneursde Metz, et où, ditril, elle reçut le m^e jour ses deux &èrea qui la croyaieut brûlée, ^ qui la reconnurent comme elleles reconnut (le secood point aérait moins étonnant]. On luidtHiDaun dieral, des armes; elle gauUi sur lecheval, dit plusieurs choses qui ne laissèrent plus à douter qu'elle nefût la Pucelle Jeanne de France, celle qui mena sacror le roi Charles à Reims. Après dÏTcrs voyages, à Marville, k Ai4oo, à Cologne, tenant peu, ce semble, à sou surnom, elle épousa messîre Rob^t des Armoises; et l'on tjrouTe un contrat de ve nleoù elle figure avec son mari soDS le nom de Jeanne du Lys, la Pucelle de France, dame de Thiclûemont (7 nov. 1436) '.

Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que cette Pucelle mariée ait été prise au sérieux et dans Orléans «t dans la propre famille de Jeanne d'Arc. Les comptes d'Orléans établissent que la ville reçut d'elle et lai envoya des messages; qu'elle donnamême de l'argent à Jean du Lys (Jean d'Arc) pour qu'il allât rejoindre sa sœur. Les choses n'en demeurèrent pas là. La fausse Jeanne vint en France, et parait avoir reçu des hoibmes d'armes avec lesquels elle guerroya dans le Poitou (1436). Elle y était encore en 1458. En i439, elle osa venir à Orléans ! On l'y trouve, dans les comptes de la ville, sons «on dchu de dame : u Le 28 de juillet, poar dix pintes et chopines de vin présentées à Je-

LA BËHABILITATION. 327

haone dee Armoises, 14 s. p., etc. » Et c'est bieo Jeanne d'Arc, la Pucelle d'Orléans, que Ton entend traiter ainsi. Le jour de son départ, les Orléanais, par une délibération spéciale de leur conseil, lui firent don de 210 1. p. « pour le bien qu'elle a fait à la dicte ville durant le siège. » Par uOe compensation bien naturelle, le service annuel qu'on célébrait pour le repos de son âme était supprimé '.

Ces hommages étaient une insulte à la mémoire de la Pucelle. Comment le peuple d'Orléans a-t-il pu être abusé i ce point? Comment le roi se fit*il complice de cette intrigue ? Car on ne peut admettre qu'il en ait été la dupe un seul instant : et l'aventure par laquelle Pierre Sala rapporte qu'on découvrit la vérité a plus d'une marque d'invraisemblance. Le roi n'aurait pas dû être si « ébahi « cette fois que la Pucelle le reconnût, et la fausse Jeanne devait être bien peu ferme dans son rôle pour se déconcerter au premier salut du prince : aussi en fait-on un miracle. Le roi a-t-il dissimulé tant qu'il pensa pouvoir tirer parti de l'erreur populaire? Quoi qu'il en soit, il put voir bientôt qu'on ne refaisait point une mission de Jeanne d'Arc, même avec le prestige de son nom. En cette année 1 439, le maréchal de Rais la fit remplacer dans le commandement de la troupe qu'elle menait contre le Mans; et bientôt on acheva de faire tomber !e masque. Comme les Parisiens, apprenant qu'elle était proche et qu'elle avait reçu à Orléans un grand accueil, disaient que c'étaitla Pucelle, l'Université et le

sas LIVBE DIXIËHB.

Parlement la firent venir, bon gré,' mal gré, à Paris. Ils voulurent que le peuple la vtt tout à son aise au palais, sur la pierre de marbre, en la grand'cour. Là^ elle dut raconter sa vie, qui n'était pas de tout point fort édifiante. Puis on la laissa retourner à la guerre; mais dès lors on ne parla plus d'elle. On n'en parla que pour compenser, à force d'outrages, les honneurs qu'on lui avait rendus'.

Entre ces honneurs et ces outrages prodigués tour à tour à celle qui avait pris le nom de Jeanne, que devenait sa mémoire? Le temps venait de dissiper les ombres qui pouvaient voiler aux yeux des politiques la vérité de sa mission : les Anglais étaient chassés de France; la prédiction de Jeanne s'était accomplie. Dans le tenue qu'elle avait marqué pour leur grande défaite, Paris avait été pris : c'était le gage de leur entière expulsion; en 1449, Rouen était pris à son tour, et bientôt la Normandie conquise ; en 1 452 et 1453, Bordeaux et toute la Guyenne; Calais seul leur devait rester encore pendant un siècle, comme lin souvenir de leur domination et un signe de leur impuissance. 11 ne fallait pas attendre jusque-là pour reconnaître que Jeanne avait dit vrai, quand elle se donnait comme envoyée de Dieu pour les mettre dehors : car tout le mouvement qui aboutit à cette fia procédait de Timpulsion qu'elle avait donnée. Aussi, dès son entrée à Rouen, Charles, mieux entouré désormais et servi par les hommes qu'il lui aurait fallu au temps de Jeanne, ordonna une enquête sur le

LA RÉHASIUTATION. 329

procès^ moyeDnatit lequel les Anglais, par grande haine, « l'aroient fait mourir iDÎquement et contre raison très-eniellement'. »

Ce fut Guillaume Bouille, un des principaux membres de l'Université de Paris et du Conseil du roi, qui fut chargé d'en recueillir les pièces et les documents de toute sorte, et d'en faire un rapport au grand Conseil (15 février 1450). Bouille procéda à celteenquête et entendit sept témoins : Jean Toutmouilté, Isambard deLaPierre et Martin Ladvenu, qui assistèrent Jeanne dans ses derniers moments; G. Durai, un des assesseurs; Manchon, le greffier; Massieu, l'huissier, et « vénérable et circonspecte personne > maître I. Beaupère, l'un des principaux auxiliaires de P. Cauchon, celui qui, au début, dirigea pour l'évêque les interrogatoires. Ces premières dépositions écrites tiennent aussi le premier rang parmi toutes celles qu'on a recueillies depuis. Mais le procès avait été fait au nom de l'Ëgliae : c'est par l'Église qu'il devait être aboli. Le roi mit à profit l'arrivée en France du cardinal d'Estouteville, légat du saint-siége, et en même temps archevêque de Rouen, pour lui faire commencer par luimême une enquête sur un fait que tes Anglais avaient précisément rattaché à son diocèse. Le cardinal, assisté de l'un des deux inquisiteurs de France, J. Bréhal, ouvrit d'officel'instruction(»îa(Oj^o mero) ; puis, forcé de partir, il remit ses pouvoirs au trésorier de la cathédrale, Philippe de La Rose; et celui-ci, assisté du même J. Bréhal, donna une nouvelle extension à l'enquête

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S30 LIVRE DIXIÈIIE.

par tes articles qu'il ajouta au formulaire des interrogatoires, et par les témoioa nouveaux qu'il appela'. » L'Église se trouvait donc engagée dès lors dans la révision du procès, par ses représentants les plus compétents: t'inquisiteur et l'archevêque de Rouen, légat du pape. Mais le pape n'y était point engagé lui-même : car ce n'était pas l'objet de la mission du légat. Le cardinal avait été envoyé en France pour rapprocher les rois de France et d'Angleterre, et les amener à défendre en commun l'Europe menacée par les Turcs; or, ce n*était pas faire grande avanee k l'Angleterre que de soumettre à une révision le procès de la Pucelle. On n^en pouvait soulever les voiles aana en mettre au jour les violences, ni l'abolir sans frapper de réprobation aux yeux du monde ceux qui l'avaient dirigé. L'enquête demeurait donc sans résultat, et la révision semblait devoir avorler, quand Charles VH imagina d'écarter ce qn'il y avait de poliliq ue dans une instance poursuivie an nom d'une cour contre un jugement rendu Jtu nom d'une autre : ce ne fut plus le roi de France qui se mit en avant, ce fut la famille de Jeanne, renouvelant auprès du souverain pontife cet appel que les jugesde la Pucelle n'avaient point accueilli. L'affaire redevenait privée, et rien n'empècbait plus le pape de faire justice, sans qu'il parât prendre parti pour ta France contre l'Angleterre. La politique s'effaçait donc pour laisser le champ libre aii bon droit. Or, tout criait cimtre rarrél de Rouen ; car on n'avait pas seulement, pour

Lk RCRABILITATION. 131

voir clair dans cette iniquité, les dépositions recueillies soit par G. Bouilté, sût par le cardinal d'ËBtonteville et par son délégué : on avait le procès même de la pHcelle. Ce procès, les iaterrogstoires officiels de Jeanne, et non plus seulement les doute articles, avaient été soumis à leur tour à des docteurs impartiaux, et ils svaient rendu des avis qui ponovairatt, comme le reste des pièces juridiques, être soumis à l'examen du souverain pontife. Dans le nombre, le procès de révision a gardé deux mémoires, l'un de Théodore de Letiis, auditeur de rote en cour romaine, Tantre de Paul Ponianusj avocat au consistoire apostolique ; et le premier est déjà une rébabilitation de la Pucelle. Le grave docteur, raj^troeltant de chacune des all^ations comprises aux flouxe articles les éléments fournis par le proeèe, dcnne dès lors tous les arguments de bon sens et de bonne foi qiii dissipent cet échafaudîtge de diffamation et d'hypocrisie, et ne laissent pins voir que l'innocence, Is verta et la grandeur de la Pucelle, à rétemelle confusion de Besjages et de ses bourreaux'.

Ce fat Calixte m, ^n le 8 avril 1 455, qui, le 4 1 juin de la même année, accueillit la requtte de la mère de Jeanne et de ses deux frères : par un reserit adressé à l'archevêque de Reims et aux évfiques do Paris et de Coutances, il les désigna pour réviser le procès, en s'adjoignant un inquisiteur *.

Le procès s'ouvrit avec nne grande solennité. Le 7 novemtoe 14^, l'archevêque de Reims, l'évèque

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de Paris et l'inquisilenr J. Brébal siégeaDt à Notre* Dame de Paris, Isabelle, mère de Jeanne,' accompagnée d'un de ses fils et d'un nombreux cortège d'hommes honorables, ecclésiastiques ou séculiers, etde femmes, se présente et dépose devant eux sa requête et le rescrit, du souverain pontife qui l'avait accueillie. Les commissaires désignés l'appelèrent à part dans la sacristie, l'interrogèrent, promirent de lui faire droit, mais lui remontrèrent. ton tes les difficultés de la tâche qu'elle s'était donnée, et l'engagèrent à prendre conseil et à y réfléchir. Puis, rentrés en séance, ils s'ajournèrent au'1 7 novembre pour ouvrir l'instance si elle y persistait '.

Les deux prélats, non plus que personne, n'avaient point douté qu'elle fl'y persistât. Le 17, Isabelle se présenta devant la même assemblée; Pierre Maugter, son avocat, exposa sa requête, et remit aux mains des commissaires désignés le rescrit original de Calixte III. Après que lecture en eut été donnée publiquement, l'avocat reprit la parole, pour marquer précisément dans quelles. limites se renfermait la plainte. H ne s'agissait pas de mettre en cause ceux qui, par leur présence ou par leurs avis, avaient plus on moins pris part au procès de Jeanne : on attaquait le procès dans la personne des deux juges, l'évèque de Beauvais Pierre Gauchon et le vice -inquisiteur Jean Lemaitre, et dans celle du promoteur Jean d'Estivet, particulièrement désigné dans le rescrit du pape, comme l'auteur des fraudes qui le viciaient *.

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Les deux évèquès présents, acceptant alors la mission qui leur était donnée , s'adjoignirent , conformémenl aux prescriptions du pape, l'inquisiteur J. Brébal, et arrêtèrent que les personnes nommées dans l'acte pontifical, ou tout ayant cause* seraient, par assignation, mises en demeure de contredire au rescrit d'abord, puis aii fond de l'affeire. Pierre Cauchon et J. d'Ëstivet étaient morts; Jean Lemattre était censé l'être; mais leurs familles pouvaient avoir intérêt à ester au procès; et non-seulement leurs familles, mais l'autorité au nom de laquelle le procès avait été poursuivi : c'est pourquoi le vice-inquisiteur et le promoteur actuels du diocèse de Beauvâis étaient spécialement désignés dans le rescrit. Avec ces deux ecclésiastiques, Tévêque présent de Beau vais lui-même et tous ceux que l'affaire pouvait toucher, étaient, par assignation publiée tant à Rouen qu'à Beauvais, sommés de comparaître devant les commissaires le 12 et le 20 décembre au palais archiépiscopal de Rouen '.

Le \% l'archevêque de Reims, l'évêque de Paris et Jean Bréhal se retrouvèrent au Ueu désigné; mais pei%onne ne se présenta, que le procureur de la famille de Jeanne, demandant défaut contre les non-' comparants. On sursoit jusqu'au 15; le 15, même situation. Les commissaires, après avoir oui l'avocat Maugier et reçu les conclusions du procureur Prévosteau, nomment' leurs officiers, et remettent au eaniedi suivant, 20 décembre, pour entendre, sans

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nouveau délai, ceux qui vondraïaïf déeliner leur compétence. Cette séance fut d'ailleurs marquée par un incident grave. Prévosteau, procureur de la Êimille, et Cbapitant, que lea juges venaient de prendre pour promoteur, a^ant demandé aux greffiers du premier proeèa s'ils avaient l'intention d'en prendre la défense, Manchon s'en excusa; et, sommé de remettre aux juges ce qu'il pourrait avoir coneemant cette affaire, il déposa sur le tribunal la minate française du procès entier, écrite de sa main. On lui ptisenta, à son tour, et il reconnut les signabires et les sceaux apposés à l'original latin. À ces pièces oa joignit, à la requête du pnKnoteur, les tDfOTmations faites par te cardinal d'Ëstouteville oa par son délégué de concert avec Jean Bréhal, un des juge» présents ; et il fut ordonné qa'on tes mit k la disposition des grefSers et des assesseura du premier procès qui les voudraient counaître '.

Plu»eurs actes furent encore accomplis en attendant le 20 décembre. Le 1 6, Prévosteau, appuyé du promoteur^ demanda et obtint que l'on assignât immédiatement plusieurs témoins déjà âgés ou infirmes, demeurant à Rouen ou dans les environs, et qui, si Ton différait beaucoup à les entendre, pourraient bien ne pins être entendus. Le 1S, il remit sa requête. Après avoir défini l'objet dn procès et les limites où se renfermait la plainte, il aborde k fond de la question et défend Jeanne sar tons les points oà on l'a condamnée. Se$ visions : Sien seul

Là BÉHABHIIATION. 335

en connaît l'origiae, et nul sur la terre n'a le pouvoir d'en juger; le signe du roi : allégorie permise et justifiée par l'exemple de Moïse devant Pharaon; rhabit d'homme : justement défendu quand il procède du libertinage, mais bien légitime quand il protège la pudeur ; la soumission à l'Église : l'Église la réclame pour le dogme, laissant, quant au reste, une entière liberté. Jeanne n'y était donc pas tenue en ce qui touche ses révélations comme fait : et pourtant elle a'tôt soumise à l'Ëglise ; elle a demandé d'être renvoyée au pape, elle a accepté le jugement du concile général, acceptation que l'évéque de Beauvaïs a défendu d'inscrire au procès-verbal. Maisce n'est là qu'un exemple des faux qui vicient le procès. Le procureur rappelle l'altération des interrogatoires de Jeanne dans les douze articles; la formule d'abjuration lue à Jeanne danâ le tumulte, sans qu'elle l'ait pu entendre, et que l'évéque, malgré l'avis des assesseurs, ne lui a pas relue. C'est donc à tort qu'on t'a déclarée relapse : et la preuve qu'on l'estimait bonne chrétienne, c'est qu'avant de la faire mourir on lui a donné la communion. Aussi demande-t-il, non pas seulement l'annulation de la seutence, mais tontes les réparations que réelame, après un si cruel supplice, sa mémoire outragée '-.

Le 20 décembre, jour assigné pour dernier délai aux oppositions, il ne se présenta qu'une seule personne : le procureur de la iamille de P. Cauchon. Il déclarait en son nom qu'elle n'entendait pas soutenir

la validité du procès de .Rouen, mais repoussait toutes les conséquences que l'on en voudrait tirer contre elle-même, et il invoquait l'amnistie proclamée par le roi après la conquête de la Normandie. Lecture faite de cette pièce, le procureur prit de nouveau défaut contre les non-com parants, et le promoteur, après avoir prêté serment, fit son réquisitoire à son tour'.

Il appelait l'attention des juges 1° sur les instrumenta et tes actes du procès incrimiué; 2° 8ur ses préliminaires, et 3' sur le procès lui-même. Il signale parmi les causés qui le vicient : 1° Dans les instruments : l'interposition de kux greffiers; les douze articles, soumis aux consulteurs, pour tenir lieu du procès entier; les additions ou les omissions des procès-verbaux. 2" Dans les préliminaires : la partialité de l'évêque de Beauvais, qui s'entremet pour que Jeanne soit vendue aux Anglais ; qui la laisse dans leur prison, quoique remise à l'Ëglise ; qui fait informer sur sa vie antérieure, constater sa virginité, et qui supprime les résultats de ces deux enquêtes comme étant favorables : procédés illégaux et dont il a senti l'illégalité lui-même en se faisant donner des lettres de gara.ntie. 3" Dans le procès même : la demande d'un tribunal composé de clercs des deux partis mise à l'écart; la récusation de l'évêque ; l'ab* senee du vice-inquisiteur jusqu'au 19 février, et son adjonction par l'effet des menaces; l'interrogatoire transféré de la salle publique daas la prison devant un petit nombre d'assesseurs, parce que les autres

LA BÊHABIUTATION. S37

paraissaient mécontents; les questions captieuses qui ' signalent cet interrogatoire; les 12 articles extraits des 70, et entachés d'omissions ou d'additions frauduleuses; les menaces aux consulteurs sincères; les faux conseillera; les manceuvres employées et pour rendre suspecte la soumission de Jeanne à l'Église, et pouf lui faire reprendre l'habit d'homme après une abjuration obtenue par ta séduction et par la contrainte; eoQn sa condamnation comme relapse sans cause légitime; et, quand elle a été livrée au bras séculier» son exécution sans jugement'.

Voilà les points que les nouveaux juges avaient à constater par leur enquête : et le promoteur demandait en particulier qu'on refît dans le pays originaire de Jeanne cette information sur sa vie antérieure faite et supprimée par les premiers juges. Les commissaires,firent droit à sa demande, consignèrent au procès la déclaration par laquelle ils se constituaient juges et déclaraient les non -comparants contumax; puis ils les assignèrent au premier jour plaidoyable après le premier dimanche de Carême, pour répondre aux articles que les demandeurs venaient de déposer*.

Le jour fixé, 46 février 1456, deux nouveaux personnages répondirent à l'assignation : M* Regioald Bredouille, procureur de l'évèque présent de Beauvais et de son promoteur, et frère Jacques Chaussetier, prieur du couvent d'Ëvreux, au nom des frères prêcheurs de Beauvais. L'audience ayant été remise au lendemain, les juges commencèrent par faire donner

lecture des articleB au nombre de 1 01 , posés parles demandeurs '.

C'est le r^umé, ou, pour parler plus justement, reiposition la plus complète de tous les moyens allégués à diverses reprises contre le procès, tant par le procureur et l'avocat de la famille de Jeanne que par le promoteur et les légistes auxquels le procès avait été soumis. En supprimant les répétitions ou les inutilités pour ramener le débat à ses points principaux, on y voit clairement établi ce qui condamne les jugea et ce qui relève leur victime : car ce titre lui est suffisamment acquis par les nullités de toutes sortes signalées au procès. Les juges n'étaient qne les instruments des Anglais (art. 6); etc'estparle seul effet de la crainte, que l'un des deux, le vice- inquisiteur, s'est associé à l'autre (42). Tout prouve leur partialité, contre Jeanne : la prison civile où ils la gardent quand elle doit être remise à l'Église qui la juge (9) ; les séances publiques faisant place à des interrogatoires dans la prison, en présence des Anglais et d'un petit nombre d'assesseurs (12); les questions difficiles, captieuses même, où l'on cherchait à l'embar^ rasser, les menaces foites à ceux qui la voulaient éclairer (18) [plusieurs ont dû fuir pour éviter ta mort. (80)]; et les rigueurs de la prison, les chaînes, les entraves qui faisaient de son état comme une torture perpétuelle (46). Ses juges voulaient sa mort, et sa mort par exécution publique : ils l'ont prouvé eo témoignant tant de crainte quand ils t'ont vue ma-

LA BAUBILtT&TIÛN. 23»

Ude (13), et tant d'empressement à reprendre les. interrogatoires lorsqxi'à peine elle était guérie (19). Hais leur sentence m^e ies condamne .- Jeanoè l'eâ^ elle méritée par ses actes, nm jeune âge, auprès de juges impartiaux, commandait qu'on l'adoucit (49). Jeanne était-elle donc coupable? Les défenseurs de sa mémoire rappellent ses bonnes mœurs, sa piété, aa charité, son zèle à observer les lois, à remplir les prati({ue6 de la vie chrétienne et à les faire observer autour d'elle (25), et cette lumière d'une âme droite et pure qui l'édaira pau-mi tous les détours du procès (17). Ils reprennent l'un après l'au^ pour les dissiper et en montrer le vide, tous les crimes qu'on lui imputait : son départ pour la guerre (64), départ qu'elle a caché à ses parents (70, 72) ; l'habit d'homme pris et gardé et en campagne et en prison, et à quelle condition elle était prête à le quitter (65-69); le nom de Jésus inscrit dans ses lettres (71); le saut de Beaurevoir (72), le signe du roi (73), ainsi que toute l'histoire de ses visions (54etsuiv.). Puis ces antres griefs que l'accusation, faute d'en trouver de suiHsante dans sa vie active, voulut tirer de ses paroles et de ses actes depuis qu'elle était aux mains de ses juges : ce qu'elle croyait de son salut, de sa déliTranee; si sainte Catherine et sainte Marguerite aimaient les Anglais, etc. (74-76), et tout particulièrement, à l'occasion de ses visions, son prétendu refus de se soumeto<e à l'Eglise. Ses visions ne venaient pas du mauvais esprit, mais de l'eajirît divin : la pureté de Jeanne,

340 UVRE DIXIËHS.

soa humilité, sa simplicité, sa charité, sa foi vive et sincère, le prouvent comme les lumières qu'elles lui S>nt données et les actes qu'elles lui firent accomplir (54-62). Eussent-elles été des illasious, Jeanne, dans ces conditions, était excusable d|y croire (64). Mais, y croyant ainsi, pouvait<^Ue les laisser mettre en doute? Ce sont choses dont l'Eglise elle-même renvoie la décision à Dieu (77 et 78). Et d'ailleurs Jeanne n'a pas refusé de se soumettre à l'Église : elle n'a point accepté le jugement de ces hommes d'Ëglise en qui elle n'avait que trop raison de voir des ennemis ; et son ignorance l'aurail dû excuser de ne pas entendre autrement VEglise (79). Quand elle sut ce qu'était l'ËgUse, elle s'y est soumise : elle s'est soumise au pape et au concile, demandant qu'on l'y renvoyât (17, 79 et 83-85). Elle n'a donc point été hérétique; elle n'a pas été relapse, puisqu'elle n'était pas tombée; et cette abjuration qu'elle prononça sans l'entendre, elle déclara .qu'elle ne l'avait prononcée que pour sauver sa vie, protestant ainsi qu'elle n'avait jamais été ce qu'on l'accusait d'être (90). Les juges eux-mêmes l'ont reconnu» en lui accordant la communion avant la mort (86) ; et sa mort a été chrétienne comme toute sa vie (32 et 33).

Qu'est-ce donc que ce procès qui a pu aboutir à une pareille sentence? Un acte de violence et de fraude; un tissu de mensonges et de taax. Ses juges ont procédé sans l'enquête préalable exigée eu matière d'hérésie (le promoteur a montré que

LA HËHABILITATION. S^l

l'informallon a été faite et qu'elle a été supprimée, ce qui est bien plus grave encore); ils ont fait examiner si elle était vierge, et la déclaration qui le constatait a disparu comme l'information préalable (10). Ils ont refusé ses témoins (7), ils lui ont refusé un conseil (47) : comme conseil ils lui ont envoyé iin traître qui entretenait son ignorance touchant l'Église et la poussait à une résistance d'où Ton voulait faire .sortir sa condamnation (52 et 81). Ils l'ont jugée, rejetant son appel au pape ea des matières qui, par leur nature, sont spécialement du ressort du pape (15, 43 et 44); ils l'ont jugée quoique mineure, sans qu'elle fût défendue (48). Mais sur quoi l'ont-ils jugée? sur des pièces fausses. Ils ont altéré le procès-verbal, apostant de faux greffiers (22), contraignant les greffiers oQiciels à ne point écrire ce qui était à sa décharge (50). Bien plus, à ce procès-verbal des interrogatoires, si mutilé qu'il fût, ils ont substitué, comme base du jugement, un prétendu résumé de ses réponi>es en douze articles, arlicles que Jeanne n'a ni avoués, ni même connus; oii l'on accumule ce qui la cbarçe, où Ton supprime ce qui la justifie ; articles qui dérivaient de faux procèsverbaux, ou qui faussaient ses dépositions véritables par Ifi retranchement de ses plus importantes déclarations, notamment de son appel au pape et de sa soumission à l'Église (20, 2t ; 91-93). C'est ce qui ta.il l'excuse des consulleurs (94); mais c'est ce qui entraîne la nullité du jugement. Et quel est le

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mode de procéder dans ce jugement? On la fait abjurer, el l'on Bubetilue une autre formule à la formule de Bon abjuration (24, 88, 89). On la déclare réconciliée à l'Eglise, et on ta condamne à la prison pcrpétiielle (24). Puii on la renvoie à la prison des Anglais, et, pour mieux la rendra relapse, pour qu'elle retombe au moins dans l'hérésie de son habit, on tente de lui faire violence dans cette prison &n' glaise; on lui reprend ses habits de femme (26)': ne l'eût- elle pas voulu, n'y fût-elle pas forcée parla défense de son honneur, il fallait qu'elle reprît Tba^ bit d'homme. C'est ainsi que l'on est arrivé à la juger une deuxième fois comme relapse (2&-28 et 90), et à la livrer à la justice : il est plus exact de dire ici au braâ séculier, cax le juge séculier l'envoya à la mort sans prendre le temps de prononcer sa «entence(31)'.

La lecture des articles achevée, le procureur du nouvel évéque de Beauvaia , M* Bredouille , prit la parole et déclara qu'il n'y pouvait pa» croire; qu'il était impossible que lierre Caucbon eût ainsi procédé. Du reste il s'eu référait au procès et ne s'opposait point à ce qu'on assignât les témoins, s'en remettant à la conscience des juges. Jacques Chaussetier avait une mission plus simple encore : il venait, au nom du couvent de Beauvais, déclarer qu'on n'y Connaissait pas le vice-inquisiteur incriminé avec Pierre Caucbon, et prier les jugea d'épargner désormais au couvent les assignations qu'on y envoyait à

LA MHaBILITATION. S43

son adreue, non lana jeter le trouble dans tes éludes de ia maison. Les juges accueillirent ces déclarations, et, donnant acte aux héritiers de Pierre Caucbon de leurs réserves, ils admirent au procès les articles des demandeurs, et ordonnèrent la continuation de l'enquête. Le rapport en devait être fait le premier jour plaidoyable après la Qaasimodo, dans la ville de Rouen'.-

L'enquête se continua à Rouen, à Paris, & Orléans et dans le pays de Jeanne; et le jeudi 13 mai, après plusieurs ajoumetnents, les [»«cès-verbaiix eu forent reçus par les juges et mis à la disposition de quiconque y voudrait contredire. Assignation fut donnée pour le faireau i" juin *. '

La lumière brillait enfin de tout son éclat sur Jeknne et sur ses juges. De toute part s'étaient élevées des voix qui rendaient témoignage à la Pucelle. Les anciens de son pays, les compagnes de son enfance, les com^ pagnoDS de sa vie militaire: Dunois, le duc d'Alen* çon, le vieux R. de Gaucourt, L. de Contes son page, d'Aulo son écuyer, Pasquerel son confessear; et ceux qui l'assistèrent dans la prison et jusque sur le bûcher, Isambard de La Pierre, Martin Ladvenu ; Ïm assesseurs même et les officiera de ses juges, le greffier Manchon, l'huissier Masaieu, venaient tour à tour reproduire quelque trait de cette belle figure. On retrouvait dans leurs dépositions la vie pure, simple et retirée de la jeune fille au foyer paternel, jusqu'au moment où elle se vit appelée à délivrer la France;

. la même pureté de mœurs, la même simplicité qui était de sa nature, avec la fermeté de langage et l'accent d'autorité qu'elle tenait do son inspiration, tout le temps qu'elle parut soit à la cour, soit à l'armée ; et depuis qu'elle tomba aux mains de ses ennemis, sa constance dans les rigueurs de la prison, sa bardiessedans les épreuves du tribunal, avec ces illuminations soudaines qui jetaient un jour accablant sur les machinations de . ses juges-, enfin sa ferme croyance à la mission qu'elle avait reçue, jusqu'au jour où, après avoir payé le tribut' à la faiblesse de la femme devant les apprêts du supplice, elle se releva par un sacrifice volontaire d'une défaillance plus apparente que réelle, et couronna sa vie de sainte par la mort d'une martyre.

Au jour fixé, Lefebvre ou Fabri, évêque de Démétriade, et Hector de Goquerel, officiai de Rouen, ouvrirent la session, par délégation des commissaires. Après de nouveaux ajournements jugés nécessaires pour déclarer l'information acquise au débat, prononcer le défaut (le 2) et passer outre (le 4 et le 5), le procureur Frévosteau et le promoteur produisirent devant les juges tout l'ensemble des pièces où se fondait la cause: le bref du pape, les informations du cardinal d'Estouteville et de son vicaire, les enquêtes accomplies depuis le commencement de l'instance. Ils y joignirent une feuille de la main de G. Manchon , contenant les corrections à faire aux douze articles, et, pour prouver la falsification de ces articles, cinq

LA RËHAVILITjVTION. 245

feuilles de papier de la main de Jacques de Touraine, où OD les retrouvait soub une autre forme, surchargés d'additions et de corrections. Ils produisaient aussi les originaux du premier procès, requérant qu'on les insérât sans transcription parmi les pièces du nouveau, afin qu'on les pût voir avec leurs additions et leurs diversités dans leur forme réelle; et de plus les lettres de garantie que les juges avaient obtenues du roi d'Angleterre, preuve de plus qu'ils n'avaient agi que pour le compte et à la requête des Anglais. Prévosteau demandait que l'on examinât aussi divers mémoires écrits soit à l'arrivée de la Pucelle, soit après son jugement, pour soutenir la divinité de sa mission ou prouver l'iniquité de ses juges. En ce qui touche les premiers, le mémoire de Gerson figure seul dans la transcription du procès'.

Personne ne se présenta pour contester ces pièces. Elles furent donc admises au procès (1 juin), et on assigna au 1" juillet pour entendre les conclusions dans la cause*.

Le 1" juillet, l'archevêque de Reims, les évêques de Paris et de Goutances et Jean Bréhal reprirent eux-mêùies leurs fonctions déjuges; et le lendemain, toute partie adverse continuant de faire défaut, le promoteur et les demandeurs présentèrent les moyens de droit à l'appui de la cause. Le promoteur lut un mémoire où, résumant les raisons fournies par les nombreux documents de la procédure, il déclarait qu'il approuvait en tout point les conclusions,^

demandeuPB; et les demandeure montraient combien^ même devant le droit Btrict, Jeanne était justifiable dans (tes paroles et dans ses actes, et «tes juges perfidfls ou violents dsos leur nianière d'agir. Ils concluaient donc à l'annulation du procès, à la rébabilitation de Jeanne, espérant que la plainte de sa mère et de ses frères, favorablement accueillie du souverain pontife, trouveraitsa légitime satisfaction dans la sentence des juges auxquels, le saint^siége l'avait renvoyée'.

Les juges avaient consacré le mois de juin à examiner, avec TaBsistance d'un grand nombre de docleurs, tant l'ancien procès que les pièces du nouveau déjà déposées; et ils avaient chargé leur collègue Jean Bréhal de r^umer en quelques articles les points sur lesquels le premier leur paraissait attaquable dans te fond ou dans laforrae. C'est un oouveau traité, mais cette fois'ua traité officiel composé sur toutes les pièces des deux procédures, où le chef de l'inquisition en France, et, par l'approbation qu'ils y ont donnée, les trois évèques coromissaires du pape, composant avec lui le tribunal, élablisBcnt qu'au procès de Jeanne la vraie doctrine n'a pas été moins lésée que la justice : en résumé, que Jeanne doit être lavée de tout reprocbe toucliant les faits mis à sa charge (les visions, l'habit d'homme, la soumission à rÉglise, etc.), et son jugement cassé : pour l'incompétence et la partialité de son juge, pour la récusation qu'elle en fît, et son appel au pape, .«{tpel suffisant dont il a refiisé de tenir compte, en

LA HGHABILITATION. %kl

un mot pour toutes les traces de violeoce ou de frjude que révèlent le choix de la prison, l'adjonction du vice^inquisiteur, les douze articles, la formule d'abjuration, le jugement comme relapse et toute la matière du procès'.

C'était déjà tout un jugement. 11 ne s'agissait plus que de le mettre en sa forme et de .le rendre public. . Lf 7 juillet, les commissaires se réunirent dans la grande salle du palais archiépiscopal de Rouen; et là, eo présence de Jean d'Arc, de Prévosteau, représentant Isabelle, la mère de Jeanne, et Pierre d'Arc, son autre frère, du promoteur Chapitaut et de P. Maugier, avocat de la famille, personne ne se présentant pour combattre les conclusions du promo- ' teur, ils déclarèrent la partie adverse contumax. Puis, jugeant au fond, après avoir énuméré toutes les pièces de procédure sur lesquelles ilsavaient formé leur opinion, ils prononcèrent d'abord que les douze articles, l'unique base de la sentence rendue contre Jeanne, étaient faux, altérés et calomnieux, et ordonnèrent qu'ils fussent arrachés du procès, et lacérés judiciairement. De là ils passaient aux deux sentences, et, après avoir signalé les principaux moyens de droit tant de fois opposés aux procédés des premiers juges, adoptant l'avis des docteurs et des prélats qui n'ont vu dans tout le procès aucun fondement à l'accusation : ils déclaraient le procès et les sentences entachés de dol et de calomnie, et par conséquent nuls et de nul efTet ; ils les cassaient et les annulaient.

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248 LIVRE DIXIËHË,

déclarant que Jeanne ni aucun des siens n'en avaient reçu aucune note d'infamie, et les lavant de toute tache semblable autant que besoin était. Ils ordonnaient que la sentence serait immédiatement publiée à Rouen en deux endroits : sur la place de Sainl- Ouen, en langue vulgaire, à la suite d'une procession solennelle; et le lendemain au Vieux-Marché, au lieu où Jeanne avait été si cruellement brf)lée. La publication devait être suivie d'un sermon solennel et de la plantation d'une croix destinée à perpétuer sa mémoire et à solliciter les prières des fidèles; et la sentence , publiée dans toutes les autres villes ou lieux du royaume qu'il semblerait bon'.

La sentence reçut immédiatement son exécution, à Rouen d'abord, puis dans plusieurs autres villes,' notamment à Orléans, où l'évêque de Coutances et l'inquisiteur J. Bréhal vinrent de leur personne présider aux cérémonies ordonnées. Les Orléanais n'avaient pas eu besoin de ce jugement pour rendre à ta mémoire do Jeanne l^ honneurs qui lui étaient dus. Ils avaient recueilli sa mère, voulant s'acquitter au moins auprès de sa famille de leur dette envers elle; et plus tard, à la place de la croix érigée conformément à la sentence, ils lui élevèrent, à leurs frais, sur leur pont même, en face du lieu où elle avait accompli l'acte décisif de leur délivrance, un monument qui, mutilé par les guerres religieuses, supprimé par la révolution, s'est relevé en un autre lieu et sous une autre forme, attestant, parmi ces vicis-

L\ REHABILITATION. 249

situdes, leur invariable altachement à sa mémoire. Mais 06 qui jnieux que les statues et les inscriptions consacrera la gloire de Jeanne d'Arc, c'est le procès de réhabilitation lui-même, ce sont les témoignages recueillis par toutes ces enquêtes, et fîiLés à jamais parmi les actes du procès'.

Ce procès qui revise et annule le jugement de Jeanne d'Arc , a subi une sorte de révision , de notre temps. Le contradicteur que les juges commissaires ont .tant de fois assigné sans le voir jamais paraître, s'est levé enfin, et nul ne contestera sa compétence : c'est celui qui a publié les deux procès. Assurément personne moins que lui ne défend la légitimité do la sentence de Jeanne el ne s'oppose à la réhabilitation de sa mémoire. Son édition et les documenta de toute sorte qu'il y a joints, forment, sans contredit, le plus beau et le plus durable monument élevé à son honneur. Il est admirateur passionné de Jeanne, mais il est critique-, et c'est à ce titre qu'il a jugé et comparé les deux procès.

Que le premier l'emporte sur l'autre par la forme de la rédaction et par l'ordre des matières, c'est ce que le savant éditeur n'a point de peine à établir. Qu'il l'emporte par l'habileté avec laquelle il a été mené, c'est ce qu'on pourrait présupposer encore avant tout examen. Le second procès n'a pas eu de contradicteur; les commissaires avaient à juger une cause dont l'évidence frappait tous les yeux. Ils pou-

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2b0 UVIIË UIXIËHË.

vaient donc ne pas étendre leur enquête aur tous les points où s'était passée la vie de Jeanne : Domremy, le lieu de son origine; Orléans, le principal théâtre de sa mission ; Rouen , le lieu de son jugement et de son supplice; Paris, oii elle avait voulu faire entrer le roi et qui lui avait envoyé des juges : c'était plus qu'il n'était nécessaire. Ils pouvaient même, sans qu'on leur en fit un crime, laisser de côté plusieurs témoins; et ils le pouvaient d'autant plus, conune l'a reconnu M- Quicherat, qu'ils faiiaient un procès moine aux personnes qu'aux choses. Les principaux coupables étaient morts; P. Cauchon était désavoué même par ses héritiers. Quant aux atseaseurs encore vivants, ou les cita, on les eoteudïtt mais le premier soin des demandeurs avait été de les mettre hors de cause. Ubs juges ont donc pu passer avec quelque n^ gligenee sur des Taits qu'ils n'avaieut point i juger ; et si des arguments plus ou moins hasardés ont été produits devant eux dans les requêtes de la famille, ce n'était point à eux d'y contredire : il suffisait qu'ils cherchassent ailleurs les bases de leur jugement. Le premier procès, au contraire, était contradictoire ; le juge se trouvait, il est vrai, en présfuce d'une simple jeune fille, sans défenseur, sans conseil : mais cette jeuue fille était Jeanne, et son conseil, elle l'a tnen prouvé, Celui qu'elle avait eu pour guide dans les batailles. Plus son innocence et sa vertu jetaient d'éclat, plus le juge, qui était un ennemi, s'il ne voulait être vaincu dans cette lutte nouvelle, était obligé de dé-

L\ HÊUfcBlLlTATlUN. 251

ployer les ressources de ion génie; et, d'ailteurB, derrière Jeanne il entrevoyait un autre tribunal devaDt lequel, tôt ou tard, il y aurait appel de son pro> ces. M. Quicherat a donc raison de dire qQ'oan« doit pas le supposer assez malhabile et insensé pour com- D)etlre,en quelquesorte, de gaietéde cœur, ces illégalités flagrantes qui eussent invalidé le jugement, même àt'égard du plue grand coupable. Mais si l'accusée est Jeanne, une sainte et brave fille au moins, sinoo une envoyée de Dieu, et si l'on veut arriver à la condamner, il faudra bien, si habile qu'on soit, faire pour cela violence au droit écrit : car les formes de droit établies dans lee jugemeuts ne seraient bonnes qu'à être supprimée», si elles n'offraient une garantie à l'accusé contre le bon plaisir du juge'.

Nou$ admettrons doue si l'on veut, contre les demandeurs, que P. Cauchon, en tant qu'évêque de Beauvais, était juge compétent, qu'en s'associant le vice-iaquisileur comme juge, et les principaux docteurs du clergé de Rouen et de rtlniversité de Paris comme astecseurs, il a donné à son procès toutes les apparences d'une bonne justice. Nous admettrons que les usages de l'inquisition aient paru légitimer des pro> cédés justement réputés contraires au droit commun. Mais nouso'admettrons pas que l'iniquité flagrante de ce procès soit en tout point couverte par la loi. Pierre Gaucbon était juge compétent comme évêque de Beauvais; mais dans l'esprit mèmede la toi, ildevaits'abstenir, comme ennemi capital: car si la toi refusait aux en-

3&2 LlVItB DIXIËUË.

nemis capitaux la faculté d'être témoins, combien plus la qualité de jugea ! La Pucelle, prîsonnièrede guerre, était de droit gardée par les Âuglais : mais ea la soumettant au jugement de l'Église, ils la devaient remettre à la prison de l'Église, sauf à eux à garder la prison. La loi était formelle ici; et quant aux points où on l'invoque eu un autre sens, il y a encore plus d'une réserve à faire. Si l'inquisition laissait au juge le pouvoir d'écarter toutes les formes protectrices de l'accusé, elle ne lui commandait pas de les bannir ; et quand il en usait, il n'était plus libre d'en rejeter les résultats selon qu'ils trompaient sonattente: car ellene lui supposaitpoint de parti pris. Et une preuve, on pourrait dire, en termes d'école, un argument ad hominem^ contre la légitimité du procès au point de vue du droit inquisitorial, c'.est que le personnage placé au premier rang parmi ceux qui le poursuivirent et le révoquèrent, ce fut l'un des deux inquisiteurs de France, Jean Bréhal'.

Le juge de Rouen pouvait donc, si l'on veut, se passer de faire des informations préalables : mais il en fit ; cela est établi, contre l'assertion des demandeurs, par les testes du premier procès, comme par les témoignages recueillis au second. Seulement il ne les produiait pas, ou du moins, si à l'origine il les communiqua à quelques assesseurs pour en tirer les éléments d'un interrogatoire, il ne les garda point au procèsjcomme il y garda d'autres pièces d'un intérêt moins grave, sans doute. Il les a supprimées; car c'est

LA REHABILITATION. 253

en vain qu'on prétend les retrouver du moins par extrait dans les soixante-dix articles : un réquisitoire n'a jamais tenu lieu d'un procès-verbal d'enquête. Il les a supprimées, eteo vain dit~on qu'il le fit ne pouvantea user sans recoller les témoins, ni assigner ceux-ci sans les compfomettre ; il les a supprimées parce qu'elles le gênaient : les témoignages recueillis au procès de révision donnent toute force, en ce point, à l'argument du promoteur. Peu importe donc que le juge a^it pu se passer de cette enquête. 11 pouvait de même se dispenser de faire examiner Jeanne par des matrones; mais s'il n'a pas rougi d'ordonner cet examen, il aurait dû ne se point faire scrupule d'en consigner le résultat au procès : son silence en ce point prouve autre chose que sa pudeur*.

L'inquisition autorisait P. Cauchon à ne point don* ner à Jeanne d'avocat: mais l'autoriaait^elleàforcerà se taire, en les menaçant de mort, ceux qui tentaient de l'éclairer dans le cours du procès , comme il arriva tant de fois, au témoignage de ceux mêmes qui ont subi ces violences ? et, après cela, quand il offrit à Jeanne de lui donner un conseil pris parmi ceux qui l'entouraient, n'avait-elle pas raison de le repousser par cette noble réponse qu'elle s'en tiendrait à son conseil, c'est-à-dire Dieu qui la soutenait?

L'inquisition autorisait P. Cauchon à surprendre ses aveux par le moyen d'un faux confident; mais l 'autorisait-elle à la pousser par ce faux confident à une résistance qui, depuis que le jour s'était fait sur sa vie

itk LIVRt DIXItME.

tout entière, dereDait le seul moyen de la perdre? Or, quoique cette régistauce n'ait [loint été jusqu'au point que l'on dit, c'«8l Lo;aeleur qui l'y afTermissait, sane lui suggérer celte distinction qu'elle trouva d'elle-même pour concilier sa volonté d'être soumise à l'Église, et sa résolution 'parfaitement l^itime de ne pas prendre pour l'Église et, à ce titre, pour jugM de les révélations, les ennemis qui la jU' geaient*.

L'inquisition , enfin, autorisait P. Gauchon à procéder sans prendre avis que de lui-même : mais il voulut s'appuyer de l'opinion de nombreux assesseurs; il voulut consulter même des docteurs étrangers au débat. Or, dès ce moment, il était t«nu de les éclairer ] et que fit-il? Après les premières séances, il écarta des interrogatoires les assesseurs, sous prétexte de ne les point fatiguer; il ôta de leur vile le spectacle de cette Jeune âlie soutenant avec tant de vigueur une lutte en apparence si inégale. 11 en tranipco-ta la scène dil tribunal dans la prison, et ne laissa plus la parole de Jeanne arriver jusqu'à eux que par l'organe des greffiers. Mais Je me trompe : la parole de Jeanne ne lear parvint même pas en la teneur du procàs~ verbal. Les interrogatoires allèrent, on l'a vu, le transformer et se fondre dans les soixante-dix articles de l'accusation, et quand il s'agit de délibérer, où en tira ces douze articles qui, corrigés ou non (le débat n'a ici qu'une fort médiocre importance), n'en étaient pas moins un résumé, non des aveux de

LA KËHABILITATION. 255

Jeanne, mais des imputations de eon accasateur , l'attaque sans la défense; une pièce que Jeanne, nonseulement n'avait pas avouée, mais n'avait même pas connue. C'est sur cette base, radicalement fausse, (|ue porta ta délibération de l'Université de Paris et des docteurs de toute origine; et c'est sur cette dé* libération que les juges prétendirent appuyer leur sentence, ajoutant, pour leur compte, la fraude à l'erreur oii ils avaient induit les autres'.

Voilà le premier jugement; et que dire du second ? de ce germe qu'on en déposa dans le premier par cette abjuration substituée à celle qu'on avait obtenue de Jeanne sur t'échafeud de Saint-Ouen, entre le juge qui lisait la sentence et le bourreau prêt à i'eiécuter?que dire de l'occasion qu'on en Ct naître, en la rendant, malgré les plus solennelles promesses, à la prison anglaise, et en usant de violence et de fraude pour lui faire reprendre les habits d'homme qu'elle avait déposés? Ce sont là des nullités de fait que ne peut couvrir la procédure la plus régulière. Disons-le donc: si leejuges, comme le dit Iiambard de La Pierre dans le second procès, observaient assez bien les formes du droit (sotis obaervahanl ordinem jurts), ils n'en usaient que pour couvrir sciemment les injus* tices les plus criantes : cela est prouvé par les efforts qu'ils firent constamment , depuis le commencement jusqu'à la fin, dans l'enquête préalable, dans les in> torrogatoires, dans les douze articles, dans l'abjura" tion même et dans la visite qui suivit la reprise de

.yGOOgIf

256 LIVRE DlXlgim.

l'habit d'homme, pour.fuJr, pour étouffer la lumière sitôt qu'elle voulait se produire. lU l'ont condamnée comme hérétique, sachant qu'elle ne l'avait jamais été; ils l'ont condamnée comme relapse, sachant qu'elle n'était tomhée que dans le piège tendu par eux-mêmes sous ses pas. Et ils'se sont condamnés euxmêmes en lui accordant, avant de la frapper, la communion. Ici encore on cile le droit inquisitorial : « S'ils se repentent, après leur condamnation, et que les signes de leur repentir soient manifestes, on ne peut leur refuser les sacrements de pénitence et d'eucharistie, en tant qu'ils'les demanderont avec humilité. » Mais les termes du décret repoussent l'opinion qu'on y. veut appuyer. C'est après et non avant la condamnation qu'il accorde les sacrements au coupable. Condamner comme hérétique, déclarer excommunié de l'Église celui qu'on vient de recevoir à la communion, ce serait retrancher l'Église même de la communion de Jésus-Christ' 1

Nous ne parlons pas du jugement civil, puisqu'il n'y en eut pas. Mais comment alors Jeanne a-t-elle pu être brûlée ? L'arrêt des juges ecclésiastiques ne faisait que remettre la condamnée à une autre justice, et par ses termes, il excluait la peine de mort! La mort, pour qu'elle suivît, devait être au moins prononcée par quelqu'un. 'Que dirait-on si, après le verdict du jury, un président d'assises se bornait à dire aux gendarmes de mener l'accusé au supplice? C'est pourtant ce qui est arrivé à Jeanne, au témoi'

,gt,zec.,yGOOglf

LA REBABILITATION. ' 257

gnage de tout Rouen, et du lieutenant du bailli luimême, quand, après la sentence ecclésiastique, le juge civil qui la devait condamner se contenta de dire aux sergents : « Emmenez, emmenez'. »

Il ne faut donc rien diminuer de la juste réprobation qui frappe le procès tout entier : on pouvait être de bonne foi en le commençant, on ue pouvait pas l'être en le finissant de la sorte. Point d'excuse à l'iniquité de la sentence ; point d'excuse aux illégalités de la procédure; et l'on invoque à tort en faveur de sa régularité le silence qui se fît sur Jeanne parmi ceux qui devaient le plus avoir à cœur de venger sa mémoire. Tout ce qu'on pourrait dire, c'est que les fraudes du procès n'étaient pas encore connues et ne le furent que quand les pièces en vinrent aux mains du roi, après l'expulsion des Anglais.

On n'avait pas attendu le procès de réhabilitation pour protester contre l'acte de Rouen. Pereeval de Cagnj, dans sa chronique, impute la mort de Jeanne à l'envie des Anglais ; Jean Chartier dit qu'ils la brûlèrent « sans procès et de leur volonté indue, « tenant sans doute le procès pour nul, soit pour l'absehce du jugement civil, soit pour tout autre vice de forme: car on ne peut supposer qu'il en ait ignoré l'existence. Le Journal du siège et la Chronique de la Pucelle ne poussent pas le récit jusque-là ; et certes ce n'est point par crainte que le tableau de la fin de Jeanne d'Arc ne jette de l'ombre sur les merveilles

a&S LIVRE DIXIÈME.

qu'ils en ont racoDtées. It eût été bien étrange, en effet, que son supplice eût paru ternir sa mémoire. Dans le Cliampion des Dames , petit poëme publié en 1440 et dédié au duc de Bourgogne, celui-là même qui fit livrer Jeanne aux Anglais, un personnage ayant avancé qu'Outrecuidance a perdu Jeanne, et que RaisoQ t'a faii brûler à Rouen :

C'eBl malentendu, grosse teste, Répond Franc-vouloir prestement, Da quants saints faisons-nous \» fesie Qui mourureut honliuiseineiit!

Pense it Jhésua premièrement, Et puis à sea marlirs benois; Sy jugeras éïidamment Qu'en, ce fait lu ne le cognais.

Guères ne fonl tes argumens Contre ia Pucelle innocente.

Ou que desie«reajugeniei)g De Dieu sur elle pis on sente; El droit est que chacun consente A lui donner honneur et gloire ■ Pour sa vertu très-escellenta, Pttur sa force et pour sa vlcloire ' .

Le jugement de réhabilitation confirmait avec écJat la croyance populaire. Devant cette déclaration soleunelle , on ne la pouvait plus dire égarée. La sentence flétriasait énergiquement les calomnies par lesquelles le premier procès avait cru donner le change à l'opinion publique. Mais pour connaître Jeanne, il ne s'agissait pas d'opposer l'un des procès à l'autre : il les Tallait joindre, au contraire, et la contempleï

L\ RtHABiLITATMN. S59

elle-même, plus imposante encore parmi les accusations de ses juges que dans les témoignages recueil* lis au second prows. Or, c'est ce qu'en général on ne songea point à faire.

Il; a des exceptions pourtant.

Thomas Basin, évèque de Lisieui (le faux Araelgard), qui fut consulté et qui fit un traité sur le procès de condamnation, ne dut pas rester non plus étranger au procès de réhabilitation qu'il provoqua lui-même: et le jugement qu'il porte sur Jeanne est en tout point conforme à l'opinion que tout esprit sincère s'en fera d'après ees docoments. 11 signale I9 perfidie de ses interrogatoirea , et le grand sens d« ses réptmses, sa piété, sa pureté, et la raison qui la contraignit à prendre l'habit dont on lui fit un crime; mais aussi l'inutilité dd toute raison dans un procès oii les Anglais voulaient à tout prix la perdre, quand sa mort était résolue dans leurs conseils par la haine et par la peur. Il explique son abjuration par les rigueurs de son em[H'isonneawDt et la promesse de liberté qu'on lui fit, sa rechuta par l'inexécution de cette promesse, et il la montre invoquant dans les flammes Dieu et la mère de Jésus-Christ. Il ne se prononce pas sur l'origine de ses révélations, ne sadiant rien des signes qu'elle a donnés au roi pour l'y faire croire; mais il affirme que, de tout le procès, il n'y a rien qui rende sa foi suspecte, ou justifie sa . condanmà-tion comme hérétique et.comme relapse; et il réfute avec beaucoup de force ceux qui pourraient

.yGOOgIf

360 LIVRE DIXltHE.

douter de la dirinité de sa tnissiou à cause de sa mort, en citant, comme le Champion des Dames, Jéaus- Christ et, à son îmitaUon, les prophètes et les apôtres consommant leur mission divine par le martyre'.

Martial d'Auvergne connaît aussi tes deux procès, et il sait le parti qu'on en peut tirer :

Au procès de son innocence \ H des choses singuliëres, El est une grande plaisance De veoîr toutes les deux matières.

Mais la matière des deux procès n'était point à la mesure de sa chronique mise en complainte. Tout en sentant l'iniquité du premier, il s'abstient de le juger lui-même. Tout en rappelant les conclusions du aecond. il se borne à dire ofi on !e trouvera. Quant à lui, pour rendre hommage à la Pucelle, il rimera la chronique de Jean Chartier : cela suffit à sa verve poétique'.

Le plus grand nombre, en négligeant les deux procès, ne prirent pas même la peine d'y suppléera l'aide des chroniqueurs contemporains. La tradition, sur ce sujet, se donna libre carrière. Considérant le but atteint, l'expulsion des Anglais, elle y accommoda . l'histoire et le caractère de Jeanne selon sa fantaisie. Elle en fit une sorte d'héroïne de théâtre ou de cirque, sautant à. cheval sans toucher l'étrier, chargeant l'ennemi la lance au poiog, a frappant dedans, » et tuant tous ceux qu'elle louche; chevauchant ainsi par

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toute la France; prenaal; Bordeaux, BayoQiie, et pro- Toqoaat par ses victoires l'expulsion des Anglais de Paris. Alors elle mène le roi à Reims pour être sacré, à Paris pour être couronné; puis, attaquant la Normandie, elle marche de conquête ea conquête jusque devant Rouen, où elle disparaît. On ne sait, dit notre cbroniqoej ce qu'elle devint : les uns disent que les Anglais l'ont prise et brûlée; d'autres, que plusieurs de l'armée l'avaient fait périr par jalousie. A cette . chronique, on peut joindre les récits de Philippe de Bergame et de Laonic Ghalcondjle. Philippe de Bergame, bien qu'il ait pris peut-être plusieurs traits de la figure de Jeanne au rapport d'un chevalier italien qui l'avait vue, dispose du reste en toute liberté: c^est en faisant son métier de bergère que Jeanne, sautant comme un homme sur quelque jument du troupeau, se forma, toute jeune encore, à monter à cheral, à manier la tance, à déployer contre les troncs des arbres la force de son bras. Accueillie par Charles >H, elle va faire lever le siège d'Orléans sur le Rhône; elle prend en trois heures trois bastilles; eHe combat les Anglais durant huit ans en trente ba^ tailles. Chalcondyle est plus bref : il la fait paraître en une seule campagne, qui est pour lui toute la guerre de-Cent ans'.

Tout cela tient plus du roman que de l'histoire. Oaus l'histoire, la figure de Jeanne, ensevelie en quelque sorte parmi les pièces du procès, ne demeura que par l'impression qu'elle avait faite chez les contem-

i6i LIVRE OniElU.

pofains. Maudite comme sorcière par les ÂDglais, qui, De pouvant l'absoudre sans se ccHMlamoer, s'endurcisseDt dans leurs sentimeats haineux : on en peut voir l'expression dans Shakspeare; moins maltraitée des Bourguignons, qui la réduisent à un personnage ou à une machine politique (Monstrelet, etc.); admirée des Français et des autres peuples , sans que pouilaut les Français eux-mêmes (ce sont des politiques aussi qui éerivent) osent se prononcer sur la. source de son inspiration. Parmi les témoignages les plus remarqud)les rendus à sa mémoire, il faut compter celui du pape Pie II (^néas Sytvius Piccolomini), qui, après avoir raconté sa vie merveilleuse, et constaté que dans son procès on n'avait rien établi contre sa foi, rien qui parût digue de châtiment, si ce n'est cet habit d'homme qui ne méritait pas la mort et qu'on lui fit reprendre par ruse, s'écrie : « Ainsi périt Jeanne, vierge étonnante et admirable, qui a rétabli le royaume de France presque ruiné et abattu, et infligé aux Anglais tant de défaites; qui, devenue chef de guerriers, a gardé, au milieu des soldats, sa pudeur sans tache, et n'a jamais été l'objet de propos infamants. Ëtait-ce œuvre de Dieu ou invention des hommes? j'aurais peiue à le dire. » Il rapporte ce bruit, qu'on avait imaginé de la susciter pour mettre un .terme aux rivalités des chefs- <( Mais , ajoute-l-il , une chose est bien certaine : c'est que c'est elle qui a fait lever le siège d'Orléans, conquis par les armes le pays

LA neUABILITATIOM. 38S

compris entre Bourges et Paris, et amené par son conseil la soumission de Reims et le couronnement do roi ; elle, dont la TÏgueur a mis en fuite Talbot et son armée, dont l'audace a brûlé une porte de Paris, dont l'habileté et l'adresse a remis en bon état les affaires de la France. Chose digne de mémoire, et qui trouvera dans la postérité moins de Toi que d'admiration ' ! >

Sur ce terrain mal défini, le champ était ouvert aux appréciations. Chaque sièele en usa pour se faire Jeanne, en quelque sorte, à son image. Le xti* siècle en&t une politique : du Bellay, sans trop s'en rendre compte, en prit l'idée à l'opiDion bourguignonne, et dn Haillan ne craignit point d'accueillir jusqu'aux plus infâmes impostures que la passion et la^haine aient inspirées aux Anglais. Le zvii' siècle en fit une héroïne, mais une héroïne aux couleurs de l'hôtel de Rambouillet : elle périt ensevelie dans le triomphe que Chapelain lui ménageaiten son poëme. Le xtiii* siècle, CD sait par quelle indigne profanation il entendit la faire revivre : déplorable attentat contre !a gloire de la France, qui, sans ternir le nom de Jeanne, imprime une tache inefEàçable à la mémoire de celui qui se fit un jeu de le souiller. De nos jours, la politique de du Bellay, l'hért^ne de Chapelain, l'insultée de Voltaire, est devenue une u Incarnation du peuple*. »

Mais c'est par un abus de langage que nous avons prêté à des siècles entiers l'opinion de quelques hommes. Dès la fin du xv* siècle, au sein même des

•zecyGOOgIf

SQfa LIVRE DIXIËHE.

Flandres, Jacques Meyer saluait dans Jeanne d'Arc renvoyée de Dieu, et il empruntait à un contemporain de la Pucelle (Thomas Basin) les passages qui témoignaient le plus des merveilles qu'elle opéra dans la guerre, et de l'inspiration dout elle fit preuve ju&quedans son jugement. Au xvi° siècle, Et.Pasquier relevait avec un sentiment vrai d'admiration lagrandeur et le dévouement de Jeanne d'Arc; et la ville d'Orléans, qui ne Taillit jamais à son culte pour la Pucelle, protestait contre riodifférence ou les outrages des écrivains que l'on a vus, en faisant imprimer l'histoire du siège dont Jeanne la délivra. Au ïvh" siècle, les descendants de ses frères puhliaient avec un zèle pieux ce qui pouvait la faire mieui: connaîtra et honorer; Godefroy donnait pourlapremière fois, dans son recueil des historiens de Charles Vn, l'une des plus précieuses chroniques, et, selon un juge fort compétent, des plus autorisées, celte qui porte le nom de la Pucelle. Au xviii* siècle, on en revint enfîn à l'étude des deux procès; et après Lenglet- Dufresnoy, qui les lut pour en tirer une histoire médiocre, vint L'Averdy qui les fit connaître par une analyse exacte, accompagnée d'une appréciation impartiale, dans la Notice des manuscrits de ta Bibiiothèqite du Roi. Enfin, de nos jours, laSociété de l'histoire de France aceomplitce que L'Averdy n'avait fait que préparer, en confiant la publication des deux procès à l'un des hommes les plus distingués dans la critique des textes du moyen âge, M. Jules Quicherat'.

LA BËBABILITATION. 265

Ce beau travail, qui ne laisee presque plus rien à faire après lui dans le champ de l'érudition, n'a pas changé les bases de l'histoire de Jeanne d'Arc, sans doute : depuis les notices de L'Averdy, nul n'y a touché sérieusement qu'il n'ait consulté, avec ses analyses, le teite mèm» des procès ; mais il en a rendu l'assiette plus ferme et les abords plus faciles. Les histoires se sont donc multipliées sans changer nécessairement de caractère. Ce qui serait souhaitable, c'est que leanne d'Arc, soustraite désormais à l'influence des passions et des rivalités nationales, échappât à celle des systèmes; c'est qu'on l'étudiàt en elle et pour elle. Sa figure, pour être grande, n'a que faire de grandes formules. On en efface les traits les plus purs et les plus nets de ma mémoire, quand, par un mélange du sacré et du profane, on. veut me montrer en elle « la France incarnée, » un ■ Messie féminin. » Jeanne s'^st dite envoyée de Dieu, il est vrai. Mais si on ne l'entend pas comme elle le dit, il serait juste au moins de ne pas l'entendre contrairement à tout ce qu'elle a dit. Or, c'est ce qu'on a, de nos jours, voulu faire. A la mission qu'elle s'est attribuée, OD en joint une autre : mission dont elle n'a point parlé, dont assurément elle ne se doutait pas, qui commence quand l'autre finit, et dont la scène est à Rouen. Le procès de Rouen devient la lutte de l'inspiration contre l'autorité, du libre génie gaulois contre le clergé romain, et peu «'en faut qu'on ne dise du druidisme contre le catholicisme. Ou écarte les

a«6 LIVRE DIKIÊITE.

témoignages de la réhabilitatioD; on admet, Bans réserve, les actes dressés par les premiers juges, on adopte pleinement leur mauière de voir, non pour condamner Jeanne, sans doute, maie pour frapper l'Église par sa déclaration '.

Mais c'est en vain que Pierre Cauchon trouve dans nos historiens des auxiliaires si inattendus : fout leur savoir ne suffira point pour donner à sa haine l'appui que sa conscience elle-même et sa raison ne lui ont probablement jarnîtis assuré. Tout se peut résoudre, en effet, par une simple question que je pose à ceux qui se montrent si ingénieux à faire de Jeanne une hérétique. Si Jeanne eût déclaré qu'elle s'en remettait absolument de ses révélations à l'Église, qui eût jugé au nom de l'Église? Pierre Caucfaon, sans aucun doute, avec son tribunal à la solde des Anglais : quand ^e en appelait au pape, ils lui ont dit qu'il était trop loin ! Jeanne avait donctoute^^sou de s'y refuser. En parlant de ses révélations, elle ne soutenait aucune doctrine nouvelle : la question de dogme qui s'y pouvait rattacher, je veux dire la possibilité de ces communications d'en haut, était résolue par l'Église, «t résolue en sa iaveur. ËUe ne sontenait qu'un fait à ellepropre; celau'ôtait pas auiautres le droitd'y croire ou de n'y pas croire. C'est le droit et le devoir des pasteurs de ne pas accepter légèrement de semblables affirmations; et, si elles ne sembkntpas fondées, d'en garder les fidèles. Aassi la chose avait-elle été examinée à Poitiers; elle pouvait l'être de la même sorte

LA RïlABlUTATldN. 26T

à Rouen ; et si l'archevêque de Reima y avait cru et l'avait approuvée, l'évéque de Beauvais avait eccore la liberté de n'y pas croire. Mais eût-on toute raison de n*y pas croire, Jeanne n'était point hérétique en y croyant. L'Ëglise, comme l'ont établi sans contradiction les demandeurs et le promoteur au procès de rébabilitalioD, n'a jamais entendu se faire juge d'une question réduite ainsi à un fait tout personnel ; et te pape Pie U, oo l'a vu, tout en réservant sou jugement sur la- réalité de l'inspiration de la Pucelle, affirme que dans son procès on n'a rien trouvé en elle contre la foi. D'ailleurs, comme cela est établi, nonseulement par les témoins de la réhabihlation, mais par les actes nièmes du premier procès, elle n'a point r^usé le jugexnent de l'Église. Elle l'acceptait là où elle avait La ^rantie de ne pas trouver sous le nom de l'Ëglise ses ennemis mêmes; elle l'avait accepté à Poitiers ; elle l'accepudt encore dans \e pape, dans le concile, demandant qu'on l'y menât ; car elle ne s'en remettait point volontiers à ses juges du soin d'exposer sa cause : et l'histoire des douze articles, comme plus tard la lettre écrite au pape au nom du roi d'Angleterre, montre assez si cette réserve était de trop. Elle finit même par renoncer à cette condition si nécessaire. Elle se réduisit à demander que u ses faitset ses dits fussent envoyés à Rome devers notre saintpère le pape, auquel et à Dieu premi» elle se rapportait. B Les juges, on l'a vu, passèrent outre : les critiques, dans leur zèle à trouver comme eux

Jeanne rebelle à TÉgUse, devraient bien n'en pas faire autant' !

Disons-le donc : quelque opinioD qu'on se fasse de Jeanne d'Arc, il y a une chose qu'il faut au moind lui laisser : c'est qu'elle fut, comme elle l'a dit, bonne chrétienne, et ce mot, dans bod langage n'est pas équivoque. Il faut renoncer à tourner contre l'Église celle qui a déclaré que « quant à l'Église, elle l'aime et la voudrait soutenir de tout son pouvoir : » et elle le prouvait alors même. Elle la soutenait, quand elle refusait une soumission exigée d'elle en cette forme, et demandait qu'on la menât au pape et au concile, opposant la garantie d'un juge indépendant, à ce tribunal passionné qui compromettait l'Église en prétendant juger en son nom. Personne, du reste, ne s'est jamais mépris sur le caractère de la condamnation de Jeanne d'Arc, comme personne ne peut se méprendre sur l'objet de cette justification tardive de son procès en ce point-là. Jeanne n'a pas été condamnée par l'Eglise; Jeanne a éLé réhabilitée par l'Ëgliae. Elle a été condamnée par un évêque, chassé comme un ennemi par le contre-coup de ses victoires, et constitué son juge par le chois de ses ennemis. Elle a été relevée de cette condamnation par un tribunal que le pape institua lui-même, et qu'il composa de troisévêques et de l'inquisiteur de France. Si ce tribunal, sur le vu des pièces que nous avons (car nous n'avons que ce qui a passé par ses mains) l'a jugée orthodoxe, on n'a pas le droit d'être plus difficile *.

LA. HËHABIUTATION. 360

Ce point mis à l'écart, le champ reste ouvert à la discussion sur le caractère et la source de la missioD de Jeanne d'Arc, et nous pouvons reprendre en connaissance de Cause les solutions diveraes que nous avions signalées en commençant. La - mission de Jeanne d'Arc a un but sûrement défini. Elle veut rendre au roi sa couronne et sauver avec lui la nationalité de la France. C'est une œuvre patriotique, et elle y a donné sa vie. Certes, l'amour de la patrie n'a jamais eu plus noble victime, et le sentiment est digoede l'avoir inspirée. Mais s'il était sa seule iospiratioo, aurait-il pris une forme étrangère ? Bien souvent la pairie en danger a vu des femmes accourir à ea défense : jamais cela ne s'est passé de la sorte. Il y a dans Jeanne d'Arc un amour passionné de la France ; mais il y a dans cet amour un principe supérieur, qui l'exalte et le soutient à ce degré oiî il ne connaît plus rien de l'enivrement même de laguerre. Ce n'est point le patriotisme qui a enfanté les visions de Jeanne : c'est la foi de Jeanne en ses apparitions qui a donné à son amonr de la patrie assez de force ponr triompher des sentiments qui l'attachaient à sa vie simple auprès de sm parents.

Jeanne est-elle une mystique, et ses visions une illusion de son esprit? Avant toutes choses, il faut savoir ce qu'elle en a voulu dire. Elle a nommé des anges, des saintes. Elle les a entendus, elle les a vus, elleledit : mais qu'a-t-elle vu ? J'étonnerai peut-être bien des personnes en disant que, plus on regarde à

igtizecyGOOJ^If

270 LIVRE DIXitRE.

ses propres paroles cboaignéM au procès, moins on se croit sûr de le Bavoir. La question, en effet, est de celles où il faut aborder le procès-verbal avec le plus de eircoospection et de défiance: car c'est le point où l'on a le plus à craindre d'être, de la meilleure foi du monde, induit en erreur, et par ce qu'il dit et parce qu'il ne dit pas. Aiosi, d'une part, le juge est prévenu ; le greffier eet un honnête homme qui partage les préventions du juge, et qui, d'ailleurs, quand il s'agit de visions., doit se faire une idée assez grossière des anges on des saints. Est-il bien sûr qu'en une iftatière si délicate l'expression dn procès-verbal, qui n'est pas toujours littérale, ne noas rende pas la réponse de Jeanne selon qu'il t'entendait lui-même, et non daiis te sensoù elle voulait être entendue? D'autre part, il ne dit pas tout; il ne peut pas tout dire : et, par exemple, il supprime quelquefois lesquestions qui provoquent les réponses. Il le fait sans malice et peut-être à bonne intention, pour donner plus de place à la parole de Jeanne. Mais ce retranchement, si indifférent qu'il lui paraisse, n'aura-t-il pas pour effet de changer en déclaration spontanée une réponse dont on apprécierait tout autrement le sens et la portée si l'on voyait ee qui l'amena*?

Voilà nos raisons, non pour rejeter le procès- vattal, mais pour regarder de près à ce qu'il dit en cette matière. Maintenant, si nous le prenons tel qu'il est, nous y verrons que, d'après certaines déclarations de Jeanne, saint Mtcbel Iniest apparu comme r ud très-

LA.BÉHAULITiTION. 271

vrai prud'homme, a et rien n'empêchera le juge de ae le figurer comme uo hounète bourgeois, n'étaient les ailea qu'on lui prête ailleurs. Les saintes avaient des couronnes : par conséqueot une tête, des cheveux et même quelque chose de plus, un corps, des pieds : car Jeanne a dit qu'elle les avait embrassées ; et interrogée si c'était par le haut ou par le bas, elle répond qu'il convient mieux de les embrasser par le bas que par le haut. On se rappelle la scène de l'ange à la couronne : sainte Catherine et sainte Marguerite sont avec lui et aussi unemuliitade d'aoges, les uns sem.blables, les autres non, ayant des eourounes ou des ailes. — Mais lascène de t'aoge à la couronne, Jeanne l'a expliquée elle-même; c'est l'image de sa propre mission: allégorie qu'on eût devinée à plusieurs traits, alors même qu'elle ne l'eût pas révélée à la En, et où d'ailleurs il faut bien Caire la part des circonstanees qui l'y ont amenée. Elle ne l'a point imaginée d'elle* même; c'est une issue qu'elle trouve ouverte, et où elle se jette, ou l'a vu, pour dérober auxjuges le secret du roi. Mais les juges l'y suivent pas à pas, prenant tout à la lettre; et il faut qu'elle trouve réponse à leurs questions sans trop s'écarter des termes de son allégorie : de plus habiles dans la science des âgures s'eo seraient peut-être plus mal tirés '.

Quant aux traits qu'on a voulu recueillir pour donner forme à ses visions, en est-il autrement? C'est aussi, il le faut dire, à son corps défendant qu'elle en a parlé. La première foîsqu'(m.lui demande (24 fé-

.yGooglf

S72 LIVRE IiIXIÊHE.

Trier) silavoix est d'un ange, oud'unsaint, ou d'une sainte, elle répond qu'elle vient de la part de Dieu, et confesse qu'elle n'eu dit pas tout ce qu'elle en sait. Elle donne les noms un peu plus tard : c'est saint Michel, aussi saint Gabriel; sainte Calberiue, sainte Mai^uerite; mais les juges n'en sont que plus pressants. Elle leur répond quand elle le peut : les ailes, les couronnes, c'est le symbole reçu de la spiritualité des anges et de la gloire des bienbeureux; leur bonne odeur (fleuraient-elles bon?), c'est le signe de la sainteté. Mais le plus souvent elle élude et se dérobe : a Quelle figurea-t-elle vue? — La face. — A-t-elledes cheveux? — 11 est bon àsavoïr. — Y avait-il quelque chose entre la couronne et les cheveux? — Non. — Les cheveux étaient-ils longs et pendants? — Je ne sais. — Avaientelles des anneaux aux oreilles ou ailleurs? — Je n'en sais rien. » Elle ne sait rien des membres, ni s'il y en avait de figurés ; rien de rhabit((/e aliis habitibus non loquitur). Réponses reproduites sans tes questions, mais qai les supposent, et permettent de supposer ailleurs d'autres suppressions de la même sorte. On voudrait savoir au moins si elles ont le même vêtement, le même âge. h Je n'ai rien d'autre à vous dire! » Et quand on y revient : « Vous en êtes répondus, n ■ Pour les anges, plus d'efforts encore et pas plus de succès. On veut savoir comment était saint Michel : elle ne lui a pas vu de couronne, elle ne sait rien des vêtements, a Etait-il nu? On se rappelle cette simple et digne réponse : h Croyez-vous que Dieu n'ait pas

LA REHABILITATION. 273

de quoi le vêtir? ■ — ■ Avait-il des cheveux ? — Pourquoi lui seraient-ils coupés? » Et un peu après : a Je ne sais. — Une balance? — Je ne sais. >iLa fois suivante, on supposa quVIle avait dît qu'il avait des ailes. Elle l'aurait pu dire, mais il n'y en a aucune trace au procès-verbal. On lui demanda si Varchange et saint Gabriel avaieat des têtes naturelles (capita na/wro/ta). Elle ne répond que de leur personne: « Je les ai vus, e\xx(egovidiipsosoculismeis).» Mais il y avait un moyen bien facile, ce semble, de surprendre son secret. Elle avait fait peindre deux anges sur son étendard : n'était-ce pas ceux qui la visitaient? S'^ls avaient une forme, rien de plus naturel que de la reproduire sur cette bannière sacrée. Elle répondit qu'elle les avait fait peindre comme on les représentait dans les églises. Enfin, te jour qu'elle avait marqué pour répondre à toutes ces questions, elle y coupa court en disant que saint Michel était en la forme d'un très-vrai prud'homme, et que de l'ha* bit et des autres choses elle ne répondrait plus. Mais qu'est-ce que prud'homme? Les juges pouvaient bien ne pas penser exactement comme saint Louis, lorsqu'il disait à Robert Sorbon : h Maître Robert, je voudrois avoir le nom de prud'homme, pourvu que je le fusse, et que tout le remenant vous demeur&t : car prud'homme est si grande chose et si bonne chose que rien qu'au nommer il emplit ta bouche; » mais ils savaient que prud'homme n'est d'aucune forme, et ils le savaient si bien que dans les douze articles, résu-

>,g„ze'.,yGOOglf

374 ' LITRE BKlKlE.

maat loua lea faitede h. cause, ils dtsent : « Elle a vu les tètes des auges et 4eft saioies.; et elle, n'a rien voulu dire du reste d& lesï corps, et de leqrs vèt»meuts; » et dans l'admonitioa, le prédicateur remontre combien il: est étrange qu'aprie laat de viaioDS elle ne saehe rien dea corpft ou de leurs accessoires, si ce n'est les tètes. — A-t-dlo donc si bien parlé des têtes? Les juges n'en étaient pas si sûrs quand ilslai deiûandailent oomment les voix lui parlent, pudaqu'ellta n'ont pas da loeiabrea : ii quoi Jeaiuie répond : a Je m'dn rapporte à 0ieu '. »

. Ainsi, dans tout le procès il n'y a rien de diéfinipar Jeanne elle-même sur la fonse de ses visions. C^ ne veut pas dire que ces visions ne soient rien de seusible. Elle a tu de its yeux, et surtout elle a entendu. Ses visions, ce ^ont ses voix, comme elle dit le plus communément : c'est la voix qui s'est révélée à elle au début de sa mission avec une graride lumière; et depuis elle ne ne lui est pasveaue, ou presque jamais, sans lumière. Elle ne la voit pas toi^oars quand elle l'entend. On lui demande ua jour ai la voix était dans sa prison : n Je ne sais, dit-elle, mais ^e était dam le château. » Ces voix sont distinetes, peraonnriles. i ell« les a noaunée». Mais comment les a-t^elle connues ?canun^ tes âifitiDgue-fr«lle? a Par le parler et Le laagage des anges ; » — n à kur salutation et parce qu'elles se nomment^'» (Elle ne dit même point « parce qu'elles se sont nommées. ») Nous n'aivons [dus les interrogatoires de Poitiers,

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auxquels Jeannerenvoiesouyenlquandon \& presse sar ses Tisjons. Mais nous avons ie témoignage de deux hommes qui y ont figuré. Or, ils ne parient que de voii: « Elle disait, rapporte G. Thibault, que son conseil lui aTait ordonné d'aller au plus tôt vers le roi. » « Elle a, dit Segain, raconté d'une grande manière qu'une voix lui apparut et loi dit que Dien avait grand'pitié du royaume de France et qu'il fallait qu'elle vînt- en France, » etc. Et l'on se rappelle la saillie de Jeanne quand Seguin , poussant plus loin la curiosité, lui demanda, en son limousin, quelle langue la voix pariait: « Meilleure que la vôtre. M m'aurait questionnée surla figure, si elle eût rien dit qui y provoquât. Les compagnons de sa vie militaire n'en parlent pas autrement : le duc d'Alençon, par exemple, et Dunoia, quand il rapporte en quels termes Jeanne disait devant le roi que son conseil se manifestait à elle. L'excellent d'Aulon l'avait priée de lui faire voir une foisses conseillera ; mais elle lui dit qu'il n'en était pas assez digne, et il ne lui en reparla plus. Que si l'on tenait pour suspects ces témoignages, comme on est tenté de faire tout ce qui est de la réhabilitation, nous en aurions d'autres à citer encore, témoignages rendus avant le procès de Rouen, au temps du siège d'Orléans et du sacre de Reims et par les hommes les mieux posés pour savoir ce qu'on en disait à la cour. Alain Ghartier, dans sa lettre à un prince étranger, écrite vers la fin de juillet 1429, mentionne la voix qui, « du sein d'un nuage {voce ex

,gt,zec.yGOOJ^Ic

nube nata), Vavertit plusieurs Fois depuis sa douzième année d'aller trouver le roi et de secourir le royaume.» Perceval de Boulainvilliers (21 juta 1429) ne parle aussi que d'un nuage resplendissant et de la voix qui, du sein de la nue, lui commanda de 's'armer pour rétablir le roi elle royaume. C'est, sous une forme plus théâtrale, ce que disait Jeanne à ses juges de cette voix et de cette grande lumière qui se sont manifestées à elle. Si elle en eût dit davantage à l'origine, on peut croire que Boulainvilliers ne l'aurait paa omis, à voir comme déjà i! entoure le prodige du merveilleux de la légende'.

Une lumière, une voix! Est-ce l'éblouiâsement d'une imagination ardente et l'écho mal compris du cri de son âme? On peut, au point où nous en sommes, embrasser d'un seul coup d'œil toute la suite de sa vie. Qu'on se rappelle dans quelles circonstances, dans quel milieu et dans quelle âme s'est fait entendre la voix qui l'appela; ce qu'elle eu a dit à Vaucouleurs, àCbinon, à Poitiers, panni les doutes qui l'accueillent; à Orléans, à Reims, dans le triomphe; à Rouen, dans la captivité: et maintenant qu'on l'a suivie dans toutes ses fortunes, qu'on l'a vue à l'épreuve de- la victoire et des honneurs, dé la défaite et des outrages, qu'on connaît sa simplicité, sa droiture, sa perspicacité et son bon sens; que l'on se dise quelle foi on peut avoir en ses paroles, quelle valeur on peut attacher à ses déclarations. Sa voix,

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OU, pour parler comme elle faisait )e plus commuoément, ses voix ne sont pas quelque chose de vague qui se confonde avec les aspirations de son âme. Ce sont des voix qu'elle distingue comme existantes hors d'elle, qui lui conseillent des choses dont elle n'a pas l'idée, qui lui commandentcequ 'elle répugneàfaire; des voix qui sont pour elle des personnes, des anges, des saintes, et en qui elle, si pleine de foi et de bon sens, elle croit, comme elle croit que Dieu est. Et ce qui donne, outre la sincérité de son cœur et la fermeté de son esprit, de l'autorité à sa parole, ce qui fait qu'on ne peut se borner à voir là comme une force secrète qui jaillit, mfime à son insu, d'une grande âme pour commander à tous les instincts de la nature, c'est que ces voix lui révèlent ce qu'elle ne pouvait connaître, lui prédisent ce qui s' accomplira, des choses dont elle n'a pas même , alors qu'elle les annonce, la véritable intelligence : choses assez frappantes par elles-mêmes et assez constatées pour que des esprits peu disposés, par leur humeur, à croire au merveilleux, mais habitués par leurs études à tenir compte des faits, renoncent à les expliquer par la seule cause de l'hallucination. Ils sentent là une puissance qui n'est pas le produit d'une imaginatiou déréglée. Qu'est-ce donc? Ils ne prononcent pas; ils cherchent , ils rappellent les phénomènes fort équivoques , à mon sens , du magnétisme, et voudraient y trouver quelque chose qui n'affaiblît en rien leur admiration sincère et profonde pour la Pucelle. Sa-

278 LIVRE DULlfiHS.

chons-leur gré d'aToir compris que sa mi&sioQ n'est pas seulement la rÔTerie d'un noble cœur et d'un cerveau malade, et que' tout ne se peut résoudre dans cette hialoire par une négatioo pure et ain^le du merveilleux'.

Jeanne est-elle donc une adepte plua ou moins avouée des sciences occultes, ou bien est-elle une envoyée de Dieu ? Pour ceux qui croient que la Providence ne demeure pas étrangère- aux a££aires de ce monde, qu'elle gouverne les nations et que sa maio se peut (aire sentir eitraordiQÙremeut éuia leurs destinées, le choix ne sera pas douLsux. La, mission de Jeanne a tous les signes des^ choses que Dieu mèue. Elle se fraie la voie à travers les obstacle» que le ceua puremaut humain lui veut opposer. Il faut que Jeanne triom[^e- d'elle-même d'àJwrd &t de ses proju-es répugnances ; il faut qu'elle surmonte les r^uta da aire de Baudrtcourt à Vauoouleura, les défiances du rot à Cbinon, des docteurs à Poitiers, des capitaines jusqu'à Orléans et des politiques jusqu'à Reims. Elle n'a pas réussi au dda; elle n'a p^ fait entrer le roi dans Paris et. elle n.'a paa chassé les Anglais de France; tiiù n'a pas. tout prévu, et elle n'a pas fait tout ce qu'elle était chargée de faire. Naia qui a jamais prétendu tout prévoir, tout ptiàïret Le prophète est un homme, et n'est prophète que -poar les choses qui lui sont révisées. Quant à la missioD de Jeanne, elle n'avait jamais dit qu'elle ferait tout. ËUe avait dit qu'elle délivrerait Orléans, si peu de troupe

LA ktlAMLITATION. U9

qu'oQ lui doauât; mais encore avait-il £^lu qu'on lui en donaât. Q fallait qu'on se mît à l'œuvre avec elle. Elle disait qu'elle ne durerait gu^ plus d'un aa,' qu'cui sooge&t donc à ia bien employer. Elle a'«ût pas mené le roi à Reirni malgré lui ; elle ne pouvait le fiaire entrer dans Paris tp^nd il s'ea retirait. En un met, la mission de Jeanoe avait pour signe la délivraaee d'Orléans, pour but l'eipulsioo des Auglai», Elle a donné son «igae, aie n'a pas atteint aoa but, au moine comme elle l'eût voulu Caire, et c(»Dime elle l'eût fait saoB aucun doute si la oour n'avait pas renoncé à la suivre plus avant Hais le but devait être atteint : JeaniM dans les l'ers eut au moins U consolation de le prédire à ses bourreaux ; et sa mission ne fut pas « manquée. )>; EUe-mème, jusque dans sa prison, «die la eonUnue «t la coosomina. Cet échec, où l'on croyait trouver un démenti à sa parole, rentrait dans les voies de U Providence pour donner à ^s déclarationâ forme «itheatiqne au U-ibanal de ses ennemis.

Jeanne a donc bien rempli sa missioa ; et quand elle aurait elle-même cbaasé de Fnmce le deraier dea Anglais, ce, n'est pas là ce qui ajouterait beiuicoup au caractàre divin de son aaivre. Les Angleia assurémeet ne pouvaient pas garder la Fran«e. On n'ea était plus à la première période de la rivaUté des deux peuples , quand les rois d'Ai^leterre, fils euxmêmes de la France, pouvaieut eu dispot» les provinces aux Capétiens oomme «u héritage dtwieslique.

380 LlTItE DIXItME.

Depuis la guerre de cent ans, la race anglaise est entrée dans la lutte : c'est une nation qui en attaque . uneautrej les rois eux-mêmes, malgré les liens de famille qu'ils invoquent ou qu'ils renouvelleot, sont deveous anglais, et leur empire n'aurait pas duré un an à Paris, sans les haines civiles des Armagnacs et des Bourguignons. Leur domination pouvait s'étendre et se prolonger encore, sans doute; la prise d'Orléans eût rendu leur joug plus fort et la délivrance plus laborieuse; mais, le jour venu, l'élan national eût tout emporté. Là n'est pas le miracle. Ce qui est merveilleux dans cette histoire, c'estJeanne; c'est ce qu'elle dit d'elle-même, quand on connaît par toute sa vie la fermeté de son intelligence et la simplicité de son cœur; et c'est pour que l'on en juge en toute vérité que nous avons retracé avec tant de détail les scènes oXi elle a paru . Cette épreuve, nous le gavons, ne dissipera point tous les doutes : il y a sur ces matins des partis pris devant lesquels les faits eux-mêmes, et des faits plus forts, restent sans force; mais ceux mêmes qui, pources raisons, refuseront de croire aux paroles de Jeanne d'Arc, reconnaîtront au moins que jamais âme ne fut plus digne de foi.

S'il 7 a dans la vie des saints comme un reflet des grands modèles qui nous sont proposés, où trouver plus clairement les caractères de la sainteté que dans celle qui rappelle en même temps et le Sauveur et sa Hère : la mère de Dieu dans savii^inité, dans son trouble et dans ses hésitations à la vue de l'ange qui l'appelle;

LA RËHABILltATlON. 281

le Sauveur dans les traverees de Ba mission, dans le traître qu'elle rencontra au moins devant ses juges; dans l'hypocrisie de ses juges ( — « Elle a blasphémé ! » ) ; dans la vraie cause de sa mort, car elle meurt aussi pour sou peuple; dans le délaissement de sou supplice, comme dans la paix de son dernier soupir? Après cela Jeanne a'a pas été déclaréesainte; mais peut-on dire que l'Ëgliee ait méconnu son caractère ? Les juges, nommés par le pape à la requête de sa famille, n'avaient pour missioD que de reviser BOD procès. En réhabilitant sa mémoire, ils ne pouvaient lui décerner d'autres honneurs. Et quand on réfléchît au rôle de Jeanne d'Arc daus la lutte séculaire des deux principaux peuples de la chrétienté, ou comprend que l'Ëglise n'ait pas voulu alors décréter un culte qui eût obligé l'Angleterre comme la France. Quand on voit l'influence de l'esprit de parti se perpétuer, des écrivains bourguignons jusque dans les jugements portés en France sur la Pucelle, on comprend qu'elle ait continué de s'abstenir, laissant le sentiment public se produire librement dans le domaine de l'histoire. Mais quelle qu'ait été la diversité des opinions dea historiens, la foi du peuple n'a jamais varié, et on ne peut pas dire que rËglise, dans sa réserve même, lui ait jamais fait défaut. C'est dans une fête religieuse que les honneurs populmres rendus à la Pucdie se sont perpétués jusqu'à nous : je veux parler de la procession par laquelle les Orléanais rendent chaque année témoignage à

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