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garder Tintervalle contre les courses de rennemi. Mais les assiégés interrompirent cet ouvrage par une sortie vigoureuse où maître Jean prouva aux Anglais qu'ils n'avaient pas tout^ pour avoir pris sa coulevrine : armé d'un autre instrument de même sorte^ il leur tua cinq hommes en deux coups, et parmi les cinq, lord Gray, un de leurs principaux chefs. A cet ouvrage ainsi interrompu, les Anglais substituèrent deux nouveaux boulevards, qui, tout en resserrant l'espace laissé libre, étaient eux-mêmes de plus facile défense : le boulevard des Douze Pierres ou des Douze Pairs, et le boulevard du Pressoir- Ars ; ils nommèrent le premier Londres, le second, Rouen.
Un peu après ils achevèrent leur bastille du nord entre Saint-Pouair et Saint-Ladre, et la nommèrent Paris \
Ainsi le blocus allait se resserrant, et le moment semblait proche où l'ennemi, maître des principales routes, pourrait, en interceptant les arrivages de vivres, tourner contre la ville le nombre même de ses habitants. Leur résolution tiendrait-elle devant cette épreuve ? le doute au moins gagnait les esprits dans' la foule : on commençait à craindre les trahisons. Un jour, on découvrit dans le mur de l'Aumône d'Orléans, près la porte Parisis, un trou assez large pour donner
LVl INTHODUCTION.
passage à un homme. Le peuple s'ameuta : coupable ou non, lé directeur de la maison dut chercher son. salut d^nis la fuite. Un autre jour, le • Jeudi sqipt, sans nul autre indice, le bruit courut qu'on ét^it trahi : chacun se tint sous les armes. Ces rumeurs, par les effets qu'elles produisaient, montraient au moins que le peuple n'était pas disposé à se repdre; et il ne cessait pas de le prouver par sa vigueur. Les chefs pouvaient bien encore faire entre eux échange de politesses : quant aux hommes d'armes, ils n'échangeaient guère que deg coups. De moins en moins attaqués dans leurs murailles, ils prenaient plus souvent Toffensive. Ils allaient chercher l'assiégeant dans ses lignes; et plusieurs fois de hardis coureurs to][flbèrent è^ l'improviste sur r ennemi dans la campagne, et purent même ramener leurs prisonniers dans Orléans*.
C'est au niilieu (ie ces incidents divers que Ton vit revenir les députés envoyés au duc de Bourgogne.
Le duc avait acpneilli volontiers le message, et, sans se prpsser d'ailleurs beaucoup d'y donner suite, il avait emn^ené les envoyés à Paris, où il voulait en parler lui-même à Bedford.
Recevoir sous sa garde la ville d'Orléans, c'était établir son influence au centre de la France,
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enlever aux Armagnacs la lêle de leur parti : mais c'était par le même coup se rendre plus fort vis-à-vis des Anglais, et c'est ce que les Anglais ne voulaient pas. Aussi Bedford ne rtiit-il point beaucoup de façon à écondttire son beatl-frère. Il déclara qu'il aurait la ville à sa volonté, et que les Orléanais lui payeraient ce que lui avait coûté ce siège : ajoutant, sans plus de ménagement pour le solliciteur intéressé, « qu'il seroit bien marry d'avoir battu les buissons et que d'autres eussent les oisillons. » Le duc de Bourgogne se retira blessé. Il dut renvoyer les députés d'Orléans sans autre réponse ; mais il envoyait avec eux un trompette chargé de rappeler du siège tous ceux de son obéissance *.
Les Anglais s'émurent peu de ce rappel, qui pourtant leur enlevait des auxiliaires (1000 à 1500 hommes peut-être), dans un moment où ils n'en pouvaient trop avoir pour compléter leur ligne de blocus. Us s'en consolaient en pensant qu'ils seraient seuls à garder la conquête : le duc de Bourgogne se retirait à point pour perdre le fruit qu'il aurait pu attendre de son concours ; et, malgré le départ très-précipité des Bourguignons, ils élevèrent à Saint-Jean le Blanc, sur la rive* droite,. une nouvelle bastille qui concourût avec celle de Saint-Loup à la garde de la haute
LVIII INTUODUCTION.
Loire. Quant aux 'Orléanais, ils se consolèrent aussi en voyant qu*ils restaient à eux-mêmes ; car déjà avait paru celle qui se disait envoyée de Dieu pour les délivrer, celle qui devait associer leur nom au plus beau nom de rhistoire :
Jeanne d'Arc, la Pucelle d'Orléans *.
VAUGOULEURS.
Jeanne d'Arc naquit le 6 janvier 1 41 2 à Domremy , petit village situé dans la vallée de la Meuse, entre Neufchâteau et Yaucouleurs, aux confins de la Champagne et de la Lorraine. Domremy, lié à Vau couleurs, qu'une ordonnance de Charles V (1365) avait déclaré inséparablement uni au domaine royal , se rattachait par Vaucouleurs à la prévôté d'Andelot et au bailliage de Chaumont en Bassigny ; ce qui tranche la question agitée récemment encore : Jeanne d'Arc estelle Lorraine? Jeanne d'Arc est-elle Champenoise? Jeanne d'Arc était Française. Son père, Jacques d'Arc, avait pris naissance en un autre village de la Cham- I 1
pagne : à Séfond (Ceffonds), près Montier en Der (Haute-Marne); sa mère, Ysabellette Romée, était de Vouthon près Domremy*.
C'étaient de simples laboureurs « de bonne vie et renommée, » n'ayant, avec leur chaumière, qu'ua bien petit patriinoine; mais considérés dans leur état, vrais et boiis catholiques, et soutenisint avec honneur leur pauvreté.
Ils eurent trois fils : Jacques, Jean et Pierre, et deux filles, Jeanne ou Jeannette et Catherine'.
Des deux sœurs, Jeanne était l'aînée. Elle grandit auprès de sa mère, formée par elle à la religion et au travail : c'est un témoignage qu'elle &e rendit à ellemême; et, par ce témoignageV c'est sa mère qu'elle honorait. « Elle était bonne, simple et douce fille, » dit une amie de son enfance; « point paresseuse, » ajoute un voisin : et elle travaillait de bon cœur, tantôt filant, jusque bien avant dans la nuit, aux côtés de sa mère, ou la remplaçant dans les soins du ménage; tantôt partageant las devoirs plus rudes de son père, pourvoyant à l'étable, allant aux champs,
mettant la main, selon qu'il le voulait, à la herse, à la charrue, et quelquefois aussi gardant pour lui , dans la prairie commune, le troupeau du village, quand le tour en était veau'.
ce Bonne fille, n c'est le cri de tous ; honnête, chaste et sainte, parlant en toute simplicité, selon le précepte de l'Évangile : « Oui, non; cela est, cela n'est pas. » — ce Sans manque, » sine defectu^ voilà tout ce
VAUC0ULEUR9. S
qu'il lui arrivait d'ajouter à sa parole pour en attester la vérité. Un pur rayon de l'amour divin illuminait cette vie si occupéei et donnait du charme à ses la«* beurs. Le petit jardin de la maison paternelle touchait au cimetière^ qui est comme le jardin d'une église de village. Jeanne usait du voisinage pour aller à Téglise le plus souvent qu'elle le pouvait : elle y goûtait une douceur extrême. On Vy voyait prosternée devant le crucifix^ ou bien les mains jointes, les yeux levés vers l'image du Sauveur ou de la Vierge sa mère* Tous les matins, pendant le saint sacrifice, elle était au pied des autels; et le soir, quand la clo* ehe qui sonnait les compiles la surprenait aux champs, elle s'agenouillait, et son âme s'élevait à Dieu. Elle se plaisait à entendre chaque soir ce commun appel à la prière. Quand le sonneur de l'église (on le sait de lui-même) venait à l'oublier, elle le reprenait, disant que ce n'était pas bien, et promettait de lui donner des lunes (quelque espèce de gâteaux). pour qu'il se montrât plus diligent. Elle ne se bornait pas aux devoirs que la religion prescrit à tout fidèle. Cette jeune fille, qui avait accompli de si grandes choses à dix-neuf ans, est tout entière à ces pratiques naïves de dévotion où les âmes simples et pures ont tant de charme à se répandire. Non loin de Domremy, sur le
penchant du coteau qui descend vers la Meuse, il y avait un ermitage dédié à Notre-Dame de Belmont. Jeanne aimait à le visiter; et le jour que l'Église a plus spécialement consacré à Marie, le samedi, vers
la fin de la journée, elle se joignait à d'autres jeunes filles pour y venir prier ensemble et y brûler des cierges : symbole consacré par TÉglise pour rappeler aux fidèles la foi qui veille et Tamour qui doit brûler pour Dieu*.
Jeanne fut donc, dès sa plus tendre enfance, un modèle de piété. Elle n'avait point, disait le curé, sa pareille au village. Les jeunes gens se moquaient bien un peu de sa dévotion ; les jeunes filles en jasaient aussi. Mengette, sa petite amie, trouvait elle-même, et lui disait qu'elle était trop pieuse; et ce reproche était pour Jeanne comme un éloge qui la faisait rougir. Mais sa foi se traduisait en bonnes œuvres. Si peu d'argent qu'elle eût, elle en avait pour l'aumône. Elle consolait les malades, elle recueillait les pauvres, elle leur donnait place au foyer, elle leur cédait même son lit, secondée dans sa charité par la religieuse condescendance de ses parents. Aussi étaitelle aimée de tout le monde *.
Elle ne cherchait point d'ailleurs à se distinguer des autres /- et se mêlait à ses compagnes dans les fêtes du village. Sur cette même pente où s'élevait la chapelle de la Vierge, entre les bords fleuris de la Meuse et la sombre forêt de chênes, le bots Chesnu^ qui en couronnait les hauteurs, il y avait un hêtre d'une remarquable beauté, i< beau comme un lis, » dit l'un des habitants, large, toufTu, dont les br«anches retombaient jusqu'à terre. On l'appelait « Aux loges les Dames, » Ad lobias Dominarum, ou encore
<c l'arbre des Dames. » Autrefoisi quand le château de Domremy était encore habitable, les seigneurs et les dames du lieu, avec leurs demoiselles et leurs suivantes, venaient, au retour, du printemps, faire un repas champêtre sous son ombrage. Peut-être un jour ces joyeuses réunions avaient-elles amené quelque mystérieuse aventure qui changea de nature et de forme en passant dans la tradition. Le nom de dames^j donné aux femmes de haut parage, était aussi le nom donné aux fées dans le langage populaire. On racontait qu'un chevalier, seigneur de Bourlemont, venait y voir une fée, conversait avec elle* Jeanne Thiesselin, Tune des marraines de Jeanne, avait entendu dire qu'on le lisait dans un roman (récit en langue vulgaire). L'arbre des Dames était donc aussi l'arbre des Fées. C'étaient les fées qui, dans les anciens temps, venaient danser sous le beau hêtre; on disait même qu'elles y venaient encore. Cela n'empêchait pas les habitants de Domremy de faire ce que faisaient leurs pères. L'arbre était toujours aussi beau. Au printemps, on se rassemblait sous sa large voûte de verdure. On l'inaugurait, en quelque sorte, avec les beaux jours, le dimanche de la micarême, Lœtare. En ce jour, qu'on nommait aussi le dimanche des Fontaines^ les jeunes garçons et les jeunes filles venaient sous l'arbre fameux faire ce qu't)n appelait leurs fontaines.. Ils emportaient, comme provision de la journée, de petits pains faits exprès par leurs mères, et s'y livraient aux ébatte-
ments de leur âge, chantant, dansant, cueillant des fleurs dans les prairies d'alentour pour en faire des guirlandes dont ils ornaient les rameaux du bel arbre i puis, quand ils avaient mangé, ils allaient se désaltérer aux eaux limpides d'une source voisine, tout ombragée de groseilliers*.
Jeanne y wenait comme les autres; Mengette, son amie, dit qu'elle y fut et y dansa plus d'une fois avec elle. Pourtant elle n'était point danseuse ; et souvent, au retour de la fête, elle prenait le chemin de sa chapelle chérie, et suspendait à l'image de la Vierge les guirlandes qu'elles avait tressées des premières fleurs des champs'..
C'est du milieu d'une vie si calme et si paisible qu'elle fut appelée à s'armer pour la France.
La mission de Jeanne d'Arc produisit une si complète et si rapide révolution dans les destinées de la France, qu'assurément il n'est point de problème plus digne de fixer l'attention de l'historien. Aussi a-t-on mis en jeu toutes les ressources de la critique, examiné les faits, recueilli, pesé les témoignages. Il en est un qui domine tous les autres, et qui, ce semble, en pourrait bien tenir lieu, c'est celui de Jeanne d'Arc. Elle affirme qu'elle a reçu de Dieu sa mission. Mais ce qu'on cherche^ c'est une solution qui permette de rejeter ou d'interpréter une déclaration si précise et si nette : et on fait bien de ne l'accueillir qu'avec défiance. Ce n'est qu'à bon escient qu'il faut admettre le merveilleux dans l'histoire. Seulement,
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quand on veut Texpliquer, il faut, en produisant ses arguments , n'eu pas surfaire la valeur, et si Ton ne peut se rendre compte de tout, il vaut mieux en convenir que d'inspirer, sur des raisons insuffisantes, une sécurité pire que le doute ou Tignorance. On ne dit pas que Jeanne ait trompé sciemment; on ne dit plus qu'elle ait servi d'instrument à une machination politique, complice ou dupe elle-même de la fraude qu'elle était chargée d'accréditer. Mais on cherche en elle, et dans les plus nobles inspirations du cœur, dans lextase d'une âme pieuse, dans l'exaltation d'un ardent patriotisme, la source de l'illusion qu'elle aurait propagée de bonne foi.
Jeanne était une mystique, dit-on ; et, pour montrer qu'elle le fut, on fait appel à toutes les influences qui ont pu produire en elle cette disposition de l'âme : influences générales du pays et du temps où elle vivait ; influences plus intimes de sa propre nature. Mais la Champagne, ou, si l'on veut, la Lorraine champenoise (car pour désigner la patrie de Jeanne d'Arc il est juste d'associer les deux mots), n'a jamais été un pays de mystiques ; et tous les efforts tentés au procès de Rouen pour grossir les superstitions de son village, n'ont servi qu'à montrer combien elles avaient peu d'empire sur elle. Quant aux illuminés de son temps, ils n'ont rien dans les vagues épanchements de leur âme qui ne soit en contraste avec le caractère si parfaitement précis et défini des révélations de Jeanne. Ce n'était pas non plus
une jeune fille maladive, dont la nature imparfaitement développée lp,fît sujette aux hallucinations. Le témoignage d'où on Ta voulu conclure est une sim* pie opinion, un ouï-dire qui ne prouve que Textrème délicatesse de sa pudeur; et tous s'accordent à déclarer qu'elle était aussi forte que belle : belle et bien formée (d'Aulon) ; bien 'compassée de membres et forte {Chron. de la Pucelle) ; grande et moult belle {Mirouer des Femmes vertueuses) ; de grande force et puissance (Chron. de Lorraine) ; d'une force qui n*avait rien de viril : elle avait la voix douce, une voix de femme, disent ceux qui l'ont entendue (Gui de Laval, P. de Boulainvillers); d'une puissance qui marquait dans la jeune fille l'entier développement de la femme. — C'était une âme religieuse dans un corps robuste et sain*.
Ce que le mysticisme n'explique pas, le doit-on rapporter au seul amour de la patrie ? Jeanne assurément n'était pas insensible aux malheurs de son pays. La vieille querelle des Armagnacs et des Bourguignons partageait, jusque dans ce coin reculé de la France, les villages, les familles même ; et la haine était vive entre les deux partis. Domremy (Dompnus Remigius)j ancien domaine de l'Église métropolitaine de Reims, devenu plus tard un des apanages de la seigneurie de Joinville, et rattaché depuis au domaine de la couronne, était resté fidèle au roi. Tout le monde y était Armagnac, sauf un seul homme; et Jeanne avoue qu'elle aurait vu sans regret qu'on lui
coupât la tète, si toutefois c'était la volonté de Dieu. À Maxey, au contraire, tout à côté, sur la même rive de la Meuse, les habitants étaient Bourguignons, et la lutte s'engageait souvent entre les enfants des deux villages. Jeanne vit plus d'une fois ceux de Domremy revenir de la bataille le visage meurtri et sanglant. C'était une image de la guerre civile; mais on n'a pas de preuve, qu'elle ait sévi entre les habitants de ces contrées autrement que par ces combats d'enfants. On n'y souffrit pas beaucoup plus de la guerre étrangère. Cette marche de la Lorraine, aux frontières de l'Allemagne, n'était pas le chemin des Anglais. La paix de Troyes les avait établis en Champagne ; mais ils n'en occupaient qu'un petit nombre de points. Ce n'était qu'à grand'peine et avec l'aide de Jean de Luxembourg, qu'ils avaient pris position sur le cours inférieur de la Meuse, àBeaumpnt, àMouzon; quant au cours supérieur, ils l'avaient laissé aux entreprises des Bourguignons, qui, au nombre de quatre ou cinq cents partisans, ravagèrent le Barrois en 1424, réunirent en 1428 (r*" juillet), postérieurement aui premières démarches de Jeanne (1 3 mai), quelques soldats pour attaquer Vaucouleurs, et probablement se séparèrent sans avoir rien tenté. Celte sanglante guerre paraît s'être réduite, pour les habitants de Domremy, à quelques alertes. Parfois, à l'approche d'une troupe de partisans, on sauvait les bestiaux dans l'île formée devant le village par les deux bras de la Meuse. Un jour même tous les habitants
s'enfuirent à Neufchâteau, Jeanney suivit ses parents, et demeura quatre ou cinq jours, ou même quinze jours avec eux chez une honnête femme nommée la Rousse. Après quoi on revintrau village ; et rien ne dit que ce fût alors ou en pareille circonstance qu'il ait été brûlé. Voilà tout ce que les recherches les plus habiles et les plus minutieuses ont pu faire découvrir sur la part de Domremy aux malheurs du temps. Assurément c'est quelque chose, et il ne faut pas tenir pour nulle l'impression que Jeanne en put recevoir. Mais, sans aucun doute, si le sentiment des souffrances que la guerre apporte, si la haine qu'inspire la vue du conquérant maître du sol natal avait suffi pour donner un sauveur à la France^ il serait né partout ailleurs ^
D'où vient donc la mission de Jeanne d'Arc? Nous ne voulons pas trancher d'avance la question. Notre unique objet, au contraire, est de mettre en garde contre les explications prématurées, et de faire voir que tout ne se résout pas aussi naturellement qu'on le pourrait croire, au moyen des influences alléguées. Quelque vraisemblance que ces causes puissent avoir d'ailleurs à première vue, il faut, pour se faire admettre, qu'elles se justifient au contrôle des faits accomplis. Revenons donc à 1« vie de Jeanne d'Arc. Ecoutons ce qu'elle a dit et voyons ce qu'elle a fait. L'entière manifestation du caractère de Jeanne dans la suite de l'histoire, sa franchise, sa droiture, sa netteté d'esprit et son parfait bon sens, montreront
mieux que toulies les raisons du inonde quelle idée ou se doit faire de sa personne, quelle foi on peut avoir en ses discours.
Le récit de la vocation de Jeanne d*Arc ne nous est pas venu par la tradition populaire : si merveilleux qu'il paraisse, il ne fait pas l'objet d'une légende. C'est Jeanne elle-même qui parle : ce sont ses juges qui ont fait écrire ses paroles au procès.
Elle raconte qu'à l'âge de treize ans (cela reporte à l'an 1 425) elle eut une voix de Dieu qui l'appela. C'était un jour d'été, à l'heure de midi, dans le jardin Je son père. La voix se flt entendre d'elle à la droite, du côté de l'église, et une grande clarté lui apparut au même lieu ; et rarement depuis elle entendit la voix sans qu'elle vît en même temps cette lumière. La première fois elle eut grand'peur; mais elle se rassura, elle trouva que la voix était digne : et elle déclare à ses juges qu'elle lui venait de Dieu; à la troisième fois, elle connut que c'était la voix d'un ange *. •
C'était, comme elle le sut plus tard, l'archange saint Michel. Il se fit voir à elle entouré de la troupe des anges : « Je les ai . vus des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle à ses juges; et lorsqu'ils s'en allaient de moi je pleurais, et j'aurais bien voulu qu'ils me prissent avec eux. » L'ange, dans ces premières apparitions, ne faisait que la préparer à son œuvre; il lui disait de se bien conduire, de fréquenter l'Église, d'être bonne fille, et
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que Dieu lui aiderait. Déjà pourtant il lui faisait entrevoir le but de sa mission. Il lui apprenait qu'un jour il lui faudrait venir en France; qu'elle y viendrait au secours du roi; et il lui racontait la, pitié qui était au royaume de France. Mais que faire pour y porter remède? L'ange ne lui en donnait point encore le secret; seulement il lui promettait d'autres apparitions plus familières en quelque sorte et plus intimes. Sainte Catherine et sainte Marguerite devaient venir à elle pour la guider : il lui ordonnait de croire à leurs paroles; que c'était le commandement de Dieu. Et dès ces premiers temps, les saintes lui apparurent et commencèrent à gouverner sa vie\
Aux premières marques de cette vocation divine , Jeanne se donna tout entière à Dieu en lui vouant sa virginité. Elle vivait dans le commerce de ses saintes, ne changeant rien d'ailleurs à sa manière de se conduire. On la voyait bien quelquefois quitter ses compagnes, se recueillir comme si elle était devant Dieu, et les autres s'en moquaient. Mais nul ne sut ce qui se passait en elle, pas mémo celui qui l'entendait en confession. Elle garda la chose secrète, non qu'elle se crût obligée à la taire, mais pour se mieux assurer du succès quand le temps viendrait de l'accomplir : car elle craignait les pièges des Bourguignons, elle craignait les résistances de son père*.
Cependant les périls s'étaient accrus. Tandis que tout manquait à Charles VII, qu'on l'engageait à se retirer en Dauphiné, qu'il songeait lui-même à cher-
cher un refuge soit en Espagne, soit en Ecosse, Bedford venait de raffermir ses alliances sur le continent; et Salisbury passait en France pour porter enfin la guerre au cœur des pays demeurés fidèles au roi national. Les apparitions de Jeanne lui venaient plus fréquentes. Deux et trois fois par semaine, la voix lui répétait qu'il fallait partir et venir en France; et un jour enfin il lui fut ordonné d'aller à Yaucouleurs auprès de Robert de Baudricourt, capitaine du lieu, qui lui donnerait des gens pour partir avec elIe^
Partir, quitter sa mère, ses jeunes amiesi ses pai* sibles travaux, pour se jeter en pareille compagnie dans cette vie de hasards, c'était chose qui devait troubler étrangement cette âme simple et recueillie. Elle disait plus tard qu'elle eût mieux aimé être tirée à quatre chevaux que de venir en France sans la volonté de Dieu. Jusque-là, le caractère de sa mission pouvait se dérober à ses yeux dans les ombres de l'avenir et l'attirer par le mystère. Quand les voix lui disaient qu'il fallait aller au secours de la France, elle se sentait pleine d'ardeur et d'impatience : « elle ne pouvait durer où elle était. » Mais quand les voiles tombèrent; quand le présent se montra avec toutes les misères, les dégoûts de la réalité, et qu'il fallut partir, elle s'effraya. Elle répondit qu'elle n'était qu'une pauvre fille qui ne saurait ni monter à cheval ni faire la guerre. Mais la voix avait parlé : elle triompha de ses répugnances. EtJeanne,sans étouffer le cri
Ik LIVRE PREMIER.
de son cœur, n'eut plus qu'une pensée : ce fut de eoncourir de toute sa force à raccomplissement de la volonté de Dieu^
Elle alla chez sod oncle Durand Laxart, qui demeurait à Burey-le-Petit (Burey en Vaux), près Domremy, comme pour passer quelque temps près de lui ; et au bout de huit jours elle s'ouvrit à lui de ses projets. Elle lui dit qu'elle voulait aller en France vers le dauphin pour le faire couronner. Comme il s'étonnait de son dessein : « N'est-il pas dit, ajouta-t-elle, qu'une femme perdrait la France et qu'une jeune fille la relèverait? » Et quand elle le vit ébranlé, elle lui demanda de venir avec elle à Yaucouleurs pour demander au sire de fiaudricourt de la faire conduire au lieu où était le dau*» phin \
Il se rendit à sa prière, et la mena à Yaucouleurs vers le temps de l'Ascension (13 mai 1428). Elle se présenta dans ses habits de paysanne au sire de Eaudricourt, qu'elle distingua parmi les siens sans l'avoir jamais vu : « Mes voix, dit-elle, me le firent connaître; » et elle lui dit qu'elle venait de la part de son Seigneuri afin qu'il mandat au dauphin de se bien tenir et de ne point assigner bataille à ses ennemis, parce que le Seigneur lui donnerait secours avant lé milieu du carême. Elle disait que le royaume n'appartenait pas au dauphin, mais à son Seigneur; mais que son Seigneur voulait que le dauphin devint roi et qu'il eût ce royaume en commende ; qu'en dépit
de ses ennemis il serait roi, et qu'elle-mèmie le aon** duirait au sacre.
a Et quel est ton Seigneur? dit Robert.
— Le roi du ciel. »
Le sire de Baudricoupt l'estima folle, et Taurait Y.oloatiers livrée aux grossiers ébats de ses soldats. Il crut la ménager fort en disant à son oncle qu'il ferait bien de la ramener à son père bien souffletée*.
Elle revint à Burey (car ses voix lui avaient prédit cet affront) et de là dans la maison de son père, re* prenant ses occupations accoutumées, mais toujours ferme dans sa résolution ; et on aurait pu la deviner à plusieurs paroles. Peu de temps après son retour, la veille de la Saint-Jean-Baptiste, elle disait à un jeune garçon de son village qu'il y avait entre Cous* sey et Yaucouleurs (Domremy est entre les deux) uoe jeune fille qui, dans l'année, ferait sacrer le roj. Une autre fois elle disait à Gérardin d'Épinal : « Compère, si vous n'étiez Bourguignon, je vous dirais quelque chose. » Il crut alors qu'il s'agissait de mariage. Des bruits, d'ailleurs, avaient pu revenir de son voyage à Yaucouleurs. Elle dit dans son procès que, pendant qu'elle était encore chez son père, il avait rêvé qu'elle s'en irait avec les gens d'armes. Sa mère lui en parla plusieurs fois, et se montrait, comme son père, fort préoccupée de ce songe : aussi la tenait-on dans une plus grande surveillance, et le père allait jusqu'à dire à ses autres enfants : « Si je pensais que la chose
advînt, je vous dirais : « Noyez-'la y » et si vous ne le faisiez, je la noierais moi-même. » On essaya quelque moyen moins violent de la détourner de ces pensées. On voulut la marier : un homme de Toul la demanda^ et comme elle refusait^ il l'assigna devant Tofficialité , prétendant qu'elle lui avait promis mariage ; mais elle parut devant le juge et confondit son étrange adversaire*.
Cependant, le temps qu'elle avait marqué approchait. Jeanne voulut faire la démarche décisive. Son oncle s'y prêta encore; il se rendit à Domremy, et, alléguant les soins que réclamait sa femme nouvellement accouchée, il obtint des parents de Jeanne qu'elle la vînt servir. Elle partit sans prendre autrement congé de ses parents. Dieu avait parlé : « Et quand j'aurais eu, disait-elle à ses juges, cent pères et cent mères et que j'eusse été fille de roi, je serais partie. » Et néanmoins elle leur écrivit plus tard pour leur demander pardon. Avec ses parents, elle laissait derrière elle de bien chères compagnes. Elle vit en partant la petite Mengetle, et s'en alla, la recommandant à Dieu. Quant à Hauviette, l'amie de son enfance, aurait-elle pu lui cacher la cause réelle de son départ ? Elle aima mieux lui laisser ignorer son voyage, et partit sans la voir. Hauviette, dans sa déposition, dit comme elle en a pleuré '.
Jeanne reparut à Vaucouleurs dans son pauvre habit de paysanne, yne robe grossière de couleur
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rouge, et revit le sire de Baudricourt sans se faire mieux accueillir. Mais elle ue se laissa plus congédier. Elle prit domicile chez la femme d'un charron (Henri Le Royer), et demeura trois semaines dans sa maison^ toujours simple, bonne fille et douce, filant avec elle, et se partageant entre ces travaux familiers et la prière. Un témoin, qui était alors enfant de chœur de Notre-Dame de Vaucouleurs, déposa qu'il la voyait souvent dans cette église : « Elle y entendait, dit-il, les messes du matin, et y demeurait longtemps en prières, ou bien encore elle descendait dans la chapelle souterraine, et s'agenouillait devant Timage de Marie, le visage humblement prosterné ou levé vers le ciel. :> L'objet de son voyage n'était plus un mystère pour personne : elle disait hautement (son hôte, qui Tentendit, en dépose) qu'il fallait qu'elle allât trouver le dauphin ; que son Seigneur, le roi du ciel, le voulait; qu'elle venait de sa part, et que, dût-elle y aller sur ses genoux, elle irait ^
Plusieurs des chevaliers du sire de Baudricourt, qui, sans doute, l'avaient entendue devant lui, voulurent la revoir. Jean de Novelonpont, appelé aussi Jean de Metz, l'un d'eux, la vint trouver chez le charron et lui dit :
« Ma raie, que faites-vous ici? Faut-il que le roi soit chassé du royaume, et que nous devenions Anglais? w
Elle répondit :
ce Je suis venue ici, à chaînbre de roi (dans une Tille royale), parler à Robert de Baudricourt pour qu'il me veuille mener ou faire mener au roi. Mais il ne prend souci ni de moi ni de mes paroles. Et pourtant, avant le milieu du carême, il faut que je sois devers le roi, quand je devrais user mes jambes jusqu'aux genoux; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d'Ecosse, ni aucun autre ne peut recouvrer le royaume de France; et il n'y a point de secours que de moi : et certes, j'aimerais bien mieux filer auprès de ma pauvre mère, car ce n'est point mon état; mais il faut que j'aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur veut que je le fasse.
— Qui est votre Seigneur? dit Jean.
— C'est Dieu. »
Le chevalier, mettant ses mains dans les siennes, jura par sa foi que. Dieu aidant, il la mènerait au roi, et il lui demanda quand elle voulait partir.
« Plutôt maintenant que demain, plutôt demain qu'après, » dit-elle.
Un autre, Bertrand de Poulengi, s'engagea, comme Jean de Metz, à la conduire^ .
Après ces adhésions publiques, le sire de Baudricourt né pouvait plus prendre la chose avec autant d'indifférence. Jeanne lui avait fait part de ses révélations; mais fallait-il l'en croire, et même alors, qu'en fallait-il croire? Si elle avait des visions, d'où venaient-elles? Pour éclaircir ce point, le capitaine
la vint trouver un jour ohes le charron , ayant avec lui le curé : le curé, revêtu de aon étole, se mit en devoir de rexoroiser, lui disant que s'il y avait maléfice, elle se retirât d'eux, sinon qu'elle s'approchât. Jeanne s approcha du prêtre et se mit à ses genoux ; — toujours humble, mais gardant dans sa soumission m.ême toute sa liberté de juger. Elle dit après, qu'il n'avait pas bien fait, puisqu'il l'avait en-tendue en confession : il devait donc savoir si c'était l'esprit malin qui parlait par sa bouche. -^ Gonmie répreuve n'était pas de nature à dissiper les doutes 4u capitaine, Jeanne lui cita la prophétie populaire : qu'une femme perdrait la France et qu'une jeune fille la sauverait. On disait dans le pays, tt une jeune fille des marches de Lorraine; 9 et la femme de Henri Le Royer, témoin de la scène, en demeura vivement frappée ; car elle avait ouï cette tradition que Jeanne s'appliquait. Mais Robert de Baudricourt doutait en^ core ^
Cependant Jeanne était pressée de partir : <c Ls temps, dit le même témoin, lui pesait comme à une femme en travail. » Et tous, excepté le sire de Bau* dricourt , semblaient conspirer avec elle. Les deux chevaliers qui s'étaient offerts à la conduire avaient pris sur eux les frais du voyage ; le menu peuple, qui de plus en plus croyait en elle, y voulut coneou* rir aussi. Pour s'en aller parmi des hommes de guerre, il lui fallait prendre leur habit. Les gens de Yaucouleurs se chargèrent de l'équiper. Us lui donnèrent ce
qui composait en ce temps le costume militaire : gippon ou justaucorps, espèce de gilet ; chausses longues liées au justaucorps' par des aiguillettes ; tunique ou robe courte tombant jusqu'au genou ; guêtres hautes et éperons, avec le chaperon^ le haubert, la lance, et le reste. Un autre aida son oncle à lui acheter un cheval. Déjà tout à Tentour il n'éfait bruit que de la Pucelle, de ses révélations ; et le duc de Lorraine, qui était malade, la voulut voir et lui envoya un saufconduit. Elle se rendit à son appel, ne voulant négliger aucun moyen qui pût servir à son voyage. Jean de Metz raccompagna jusqu 'à Toul ; elle continua la route avec son oncle et se présenta devant le duc. Le duc la consulta sur sa maladie. Selon un témoin qui prétend le tenir d'elle-même, elle lui dit qu'il se gouvernait mal et ne guérirait pas s'il ne s'amendait; et elle Texhorta à reprendre « sa bonne femme, » dont il vivait séparé. Dans le procès, Jeanne se borne à dire que, consultée par le duc, elle déclara ne rien savoir sur sa maladie, et qu'elle lui exposa en peu de mots l'objet de son voyage, ajoutant que s'il lui voulait donner son fils et des gens d'armes pour la mener en France, elle prierait Dieu pour sa santé. Le duc évita de s'engager à ce point dans l'affaire; mais il la congédia avec honneur, et lui donna, dit-on, un cheval et de l'argent *. •
Après avoir mis à proût cette excursion, pour aller, à deux lieues de Nancy, faire ses dévotions à Saint- Nicolas, but fameux de pèlerinage, elle revint à Yau*
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couleurs. Son départ ne pouvait plus être différé. Le sire tle Baudricourt, soit qu'il ail pris Tavis de la cour de Bourges, soit qu'il ait dû céder à l'entraînement qui se manifestait autour de lui, n'essaya plus d'y faire obstacle . On dit que le jour où se donna la bataille de Rouvray (Journée des harengs), Jeanne le vint trouver et lui dit : ce En nom Dieu (au nom de Dieu : c'est sa manière d'afllrmer depuis le commencement dô sa mission), en nom Dieu, vous mettez (tardez) trop à m'envoyer : car aujourd'huy le gentil dauphin a eu assez près d'Orléans un bien grand dommage ; et sera il taillé (court-il fortune) encore de- 1 avoir plus grand, si ne m'envoyez bientôt vers lui. » Il céda, et dès lelendemain, premier dimanche de carême (1 3 février 1 429), elle put se disposer à partir avec sa petite escorte, savoir : Jean de Metz et Bertrand de Poulengy , qui emmenaient deux de leurs servants (Jean de Honecourt et Julien), et deux autres, savoir Colet de Vienne, messager du roi, et Richard l'Archer. Plusieurs s'effrayaient de voir Jeanne s'aventurer en si petite compagnie : six hommes armés, c'était assez pour la signaler à l'ennemi, trop peu pour la défendre. Mais Jeanne n'avait pas sa confiance dans le secours des hommes. Ce n'était point une armée qu'elle était venue chercher à Vaucouleurs. Elle dissipait ces craintes, elle disait avec assurance qu'elle avait son chemin ouvert, et que si elle rencontrait des hommes d'armes sur sa route. Dieu son Seigneur lui frayerait la voie jusqu'au dauphin qu'elle
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devait faire sacrer : « C'est pour cela, diBait-elle, que Je suis née. m Le sire de Baudricourt vit la petite troupe au départ; il recommanda aux compagnons de Jeanne de lui faire bonne et sûre conduite. Il lui donna à elle une épée, et^ doutant jusqu'à la fin, il la congé* dia en disant t <y Allez donc^ allez^ et advienne que pourra ' I »
Le voyage de Vaucouleurs à Ghinon, où était la cour, était déjà pour la mission de Jeanne comme une première épreuve. Tout le pays était aux Anglais et aux Bourguignons : il fallait éviter leur rencontre et passer trois ou quatre rivières, la Marne, l'Aube, la Seine, l'Yonne, dans une saison où la crue des eaux ramenait presque forcément les voyageurs aux villes ou aux ponts gardés par eux. Ils allèrent ainsi pendant onze jours et plus, marchant le plus communément la nuit. Jeanne n'approuvait pas ces mesures d'une prudence tout humaine. Elle eût voulu s'arrêter au moins chaque jour dans quelque village, pour rendre à Dieu ses devoirs accoutumés. « Si nous pouvions entendre la messe, leur disait-elle, nous ferions bien. » Mais se montrer semblait être un péril tant
que l'on était en pays ennemi. Ils ne cédèrent que deux fois à ses désirs, une fois peut-être dans Fabbaye de Saint-Urbain , où Ton passa la nuit, et Tautre fois dans la principale église d'Auxerre. Jeanne, à son tour^ condescendit pour tout le reste à leur manière de la conduire; mais elle leur rappelait les autres guides qu'elle avait au cieL Quand ils lui de* mandaient si elle ferait ce qu'elle avait annoncé, elle leur disait de ne rien craindre, qu'elle ne faisait rien que par commandement, et que ses frères de paradis lui disaient tout ce qu'elle avait à faire'.
Jeanne, pour ses compagnons, n'était déjà plus de la terre. Pendant ce voyage, quoiqu'on marchât la nuit, on s'arrêtait néanmoins pour prendre du repos. Jeanne couchait au milieu d'eux, renfermée dans son habit d'homme. — Mais ce vêtement, qu'elle avait adopté par pudeur, n'était point sa seule sauvegarde en cette compagnie d'hommes de guerre. — Tel était l'ascendant qu'elle avait pris sur eux, que les plus jeunes, loin de songer à lui rien dire ou faire qui pût l'offenser, affirment qu'ils n'ont même jamais eu la pensée du mal auprès d'elle ; ils étaient comme enflammés de l'amour divin qui était en son âme, et devenaient chastes et purs par la contagion de sa sainteté '.
Ils passèrent la Loire à Gien, et parvinrent à Sainte- Catherine de Fierbois, en Touraine, où Jeanne, par honneur pour la patronne du lieu, l'une de ses deux patronnes, et comme pour compenser les privations qu'elle avait acceptées durant la route, entendit jus-
qu'à trois messes le même jour. Depuis qu'on n'avait plus à craindre une surprise de l'ennemi, ses com« pagnons ne cachaient plus l'objet de son voyage. De Gien, la nouvelle était venue aux habitants d'Orléans qu'une bergerette nommée la Pucelle, accompagnée de quelques nobles de Lorraine, avait passé, disant qu'elle venait faire lever le siège de leur ville et mener le roi à Reims pour qu'il y fût sacré. Da hameau de Sainte-Catherine elle-même écrivit, ou, plus exactement, fit écrire au roi pour lui demander la permission de l'aller trouver à Chinon. Elle lui mandait qu'elle avait fait cent cinquante lieues pour lui venir en aide; qu'elle savait plusieurs bonnes choses qui le touchaient : et, pour lui donner comme un premier gage de sa mission, elle déclarait qu'elle le saurait distinguer parmi tous les autres \
Le bruit de son voyage avait sans doute devancé sa lettre à Chinon, et la petite cour qui s'agitait autour de Charles YII l'avait fort diversement accueilli. La position du roi devenait chaque jour plus critique ; sa détresse était extrême : son trésorier déclarait ' qu'il n'avait pas quatre écus en caisse, tant de l'argent du prince que du sien. Le roi ne savait plus que faire pour sauver Orléans, et, Orléans pris, rien n'était sûr pour lui au sud de la Loire. Il en était réduit à se demander s'il chercherait un refuge en Espagne ou en Ecosse. La reine de Sicile, mère de la reine, . et ceux qui gémissaient de l'état des affaires, étaient disposés à tout risquer pour sortir de cet abîme;
au contraire, Thoinme en faveur, La Trémouille, craignait par-dessus tout un changement de conduite qui pouvait soustraire le prince à son influence en le tirant de cette torpeur. Pour un tel homme, le succès même était un périL Mais pouvait-on refuser de voir au moins celle qui promettait de si grandes choses ? On lui permit donc de venir, et sur la route il paraît qu'on lui tendit une embuscade : c'était une manière aussi de la mettre à Tépreuve! L'épreuve réussit mal : ceux qui la voulaient prendre demeurèrent, dit un témoin de Poitiers, comme cloués au lieu où ils étaient*.
Jeanne vint donc à Ghinon (6 mars), mais elle voulait parler au roi : nouvel obstacle à vaincre. Fallaitil aller jusqu'à compromettre le prince dans une entrevue avec une fille des champs que Ton pouvait, Sur les rumeurs populaires, soupçonner d'être folle ou pis encore? C'est ce qu'on agita dans le conseil. Plusieurs la virent et la pressèrent de leur dire à euxmêmes ce qu'elle se réservait de dire au roi. Elle parla donc;, mais, en l'écoutant, ils s'affermirent dans la pensée que le roi ne devait point l'entendre. D'autres même croyaientqu'il le devait d'autant moins, qu'elle se disait envoyée de Dieu; et les ecclésiastiques furent consultés sur ce point. Tout bien examiné, ceux-ci ne crurent pas qu'il y eût lieu d'empêcher le roi de la recevoir : mais, comme ces scrupules n'étaient pour plusieurs que des prétextes, une semblable décision ne suffisait point à les dissiper ;
et quand Jeanne vint au château, elle rencontra de nouveaux obstacles dans le conseil. Cependant la raison finit par triompher: on allégua au roi que Jeanne venait à lui avec une lettre de Robert de Baudricourt; on lui dit les périls qu'elle avait afi&rontés et dissipés comme par miracle pour arriver jusqu'à sa résidence* C'était le dernier espoir des habitants d'Orléans ; ils avaient envoyé une ambassade au roi à la nouvelle de ce secours inespéré ; leurs députés étaient là, aU tendant la décision du prince. Et Jeanne n'avait pas seulement pour elle la lettre, très-froide , sans doute , du sire de Baudricourt ; elle avait ses compagnons de route. Les deux hommes qui avaient cru en elle dès son séjour à Yaucouleurs, s'étaient sentis bien mieux affermis dans leur foi après l'épreuve de ce voyage ; mandés au conseil, ils y parlèrent avec toute la chaleur de leur conviction et persuadèrent ^
Après deux jours d'attente, Jeanne fut donc introduite au château par le comte de Vendôme. Elle se présenta simplement et avec assurance. « Elle fit les inclinations et révérences accoutumées de faire aux rois, ainsi que si elle eût été nourrie en la cour^ » dit Jean Chartier. Le roi, continue-t -il , pour la mettre à l'épreuve, s'était confondu parmi d'autres seigneurs plus pompeusement vêtus que lui, et quand Jeanne, qui ne l'avait jamais vu, le vint saluer, disant : « Dieu vous donne bonne vie, gentil roi ! — Je ne suis pas le roi, dit-il : voilà le roi ; » et il lui désignait un des seigneurs. Mais Jeanne répondit :
« En nom Dieu, gentil prince, vous Têtes, et non un autre. » Et, abordant Tobjet de sa mission, elle lui dit que Dieu l'envoyait pour lui aider et secourir ; elle demandait « qu'il lui baillât gens, » promettant défaire lever le siège d'Orléans, et de le mener sacrer à Reims. Elle ajoutait « que c'étoit le plaisir de Dieu que ses ennemis les Ânglois s'en allassent en leur pays ; que le royaume lui devoit demeurer, et que s'ils ne s'en alloient, il leur mescherroit ( arriverait malheur*). »
Parmi les princes que le favori n'avait point écartés de la cour, se trouvait le jeune duc d'Alençon. Pris à Verneuil (1424), il avait résisté à toutes les séductions mises en pratique pour l'attirer à la cause de Henri VI ; et il avait dû payer sa fidélité à Charles VII par une captivité de trois ans et une rançon qui le ruinait. Il y avait alors à Chinon bien du loisir autour du roi : le jeune duc se trouvait au voisinage, à Saint-Florent-lès-Saumur , chassant aux cailles. Ayant su, par un de ses gens , l'arrivée à Chinon d'une jeune fille qui se disait envoyée de Dieu pour expulser les Anglais et faire lever le siège d'Orléans, il s'y rendit, et entra comme elle parlait au roi. Le roi l'ayant nommé à Jeanne : « Soyez le très-bien venu, dit-elle : plus il y en aura ensemble du sang royal de France, mieux en sera-t-il. » Le lendemain elle fut à la messe du roi, et le roi l'ayant prise à part avec Alençon qui le raconte et La Trémouille, elle lui fit plusieurs requêtes : elle lui demandait « de donner
son royaume au Roi descieux, et que le Roi des cieuxi après cette donation , ferait pour lui comme pour ses prédécesseurs, et le rétablirait dans son ancien état^ j»
Mais qui était-elle pour parler avec cette autorité, et quel signe donnait-elle de sa mission? L^beureuse issiie de son voyage pouvait bien, après tout, n*ètre pas un si grand prodige, et le fait d'avoir reconnu le roi sans l'avoir jamais vu, fournir des armes à ceux qui ne voulaient voir dans tout cela qu'une trufferie. Au lieu de la foi, elle rencontrait même, non-seule* ment le doute, mais quelquefois l'outrage. Le jour qu'on la présenta au château, un bomme à cbeval la voyant entrer : « Est-ce là la Pucelle? » dit-il; et il raillait grossièrement sur son titre, reniant Dieu. « Ah ! dit Jeanne, tu le renies, et tu es si près de ta mort! > Avant qu'il fût une heure, Vhomme tombait à Teau et se noyait*.
Ceux qui étaient les plus favorables ne savaient qu'attendre et voir encore. Le roi l'avait donnée en garde à G. Bélier, dont la femme était de grande dévotion et de bonne renommée. En même temps qu'il envoyait dans son pays natal des religieux chargés de s'informer secrètement de sa vie, il la faisait paraître devant sa cour; il la soumettait à l'examen des gens d'Église : et elle savait garder en toute rencontre la même aisance, la même fermeté ; parlant avec assurance de sa mission, soit devant La ïrémouille, soit devant les évêques, et montrant, au besoin, que dans cette carrière des batailles où elle
voulait ramener le roi, elle-même saurait faire bonne figure. Un jour après le diner, le roi étant allé se promener dans la prairie, elle y courut, la lance au poing, et de si bonne manière, que le ducd'Alençon, charmé, lui donna un cheval. Lés épreuves se continuaient jusque dans la demeure qui lui avait été assignée. De grands personnages la venaient voir à la tour du château de Coudray(à une lieue de Cbinon), et elle répondait à leurs questions. Mais quand elle était seule, elle priait et pleurai t^
Un jour enfin, elle vint trouver le roi et lui dit • « Gentil dauphin, pourquoi ne me croyez-vous? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple : car saint Louis et Gharlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prière pour vous ; et je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose, qu'elle vous donnera à connoître que me devez croire. » L'auteur de la Chronique ajoute qu'elle admit comme témoins de sa déclaration le duc d'Alençon, Robert Le Maçon, seigneur de Trêves (en Anjou), Christophe d'Harcourt et Gérard Mâche t, confesseur du roi, et qu'après leur avoir fait jurer de n'en rien révéler, elle dit au roi (c une chose de grande conséquence qu'il avoit faite bien secrète; dont il fut fort ébahi : car il n'y avoit personne qui le pût savoir que Dieu et lui. » D'autres suppriment les témoins, ou du moins les tiennent à distance, s'accordant sur le fait luimême et sur Timpression que le roi en reçut : « Ce qu'elle lui a dit, nul ne le sait, écrit Alain Chartier
peu de temps après (juillet 1 429), mais il est bien manifeste qu'il en a été tout rayonnant de joie comme à une révélation deTEsprit saint \ m
Qu'était-ce donc que ce signe? Jeanne elle-même est convenue du fait devant ses juges ; et elle confirme les derniers témoignages allégués en disant (c qu'elle ne pense pas que personne ait été alors avec le roi, quoiqu'il y eût bien des gens assez près. » Mais en même temps elle déclara quelle n'en voulait rien dire. Elle persista longtemps dans ce refus^ protestant que sur ce point on n'aurait pas d'elle la vérité; et d'autant plus pressée qu'elle se récusait davantage^ elle finit par se dérober à ces instances par le biais que ses juges mêmes semblaient lui offrir en l'interrogeant sur l'ange qui avait apporté une couronne au roi : bruit populaire qu'elle accueillit comme exprimant sa mission sous le voile d'une allégorie fort transparente. Par cette allégorie qu'elle expliqua plus tard, elle dépista ses juges : le signe leur demeura donc caché ; car c'était le secret du roi. Mais une parole avait été entendue dans cette conversation secrète ; parole d'une siagulière autorité, et dont l'accent put frapper les oreilles de ceux qui se tenaient non loin du prince : (v Je te dis de la part de Messire que tu es vray héritierde France et fils du roy. » Cette parole reproduite en français dans la déposition de Pasquerely parmi les autres déclarations de Jeanne^ reçut plus tard son explication et se trouve rattachée au signe donné au prince, par les déclarations mêmes
du roi. Le sire de Boisy^ qui, dans sa jeunesse, avait été Tun des chambellans les plus familiers de Charles VII, a raconté en effet à Pierre Sala, comme le tenant du roi lui-même, qu'un jour, au temps de ses plus grandes adversités, ce prince, cherchant vainement un remède à tant de maux, entra un matin, seul, dans son oratoire, et que là, sans prononcer une parole, il fit à Dieu, du fond de son cœur, cette requête : Que s'il était vrai héritier, issu de la maison de France (ce doute était possible avec la reine Isabeau), et que le royaume lui dût justement appartenir, il plût à Dieu de le lui garder et défendre; sinon, de lui faire la grâce d'échapper sans mort ou prison, et qu'il se pût sauver en Espagne ou en Ecosse, où il voulait, en dernier recours, chercher un refuge. — C'est cette prière connue de Dieu seul que la Pucelle rappela. à Charles YII : et on s'explique maintenant la joie qu'au dire des témoins il manifesta, sans que personne en sût alors le motif. Jeanne, par cette révélation, n'avait pas fait seulement qu'il crût en elle; elle faisait qu'il crût en lui-même, en son droit, en son titre : Je te DIS (jamais Jeanne n'a parlé au roi de la sorte : c'est quelque chose de supérieur qui parle par sa bouche), je te nis de la part de Messire, que tu es vrat héritier . DE France et fils du roy\ »
Ce n'était point assez : il fallait que personne n'eût le droit de révoquer en doute sa mission ou d'en suspecter l'origine. Le roi ne précipita rien, et décida qu'on la mènerait à Poitiers, où était le parlement, où
siégeait le conseil, où se trouvaient réunisplusieurs des menibres de TUniversité de Paris, restés fidèles. Il voulait lui faire subir une épreuve plus solennelle, et donner à la résolution qu'on prendrait la sanction des hommes les plus autorisés dans FÉtat et dans rÉglise. Jeanne partit donc, et quand elle sut où on la menait : a En nom Dieu, dit-elle, je sais que j'y aurai bien affaire : mais Messire m'aidera. Or allons de par Dieu*.»
Elle vint donc à Poitiers, et fut, comme à Chinon, confiée à la garde de Tune des plus honorables familles de la cité : celle de Jean Rabateau, avocat général au parlement. L'archevêque de Reims, chancelier de France, etTun des principaux chefs du parti dominant, d'accord avec les membres du conseil^ convoqua les évèques présents et les docteurs les plus renommés entre ceux qui avaient suivi la fortune de Charles YII: Gérard Machet, évèque de Castres, confesseur du roi ; X Simon Bonnet, depuis évêque de Senlis; Tévêque de Maguelonne et l'évêque de Poitiers; maître Pierre de Versailles, depuis évêque de Meaux, et plusieurs autres, au nombre desquels le dominicain frère Séguin, à qui l'on doit le récit le plus étendu de ces conférences. On leur dit qu'ils avaient commission du roi pour interroger Jeanne et en faire leur rapport au conseil, et au lieu d'appeler la Pucelle devant eux, on les envoya vers elle, chez maître Jean Rabateau*.
Dès qu'elle les vit entrer dans la salle, elle alla s'asseoir au bout du banc, et leur demanda ce qu'ils I 3
voulaient. Us lui dirent qu'ils la venaient trouver, parce qu'elle avait dit au roi que Dieu l'envoyait vers lui ; et ils lai montrèrent^ » par belles et douces raisons, » qu'on ne la devait pas croire, a Ils y furent, dit la Chronique, plus de deux heures, dont chacun d'eux parla sa fois; et elle leur répondit: dont ils étoient grandement ébahis comme une si simple bergère, jeune fille, pouvoit ainsi répondre. » Nous n'avons plus les procès - verbaux de ces conférences tenues par des hommes défiants, sans doute (c'était leur devoir), mais sincères : actes auxquels Jeanne, dans son procès, renvoie plusieurs fois en toute assurance, et où Ton trouverait les libres effu* sions de son âme, recueillies sans réticence et sans altération. Mais à défaut de ce monument qui a péri de bonne heure, il reste comme un écho fidèle encore, quoique plus lointain, de sa parole, dans les dépositions de deux témoins : Gobert Thibault, écuyer du roi, et frère Séguin, docteur en théologie.
Dans la première visite, après diverses questions sur elle, sur sa famille, sur son pays, Jean Lombart lui ayant demandé qui l'avait poussée à venir vers le roi, elle lui dit ses visions, comme ses voix lui avaient appris la grande pitié qui était au royaume de France, et qu'il fallait qu'elle y allât : à ces paroles, elle s'était mise à pleurer; mais la voix avait commandé. Et elle racontait comment elle avait entrepris ce voyage, accompli , parmi tant d'obstacles, en toute sûreté, selon au'il lui était prédit. <c Jeanne,
OHLCaNS. 85
]ui dit Guillaume Aytueri, voui demandez gens d'ar« mes, et dites que c*est le plaisir de Dieu que les An-* glais laissent le royaume de France et s*en aillent en leur pays. Si cela est^ il ne faut point de gens d'armes, car le seul plaisir de Dieu les peut déconCre et faire aller en leur pays.
^^ En nom Dieu « reprit Jeanne^ les gens d'armes batailleront, et Dieu donnera victoire. »
Maître Guillaume avoua que c'était bien répondu.
Alors Séguin ) un «bien aigre homme, n dit la Gbro« nique^ voulant savoir que penser de ses voixi lui de** manda quelle langue elles lui parlaient.
« Meilleure que la vôtre, m répondit '»ellei
Il ^parlait limousin.
(T Croyez^vous en Dieu? dit le docteur visiblement blessé*
— Mieux que vous, répliqua Jeanne sur le même ton .
-«^Eh bieni reprit Séguin^ Dieu défend de vous croire sans un signe qui porte à le faire ; « et il déclara quc; pour sa part, il ne donnerait point au roi le con« seil de lui confier des gens d'armes et de les mettre en péril sur sa simple parole*
«c En nom Dieu, répliqua Jeanne, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes ; mais menez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pour quoi je suis envoyée. Qu'on me donne si peu de gens qu'on voudra, j'irai à Orléans. » Le frère Séguin^ si aigre homme que le dise la Ghroniquci a eu du moins la
bonhomie de nous garder ces traits sans leur rien ôter de ce qu'ils avaient de piquant pour lui-même; moins soucieux de son amour-propre que de la vérité'.
L'examen se prolongea pendant trois semaines , et Jeanne en témoigna parfois son impatience. Le jour que vint Gobert Thibault, en compagnie de Jean Érault et de. Pierre de Versailles^ la Pucelle, voyant entre les deux docteurs Técuyer du roi, qu'elle avait sans doute rencontré à Ghinon, lui frappa famiUèrement sur Tépaule, et lui dit « qu'elle voudrait bien avoir plusieurs hommes d'aussi bonne volonté.» Puis, s'adressant à Pierre de Yergailles :
i< Je crois bien , dit-elle, que vous êtes venu pour m 'interroger : je ne sais ni A ni B; mais je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le siège d'Orléans; et mener le roi à ReimS; afin qu'il y soit couronné et sacré* »
Et ensuite :
(c Âvez-vous du papier, de l'encre ? dit-elle à Jean Érault. Écrivez ce que je vous dirai : « Vous, Sufifort, r< Glassidas et La Poule, je vous somme par le Roi des « cieux, que vous en alliez en Angleterre,» — Lalettre, écrite alors, se retrouvera en original à l'époque où elle eut enfin acquis le droit de l'envoyer aux Anglais' .
On ne l'interrogea point seulement sur ses révéla *lions : on la fit surveiller par des femmes dans sa manière de vivre, on l'interrogea sur sa croyance. Gar ses visions fussent-elles constantes, il fallait savoir d'où elles venaient : si elles venaient du diable, on était
eonvaincu qu'il se trahirait par quelque mot maisonnant touchant la foi. Jeanne sortit tout aussi heureusement de ces épreuves. Elle n'avait pas compté en vain sur Celui dont elle disait aux docteurs : a II y a es livre de Notre-Seigneur plus que es vôtres.» Malgré ces vivacités de langage contre la science des docteurs, ils l'admiraient et confessaient qu'elle leur avait répondu avec autant de prudence que si elle eût été un bon clerc. Plusieurs crurent sincèrement à son inspiration : le confesseur du roi et d'autres voyaient en elle celle qu'annonçait une prophétie (la prophétie de Merlin, sans doute, alléguée, en ce temps même, dans les vers de Christine de Pisan). Jean Érault, cherchant à la révélation de Jeanne un appui dans une autre, cita à l'assemblée ce que l'on rapportait de Marie d'Avignon. On disait que cette femme, renommée alors par ses prédictions, était venue jadis trouver le roi, et lui avait communiqué ses visions sur la prochaine désolation de la France. Elle avait vu quantité d'armes; elle avait craint que ce ne lui fût un signe d'aller à la guerre. Mais elle avait été ras- ' surée : il lui avait été dit que ce signe ne la touchait pas; qu'une pucelle viendrait après elle, qui porterait ces armes et délivrerait la France de l'ennemi. Jean Érault ne doutait point, pour sa part, que Jeanne ne fût la pucelle prédite*.
Sans aller aussi loin, les docteurs ne laissèrent pas de conclure en faveur de Jeanne. Ils louaient le roi de n'avoir, dans cette nécessité pressante du royaume,
ni rejeté la Puoelle^ ni cru trop légèrement à ses pro« nf)ea9ea ; mais de ravoir éprouvée ^n cherchant dans sa vie et en demandant à ses actes la preuve qu'elle était envoyée de Dieu. Sa vie a fait Tobjet d'une en-* qu$te sérieuse, Jeanne pendant six semaines a étégar*» dée parla roif visitée par toutes sortes de personnes} et rpq n*a rien trouvé en elle, que a bien, humilité, virginité* dévotion, honnêteté, simplesse.» Son signe, c'est devant Orléans qu'elle prétend le montrer. Puis* qpQ la première preuve est faite, il ne faut pas re« fuser la seconde qu'elle offre; il faut la mener à Orléans : car, la délaisser sans apparence de mal, <( ce saroit répugner au Saint-Esprit et se rendre indigne de Taide de Dieu, » Les matrones firent leur rapport à leur tou;*. La reine de Sicile, les dames de Gaucourt et de Trêves attestèrent que Jeanne était digne de porter son surnom populaire, et dès lors la démonstration était complète ; car on n'admettait pas qqe l'âme pure d*une vierge eût commerce avec le démon*.
Le peuple, pour croire en elle, n'avait pas demaodé tant d'épreuves. Lesplusincrédulesnerésistaient point à l'accent de sa parole : tel qui en venant déclarait . pes promesses pures rêveries, ne s'en allait pas sans avouer qne c'était une créature de Dieu; et plusieurs en revenant pleuraient à chaudes larmes. Jeanne avait gagné tous les suffrages. Les hommes d'Ëglisp rendaient témoignage à sa vertu et à sa foi \ les hommes de guerre s'émerveillaient de la façon dont elle parlait sur le fait des armes, et le^ dames et les de-
moiselles ne s'étonnaient pas moins de trouver une simple jeune fille dans celle qui faisait l'admiration des hommes de guerre et des docteurs. Elle qui, sous les armes, semblait égale aux plus habiles par sa tenue, par ses discours, elle se retrouvait, quand elle avait dépouillé le bamoisi ce qu'elle était dans son village, i( moult simple et peu parlant, » toujours pieuse et repueillie, priant dans le secret, et accueillant avec bonté les hommes de toute condition que la curiosité attirait autour d'elle, et principalement les femmes. Elle leur parlait si doucement et si gracieusement, dit la Chronique, qu'elle les faisait pleurer. Elle s'excusait auprès d'elles de l'habit qu'elle portait ; et les femmes surtout la devaient comprendre. L'habit d'homme, qui effaroucha tant la pudeur du tribunal institué par les Anglais, n'excita pas les mêmeç scrupules parmi les évèques et les docteurs du parti de Charles VII. Il n'en est pas dit un mot dans ce qui est resté de l'enquête de Poitiers ; et si la question s'y posa, elle fut résolue par le bon sens, comme elle Ta été dans la consultation que l'archevêque d'Embrun envoya au roi, peu de temps après la délivrance d'Orléans, sur les actes de la Pucelle. « Il est plus décent, dit le prélat, de faire ces choses en habit d'homme, puisqu'on les doit faire aveq des hommes. «
Le roi ne différa plus, Il l'envoya à Tours (vers le 2Q avril), et lui composa toute upç maison militaire. Les d^ux plus jeyneg frères de Je^pne (Jean et Pierre)
Tétaient venus rejoindre ; ses deux guides, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy , ne l'avaient point quittée. Le roi les maintint dans sa compagnie. Il lui donna pour maître d'hôtel, ou chef de sa maison militaire, Jean d'Aulon, honnête écuyer; pour pages Louis de Contes, qui s'était déjà trouvé près d'elle au château du Coudrai, et un autre du nom deRaimond; de plus, quelques variets, deux hérauts d'armes. Un religieux augustin, frère Jean Pasquerel, connu de ceux qui avaient amené Jeanne àChinon,lui fut présenté par eux et devint son aumônier. Le roi fit faire à la Pucelle une armure complète, et lui donna des chevaux pour elle et pour ses gens. Mais à Tépée qu'il lui offrit, elle enpréféraune qu'elle semblait tenir de l'une de ses patronnes. Sur son indication, on alla dans la chapelle de Sainte-Catherine de Fierbois, et l'on trouva derrière l'autel, à une petite profondeur, une épée marquée de cinq croix, toute couverte de rouille. La rouille céda facilement, et l'épée fut envoyée à Jeanne avec deux fourreaux magnifiques, l'un de velours vermeil, l'autre de drap d'or : elle s'en fit faire un autre de cuir fort, pour l'usage ordinaire. On lui fit en outre, d'après les indications qu'elle en donna, un étendard de linon, brodé de soie, au champ d'argent (blanc) semé de lis. On y voyait l'image de Dieu assis surles nuées du ciel, tenant le monde, et deux anges aux côtés, avec ces mots : Jésus Maria; et sur le revers une annonciation : la Vierge et l'ange, un lis à la main. Elle aima son épée : mais,
comme elle le dit en son procès/ elle aimait quarante fois plus son étendard. Car cet étendard, bien plus que son épée, était pour elle le signe et Finstrument de la victoire» Jamais elle ne tua personne. Pour ne point s'y exposer dans la bataille, elle abordait Ten* nemi l'étendard à la main.
Il n y avait plus de temps à perdre si Von voulait sauver Orléans. Les Anglais achevaient leurs bastilles ; ils avaient fortifié et relié par de nouveaux boulevards leurs positions à l'ouest et au nord de la place (de la fin de mars au 15 avril), et ils s'établissaient à Test par la construction des bastilles de Saint- Loup (10 mars) et de Saint- Jean le Blanc (20 avril). Le blocus allait donc se resserrant chaque jour, et Ton devait compter de moins en moins à Tintérieur sur ces arrivages, en quelque sorte furtifs, qui, échappant à l'ennemi grâce à leur médiocrité même, renouvelaient de temps à autre les ressources des assiégés. C'était d'une tout autre sorte et dans d'autres proportions que Jeanne voulait ravitailler la place. Son concours étant enfin accepté, on prépara un grand convoi de vivres. La reine de Sicile, qui était l'âme du parti national, fut chargée d'en réunir à Blois les éléments avec le duc d'Alençon, Ambroise de Loré, et l'amiral Louis de Culan. L'argent manquait : le roi sut en trouver, cette fois ; et bientôt Jeanne vint elle-même à Blois en la compa* gnie de Regnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, et du pire de Gaucourt, char-
gés sand doute de donner les derniers ordres pour le départ. Le maréchal de Boussac et le seigneur de Rais, investis du commandement, y vinrent très-peu après, avec La Hjre, Poton de Xaintrailles. et tous ceux qui devaient faire l'escorte. Jeanne n'évalue pas à moins de 10 ou 12 000 hommes le nombre de ceux qui la composaient*.
Avant d'engager la lutte, Jeanne essaya de la prévenir, marquant du signe de la paix le premier acte de sa mission ; car sa mission c'était aussi la paix aux hommes de bonne volonté. Mais comment obtenir de la bonne volonté des Anglais ce que réclamait le droit de la France à être libre? Jeanne ne s'en crut pas moins obligée à leur envoyer ce message, dont les termes ont été gardés textuellement :
«Jhesus Maria.
M Roi d'Angleterre, et vous duc de Bethfort qui « vous dites régent le royaume de France ; Guillaume « de Lapoule (Pôle),, comte de Suffort (Suffolk), « Jehan sire de Thalebot (Talbot), et vous, Thomas, tf sire d'Escalles (Scajes), qui vous dites lieutenans (< dudit de Rethfqft, faites r^son au I^oi dp ciel de w son Sfing royal; rendez à la Pucelle cy envoyée de « par Dieu le roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes « villes que vous avez prises et violées en France. <c FlUe est venue de par Dieu le Roi du ciel, pour « rpclapaer le sang rpyalj plie est.loqte preste de faire
ORLËANS. 43
r< paix, si VOUS lui voulez faire raison, par ainsi que
c< France vous mettez sur (rendez) et paiez de ce que
« Tavez tenue. Entre vous, archers, compagnons de
a guerre gentils, et autres qui estes devant la bonne
a ville d'Orliens, allez -vous-en, de par Dieu, en vos
(( pays, et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles
ce de la Pucelle qui vous ira voir brièvement à vostre
« bien grand dommage. Roi d'Angleterre, si ainsi ne
((le faites, je suis chef de guerre, et en quelque lieu
u que j*attaindrai vos gens en France, je les en ferai
(( aller, veuillent ou non veuillent; et s'ils ne veulent
(( obéir, je les ferai tous mourir, et s'ils veulent obéir,
(( je les prendrai à merci. Je suis cy venue de par
« Dieu, le roi du ciel, corps pour corps, pour vous
« bouter hors de toute France, encontre tous ceux
« qui voudroient porter trahison, malengin ni dom-
(( mage au royaume de France. Et n'ayez point en
« vostre opinion, que vous ne tiendrez mie (que
« vous tiendrez jamais) le royaume de France de
« Dieu, le Roi du ciel, fils de sainte Marie; ains le
(( tiendra le roi Charles, vrai héritier; car Dieu, le
(( Roi du ciel, le veut ainsi, et lui est révélé parla
« Pucelle : lequel entrera à Paris à bonne compagniet
u Si vous ne voulez croire les nouvelles de par Djeu
(( de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous
« trouverons, nous fqrrons (férirons, frapperont
« dedans à horions, et si (ainsi) ferons un si gros
a hahaye, que encore a mil années (il y a mille ans)
« que en France ne fut fait si grai^d, ^i vous nei faites
« raison. Et croyez fermement que le Roi du ciel « trouvera {ou envoiera) plus de force à la Pucelle a que vous ne lui sauriez mener de tous assauts, à « elle et à ses bonnes gens d'armes; et adonc verront « lesquels auront meilleur droit, de Dieu du ciel ou « de vous. Duc de Bethfort, la Pucelle vous prie et « vous requiert que vous ne vous faites pas destruire. « Si vous faites raison, encore pourrez venir en sa a compagnie Toù que les François feront le plus beau « fait qui oncques fut fait pour la chrestienté. Et <c faites réponse en la cité d'Orliens, si voulez faire « paix; et si ainsi ne le faites, de vos bien grands « dommages vous souvienne brièvement.
« Escrit le mardi de la semaine sainte.
a De par la Pucelle. »
Et dessus : « Au duc de Bethfort, soi disant ré« gent le royaume de France, ou à ses lieutenans estans devant la ville d'Orliens*. »
Cette lettre , datée du 22 mars et probablement écrite à Poitiers, ne fut sans doute adressée aux Anglais qu'après que Jeanne fut agréée de Charles VII ; peut-être seulement quand elle vint à Blois. Elle fut accueillie avec insulte. Ils ne se bornèrent point à des outrages envers la Pucelle; ils allèrent jusqu'à une violation du droit des gens sur son messager: ils le retinrent, et ils n'attendaient pour le brûler que l'avis de l'Université de Paris*.
Jeanne n'avait donc plus de ménagements à garder envers eux. Pendant qu^on prenait les dernières disposition^ pour le départ, elle s'y préparait ellemême à sa manière. Indépendamment de son propre étendard, elle avait fait faire une seconde bannière où était peinte Timage de Jésus en croix ; et chaque jour, matin et soir, des prêtres se rassemblaient a* lentour pour chanter les hymnes de Marie. Jeanne y venait, et elle eût voulu que tous y fussent avec elle : mais nul homme d'armes n'y était admis qu'il ne fut en état de grâce, et Jeanne les engageait à se confesser aux prêtres qui étaient là, tout disposés à les entendre. Au moins voulut-elle qu'avant de partir chacun mît ordre à sa conscience. « Elle leur fit oster leurs fillettes, m II n y avait point de place pour elles dans une armée conduite par la Pucelle sous l'invocation de la Mère de Dieu^
La congrégation qu'elle avait formée autour de ce pieux étendard fut son avant-garde, lorsque le 28 avril elle sortit de Blois pour aller à Orléans : c'était elle qui ouvrait la marche au chant du Veni Creator* Jeanne eût voulu qu'on marchât droit sur Orléans par la rive où la ville s'élève. On passait à travers les plus fortes bastilles des Anglais; mais on arrivait sans autre obstacle, et elle avait déclaré que les Anglais ne bougeraient pas. Toutefois les capitaines de Charles VII ne pouvaient point fonder leur plan de campagne sur cette assurance, que Talbot, Suflfolk et les Anglais, maîtres des positions, laisseraient
passer entre leurs nlains^ sans tenter de le prendre, un convoi de vivres dont ils pouvaient eux-mêmes si bien faire leur profit. Ilsf résolurent donc de suivre la rive gauche (côté de la Sologne)^ laissant le fleuve entre leur troupe en marche et les principaux établissements de Tennemi. De ce côté; en décrivant un cercle, on évitait les bastilles occupées par les Anglais aut abords du pont d'Orléans, et en passant la Loire au-dessus de leurs dernières positions, on revenait vers la ville par la rive droite, à travers une plaine moins garnie de bastilles* La marche se fit ainsi. On trompa la simple jeune fille sur la vraie position d'Orléans; on traversa le pont de Blois, et l'on passa devant Baugency et Meun, sans que l'ennemi, qui occupait ces places, fît rien pour inquiéter le convoi « On coucha en rase campagne (Jeanne, qui ne voulut pas quitter ses armes, en fut toute meurtrie), et on gagna Olivet, derrière les bastilles anglaises de la rive gauche. Jeanne put reconnaître alors comme on s'était joué de son ignorance. Elle était devant Orléans, mais séparée de la ville par la rivière. Elle en fut vivement affectée. Elle eût voulu au moins ne s'en pas éloigner davantage, et sans prétendre forcer, dès l'arrivée, les bastilles qui défendaient l'accès du pont, elle demandait qu'on attaquât la plus occidentale et la plus isolée, celle de Saint-Jean le Blanc : les Anglais s'y attendaient si bien, qu'ils en rappelèrent la garnison aux Âugustins et aux Tourelles, croyant la position trop faible pour
être défendue. Mais les autres jugèrent le lieu trop rapproché de Tennemi pour y tenter la traversée, et lis se dirigèrent vers rile-aux-Bourdons, devant Chécy (à deux lieues d'Orléans), où ils trouvaient le double avantage d'embarquer le convoi plus sûrement et de le débarquer en lieu plus commode ^
La ville d'Orléans attendait avec anxiété Tissue de cette tentative. On ne doutait pas que les Anglais ne fissent tout pour la faire échouer. Il fut ordonné que chacun fût soùs les armes, prêt à agir; et Dunois vint^ avec quelques autres, rejoindre le convoi, comme il se trouvait à la hauteur de l'église Saint^Loup, pour aviser aux meilleurs moyens de lui faire passer le fleuve et de l'introduire dans la ville. La chose n'était pas si facile encore. Il fallait des bateaux : on ne pouvait les faire venir c^ue d'Orléans, sous le feu des bastilles ennemies, et le vent était contraire. Jeanne était moins touchée de ces difficultés que du parti qu'on avait pris d'en éviter par là de plus grandesi au risque de montrer, dès le début de l'entreprise, si peu de confiance en elle et surtout si peu de foi en Dieu.
«c Étes-vous le bâtard d'Orléans? dit-elle à Dunois quand il l'aborda.
— Oui, et je me réjouis de votre venue.
— Est-ce vous, reprit-elle, sans autrement répondre au compliment, qui avez donné le conseil de me faire venir ici par ce côté de la rivière, et non pas directement où étaient Talbot et les Anglais ? »
DuDois répondit que lui, et de plus sages que lui, avaient donné ce conseil, croyant mieux faire et plus sûrement.
« En nom Dieu, s'écria Jeanne, le conseil de Messire (Dieu) est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous m'avez cuidé (pensé) décevoir et vous vous êtes déçus vous-mêmes, car je vous amène le meilleur secours que eut oncques chevalier, ville ou cité; et c'est le plaisir de Dieu et le secours du Roi des cieux : non mie pour l'amour de moi , mais il procède purement de Dieu. Lequel, à la requête de saint Louis et saint Charles le Grand, a eu pitié de la ville d'Orléans, et n'a pas voulu souffrir que les ennemis eussent le corps du duc d'Orléans et sa ville\ »
En ce moment sa parole sembla se confirmer par un signe : le vent changea tout à coup ; des bateaux arrivèrent d'Orléans, et l'eau, qui était basse, parut, sous rimpûlsion du vent contraire au courant, s'enfler pour en rendre plus facile l'abordage. On y plaça les chariots tout chargés et les bœufs, et on les débarqua au port de Chécy. Mais les moyens manquaient pour y transporter en même temps tous les hommes d'armes. Point d'autre passage que le pont de Blois d'où l'on venait. Plusieurs proposèrent donc de les y reconduire; Dunois se bornait à prier Jeanne de venir avec lui dans la ville ce soir même : car Orléans eût cru ne rien avoir, recevant les vivres sans elle. Jeanne en fut très-irritée. Elle ne savait se décider ni à lais* ser partir les siens ni à les suivre ; car elle ne venait
pas seulement ravitailler Orléans, mais le sauver. Or elle avait là des hommes préparés comme elle Tavait voulu, (( bien confessés, pénitents, et de bonne volonté. » — t< En leur compagnie, disait-elle , je ne craindrais pas toute la puissance des Anglais ; » — et elle redoutait qu une fois partis, leur troupe ne vînt à se dissoudre. Il y en avait, en effet, dit Jean Chartier, « qui faisaient difficulté de mettre tant de gens en ladite ville, pour ce qu'il y avait trop peu de vivres : » on eût craint sans doute à la cour d'être obligé de refaire bientôt les frais d'un nouveau convoi. Dunois, voyant qu'on ne la pouvait point avoir autrement, vint trouver les capitaines qui commandaient l'escorte, et il les supplia, au nom de Tintérèt du roi, de laisser Jeanne et de la décider à le suivre dans la ville, en lui promettant d'aller à Blois passer la Loire pour la rejoindre bientôt à Orléans. Les capitaines firent ce qu'il désirait , et Jeanne agréa leur promesse. Elle laissa à ses hommes la bannière autour de laquelle elle avait coutume de les réunir; elle leur laissait Pasquerel son aumônier, et les prêtres qui les entretenaient dans leurs pieux exercices : et elle-même, avec Dunois, La Hire et deux cents hommes d'armes, passa le Ûeuve à la suite du convoie
De ce côté, les Anglais n'avaient qu'une seule bastille, celle de Saint-Loup : pour leur ôter la tentation d'en sortir et d'inquiéter les arrivants, les Orléanais les y assaillirent eux-mêmes, et de telle sorte, qu'ils en rapportèrent un étendard ; mais, ce qui valait mieux, I 4
la file des cfaariots, grâce à la diversion, tournait la forteresse ennemie^ et entrait saine et sauve dans la place^ par la porte de Bourgogne. Jeanne et ses hommes d'armes étaient restés aux champs jusqu'à la fin. Pour éviter l'empressement tumultuaire de la foule, on était convenu qu'elle n'entrerait dans la ville que la nuit. Elle j entra à huit heures du soir, armée de toutes pièces et montée sur un cheval blanc. Elle s'avançait précédée de sa bannière, ayant à sa gauche Dunois, richement armé, et derrière elle- plusieurs nobles seigneurs et quelques hommes de la gar* nison ou de la bourgeoisie d'Orléans, qui étaient venus lui faire cortège. Mais c'est en rain qu'on eût voulu exclure la foule : tout le peuple était accouru à sa rencontre, portant des torches et manifestant une aupsi grande joie « que s'ils avaient vu Dieu descendre parmi eux. >i Jeanne, en effet, était pour eux comme l'ange du Dieu des armées. <f Us se sentoient, dit le Journal du siège, tous réconfortés et comme desassiégés par la vertu divine qu'on leur avoit dit être dans cette simple pucelle. » Tous se pressaient autour d'elle, hommes, femmes et petits enfants, cherchant à la toucher, à toucher au moins son cheval (dans leur empressement, ils faillirent de leurs torches brûler sa bannière); et ils l'accompagnèrent ainsi, lui faisant « grant chère et grant honneur,» à l'église principale, où elle voulut, savant toute chose, aller rendre grâces à Dieu; puis jusqu'auprès de la porte Regnart, en l'hôtel de Jacques Boucher,
OULtANS.' SI
trésorier du duc d'Orléans^ où elle fat reçoe fttee sei deux frères et les deux getitilshonnues qui ravalent amenée deyaucouleurs\
Jeanne avait dès ce moment changé lafaoe des choses. Les Orléanais^ d'assiégési devenaient décidé^ tnent a8siégeantS4 Le peuple avait repris tant de (sonflance, qu'autrefois (c'est Dunoif qui Tavance) deux cents Anglais eussent mis en fuite plus de huit cents hommes de l'armée du roi^ et maintenant qua* tre ou cinq cents hommes d'armes osaient braver toutes les forces anglaises.
Dès le lendemain matin, les plus impatienta^ et dans le nombre Florent d'IUiers, arrivé de Chàteaudun Tavant-veille avee quatre cents conibattantSy sortirent enseignes déployées, chargèrent les Anglais et les t'efoûlèrent vers leur bastille voisine de Saini- Pouair^ sur la route de Paris; et déjà on ne parlait dans la ville que d'apporter de la paille et des fagoté pour y mettre le feu ' mais l'attaque ne fut pas soutenue. Jeanne n'avait rien su de l'entreprise; et^ si pressée qu'elle fût de combattre, on peut croire qu'elle l'eût désapprouvée i car avant d'attaquer l'ennemi, elle le voulait sommer encore; mais elle entendait qu'on ne différât pas davantage. Elle ne voulait pas même attendre sa propre troupe, qui devait passer la Loire à Blois, et se refusait à ce que Dunois Tallât chercher, aimant mieux qu'il restât pour faire immédiatement sommation, ou, en cas de refus, donner l'assaut aux Anglais. Dunois ne se refusa point à lui laisser faire
telles sommations qu'il lui plairait; mais il tint à ne point combattre avant d'avoir reçu ses moyens d*atlaque ; et Jeanne dut céder à son tour. Elle écrivit donc aux Anglais dans le même sens que la première fois, réclamant le héraut qui ieur avait porté sa lettre de Blois. Ceux qu'elle envoyait d'Orléans pouvaient bien avoir le même sort : car les Anglais ne se croyaient point tenus du droit des gens envers cette fille qu'ils réputaient pour le moins hérétique ; mais Dunois leur manda en même temps que s'ils ne les renvoyaient tous, il ferait mourir les Anglais prisonniers, et ceux qu'on avait envoyés pour traiter de la rançon des autres.
Us cédèrent à cette menace, selon le Journal du siège; selon d'autres témoignages qui trouvent ailleurs leur confirmation, des deux messagers ils retinrent l'un, et ne renvoyèrent l'autre que pour avoir l'occasion de publier ce que leur haine avait dès lors résolu contre la Pucelle. Ils lui mandèrent « qu'ils la brûleroient et f croient ardoir; » et, mêlant l'insulte à . la menace, ils ajoutaient ce qu'elle n'étoit qu'une ribande et comme telle s'en retournât garder ses vaches*. »
Jeanne fut vivement émue de ces insultes grossières; mais^ au risque de les subir en face, elle voulait, avant de commencer l'attaque, adjurer, en personne, les Anglais de l'éviter en se retirant. Elle s'en alla donc au boulevard de la Belle-Croix, position avancée des Orléanais sur le pont, et de là elle somma Glans-
dale (Glacidas) et les soldats qui occupaient les Tourelles de se rendre de par Dieu, ne leur assurant que la^ie sauve. On devine comment cette sommation fut accueillie. « Glacidas et ceux de sa rote, dit le Journal^ répondirent vilainement, Tinjuriant et appelant vachère, comme devant, crians moult haut qu'ils la feroient ardoir (brûler) s'ils la pouvoient tenir. » La Pucelle prit encore en patience leurs injures; mais elle leur déclara qu'ils s'en iraient bientôt, et à leur chef qu'il ne le verrait pas. Sa parole s'accomplit : mais les Anglais n'en seront que plus ardents à tenir leur promesse ^
Puisque Dunois ne voulait point combattre sans les troupes renvoyées à Blois, le plus sûr et le plus court était peut-être encore qu'il les allât chercher. Il partit donc le dimanche matin, 1*"' mai, avecBoussac, d'Âulon et plusieurs autres, passant fièrement sous les bastilles anglaises. La Pucelle était venue s'établir entre ces bastilles et la ville, et sa présence avait
suffi pour que l'ennemi, si fort qu'il fût, ne remuât pas".
Bentrée en ville, elle employa les loisirs qu'on lui faisait à se mettre plus intimement en rapport avec la population, en lui communiquant, avec sa foi en Dieu, sa confiance dans la victoire, et en la préparant à braver les Anglais dans leurs forts, si les Anglais continuaient de rester sourds à ses invitations.
Et d'abord elle voulut donner satisfaction à l'empressement populaire. Les Orléanais se portaient en
tel nombre vers son hôtel, qu'ils en rompaient presque les portes. Elle parcourut h cheval les rues de la ville, et la foule était si grande sur son chemin qu*à grandpeine pouvait-elle s'ouvrir un passage : car le peuple (¥ ne se pouvoit saouler de la voir, » Tous admiraient sa bonne grâce à cheval* sa tenue militaire ; et ils sentaient qu'elle ne se trompait pas lorsque, tour* nant vers Dieu leur confiance, elle allait répétant sans cesse : « Messire m'a envoyée pour secourir la bonne ville d'Orléans. » Puis elle renouvela auprès des Anglais de la rive droite ses démarches si mal accueillies à la rive gauche. Elle vint près de la croix MoriUy invitant ceux qui tenaient la bastille voisine à se rendre, la vie sauve, et à s'en retourner en Angle« terre. Mais ils lui répondirent comme aux Tourelles par des insultes. « Voulez-vous donc, s'écriait le Bastard de Granville,' que nous nous rendions à une femme? » Et il jetait à la face des Français, dont elle était suivie, des injures qui retombaient encore sur elle \
Le lendemain (lundi , 2 mai) , elle sort à cheval et s'en vient par les champs examiner les bastilles et les positions des Anglais; et le peuple la suivait en grande foule, prenant plaisir à la voir et à être autour d'elle, sans souci de l'ennemi : comme si avec Jeanne nul péril ne les pût atteindre. Et en effet les Anglais ne bougèrent pas; et Jeanne, après avoir inspecté leurs fortifications tout à bisir, rentra dans la ville et vint à l'église Sainte-Croix entendre vêpres".
ORLSAlfS. 55
Le mardi, grande procession à laquelle elle assiste avec les capitaines, afin de tourner les cœurs, par cette manifestation publique, vers Celui de qui elle attendait son secours : car pour elle, elle ne mettais point en doute la défaite des ennemis; et si quelque sage homme lui disait : a Ma fille, ils sont forts et bien fortifiés, et sera une grande chose à les mettre hors, )> elle répondait : ce II n'est rien d'impossible à la puissance de Dieu, u
Ce jour-là, on vit arriver les garnisons de Gien, de Château -Regnard, de Montargis, celte brave ville qui, après avoir vaillamment repoussé les Anglais en 1 427, prêtait, à la même fin, si volontiers secours aux autres. Mais de Blois, personne encore : et cependant, si les capitaines avaient tenu leur promesse, c'est en ce jour qu'on les devait voir revenir. Enfin, le soir, on apprit qu'ils étaient en marche ^
Ce n'était pas sans raison que Dunois avait jugé utile d'aller à leur rencontre; car, lorsqu'il arriva, leur départ était mis en question. On délibérait devant le chancelier de France. Quelques-uns opinaient que chacun retournât en sa garnison; c'était probablement l'avis du chancelier et de ses adhérents : car pour les capitaines, presque tous voulaient revenir à Orléans comme ils s'y étaient engagés. Dunois montra que si cette petite armée, réunie avec tant de peine et déjà réduite des deux tiers, venait à se dissoudre, c'en était fait de la ville. Il l'emporta. On résolut de revenir à Orléans avec des munitions nou-
velles, et d'y revenir comme on Tavait arrêté, comme Jeanne Tavait voulu d'abord, par la Beauce (la rive droite), à travers les principales bastilles des Anglais ^.
Jeanne n*était plus parmi ces soldats que par la bannière commise à Pasquerel et aux prêtres. Mais elle devait être là quand on passerait devant l'ennemi. Le mercredi (4 mai), apprenant leur approche, elle vint au-devant d'eux jusqu'à une lieue d'Orléans, son étendard à la main, suivie de La Hire^ de Florent d'Illiers et de plusieurs autres. Et tous ensemble ils repassèrent avec leur convoi devant la grande bastille des Anglais nommée Londres, processionnellement, les prêtres chantant des cantiques, sans que les An* glais, qui avaient l'avantage de la position et du nombre, fissent rien pour les arrêter. Cet ennemi, qui était le plus fort et qu'on ne pouvait point soupçonner de manquer de courage, était resté comme frappé d'impuissance devant celle que la veille encore il outrageait '•
C'était maintenant aux Anglais de se défendre ; et ce n'était pas sans une vive sollicitude qu'ils attendaient des renforts à leur tour. La Pucelle ne les redoutait pas. Ce jour même, après le dîner, Dunois l'étant venu trouver pour lui dire que Falstolf leur amenait des vivres et des hommes, et qu'il était déjàà Janville : « Bastard, Bastard, s'écria Jeanne dans une saillie de joie, en nom Dieu, je te commande que tantôt (aussitôt) que tu sauras la venue dudit Fal-
stûir, tu me le fasses savoir : car s'il passe sans que je le sache> je te promets que je te ferai 6ter la tète. » DuDois lui dit sur le même ton de ne rien craindre : qu'il le lui ferait bien savoir ^
Ce fut pourtant sans lui rien dire que Ton com-* mença l'attaque.
Elle s'était jetée sur un lit pour se reposer un moment des fatigues de la journée^ quand tout à coup elle se leva, et réveillant d'Aulon, son écuyer, qui dormait sur un autre lit : « En nom Dieu, dit-elle, mon conseil m'a dit que j'aille contre les Anglois ; mais je ne sais si je dois aller à leurs bastilles ou contre Falstolf qui les doit ravitailler. » Comme il l'armait, on entendit grand bruit : on criait dans la ville que les ennemis portaient grand dommage aux Français. Elle quitte d'Aulon, qui lui-même se revêt de ses armes, sort précipitamment de sa chambre , et rencontrant son page : a Ha, sanglant garçon, s*écrie-t-elle, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! Allez quérir mon cheval. » Elle achève de s'armer avec l'aide de la dame du logis et de sa fille ; puis, sautant sur le cheval que le page amenait, elle l'envoie chercher son étendard, le reçoit par la fenêtre sans lui laisser le temps de descendre, et part, courant droit par la grande rue ver^ la porte de Bourgogne, si vite que les étincelles jaillissaient du pavé*.
C'est de ce côté qu'était l'action dont le bruit s'était répandu dans la ville. Après Tentrée du convoi,
58 LIVRE DEITXIÈHE.
ceux d'Orléans qui Tavaient escorté, ayant pris leur repas à la bâte, étaient allés à Thôtel de ville y où ils se firent donner des coulevrines, des arbalètes, des échelles, et ils étaient partis pour attaquer Saint- Loup. Mais cette bastille, qui commandait le passage de la Loire en amont et le chemin de la Bourgogne, avait été fortement mise en défense par Talbot. Il y . avait là trois cents Anglais d'élite : malgré l'absence de leur capitaine, Th. Guerrard, ils résistaient avec vigueur aux assaillants , et bon nombre de blessés étaient rapportés vers la ville, Jeanne s'arrêta au premier dont elle fit la rencontre, et sachant que c'était un Français : (^ Jamais, dit-elle, je n'ai vu sang de François que les cheveux ne me levassent en sur (sur la tête). » Elle arriva devant la bastille : elle avait été rejointe par son écuyer, son page, tous ses gens ; et bientôt Dunois et plusieurs autres vinrent soutenir l'attaque si témérairement commencée, Jeanne leur ordonna d'observer l'ennemi, et d'empêcher qu'il ne vînt des autres forts au secours de Saint-Loup. Ellemême, debout sur le bord du fossé, son étendard à la main, encourageait ses hommes à l'assaut. Les Anglais tinrent trois heures, forts de leur propre réso-* jution et comptant sur le secours des autres. Talbot, en effet/donna l'ordre de sortir des retranchements pour faire diversion en menaçant la place, et ceux de Saint-Pouair, cette grande bastille que les Anglais avaient nommée PariSy plus rapprochés de la bastille attaquée, tentèrent de la dégager en prenant par dert
ORLSAlfS. 59
rière les asBaillants. Mais par deux fois la cloche du beffroi dénonça leur entreprise, et ceux d'Orléans, fious la conduite de Boussac, de Graville et de quel* ques autres, sortant aussitôt de la ville au nombre de six cents, se rangèrent en bataille et les contraignirent à rétrograder. Ceux de Saint-Loup ne se lais* seront point encore abattre» et, disputant le terrain pied à pied, se retirèrent au clocher de Téglise; mais, malgré leur bravoure, ils y furent forcés et tués ou pris. Quelques gens d'Église qui étaient parmi eux,ou de soi-disant tels, vinrent sous Thabit ecclésiastique se présenter à Jeanne. Elle les reçut, empêcha qu'on ne leur fît aucun mal, et les emmena dans son hôtel. C'étaient assez de tués en cette journée, a Elle pieu* rait sur eux, dit Pasquerel, en pensant qu*ils étaient morts sans confession \ »
Les Français trouvèrent à Saint-Loup grande quan* tité de vivres et d'autres biens qu'ils pillèrent, et ils mirent le feu à la bastille. Quand ils furent rentrés à Orléans, les Anglais eurent bien la pensée de reprendre la place ; mais à la vue des flammes, ils re* broussèrent chemin, la jugeant décidément perdue pour eux *•
Ce premier succès fut célébré dans Orléans comme le premier acte de la délivrance. leanne, qui avait mené le peuple à la victoire, lui rappelait qui en était Tauteur . Elle répondait à l'empressement dont elle était l'objet, en menaçant ses hommes d'armes de les quitter s'ils ne se rapprochaient de Dieu par la pénitence ;
elle les exhortait à lui rendre grâces, et promettait que dans cinq jours le siège serait levé et qu'il n'y aurait plus un seul Anglais devant Orléans. Le peuple la croyait. On courait aux églises, et le s^n des cloches portait comme un retentissement de cette joie publique aux Anglais étonnés d'être vaincus*.
La Pueelle ne voulait point qu'on leur laissât le temps de se raffermir. Dès le lendemain, quoique ce fût le jour de l'Ascension , elle demandait qu'on les attaquât au cœur même de leurs positions, à la bastille de Saint-Laurent. Mais les capitaines se refusèrent à ces instances, alléguant la sainteté du jour. Jeanne céda, et sut elle-même honorer la fête et y chercher de nouveaux éléments de succès, non-seulement en allant recevoir dans la communion le Pain des forts, mais en rappelant à ses compagnons les vraies conditions de la victoire promise. Depuis qu'elle était à l'armée, elle n'avait cessé de combattre en eux le désordre et le vice, comme leur plus dangereux ennemi et le plus grand obstacle à leur triomphe. Elle ordonna que personne ne sortît le lendemain pour combattre qu'il ne fût confessé , et renouvela la défense qu'aucune femme dissolue ne les suivit, parce que Dieu pourrait permettre qu'ils fussent battus à cause de leurs péchés*.
En même temps, elle voulait offrir à l'ennemi un dernier moyen d'éviter une plus sanglante défaite. Elle lui écrivit une dernière lettre , que Pasquerel ,
son fidèle compagnon en toutes ces journées , repro* duit en ces termes :
« A vous, hommes d* Angleterre, qui n^avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi du ciel or* donne et mande par moi que vous laissiez vos bastilles et vous en alliez en votre pays, ou sinon je vous ferai un tel hahu (ou hahaye) qu'il en sera perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois, et je ne vous écrirai pas davantage. Jhesus Maria. Jeanne la Pucelle. »
Elle ajoutait après avoir signé :
« Je vous aurais envoyé mes lettres plus honora* blement, mais vous me retenez mes hérauts. Vous m'avez retenu mon héraut Guyenne. Renvoyez-le-moi et je vous renverrai quelques-uns de vos gens pris dans la bastille Saint-Loup ; car ils ne sont pas tous morts. »
Elle prit alors une flèche, y attacha la lettre, et la fit lancer aux Anglais avec ce cri : « Lisez, ce sont nouvelles. » Les Anglais la relevèrent, et l'ayant lue se mirent à crier : « Voilà des nouvelles de la p.... des Armagnacs. » Jeanne, à ces mots, soupira et répandit d'abondantes larmes, appelant à son aide le Roi du ciel. Et le Seigneur la consola ^
Pendant que Jeanne cherchait tout à la fois à rendre la lutte décisive et à la prévenir, s'il se pouvait encore, les chefs, dans un conseil tenu chez le chancelier du duc d'Orléans , délibéraient à part sur la manière de la conduire. Jeanne avait proposé d'aller droit à la grande bastille des Anglais. Ils convinrent
6S LITRE BBUXIÈME.
d'adopter son plan, mais seulemeût en apparence t ils voulaient, par une fausse attaque sur la rive droite, y attirer ceux de la rive gauche, et profiter de la diversion pour enlever les bastilles de cette rive, dégarnies de leurs défenseurs. De cette sorte, ils devenaient maîtres du pont; ils rendaient toute Hberté à leurs communications avec la Sologne^ et se ménageaient les moyens d'introduire dans la place de quoi soutenir un long siège : car ils n'avaient point d'autre ambition que de lasser l'ennemi.
Jeanne n'était pas de ce conseil ; et plusieurs même voulurent qu'on ne lui dît rien de l'attaque projetée contre les bastilles de la Sologne, c'est-à-dire du véritable but de la journée , de peur qu'elle n'en parlât. En effet, quand on l'appela, on ne lui fit part que du projet d'attaquer la grande bastille de la Beauce ; et l'on croyait la tromper d'autant mieux, que ce projet répondait à ses vues. Quand le cfaancelier lui eut fait l'exposition concertée, elle répondit, indignée de ces subterfuges :
a Dites ce que vous avez conclu et appointé; Je cèlerais bien plus grande chose, d Et elle allait et venait par la place, marchant à grands pas.
a Jeanne , » lui dit Dunois, voulant réparer l'effet de cette injurieuse maladresse, (c ne vous courroucez pas, on ne vous peut pas tout dire à une fois. Ce que le chancelier vous a dit a été résolu ; mais si ceux de l'autre côté se départent pour venir aider la grande bastille de par deçà, nous avons résolu de passer la
rivière, pour y besogner ce que nous pourrons. Et nous semble que cette conclusion est bonne et profit table. >\
Jeanne se calma^ et répondit qu'elle était contente et que la conclusion lui semblait bonne , pourvu qu'elle fût ainsi exécutée. De quelque côté que portât le coup, elle sentait qu'il serait décisif; mais sa défiance n'était que trop légitime : ils ne firent rien de ce qu'ils avaient résolu *.
On se décida à se porter directement sur la rive gauche.
Les Anglais occupaient, on l'a vu, la tête du pont ou la bastille des Tourelles, et, un peu au-dessus des Tourelles, la bastille des Augustins, l'une et l'autre couvertes par leur boulevard. Ils avaient de plus, en aval du fleuve^ le boulevard de Saint-Privé, qui était relié à la grande bastille de Saint- Laurent (rive droite) par un boulevard, élevé dans l'île Cbarlemagne ; et, en amont, la bastille de Saint-Jean le Blanc, qui était moins une forteresse qu'un poste fortifié, ou, selon Texpression du Journal, ce un guet pour garder ce passage, » poste abandonné une première fois à l'approche de Jeanne, et occupé de nouveau après son entrée dans la ville. Ce fut par ce côté que la Pucelle et les capitaines allaient commencer leur attaque. *
Il y avait là une petite île appelée depuis Ile-anay Toiles et alors île Saint- Aignan, séparée de la rive par un étroit canal. Rien ne convenait mieux pour disposer à loisir une attaque dirigée d'Orléans contre
les positions des Anglais sur la rive gauche ; et les Orléanais en avaient usé plusieurs fois. Ils y passèrent cette fois encore. Deux bateaux, amençs entre Tile et la rive gauche^ furent comme un pont qui mena de l'une à Tautre. Mais quand ils vinrent à Saint-Jean le Blanc, ils le trouvèrent encore abandonné. Glansdale, menacé d'une attaque sérieuse, avait jugé.prudent d'en rappeler ses soldats dans les bastilles qui défendaient le pont'.
La Pucelle vint les y attaquer aussitôt, sans même attendre que tous ses gens eussent passé de Tile sur la rive gauche, et elle planta sa bannière sur le rebord du boulevard des Augustins. Mais ses compapagnons ne soutinrent pas son audace. Une terreur panique les saisit tout à coup. Le bruit se répand que les Anglais viennent en grande force du côté de Saint-Privé. On fuit, on cherche à regagner le pont de bateaux, afin de se mettre en sûreté dans l'île de la Loire ; et les Anglais, sortant de leurs bastilles^ poursuivent à grands cris les fuyards, insultant de leurs grossiers propos la Pucelle qui cherchait à couvrir leur retraite. Elle se retourne alors, et leur faisant visage, si peu de monde qu elle eût autour de soi, elle marche à eux, sa bannière déployée. Les Anglais s'effrayent, et, sans l'attendre, fuient à leur tour jusque dans leur bastille des Augustins; mais Jeanne les presse, et plantant de nouveau sa bannière sur le fossé du boulevard, elle rallie alentour les Français ramenés par son exemple.
 la vue des Anglais sortant de leurs baslilles, on pouvait croire que ceux de la rive droite, à lexemple, des Français, avaient passé la Loire, et venaient, par Saint-Privé, au secours des places attaquées; et, dans ce cas, la prudence commandait peut-être de rentrer dans la ville. Mais la Pocelle, en changeant l*aspect des choses, avait changé les résolutions des capitaines. Ils arrivaient, et ne songeaient plus qu'à forcer avec elle l'ennemi dans son refuge. Deux chevaliers qui, dans ces alternatives de retraite jet d'attaque, s'étaient défiés à qui ferait le mieux son devoir, étaient déjà au pied des palissades : mais un Anglais, grand, puissant et fort, occupant à lui seul tout le passage, les tenait en échec. D'Aulon le signala au fameux canonnier Jean le Lorrain, qui l'abattit d'un coup de sa coulevrine; et les deux chevaliers, entrant dans la bastille, y furent suivis d'une foule d'assaillants. Tous les Anglais périrent ou cherchèrent un refuge derrière le boulevard des Tourelles. La bastille contenait des vivres et du butin en abondance. Pour ôter aux vainqueurs la tentation du pillage et leur en éviter les périls, la Pucelle fit mettre le feu à la bastille, et tout fut brûlé '.
Restaient les Tourelles : on les investit immédiatement, et Ton prépara tout pour les attaquer le lendemain.
Il y a ici, dans les témoignages contemporains , des différences qui ne laissent aucun moyen de les concilier. Perceval de Cagny et Jean Chartier disent que I 5
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loB positions des Anglais sur la rive gauche ; et les Orléanais en avaient usé plusieurs fois. Ils y passéront cette fois encore. Deux bateaux, amençs entre rtle ot la rive gauche, furent comme un pont qui mena de l'une h, l'autre. Mais quand ils vinrent à Saint-Jean le Blanc, ils le trouvèrent encore abandonné. Glansdale, menacé d'une attaque sérieuse, avait Jugé-prudent d'en rappeler ses soldats dans les bastilles qui défendaient le pont'.
}ji Pucollo vint les y attaquer aussitôt, sans même attendre que tous ses gens eussent passé de l'île sur la rive gauche, et elle planta sa bannière sur le reboni du boulevard des Augustins. Mais ses compapiignons ne soutinrent pas son audace. Une terreur |>ani(|uo les saisit tout à coup. Le bruit se répand que les Anglais viennent en grande force du côté de Saint-Privé. On fuit, on cherche à regagner le pont de hatoaux, afin de se mettre eo sûreté dans l'île de la Loire : et les Anglais, sortant de leurs bastilles, poursuivant i grands cris les fuyards, insultant de leurs grossiers propos la Pueelle qui cherchait à couvrir leur retraite. Elle se retourne alors, et leur faisant visait si peu de monde qu'elle eût autour de soi, elle marche à eux, sa bannière déj^yée. Les An^ais sVflblv^nt, et, sans l'altradre, fni^t i Imr tour
OHLfiAHS. g.
A la vue des Anglais sortant de leurs faa£^-^ r pouvait croire que ceux de la rive droiiè. i, \ ^leci- des Fraoçaia, avaient passé la Loire, e'. tcdii-'-l- i^- Saint-Privé, au secours des places attaquée: ; t* iiance cas, la prudence commandait peut-être û-- r^"'**dans la ville. Mais la Pocelle, «n clianjieai;- 1 at't"' des choses, avait changélesréBolulionËÙecca- l, j" Ils arrivaient, et ne songeaient plus qu i. ji-.,- j.-.*elle l'ennemi dans son refuge. Deux cuf\i..-^ dans ces alternatives de retraite et d aiLt:- -. -„— : défiés à qui ferait le mieur Bon df^u.■. ^i,-. ...
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66 ' LIVRi; DËV^IËME.
Jeanne passa la nuit devant la, ))astille des Tquf elles ; le héraut Berri, la Chropique de la Pucelle et celle de la fête du Smai, qu'elle la passa, ^anp Orléap^. Cette même opposition se retrouve jusque dana \e témoignage de ceux qui étpiient là, qui étaient attachés à sa personne. D*Aulou son écuyer dit qu'elle demeura avec les seigneurs « toute icell«^nuit » devapt les Tourelles; L. de Cqntes, son page, qu'elle repassa le fleuve, et lui-même avec elle, qu'elle rentra dans Orléfins et y coucha dans son hôtel avec quelques femipesy selon son habitude. Pasquerel, son confesseur , raconte ce qu'elle fit ce même soir dans Orléans, lui présent; et ce qu'il dit est trop important pour qu'on y puisse soupçonner une erreur de mémoire; Colette, femme de Pierre Milet, cite un trait qui se rapporte au moment où elle repartit, le samedi matin, d'Orléans, pour attaquer la bastille du Pont. Les témoignages les plus pertinents établissent donc son retour dans la ville ; et Ton peut dire que c'est l'opinion qui a le plus d'autorité dans ses histoiresi puisque c'est la version de la Chronique i aussi est-ce l'opinion que la plupart des écrivains modernes ont adoptée S
La Pucelle laissa donc, non sans appréhension pourtant ni sans regrets, ses gens devant les TourelleS| et rentra le vepdredi soir dans Orléans i — et les vraisemblances sont encore ici pour les témoignages qui nous ont parûtes plus sûrs. Ce n'est pas seulement parce qu'elle s'était blessée aux chausses-trappes, ni parce qu'elle ne manquait jamais d'aller passer la
nuit pwrmi lea fçmœeSi quand cela o'Êt^t pus impossible : c'eatp^rce qnf^i dan9 l'intérêt même du aucc^a, il fallait qu'elle fût, non dans TarméQ^ mais dans la ville : car )à était le plus grand péril. Les capitaines arment accepté son concourp : maia ils ne youlaient pas avoir Tair de suivre sa direction ; et plus on aU lait, plus iU semblaient craindre de lui laisser Thonneur de la victoire. Mais chaque fois leur opposition tournait contre eux-mêmes. LaPucelle avait toujours voulu porter le coup au cœurde la puissance anglaisé. C'est contrairement à son avis qu'ils l'avaient amenée à Orléans par la Sologne ; et elle leur avait bien prouvé que son avis était le meilleur, lorsque, trois jours après, elle y fit entrer un autre convoi, trois fois moins escorté, par cette route de la Beauce, à travers ces mêmes bastilles anglaises qu'ils avaient craint d'affrpnter d'abord. C'est contrairement à son avis, et, autant qu'il avait été en eux, à son inaut qu'ils avaient résolu d'attaquer les bastilles de la rive gauche ; et c'était elle qui avait fait réussir leur attaque au moment même qu'ils se décidaient à l'abandonner. Après cet éclatant succès qui promettait le dégage»ment du pont pour le lendemain, ils voulurent s'ar* rèter encore. Le soir, quand Jeanne eut pria un peu de nourriture (contre son habitude, dit Pasquerel, elle n avait point jeûné ce vendredi-là, parce qu'elle était trop fatiguée), un des notables chevaliers lui vint dire que les capitaines avaient tenu conseil. Il leur avait semblé, ajoutait-il, qu'ils étaient bien peu, vu le
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nombre des ÀDglais, et que Diea leur avait déjà &it une grande grâce en leur accordant ce qu'ils araient obtenu ; que la ville étant pleine de vivres, il leur serait facile de la bien garder en attendant le secours du roi ; et que par suite il ne paraissait pas opportun au conseil de faire sortir le lendemain les gens de guerre. Jeanne lui répondit : « Vous avez étéen votre conseil, et j'ai été au mien ; et croyez que le conseil de Dieu s'accomplira et tiendra ferme, et que cet autre conseil périra; m et se tournant vers son confesseur, qui le raconte : « Levez-vous demain de grand matin, dit-elle, et vous ferez plus qu'aujourd'hui. Tenez-vous toujours auprès de moi ; car demain j'aurai beaucoup à faire, et plus que je n'ai jamais eu : demain le sang coulera de mon corps au-dessus du
seinV
Ce qui peut expliquer jusqu'à un certain point, sinon excuser entièrement l'étrange résolution des capitaines, c'est que les Anglais, après la prise des Augustins et l'investissement des Tourelles, avaient rappelé sur la rive droite, dans leur bastille de Saint- Laurent, les hommes qui occupaient, sur l'autre rive, le boulevard de Saint-Privé. Us renonçaient donc à aller directement au secours des Tourelles : mais ne se réservaient-ils point de tenter une forte attaque contre la ville elle-même? et dans ce cas n*était-il pas prudent de les observer et d'attendre ? La Pucelle ne le crut point, non plus que les habitants de la ville même. Jeanne pensait à ces bra es gens qu'elle avait
laissés devant les Tourelles, exposés, sans elle, aux sorties des Anglais; quant aux habitants 'd'Orléans, ils passèrent cette nuit à leur envoyer des vivres et des munitions, et à préparer tous les engins qui pou-* vaient servira désarmer le boulevard ennemi de ses défenses et à en rendre l'accès plus praticable aux assaillants ^
Le lendemain, de grand matin, Pasquerel dit la messe, et Jeanne partit pour Tassant. Au moment du départ, son hôte voulait la retenir pour manger d'une alose qu'on venait de lui apporfer. « Gardez-la jusqu'au soir, dit-elle dans une saillie de bonne humeur» et je vous amènerai un godon (on reconnaît le sobriquet populaire) qui en mangera sa part; » et elle promettait de repasser par-dessus le pont. Mais les capitaines persistaient dans leur opposition à l'entreprise, et ils avaient donné ordre au gouverneur d'Orléans, Gaucourt, de garder les portes pour empêcher qu'on ne sortît. Jeanne le trouvant devant elle comme elle voulait passer : «Vous êtes un méchant homme, ditelle; et qu'il vous plaise ou non, les gens d'armes viendront et gagneront comme ils ont gagné. » Gaucourt aurait vainement essayé de résister à ceux qui suivaient Jeanne, et il ne s'était déjà que trop mis en péril. Jeanne fit ouvrir la porte de Bourgogne et une petite porte, près de la grosse tour, qui donnait directement sur la Loire, et, passant le fleuve, elle alla rejoindre avec ces nouveaux combattants ceux qu'elle avait laissés devant le fort ennemi '•
LeÉ Capitaines, même ceux (îui Tavaietlt voulu al*rèlel^y là suiviretit : jaloux de vaincre sans elle, ils ne 6e souciaient guère qu'elle tHomphât sans eux. Âved Durioib et La Hire^ qui paraissent toujours plus {)rêtë à là seconder, on cdUipta bientôt devant lés Toui*ëllë&, hais, Gràville, t'oton de ^aintraUles, Thibaut d'Armagnac, seigneur de Termes, Louis de Culàn et Gaucôurt lui-même. La lutte s'engagea dès 6 ou t heures du matin. Anglais et t'rançais rivalisaient d'ai*deur. Ceux d'Orléans voyaient dans la victoire te gage de leur délivrance ; ceux de la bastille cUttibâttaient poui» leur vie et pour leur liberté : cat^ ils n'avaient point de refuge. Les Français descendaient dans les fossés du boulevard, et sous le feu des canons ou les traits des arbalètes, ils cherchaient à gravir l'escarpement « avec une telle vaillance, qu'il sembloit à leur hardi maintien qu'ils cuidassent être immortels ; » mais lorsqu'ils touchaient au sommet, ils trouvaient l'ennemi armé de haches, de lances et de maillets de plomb; ils ne cédaient qu'accablés par le nombre dans des combats corps à corps. Ces assauts, toujours repoussés, recommençaient toujours; la Pucelle était là, soutenant les courages et disant : « Ne vous doiibtez (ne craignez pas), la place est votre. » L'attaque se prolongeait sans résultat, lorsque, vers une heut*e après midi, elle descendit dans le fossé et dressa une échelle contre le parapet : au même instant, elle fut atteinte entre l'épaule et la gorge d'un trait d'arbalète qui la perça de part eh
part. Se sentant blessée, elle eut peur et pleura. Que craigtiait-elle, etpour(|uoi pleurer? N'étail-elle plus sûre de la victoire, ou ctaignait-elle de mourir? Non, cal' elle avait prédit qu'elle serait blessée et qu'elle en guérirait. Ce fait» tout merveilleux qu*il soit, est thiû hors de doute par les témoignages les plus irrécusables. Ce n'est pas seulement Jeanne dans le procès de Rouen , ce ne sont pas seulement les témoins du procès de réhabilitation qui le constatent : c'est iitle pièce écrite «près qu'elle eut prédit sa blessure et avant qu'elle l'eôt reçue. Cet accident confirttiÈiit dohc sa parole *, mais la femriie demeurait dans rhéroïde et dans la sainte : elle eut peur et pleura. Cependant elle fut consolée, comme elle disait. Elle arracha le fei* delà plaie, et comme plusieurs honwnes de guert*e lui proposaient d^ charmer la blessure, elle s'y refusa, disant : « J'aimerais mieux mourir que de rlëti faille que je susse être péché ou contre la volonté de DièU ; » tiiais elle ne refusait pas qu'on entreprît de la guérit*, si Ton y pouvait appliquer quelque t'emède permis; On lui mit une compresse d'huile d'olive; après qUol elle se confessa, versant des larnies'*
Cette longue résistance des Anglais et l'acciilént de Jeanne avait découragé les assaillants. Les chefs la Vinrent trouver, et tout en lui exprimant leur peine de la voir blessée, ils lui dit'eht qu'il valait mieux laisser l'assaut jusqu'au lendemain. Elle ne répondit à ces ouvertures que par les plus nobles paroles, les
exhortant à ne pas faiblir; mais fort peu touchés de ce langage, ils suspendirent l'assaut, et se retirèrent à distance, songeant à ramener dans Orléans et leurs troupes et leur artillerie : car elles n'eussent plus été fort en sûreté, même pour une nuit, de ce côté de la Loire, après un échec avoué. Jeanne, malgré ses souffrances, vint alors elle-même trouver Dunois, et le supplia d'attendre un peu encore : « En nom Dieu, disait elle, vous entrerez bien brief (bientôt) dedans, n'ayez doute, et les Anglois n'auront plus de force sur vous. C'est pourquoi reposez-vous un peu, buvez et man]gez. » Ils le firent, car sa parole avait un accent qui les subjuguait; et alors : a Maintenant, dit-elle, retournez de par Dieu à l'assaut derechef : car sans nulle faute, les Anglais n'auront plus la force de se défendre, et seront prises les Tourelles et leurs boulevards. »
L'attaque recommença, ou plutôt reprit avec une ardeur nouvelle, car elle n'avait jamais été entièrement suspendue. Jeanne demanda son cheval, et laissant son étendard à d'Aulon, son écuyer, s'en vînt à l'écart dans une vigne voisine, pour faire à Dieu son oraison : mais elle reparut bientôt, et prenant ellemême sa bannière, elle dit à un gentilhomme qui était auprès d'elle : « Donnez-vous garde (regardez) quand la queue de mon étendard touchera contre le boulevard. » Un peu après il lui dit : (c Jeanne, la queue y touche! >> Elle s'écria : « Tout est vôtre et y entrez*. »
A sa voix, ils reviennent à Tassaut. ce Et oncques, dit un contemporain, on ne vit grouée d'oisillons eux parquer sur un buisson comme chacun monta contre ledit boulevard. » En même temps ceux d'Orléans ve^ naient, du boulevard de la Belle-Croix, attaquer» par le pont , les Tourelles. De ce côté , les Anglais . étaient séparés des assaillants par plusieurs arches qu'ils avaient rompues ; mais les Orléanais, apportant avec eux des échelles, de vieilles gouttières, se mirent en devoir de les jeter d'un pilier à Tautre ; et comme la plus longue de ces gouttières était encore trop courte de trois pieds, ils la rajustèrent, l'étayèrent comme ils purent. Cest sur ce pont de nouvelle sorte qu'un chevalier de Rhodes, le commandeur Nicole de Giresme, s'aventura le premier tout armé. Les Anglais étaient donc assaillis des deux côtés à la fois; mais ce qui les terrifiait, c'était de voir, présidant à Tassant sur la rive gauche, cette femme qu'ils se flattaient d'avoir tuée. L'étonnement paralysa leurs forces : comme Jeanne l'avait annoncé, ils ne firent presque plus de résistance. Ils cherchaient à fuir du boulevard dans les Tourelles, par le pont jeté entre les deux places; mais, là aussi, ils se trouvaient prévenus par l'intrépide activité de ceux d'Orléans. Pendant que l'attaque se poussait sur les deux côtés, contre la bastille et contre le boulevard, un bateau chargé de matières combustibles fut amarré sous le pont qui joignait l'une à l'autre ; et quand les Anglais, forcés dans le boulevard, voulu-
rent se retrancher dans les Tourelleô, le poht, attaqué par les flammes, céda, et presque tous furent précipités dahsr les flots. Là PUcelle eût voulu les sauver : (c Glacidas ! Giacidas ! criait-elle à leur chef, rends*ti^ rends-ti (reods-toi) ati Roi du ciel.^. Tu m'as appelée p ; j'ai grand pitié de vos ânies! » Mais
Glansdale fut entraîné avec les autres, et la Pucelle ne put voir sans verser des larmes cette un misérable de tant de braVes gens. Il ne resta sur la rive gauche aucun Anglais qui ne fût tué ou pris ^
Il était soir quand les Tourelles furent occupées. La Pucelle y detoeura Une partie de la nuit, afin de voir si les Anglais de Saint-Laureht ne tenteraient rien pour venger leurs compagnons et regagner la position perdue; « mais ils n'en avoient nul vouloir, m La Pucelle rentra donc datis Orléans. En moins de trois heures, les Orléanais avaient su rendre le pont pi'aticable, si bien que Jëaniie put, contmeelle Tavait dit, le repasser pour rentrer dans la ville* c< Et Dieu sait, dit Perceval de Cagny, à quelle joie elle et ses gens y furent reçus. » On la débarrassa de ses armes; on tnit un nouvel appareil sûr sa blessure. Elle ptit un peti de pain trempé dans du vin mélaBgé d'eali ', et alla se Reposer*.
Tàtidis que les ddchës d'Orléans saluaient celte nouvelle victoire^ lés Anglais qui, pendant ces deux jours, n'avaient rien fait pour la prévenir, ne songeaient plus qu'à la rendre défitiitive en se retirant. C'était bien se déclarer vaincus parcelle qu'ils avaient
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accueillie de tant d^outrages. La terreur seule qu'elle avait inspirée peut expliquer cette impuissance et cette résolution parmi des hommes qui, depuis si longtemps, avaient pris Thabitude de vaincre les Français. Le dimanche donc, de grand matin, ils sortirent de leurs bastilles; mais en capitaine con«> sommé, Tàlbot comprit que, s'il laissait voir de la peur, sa retraite deviendrait Une déroute. Bien loin de fuir, il rangea son armée devant la ville, comme pour offrir la bataille aux Français. Les Français sortirent aussitôt et se disposèrent en ordonnance de combat, sous les bannières de leurs capitaines. La Pucelle était sortie avec les autres, revêtue d'une simple cotté de mailles. Mais cette fois les Français, impatients de combattre, attendirent vainement qu'elle leur en donnât le signal. C'était dimanche. Elle défendit de commencer la bataille, disant que c'était la volonté de Dieu qu^on les laissât s'ils s'en voulaient aller I mais que, s'ils attaquaient, on aurait la victoire. Ëti attehdant, elle voulut d'abord qu'on dît la messe; elle fit dresser uti autel, et deut messes furent célébrées en présence dé l'armée. La cérémonie achevée : « Or, regahiez, dit-élle, si les Anglois ont le visage tourné devers vous ou le dos. » On lui répondit qu'ils se tournaient vers Meuti : « En nom Dieu, ils s^en vont, laissez-les aller ; il ne plaît pas â Messire qu'on les combatte aujourd'hui : vous les aurez une autre fois *. »
Les Anglais, après être restés en ligne une héiife
entière, s'étaient retirés en bon ordre, brûlan* leurs bastilles et emmenant leurs prisonniers : mais ils ne se retiraient point si librement, qu'ils ne dussent laisser derrière eux une partie de leur artillerie et de leurs approvisionnements , et même ^ selon la Chronique, leurs malades; et les hommes d'armes n'obéirent point si complètement à la Pucelle, qu'ils ne s'en allassent avec La Hire faire quelques escarmouches et gagner du butin sur les derrières de l'en-
nemi *.
Parmi les prisonniers que les Anglais voulaient emmener avec eux était un Français, nommé Le Bourg du Bar, pris comme il voulait aller d'Orléans rejoindre Dunois près du comte de Glermont, la veille de la bataille de Rouvray. Talbot tenait beaucoup à son captif. Il le gardait « enferré par les pieds d'une paire de fers si pesants » qu'il pouvait marchera peine; et il avait commis la charge de le voir et de lui don* ner de la nourriture à un augustin anglais, son propre confesseur. C'est aussi à lui qu'il. avait laissé le soin de l'emmener dans la retraite. Le chevalier s'en allait ainsi au bras du moine, marchant le pas et demeurant fort en arrière des autres, en raison des fers qu'il avait aux pieds. Quand il les vit à une distance suffisante, il s'arrêta et dit au moine qu'il n'irait pas plus avant. Il fit plus : il le contraignit, enferré comme il était, à le ramener à Orléans sur ses épaules, et il fit ainsi son entrée dans la ville, pouvant compter pour sa part de butin sa propre rançon dont il se li-
bérait^ grâce au concours forcé du moine son conducteur *.
Pendant que les Anglais se retiraient vers Meun et Baugency, les habitants d*Orléans couraient aux bastilles qui depuis si longtemps les tenaient emprisonnés : ils les démolirent et en rapportèrent en triomphe les canons, bombarbes et approvisionnements de toute sorte que l'assiégeant y avait dû laisser. Puis, guidés encore par Jeanne d'Arc, ils allèrent d'égliàe en église rendre grâces à Celui qui leur avait donné la victoire, improvisant dans la joie du triomphe cette procession dont Tévèque d'Orléans institua peu après la solennité, et qui s*est perpétuée d*âge en âge sous rinvocation de la Pucelle : témoignage durable de la vénération de la France pour la sainte fille qui, en un jour de péril, sauva la patrie.
Mais la Pucelle n'était encore qu'aux débuts de sa mission. Elle avait hâte de la mener à son terme. Le lendemain donc elle se déroba à Tenthousiasme des Orléanais et aux fêtes de la victoire pour se rendre à la cour de Charles VII, où elle allait avoir d'autres ennemis à vaincre, d'autres obstacles à surmonter*.
La délivrance d'Orléans fit dans tous les esprits une impression profonde, La Pucelle avait donné son signe. Ce grand siège qui durait depuis sept moiSf elle y avait mis fin en une semaine. Ces bastilles qui 3*appuyaienl les unes les autres, elle les avait enle* vées Tune après l'autre, ou plutôt il avait suffi qu'elle e|i prit trois pour que tout le reste fût évacué.
Jeanne était donc bien l'envoyée de Dieu, e*était le cri du peuple; c'était aussi le sentiment des docteurs les plus 'autorisés.
Jean Gerson dans un écrit daté du 14 mai, six jours après la levée du siège (il mourut le 12 juillet suivant : c'est, on le peut croire, son dernier acte public), Jean Gerson examinait si l'on pouvait, si l'on devait croire à la Pucelle. Il énumérait toutes les
raisons qui militaient en sa faveur : l'adhésion du conseil et des gens'de guerre, au péril même du ridicule; Tenthousiasme du peuple, le découragement de Tennemi; et avec ces raisons externes, d'autres plus intimes : la vie passée de Jeanne d'Arc et sa manière de se conduire, faisant tout, simplement, sans superstition ni vue intéressée, parlant au nom du ciel sans cesser d'agir par elle-même, ou tenter Dieu par témérité. Il se prononçait donc pour elle, ajoutant : a Quand bien même (ce qu'à Dieu ne plaise) elle serait trompée dans son espoir et dans le nôtre, il ne faudrait pas en conclure que ce qu'elle a fait vient de l'esprit malin et non de Dieu, mais plutôt s'en prendre à notre ingratitude et au juste jugement de Dieu, quoique secret. » Et il terminait ses observations par cet avertissement prophétique : ^ Que le parti qui a juste cause prenne garde de rendre inutile ' par incrédulité, ingratitude ou autres injustices, le secours divin qui s'est manifesté si miraculeusement, comme nous lisons qu'il arriva à Moïse et aux enfants d'Israël : car Dieu, sans changer de conseil, change l'arrêt selon les mérites. »
C'est aussi la pensée qui domine le traité de l'archevêque d'Embrun, Jacques Gelu, écrit dans le même mois (mai <849). La Pucelle est-elle envoyée de Dieu ? Quelle est sa mission ? quelles en sont les raisons ? Et si Dieu veut manifester sa puissance, a-t-il besoin d'un intermédiaire? n'a-t-il pas les anges? pourquoi une jeune fille élevée parmi les brebis? Le
prélat se pose et résout toutes les questions dans le même sens que J. Gerson; et ses conclusions sont plus expresses encore et plus pratiques. Il veut que, sans négliger les voies ordinaires en ce qui touche les approvisionnements, les finances et tous les besoins de Tarmée, on suive surtout Tinspiration de Jeanne, et qu'on la préfère aux suggestions d'une sagesse tout humaine. Il rappelle Saûl. Le roi doit craindre, s'il omet de faire ce que dit la Pucelle, croyant faire mieux, de se voir abandonné du Seigneur, et privé de l'objet où il tend. C'est pourquoi le pieux évêque donne le conseil qu'en toute chose on corn* mence par prendre l'avis de la Pucelle, et que même dans les cas douteux, si elle y tient, on s'y conforme. Il voudrait que le roi conférât chaque jour avec elle sur ce qu'il doit faire pour accomplir la volonté de Dieu, et qu'il le fît en toute humilité et dévotion, « afin que le Seigneur n'ait pas raison de retirer sa main, mais qu'il accorde la continuation de sagrâce^ »
Les avis des docteurs n'étaient plus bien nécessaires pour que le peuple crût à Jeanne ; mails leurs conseils étaient loin d'avoir perdu leur opportunité auprès du roi. Les conseillers intimes de Charles Vil, voyant la confiance qu'elle inspirait autour d'elle, l'avaient acceptée sans trop de peine pour délivrer Orléans. Si elle n'en chassait l'ennemi, ils étaient forcés de se déloger eux-mêmes. Les Anglais, maîtres de la Loire, ne leur permettaient plus d'y demeurer en sûreté. Mais l'affaire n'en était plus là : Orléans I 6
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prélat se pose et résout toutes les questions dans le même sens que J. GersoD ; et ses conclusions sont plus expresses encore et plus pratiques. Il veut que, sans négliger les voies ordinaires en ce qui touche les approvisionnements, les finances et tous les besoins de l'armée, on suive surtout l'inspiration de Jeaonc, et qu'on la préfère aux suggestions d'une sagesse tout humaine. Il rappelle Saut, Le roi doit craindre, s'il omet de feire ce que dit la Pucelle, croyant faire mieux, de se voir abandonné du Seigneur, et privé de l'objet où il tend. C'est pourquoi le pieux évêque donne le conseil qu'en toute chose on commence par prendre l'avis de la Pucelle, et que même dans les cas douteux, si elle y tient, on s'y conforme. 11 voudrait que le roi conférât chaque jour avec elle sur ce qu'il doit faire pour accomplir la volonté de Dieu, et qu'il le fit en toute humilité et dévotion, ■ afin que le Seigneur n'ait pas raison de retirer sa nuia, mtùs qu'il accorde la continuation de sa grâce'. »
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as LIVRE TROISIÈNE.
délivré, la Pucelle voulait mener le roi à Reims, et Tentraîner, après le sacre, à la délivrance du royaume. Il fallait donc qu'ils payassent de leur personne, ou du moins qu'à la suite du roi ils se missent en route à travers les provinces occupées par l'ennemi. Gela coûtait à leur lâcheté, ou, si Ton veut, à leur nonchalance ; et ils étaient résolus de prendre tous les prétextes pour en reculer le moment^
Jeanne leur devait laisser peu de loisir.
En quittant Orléans, elle était venue à Blois, puis à Tours, et de là au château de Loches, où était le roi. Charles la reçut avec de grands honneurs. Il n'ignorait point quelle part elle avait eue à cette victoire aussi prompte qu'inespérée. Dans sa lettre aux habitants de Narbonne, lettre écrite pendant qu'on apprenait, pour ainsi dire, coup sur coup, la prise de Saint-Loup, puis des Tourelles, et enfin la levée du siège, le roi, sans dire encore tout ce qu'elle avait été dans le succès, leur signalait les choses merveilleuses qu'on rapportait d'elle, la nommant seule et constatant qu'elle avait été présente à tout. Il pouvait maintenant en savoir bien davantage. Aussi lui fit-il ce grande chère. » Mais Jeanne n'était pas venue chercher la récompense, elle venait solliciter l'achèvement de son œuvre : et c'est ce qu'on semblait le moins disposé à lui accorder*.
Charles convoqua ses capitaines et « autres sages de sa cour. » Il tint plusieurs conseils (à Tours), et la prudence des conseillers eut plus d'une excellente
raison à opposer aux deaaeins de la jeune fille. On alléguait la grande puissance des Anglais et des Bourguignons, et la détresse du roi, qui n'avait pas de quoi soudoyer Tarmée nécessaire au voyage. La Pucelle ne demandait pas tant de choses pour le con* duire, lui et sa compagnie, jusqu'à Reims^ n sûrement et sans dostourbier » (empêchement) , mais elle voulait qu'on se pressât. Elle disait a qu'elle ne durerait guère plus d'un an, et qu'on songeât à bien besogner cette année : car elle avait beaucoup à faire : m après le sacre elle avait encore à chasser les Anglais, à délivrer le duc d'Orléans. Si l'on croyait à sa mission, c'était bien le cas de faire comme disait Jacques Gelu : imposer silence à toutes les objections et la suivre. Mais ceux qui ne la voulaient pas suivre affectaient de croire que ce n'était pas si clairement Tordre de Dieu \
Un jour, la Pucelle, impatiente de ces lenteurs, vint avec Dunois au château de Loches, et fut menée à la chambre de retrait où le prince était conversant avec Christophe d'Harcourt, l'évèque de Castres, son confesseur, et le seigneur de Trêves (R. Le Maçon), ancien chancelier de France. Elle frappe à la porte, et dès qu'elle est introduite, elle se jette à ses pieds, et T^mbrassant ses genoux : c< Gentil Dauphin, ditelle, ne tenez plus tant et de si longs conseils, mais venez au plus tôt à Reims pour recevoir votre digne couronne. » Christophe d'Harcourt lui demanda si ses voix lui avaient dit cela.
Sk LIVRE TROISIÈME.
u Ouï , répondît-elle, je suis fort aiguillonnée touchant cette chose.
— Ne Youdriez-vous pas, ajouta d'Harcourl, nous dire ici, devant le roi, comment font vos yoix quand elles vous parlent ?
— Je conçois bien, dit-elle en rougissant, ce que vous voulez savoir, et vous le dirai volontiers. »
Et comme le roi, la voyant émue, lui demandait s'il lui plaisait de s'expliquer devant les assistants, elle répondit qu'elle le voulait bien, et raconta comment, lorsqu'elle s'affligeait dés doutes que Ton opposait à sa mission, elle se retirait à part et priait Dieu, se plaignant de ce qu'on ne la voulait pas croire; et sa prière faite, elle entendait une voix qui lui disait : a Fille Dé (de Dieu), va, va, va, je serai à ton aide, va ! » et quand cette voix lui venait, elle était bien réjouie et elle eût voulu être toujours en cet état, — En rapportant les paroles de ses voix, elle rayonnait d'une joie divine et levait les yeux au ciel'.
Ces paroles avaient leur autorité dans les merveilles qu'elle venait d'accomplir. Le roi et personne autour de lui ne le pouvait méconnaître : mais pouvaiton aller à Reims, en laissant les Anglais derrière soi sur la Loire, à Baugency, à Meun, à Jargeau? Les Anglais, en effet, chassés de devant Orléans, s'étaient repliés sur ces villes. Talbot avait occupé Meun ; Suffolk, Jargeau ; et naguère, après la levée du siège d'Orléans, quand Dunois, Boussac, Graville, Xaintrailles, voulant profiter de l'impression que Jeanne
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avait produite, et peut-étre de son absence , s'étaient portés sur Jargeau dans l'espoir d'enlever la place, ils avaient du y renoncer. Les Anglais tenaient donc toujours; et il y avait à craindre que cette marche aventureuse vers le Nord ne leur abandonnât le Midi. DailleurSy pour rassembler les princes et les seigneurs qui devaient accompagner le roi au sacre, il fallait du temps : le pouvait-on mieux employer qu'en enlevant aux Anglais leurs dernières positions sur la Loire ? Jeanne adopta le projet ; selon Perceval de Cagny, ce fut même elle qui le proposa. On réunit, à laide des capitaines revenus d'Orléans, une petite armée qui fut placée sous les ordres du jeune duc d'Alençon. Libéré enfin de sa rançon au prix des plus dur^ sacrifices, il brûlait de venger son ancien échec et de regagner au service du roi l'équivalent de ce qu'il y avait perdu. Le roi répondit à ses désirs en lui donnant le commandement de cette expédition ; mais il plaçait auprès de lui la Pucelle, avec la recommandation expresse qu'il ne fît rien sans son avis^ Jeanne avait pris dès lors un ascendant auquel personne ne pouvait plus se soustraire; et elle l'exer- * çait avec un naturel qui, chez cette âme simple et sans prétention, témoigne bien delà source où elle puisait tant d'autorité.
Gui de Laval, dans une lettre écrite le 8 juin <429, au milieu des derniers préparatifs de la campagne, en fait à sa mère et à son aïeule un tableau animé, où la Pucelle est peinte au vif dans toute la grâce et la
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fiéduction de son rôle ; traitant familièrement avec les plus hauts personnages, donnant tour à tour le signal des prises d armes ou des processions.
Le roi était venu à Saint-Aignan en Berri, et la Pucelle s'était rendue à Selles, à quatre lieues de là, où toutes les troupes devaient se réunir pour entrer en campagne. Gui de Laval étant venu rejoindre le roi, le prince lui fit un excellent accueili voulut qu*il vît la Pucelle, et comme il se rendait lui-même à Selles, il la fit venir au-devant de lui. ce Et fit, dit le jeûne comte, ladite Pucelle, très bonne chère à mon frère et à moi , armée de toutes pièces , sauf la tète,, et tenant la lance en main. Et après que fûmes descendus à Selles, j'allai à son logis lavoir; et fit venir le vin, et me dit qu'elle m'en feroit bientôt boire à Paris; et ce semble chose toute divine de son fait, et de la voir et de Touïr. » Puis, racontant comment le même soir (6 juin) elle partit pour Romorantin avec une portion des troupes: « Et la vis monter à cheval, armée tout en blanc, sauf la tète, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir, qui à l'huis de son logis se démenoit très fort, et ne souffroit qu'elle montât. Et lors elle dit : a Menez-le àla croix, » qui étoit devant l'église auprès, au chemin. Et lors elle monta, sans qu'il se mût, comme s'il fût lié. Et lors se tourna vers l'huis de l'église, qui étoit bien prochain, et dit en assez voix de femme : (f Vous, les a prêtres et gens d'Eglise, faites procession et prières rr à Dieu* » Et lors se retourna à son chemin, en disant :
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a Tirez avant, tirez avant, n son étendard ployé que portoit un gracieux page, et avoit sa hache petite en la main \ »
Cette lettre témoigne en même temps de Tenthoufiiasme et du zèle que la Pucelle inspirait. Tout le monde voulait raccompagner : « ne oncques gens n'allèrent de meilleure volonté en besogne. » La cour manquait d'argent, et on- n'avait rien à attendre d'elle, mais on savait y suppléer : on se ruinait pour combattre avec Jeanne. « Pour ce, continue le prince , vous, madame ma mère, qui avez mon sceau, n'épargnez point ma terre par vente, ni par engage, où avisez plus convenable affaire, là où nos personnes sont à être sauvées, ou aussi par défaut abaissées, et par aventure en voie de périr. » La dame de Laval, par un sentiment bien pardonnable à une mère, en envoyant ses deux fils à la cour, aurait voulu qu'ils domeurasseat auprès du roi : elle avait écrit en ce sens à LaTrémouille son parent, et peut-être aussi à la Pucelle. Jeanne, entrant dans ses vues, voulait faire patienter le jeune comte, lui disant que lorsque le roi prendrait le chemin de Reims, il irait avec lui. « Mais jàDieu ne veuille, s'écrie-t-il tout bouillant d'ardeur, que je le fasse et que je ne aille. Etautretant (tout autant) en dit mon frère et comme Monseigneur d'Alençon : abandonné seroit celui qui demeureroit'. »
On était dans le mouvement du départ. Le duc d'Alençon était arrivé avec sa compagnie Tavant-veille (lundi 6 juin) ; le seigneur de Rais était attendu dans
la journée (mercredi 8), et, ce même jour, Alençon, Dunois et Gau court devaient quitter Selles pour rejoindre Jeanne, qui, dès le 6, avait pris les devants. On disait même que le roi partirait le lendemain pour se rapprocher de Farmée. « Et on espère, continuait Gui de Laval, qu'avant qu'il soit dix jours, la chose sera bien avancée de côté ou d'autre. Mais tous ont si bonne espérance en Dieu, que je crois qu'il nous aidera ^ »
Il ne se trompait pas, même pour le temps. 11 écrivait le 8 : le 1 8, après deux sièges et une bataille, la campagne était terminée.
Le mercredi après-midi, Vendôme^ Boussac et autres avaient rejoint le général en chef; La Hire était proche : «Et ainsi, disait Laval dans une addition à sa lettre , on besognera bientôt. Dieu veuille que ce soit à notre désir ! » Le lendemain (9 juin), la petite armée rentrait dans Orléans, où elle fut reçue avec une joie extrême, et surtout la Pucelle, « de laquelle voir, dit encore le Journal du siège, ne se pouvoient saouler. » Ils en partirent le 1 1 au nombre de 8000 hommes, dont 600 lances amenées par le duc d'Alençon, 600 par Dunois, Florent d'IUiers et quelques autres, et le reste du commun, c'est-à-dire du peuple d'Orléans et lieux voisins ; et ils s'avancèrent vers Jargeau, que défendait le comte de Suffolk avec 600 ou 700 hommes d'élite, bien résolus et pourvus de canons. Les Français n'avaient point laissé leur artillerie en arrière j mais à peine
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venus, et; selon le témoignage du due d'Alençon, avant même d*être arrivés, plusieurs voulaient re-
l)rousser chemin. On disait que Falstolf venait au secours de la ville avec une nombreuse troupe. Et, en effet, Bedford, apprenant l'expédition préparée contre ses places de la Loire, Tavait fait partir de Paris avec 5000 hommes, et levait partout d'autres soldats qui le devaient rejoindre. Falstolf s'avançait avec lenteur. 11 s'arrêta quatre jours à Étampes» quatre jours à Janville, voulant avoir tous ses renforts avant d'atlaquer une armée conduite par la Pucelle. Mais dans l'armée de la Pucelle, il y en avait encore qui ne s'étaient point désaccoutumés de craindre les Anglais» et il leur semblait périlleux de les attendre devant une place occupée par leurs troupes. Plusieurs partirent^ et Jeanne ne retint les autres qu'en leur affirmant que Dieu conduisait Tentreprise : « Si je n*en étais feûre, disait-elle, j'aimerais mieux garder les brebis que de m'exposer à tant de périls*. >i
Jeanne voulait, dès l'arrivée, loger Tarmée dans les faubourgs; tandis que les gens d'armes cherchaient un abri, les gens du commun» pensant que rien ne pouvait résister à la Pucelle, se jetèrent dans les fossés, et, sans attendre qu'elle fut à leur tête, attaquèrent la place. Les Anglais firent une sortie, et les forçaient à se replier en désordre, quand Jeanne, prenant son étendard, vint leur rendre courage, et
. Von fit tant que cette même nuit on s'établit dans le faubourg comme çUp Vftvçiit voulu".
Avant de commencer Tattaque en règle de la ville, Jeanne» selon son habitude, voulut faire sommation à ses défenseurs. Elle leur enjoignait de s'en aller en leur petite cotie^ la vie sauve, sinon qu'on les prendrait d'assaut. Les Anglais demandaient quinze jours de suspension d'armes : c'était plus qu'il n'en fallait pour donner à leurs renforts le temps d'arriver. On répondit qu'on les laisserait partir avec leurs chevaux, mais dans l'heure même. SufiFolk tenta quelque autre moyen de traiter ou de traîner en longueur en parlant à La Hire; mais on rappela La Hire et l'attaque fut résolue*.
Pendant le reste de la nuit, on s'occupa des travaux préparatoires. Dès le matin , les canons et les bombardes étaient en batterie, et à neuf heures, quoique ce fût dimanche, Jeanne fit sonner les trompettes et cria au duc d'Alençon : « Avant, gentil duc, à l'assaut! » Le duc trouvait que c'était trop tôt commencer; mais Jeanne lui dit : «Ne doutez point, c'est l'heure quand il plaît à Dieu ; il faut besogner quand Dieu veut. Travaillez, et Dieu travaillera. » Et elle ajoutait : «Ah! gentil duc, as-tu peur? Ne sais-tu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf? » Et en effet, quand le duc d'Alençon avait quitté sa femme pour venir avec Jeanne à l'armée, la duchesse avait exprimé ses craintes à la Pucelle : le duc sortait à peine de captivité, et il avait tant dépensé pour sa rançon ! Mais Jeanne lui avait dit : « Ne craignez point, madame, je vous le rendrai
sain et sauf, et en tel point qu'il est ou mieux en*
core*. >»
Elle tint parole, et dans cet assaut même un mot d'elle lui sauva la vie. Comme il observait l'attaque, d'un endroit découvert : a Retirez-vous, ditelle, car voici un engin qui vous tuera; » et elle le lui montrait aux murs de la ville. Il se retira, et un moment après le seigneur de Lude était tué à cette même place, d'un coup parti de la pièce désignée*. Les Anglais soutinrent l'assaut avec vigueur. Parmi eux, il y en avait un, grand et fort, qui se tenait à découvert sur les murailles, accablant les assaillants de boulets et renversant les échelles et les hommes. Mais là, comme à l'assaut des Augustins , il y avait parmi les Français le fameux canonnier de Lorraine. Le duc d'Alençon lui montra le redoutable Anglais, et d'un coup de sa coulevrioe lean le renversa mort dans la ville. Comme l'attaque durait depuis trois ou quatre heures , Jeanne et le duc d'Alençon lui-même, tout commandant qu'il fût, descendirent dans le fossé et coururent aux murailles. Snffolk comprit le péril; il voulut parler au duc, mais ne fut plus écouté. Déjà la Pucelle montait à l'échelle, tenant en main son étendard, quand cette bannière fut atteinte, et elle même frappée à la tête d'une pierre qui se brisa sur son casque. Elle tomba par terre, mais elle se releva criant aux hommes d'armes : ^r Amis, amis, sus ! sus ! notre Sire a condamné les Anglais. Ils sont nôtres à cette heure. Ayez
92 LIVRE TnOIS)ÈM£.
bon courage. » Et les Français, excités par ces paroles, escaladèrent hardiment les murs et prirent la Tille. Suffolk et les Anglais se replièrent vers le pont, et ' Tun des deux frères du capitaine fut tué dans cette retraite; les autres ne purent tenir davantage. Suffolk, vivement pressé par un écuyer d'Auvergne, nonimé GuillauQie Regnault, lui demanda s'il était gentilhomme.
« Oui, dit-il.
— Êtes-Yous chevalier?
— Non. »
Le comte le fit chevalier et se rendit à lui ^ Quatre ou cinq cents hommes avaient péri dans Tassant; le reste fut pris à rançon, et dans le nombre l'autre frère de Suffolk. La ville, l'église même où les Anglais avaient serré leurs biens, tout fut pillé. Quant aux prisonniers de renom, on les fit partir par eau et de nuit vers Orléans, de peur qu'ils ne fussent tués ; et cette crainte n'était pas sans fondement : car les soldats ne voulaient de quartier pour personne. Au retour, un débat s' étant élevé sur quelques autres captifs, ils les tuèrent*.
Le lundi, Jeanne et le duc d'Alençon, après avoir pourvu à la garde de Jargeau, revinrent à Orléans, et Ton peut deviner l'accueil qu'ils y reçurent. Après avoir mandé au roi leur victoire, ils y restèrent les deux jours suivants, ralliant à eux tous ceux qui n'avaient pas eu le temps de les rejoindre au premier siège : les seigneurs de Laval et de Lohéac, ces deux jeunes
frères dont on a vu la lettre à leur mère et à leur aïeule , Cbauyigny, La Tour d'Auvergne , le vidame de Chartres. Le mardi» la Pucelle appela son beau ducj comme elle nommait Alençon, et lui dit : « Je veux demain, après-midi, aller voir ceux de Meun ; faites que la compagnie soit prête à partir à cette heure. » Tout le monde fut prêt. On vint à Meun. On attaqua vivement et on prit le pont que les Anglais avaient solidement fortifié, et on l'occupa, laissant pour le moment la ville. On était, sur ce point, maître du passage : on avait hâte d'en faire autant à Baugency '.
A Baugency, à leur approche , les Anglais désemparèrent la ville pour se retrancher dans le château et sur le pont. Ce ne fut point cependant sans laisser derrière eux quelques soldats déterminés à vendre chèrement la place qu'ils abandonnaient. Mais les Français, arrivant le jeudi matin, les refoulèrent dans le château où les autres s'étaient retirés, et disposèrent leurs canons et leurs bombardes jpour les forcer dans cette dernière retraite '•
Le. siège fut marqué par un incident qui faillit diviser , par le contre-coup des intrigues de la cour, l'armée si bien unie contre les Anglais. Richemont
ne se résignait point à l'inaction où le condamnait
l'ingrate et misérable jalousie de sa créature, La Trémouille. Après l'arrivée de la Pucelle, quand on alla au secours d'Orléans, il voulut en êj;re, et leva une troupe qui ne comptait pas moins de 400 lances et de 800 ar-
ohers« Mais comme il était à Loudun, le roi lai fit dire de s'en retourner : que s*il passait outre, on le combattrait. Le connétable dut s'arrêter, et il put d'ailleurs apprendre bientôt qu'Orléans avait été délivré sans sou aide. Mais quand il sut qu'on recommençait une campagne sur la Loire^ il reprit sa marche ; il passa le fleuve à Âmboise^ dont le capitaine, plus homme de bien qu'homme de cour, n'en* treprit point de l'arrêter, et apprenant qu'on faisait le siège de Baugency, il y alla'.
Si l'on en croit l'historien attitré, on pourrait dire l'apologiste de Richemout, Guillaume Gruel , dès qu'on apprit l'arri? ée du connétable, le duc d'Âlençon et la Pucelle montèrent à cheval pour le combat* tre. Mais La Hire et plusieurs autres, sachant ce qu'elle voulait faire, lui dirent c< que si elle y alloit, elle trou* veroit bien à qui parler; et qu'il y en avoit en la compagnie qui seroient plutôt à lui qu'à elle; et qu'ils aimeroient mieux lui et sa compagnie que toutes les pucelles du royaume de France. » Malgré ce langage assez impertinent (on a plus d'une raison de dire que Gruel ne Ta pas entendu), la Pucelle s'avancQ vers Richemont. On le rencontre ; mais, au lieu de le combattre, on lui fait grande chère, on est bien aise de sa venue. La Pucelle met pied à terre, embrasse ses ge* nouXy et Richemont lui dit : « Jeanne, on m'a dit que vous me voulei combattre. Je ne sais si vous êtes de par Dieu ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains do rien : car Dieu sait mon bon vouloir; si
REIMS. , 9b
VOUS êtes de par le diable^ je tous crains eticore moins. » C'est sur ce mot que Gruél montre son héros tirant droit au siège, et prenant la charge du guet : « et fut le plus beau guet qui eût été en France passé à long temps *. »
Le duc d'Alencon fait un tout autre récit de cette affaire. L'arrivée de Richement fut fort mal vue des chefs. Alencon avait reçu les ordres du roi : it déclara à Jeanne que, si le connétable venait^ lui-même s'en irait. Le succès était donc compromis par une démarches faite pour Tassurer : mais il n'y avait au fond de tout cela, on le savait, que la jalousie d'un courtisan, point de haine personnelle aux chefs : il ne fallait pour les rapprocher qu'un prétexte et du bon vouloir. Le prétexte fut l'ennemi, dont l'approche était annoncée; et le bon vouloir, c'est Jeanne qui Tinspira. Elle qui cherchait si peu l'aide des hommes, elle dit au duc d'Alennon qu'il fallait s'aider; et elle régla les formes de l'accord : car elle seule paraissait avoir assez d'influence pour le faire goûter de Charles VII. A la prière du connétable et des seigneurs, elle se chargea donc de ménager la paix de Richement avec ce prince. Le connétable jura devant elle et devant les seigneurs qu'il servirait toujours loyalement le roi ; et le duc d'Alencon et les autres chefs se portèrent garants de sa réconciliation ^.
La troupe anglaise dont l'arrivée hâta, la conclusion de cet accord était celle que Falstolf avait voulu amener au secours de Jargeau. Il avait appris pendant
son séjour à Janville la perte de cette place ; et Talbot venant de la Loire avait pu lui faire connaître presque en même temps que le pont de Meun était pris , et Baugency à la veille d'être forcé. Falstolf était d'avis qu'on en laissât la garnison capituler, représentant que depuis les aCTaires d'Orléans les troupes étaient « moult amaties et efTrayées* » Il pensait donc qu'il valait mieux ne rien risquer, se renfermer dans les forteresses les plus sûres, et y attendre que leurs gens eussent repris confiance et que Bedford leur eût envoyé tous les secours promis. Mais Talbot s'indigna de cette circonspection et jura que, n'eût-il que sa gent et ceux qui le voudraient suivre, il irait combattre l'ennemi à l'aide de Dieu et de monseigneur saint Georges. Falstolf céda, et le lendemain on mit les troupes aux champs : mais avant de partir, il réunit les capitaines et leur remontra encore les périls de l'entreprise : ils n'étaient, disait-il, qu'une poignée de gens au regard des Français, et, c< si la fortune tournoit mauvaise sur eux, tout ce que le feu roi Henri avoit conquis en France à grand labeur et long terme seroit en voie de perdition, d Mais ses remontrances n'étant pas mieux goûtées, il commanda aux étendards de prendre la route de Meun *.
Les Français, laissant une partie des leurs autour du château de Baugency, vinrent au-devant des Anglais et les rencontrèrent « à une lieue près de Meun et assez près de Baugency. » Wavrin, qui parle seul expressément de ce mouvement, porte leur nombre à 6000
eDYironet nomme parmi les chefs Alençon, Dunois, Lafayette^ La Hire^ Xaîntrailles et la Pucelle. Ils se postèrent sur une éminence, observant les ennemis. Les chefs anglais, s'attendant à la bataille, firent mettre pied à terre, avec ordre aux archers de s'entourer de leur ceinture de pieux; puis, voyant que les Français ne bougeaient pas, ils envoyèrent des hérauts les défier s'ils voulaient descendre dans la plaine. Mais ils eurent cette réponse des gens de la Pucelle : « Allez vous loger pour maishuy (aujourd'hui), car il est tard; mais demain, au plaisir de Dieu et de Notre Dame, nous nous verrons de plus près ^ »
Les Anglais vinrent se loger à Meun, où ils avaient garnison, et changèrent de tactique. Au lieu de marcher droit sur les assiégeants de Baugency, ils canonnèr^it toute la nuit le pont de Meun qui était aux Français, comptant Tenlever et gagner par l'autre rive le pont de Baugency qui était aux leurs. Ils entraient ainsi sans nul obstacle dans le château assiégé, et demeuraient libres ou d'en sortir avec toutes leurs forces pour attaquer, ou de se borner à s'y défendre. Mais les Français avaient employé le temps bien mieux encore : ils avaient pris la place qu'on voulait déli-
vrer *
Les défenseurs du château de Baugency étaient, comme ceux de Jargeau, les débris de l'armée d'Orléans : c'étaient déjà des vaincus de la Pucelle. Or ils voyaient des renforts venir aux assiégeants avec Richemont, et ils avaient perdu l'espérance d'en recevoir I 7
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eux-mêmes : car le départ et le retour si prompt de la Pucelle leur avaient fait croire que l'armée de Falstolf était venue et s'en était allée. En ces circonstances^ et avant que la situation devînt plus critique (elle d^ vait Tétre^ si Richemont achevait de les investir en les attaquant par Tautre côté du fleuve comme on l'avait résolu), le bailli d'Ëvreux, qui commandait la place, proposa et obtint une capitulation. On convint qu'ils sortiraient de la place avec les honneurs de la guerre, emmenant leurs chevaux, leurs harnais et la valeur d'un marc d'argent au plus. Ils promettaient de ne point reprendre les armes avant dix jours '.
Ils partirent le 18 au matin, et la nouvelle en fut portée à Meun par un poursuivant d*armes, quand les Anglais, ayant canonné le pont toute la nuit, s'apprêtaient à lui donner l'assaut. Ils furent heureux de ne l'avoir point passé, et ne songèrent plus qu'à reprendre^ avec la garnison de Meun, la route qu'ils avaient suivie naguère. Us firent d'ailleurs leur retraite en bon ordre. Derrière une première troupe, conduite par un chevalier anglais, marchaient l'artillerie et les bagages ; puis venait le corps de bataille sous les ordres de Falstolf, de Talbot, de Raveston; puis l'arrière -garde, toute composée d'Anglais de race '.
Cependant les Français, maîtres du château de Baugency, avaient hâte de voir les Anglais de près comme ils l'avaient promis la veille. Ils avaient cru les retrouver à Meun ; mais l'ennemi ayant fait retraite à la pre-
mière apparition de leur avant-garde, iU gagnèrent au plus vite la route de Paris, où ils espéraient le rejoindre. Les Anglais , avertis de leur marche par les coureurs de Tarrière-garde , ne songèrent plus qu'à trouver un lieu favorable où ils pussent s'arrêter et les attendre, comme à Crécy. On donna donc à Tavant-garde Tordre d'aller s'établir, avec l'artillerie et les bagages, le long d'un petit bois qui couvrait les abords de Patay. Pour y parvenir, il fallait traverser un passage resserré entre deux haies très-fortes. Quand le corps principal y arriva, Talbot, mettant pied à terre, promit d'y tenir avec 500 archers d'élite, jusqu'à ce que l'arrière-garde eût rejoint le corps de bataille : il comptait ensuite, faisant retraite le long de ces haies, gagner à son tour la position où i'avant-garde avait précédé, et où tous se devaient réunir pour soutenir le combat \
Mais il en arriva autrement. Les Français marchaient en avant, ne sachant au juste où était l'ennemi, mais allant toujours, sur la foi de la Pucelle. Elle leur avait dit que les Anglais les attendraient, et comme on lui demandait où, elle avait répondu qu'on chevauchât sûrement et qu'on aurait u bon conduit. » Ils allaient donc dans la direction où l'on croyait que marchaient les Anglais, ayant pour éclaireurs 60 ou 80 de leurs chevaliers les plus braves et les mieux montés. Us n'avaient rien vu encore, lorsqu'un cerf qu'ils firent lever, alla donner dans le corps (Je bataille des Anglais, où il fut reçu à graùds cris. Ces
cris donnèrent Téveil aux chevaliers français, qui
connurent Tennemi et bientôt le purent découvrir,
marchant en parfaite ordonnance. Ils se hâtèrent d'en
avertir le gros de leur armée, disant qu'il était Theure de besogner, qu'on les aurait bientôt en face. A cette
nouvelle, le duc d'Alençon demanda à Jeanne ce qu'il
fallait faire.
ce Avez-vous de bons éperons ? » lai dit-elle.
Plusieurs Tentendant s'écrièrent :
. « Que dites-vous? Nous tournerons donc le dos?
— Nenni, en nom Dieu, dit Jeanne, ce seront les Anglois; ils seront déconfits, et vous aurez besoin des éperons pour les suivre. »
Et comme on disait qu'ils avaient plus de 1 000 hommes d'armes :
«c Ah ! beau connétable, dit-elle à Richemont^ vous n'êtes pas venu de par moi ; mais* puisque vous êtes venu, vous serez bienvenu. »
Et quelques-uns manifestant encore des doutes, sinon de la crainte :
(c En nom Dieu, dit Jeanne, il les faut combattre; s'ils étoient pendus aux nues, nous les aurions, parce que Dieu nous les envoie pour que nous les châtiions, m
Et elle répondait de la victoire :
« Le gentil roi, disait-elle, aura aujourd'hui la plus grant victoire qu'il eut pieça (de longtemps). Et m'a dit mon conseil qu'ils sont tous nôtres^ »
Elle voulait être à l'avant-garde. On la retint malgré elle, et on y mit La Hire, mais avec l'ordre d'al-
taquer les Anglais assez vivement pour leur faire tourner le visage, point assez pour qu'ils tournassent le dos. On voulait, en les retenant à cette escarmouche, donner au gros de l'armée française le temps d'arriver, sans leur laisser à eux celui de gagner la position où ils comptaient se réunir. Mais l'impétuosité de La Hire» et sans doute aussi la terreur que Jeanne, même de loin, inspirait, déjouèrent ce calcul. Les Français tombèrent sur Tarrière-garde des Anglais et la dispersèrent. Talbot pourtant demeurait ferme à son défilé» etFalstolf , fidèle au-plan qui avait été arrêté, faisait diligence pour aller rejoindre Tavant-garde dans ses positions sur les derrières. Mais l'avânt-garde , le voyant venir à elle, crut qu'il se retirait, et ne voulant point perdre son avance, elle prit la fuite. Falstolf voulut se retourner alors et marcher à Tennemi : il était trop tard. Déjà Talbot était enveloppé, lapani* que était générale, et les Français, maîtres du champ de bataille, tuaient ou prenaient ceux qui leur tombaient sous la main. Falstolf céda enfin aux instances de ceux qui Tentouraient, et s'enfuit avec peu de monde. Dans son escorte était Wavrin, qui a fait ce récit de la bataille. Il dît que les Anglais perdirent 2000 morts et 200 prisonniers. Dunois, sans distinguer, évalue leur perte à 4000 hommes. Talbot était parmi les prisonniers. Gomme on le présentait au duc d'Alençon, le jeune prince lui dit :. « Vous ne pensiez pas, le matin, que cela vous arriverait. » Il répondit : « C'est la fortune de la guerre*. »
Cette journée eut des résultats coosidérables. Tout le pays, qui détestait les Anglais, ne chercha plus à cacher sa haine. Ceux de Janville^ à qui ils avaient laissé leur argent au départ, leur fermèrent la porte; et quant aux places qu'ils possédaient encore au vol* sinage^ Mont-Pipeau, Saint-Sigismond, etc.^ les garni* sons s'empressèrent d'y mettre le feu et d'en partir. Nulle citadelle ne leur semblait sûre. Ce qui était plus grave, c'est que, même en plaine, ils ne parais* saient plus à craindre. Les Anglais, grâce à Thabile emploi des armes de trait, à Texcellence de leur in* fanterie et à une tactique qui reléguait au second rang les brillants usages de la chevalerici avaient acquis dans les combats en rase campagne un renom de supériorité consacré par les souvenirs de Crécy, de Poitiers etd'Azincourt. Ce prestige se dissipait comme les autres. Toute leur tactique avait été déjouée dans le lieu ie plus propre à leur faire retrouver la gloire de ces grandes journées; tout leur corps de bataille avait été dissipé par une simple avant-garde, mais une avant garde animée de l'esprit de la Pucelle. Qui pouvait douter maintenant qu'elle ne menât le roi à Reims comme elle le promettait ? Jeanne avait prouvé qu'elle saurait s'ouvrir les chemins comme elle saurait forcer les citadelles. On l'avait vue à l'œuvre : et pourtant on différait encore * !
Jeanne avait déjà rencontré bien des résistances à l'accomplissement de sa mission. Elle en avait rencontré de toutes sortes : àDomremy, à Yaucou-
leurs 9 à Chinon, à Poitiers. Elle avait triomphé alors ^ sans persuader encore. Comme on Vayait laissée aller à Chinon, on l'envoya à Orléans : mais la défiance la suivait. Si le peuple avait foi en elle, les grands se servaient d'elle sans la croire. Ils la mettaient devant, et décidaient à son insu, qu'il s'agît ou de la marche du convoi, ou de l'attaque des forteresses anglaises : il avait fallu qu'elle commençât par leur faire en quelque sorte violence à eux-mêmes, pour forcer les Anglais dans leurs bastilles et les chasser d'Orléans. La délivrance d'Orléans, qui étaitplus qu'une victoire, avait imprimé un élan immense à tous les esprits. Il n'y avait qu'à le soutenir et à le suivre : on le laisse retomber, et Jeanne doit lutter encore et contre l'inertie et contre la malveillance. Elle demandait le voyage de Reims. On lui offre une campagne sur la Loire. Elle accepte, comme en attendant ; et l'on a vu avec quelle rapidité elle la termine. Le 11 juin elle attaque Jargeau, et le prend le 12; le 13 elle est à Orléans, où elle railie ses troupes; le 15 elle occupe le pont de Meun; le 1 6 elle attaque Baugency, qui se rend le 1 7. Les Anglais partis pour secourir Jargeau arrivent à Meun, le jour même où Baugency capitule ; ils n'arrivent que pour faire retraite, mais non si vite qu'ils ne soient rejoints et battus le 18 à Patay. Une semaine a tout achevé \
L'épreuve est donc complète. Jeanne a prouvé sa mission et dans Iqp sièges et dans les batailles. Ce n'est
IQk LIVRE TAOISIËME.
plus seulement le peuple, ce sont les soldats, ce sont les capitaines et tous les seigneurs qui croient en elle et ne demandent qu'à la suivre. Eux qui, au siège d'Orléans, montraient encore tant de défiance, n'avaient plus, dans la dernière campagne, rien fait que par sa direction. Mais c'était^ ce qui effrayait ceux qui, dans le plus intime des conseils du roi, l'avaient toujours sourdement combattue, et notamment le favori La Trémouille» Sa puissance étsât fondée sur l'inertie du prince et sur sou isolement. Elle était fort compromise si le roi voulait agir enfin, s'il s'entourait des princes du sang, de toute la noblesse : car il trouvait nécessairement en eux dans cette voie une concurrence fatale à son crédit. Or Jeanne, qui venait d'imprimer ce grand mouvement, devait en cela lui être suspecte à plus d'un titre. Elle avait salue dans le jeune duc d'Âlençon l'un des soutiens du trône, et illustré par le triomphe le commandement dont il avait été revêtu. Elle avait, dans le cours de cette rapide campagne, accueilli le connétable : elle lui avait promis de faire sa paix avec le roi ; elle y avait engagé le duc d'Alençon et les principaux capitaines ; et comme pour rendre l'engagement plus sacré, elle l'avait scellé de la commune victoire. Elle allait donc ramener à la cour un homme qui n'y pouvait paraître sans que La Trémouille rentrât sous terre. La Trémouille, sans aller de front contre un mouvement qui l'eût emporté, fit en sorte que le roi ne s'y abandonnât que le moins possible, et sut ainsi, en l'y