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suivant lui-même avec prudence, gagnw le jour où rêntraînement ayant perdu de sa force, il fût possible de l'en retirer. C'est le triomphe de sa politique et le malheur de la France.
La Pucelle était revenue le dimanche matin (19) de Patay à Orléans; et les habitants» joyeux et fiers d'un succès qui couronnait et consacrait leur déli** vrance, ne doutaient point que le roi n'y vint luimême : c'était montrer l'importance qu'il attachait à leur ville et l'estime qu'il faisait de leur dévouement. Mais laisser aller le roi à cette armée tout enivrée de sa victoire, au sein d'une ville qui était comme le monument du triomphe de la Pucelle, c'était l'exposer à la contagion de TenthouBiasme populaire, et le favori sentait bien qu'elle ne gagnerait pas le prince à son profit. Xe roi resta donc à Sully^sur-Loire, et les habitants d'Orléans, qui s'étaient mis en grande dépense pour lé recevoir plus dignement^ ornant les maisons et tendant les rues, en furent, à leur grand déplaisir, pour leurs frais de décoration ^
Ce premier succès en promettait un autre àLaTrémouille. La Pucelle, n'ayant pas trouvé le roi à Orléans, vint avec le duc d'Âlençon et les seigneurs à Sully, pour accomplir auprès de lui l'engagement pris à regard de Richement : ils le priaient de pardonner à un homme qui avait eu sa part aux derniers succès, et qui venait mettre 1 500 combattants à son service. Le roi pardonna j mais il refusa absolu-
ment de Tadmeltre au voyage de Reimd « pour Tamour du seigneur de La Trémouille; » ce « dont la Pucelle fut très-déplaîsante ; et si furent plusieurs grands seigneurs..., mais toutefois n'en osoient parler parce qu'ils voyoient que le roi faisoit, de tout, ce 'qu'il plaisoit à celui seigneur de La Trémouille. » Le voyage même lui plaisait peu, et il s'effrayait de ce grand rassemblement d'hommes qui ne demandaient rien que de servir à leurs dépens sous la Pucelle, mais qui ne pouvaient pas longtemps servir ainsi le roi sans péril pour le favori : c'est ce qu'atteste Jean Chartier : « Et par le moyen d'icelle Jehanne la Pucelle venoient tant de gens de toutes parts devers le roi pour le servir à leurs dépens, que on disoit que icelui de la TrimoUe et autres du conseil en étoient bien courroucés que tant y en venoit, pour le doubte (crainte) de leurs personnes. Et disoient plusieurs que si ledit sijre de la TrimoUe et autres du conseil du roi eussent voulu recueillir tous ceux qui venoient au service du roi, qu'ils eussent pu légèrement recouvrer tout ce que les Anglois tenoient au royaume de France*. »
Cependant le voyage de Reims fut résolu ; et le roi vint à Saint-Benoît-sur-Loirè, près Ghâteauneuf, où les capitaines furent réunis en conseil. La Pucelle était l'âme de tout ce qui tendait à ce but : et le roi se montrait touché de la peine qu'elle se donnait; il lui commanda même, en cette rencontre, de prendre du repos* Mais ce qui peinait la Pu-
celle^ c'étaient ces hésitations et ces retards : elle se mit à pleurer et dit au roi qu'il ne doutât point, et qu'il recouvrerait son royaume, et serait bientôt
couronné \
Il fut décidé que les troupes d'Orléans viendraient à Gien, où le roi se rendrait lui-même avec tous ceux qui le devaient accompagner. Jeanne revint donc à Orléans pour tout préparer; et le vendredi matin 24, elle fit donner le signal du départ. On fut à Gien le jour même; et dès le lendemain, elle adressait une lettre aux habitants de Tournay, cette brave et loyale ville qui, au sein de la puissance bourguignonne, restait attachée à la France et à sou roi. Elle leur an-^ nonçait les succès remportés en huit jours sur les Anglais^ leurs villes de la Loire conquises, leur armée battue et dispersée, leurs chefs tués ou pris. Et elle les invitait au sacre du roi, les priant de se tenir prêts à venir au-devant de lui quand ils auraient nouvelle de son approche '.
Mais les choses étaient moins avancées qu'elle ne l'avait cru. C'étaient chaque jour encore de nouveaux conseils. Quelques-uns des princes du sang royal, ditDunois, et d'autres capitaines remettaient même en question le voyage de Reims, proposant une entreprise plus hardie : il s'agissait d aller au cœur de la puissance anglaise, non à Reims, mais à Rouen. D'autres admettaient le voyage de Reims en principe; mais, sous prétexte de lui donner plus de sûreté ou plus d'éclat, ils ne cherchaient qu'à le faire ajourner.
On attendait la reine, que Ton voulait faire couronner avec le roi, et en Tatlendant, on proposait aux capitaines quelques petites entreprises qui étaient comme à la portée de la main. Les Anglais avaient générale^ ment abandonné leurs forteresses de la Beauce; mais, par eux-mêmes ou par les Bourguignons, ils en gardaient encore plusieurs sur la Loire : Marchénoir, Bonny, Gosne et la Charité. Ne pouvait-on les en déloger d'abord? Le 26, L. de Gulan prenait Bonny; ceux de Marchénoir offraient de se rendre, à la nouvelle que Richement^ demeuré à Baugency, les voulait attaquer. Cosne et la Charité refusaient de capituler : mais serait-il si difficile de les prendre ? Cependant, encore fallait-il lesaller prendre Tune après lautre; et aller prendre Cosne et la Charité, c'était ramener le roi à Bourges. Jeanne le voulait mener à Reims. Elle sentait que ce temps perdu à de petites choses, quand on en pouvait faire de grandes, n'était bon qu'à rendre même les petites plus difficiles : ainsi ceux de Marchénoir qui avaient donné des otages et obtenu dix jours pour emporter leurs biens, apprenant la conduite du roi envers Richement, usèrent du délai pour saisir quelques otages à leur tour et garder la place. — La Pucelle ne voulait plus admettre aucune cause nouvelle de retard : et voyant où Ton cherchait à Tenlraîner, elle quitta la ville, dès le 27, et alla se loger aux champs. Agir sans elle, c'était tout perdre. On se rendit. La reine, arrivée à Gien, fut renvoyée à Bourges ; Cosne et la Cha-
rite furent laissées là, et le 29 juin^ jour de la Saint- Pierre ^ on partit pour Reims \
Le roi emmenait, dans cette expédition avec la Pucelle, le duc d'Alençon, les comtes de Glermont, de Vendôme et de Boulogne, le bâtard d'Orléans, le maréchal de Boussac (Sainte*SéTère), l'amiral L. de Culan, les seigneurs de Rais, de Laval, de Lohéac, de Ghauvigny , La Hire, Poton de Xaintrailles, La Trémouille et plu** sieurs autres , avec environ 1 2 000 combattants. Charles prit d'abord le chemin de Montargis, etl'on put croire qu'il marcherait sur Sens ; mais il se tourna vers Auxerre. Les habitants, sans se déclarer contre lui, auraient voulu ne se point compromettre vis-à-vis des Anglais. Ils envoyèrent donc une députation au roi pour tâcher d'accommoder ses vues à leur politique. Jeanne voulait qu'ils se rendissent ou qu'on les prît. Un acte de vigueur au début ne pouvait qu'aplanir les difficultés de la route. Mais Jeanne ne commandait plus ici : elle ne pouvait qu'agir auprès du roi; et près du roi était La Trémouille, que la députation sut mettre, dit-on, dans les intérêts de la ville à prix d'argent. On leur accorda la trêve qu'ils demandaient, au grand mécontentement de la Pucelle et des capitaines. Ils promettaient de faire ce que feraient ceux de Troyes, de Châlons et de Reims. La seule chose qu'ils concédassent pour le moment aux gens du roi, ce fut de leur donner, à prix d'argent, des \ ivres dont on avait négligé de se pourvoir *.
Après trois jours passés devant Auxerre, on alla à
Saint-Florentio, qui se rendit de bonne grâce, et, chè* min faisant, on se préparait la voie par des messages. De Brinon-rArchevèque , le roi écrivit à Reims ( le 4 juillet), mandant aux habitants les choses qui venaient de s'accomplir à Orléans, à Jargeau, à Bau-gency; ete», « plus par grâce divine que œuvre hu* mainOt » Il leur annonçait son voyage, et les invitait à le recevoir comme ils avaient coutume de &ire à ses prédécesseurs, sans rien craindre du passé, « assurés d'être traités par lui en bons et byaux sujets» » Le même jour, comme on était à Saint-Pbal, à quelques lieues de Troyes, la Pucelle à son tour envoya aux Jiabitants de cette ville un message qui les invitait à se soumettre, ne leur laissant d'autre alternative que d'être forcés. Il y avait à Troyes une garnison de 500 ou 600 Anglais et' Bourguignons qui gouvernaient les résolutions de la bourgeoisie. Au lieu de répondre au roi, ils écrivirent à Reims pour qu'on leur vînt en aide et qu'on demandât -des secours au régent *.
Le 5, à neuf heures du matin, l'armée royale était devant leurs murs, et elle s'y établit malgré une sortie de la garnison, qui fut repoussée. Le roi reprit les négociations, espérant amener les habitants à une soumission volontaire. On prit ses lettres des mains du héraut, sans le laisser entrer dans la ville ; on les lut au conseil, et on y répondit que les habitants avaient juré au duc de Bourgogne de ne recevoir en leur ville, sans son ordre exprès, aucune force capa-
REIMS. lli
ble de leur (aire la loi. lU ajoutaient, pour s^excuser eux-mêmes, qu'ils avaient actuellement chez eux uue multitude de gens de guerre auxquels ils n'étaient pas en état de résister ; et ils ne le prouvaient que trop par de nouvelles lettres aux habitants de Reims, où ils parlaient de ces messages, des réponses qu'ils y avaient faites, des dispositions qu'ils avaient prises, et de leur résolution de combattre jusqu'à la mort* Us leur parlaient aussi de la Pucelle, une Cocquardej comme ils l'appelaient; ils certifiaient que c'était une folle pleine du diable ; que sa lettre n'avait ni rime ni raison, ajoutant qu'après s'en être bien moqués, ils l'avaient jetée au feu sans daigner y répondre ^
La Pucelle n'avait point laissé de faire de nouveaux efforts pour les ramener au roi. 11 y avait alors à Troyes un moine augustin, d'autres disent cordelier, qui avait fait grand bruit en ce temps-là. Frère Richard (c'était son nom), après avoir visité les saints lieux, était allé à Paris, au commencement d'avril 1429, et y avait prêché avec un succès extraordinaire: il parlait cinq ou six heures de suite, et ne comptait pas moins de 5000 ou 6000 personnes à ses sermons. Les Anglais avaient fini par prendre ombrage de ce concours. Il était donc sorti brusquement de Paris, avait parcouru la Bourgogne et la Champagne. Il se trouvait à Troyes, quand vinrent le roi et la Pucelle. Ayant ouï ce que l'on disait d'elle, il la voulut voir ; mais craignant un peu qu'elle ne fut ce que disaient les habitants de Troyes, il s'approchait avec
défiance^ faisant des signes de croix et jetant de Feau bénite.
« Approchez hardiment, lui dit la Pucelle, je ne m'envolerai pas. »
Et après l'avoir rassuré, elle le chargea de nou^ velles lettres pour la ville assiégée. Mais elles n'eurent pas plus de succès ^
On était là depuis cinq jours^ attendant que la ville se rendît. Mais elle n^en faisait rien, et Pon se croyait si peu en état de l'y contraindre qu'on ne songeait plus, dans le camp du roi, qu'à lever le siège. L'armée royale, partie sans provisions, commençait à sentir la famine. On tint conseil, et l'archevêque de Reims, aussi peu pressé de rentrer dans sa cathédrale que d'y mener le roi, démontra fort pertinemment qu'on ne pouvait demeurer devant Troyes davantage. Il alléguait le manque de vivres et d'argent, la force delà ville assiégée, ses approvisionnements, ses nombreux défenseurs. Il montrait comme elle était peu disposée à se rendre, et comme on était peu en mesure de la forcer, n'ayant ni artillerie ni bombardes, ni places d'où l'on en pût tirer plus proche que Gien, c'est à dire à trente lieues de là. On recueillit les voix, et la plupart furent d'avis que si l'on n'avait pas pris Auxerre, une ville bien moins forte et moins dé« fendue, c'était folie de vouloir forcer Troyes : on n'avait donc plus qu'à s'en retourner. — Heureusement, dans cette assemblée de logiciens, il y eut quelqu'un qui se souVint de Jeanne. Robert Le Maçon, inter-
rogé à son tour, répondit que, selon son opinion, il la fallait appeler au conseil. C'est sur son avis qu'on avait entrepris Texpédition sans trop calculer ni le nombre des gens d*armes ni les moyens de les entretenir : avant de s'en départir» il était convenable de savoir si elle n'avait pas quelque autre bonne raison pour y persévérer.
Comme il parlait encore, Jeanne , apprenant qu'on délibérait, vint frapper à la porte. On la fit entrer, et le chancelier lui exposa ses raisons. Jeanne, se tournant vers le roi, lui demanda s'il la voudrait croire, a Parlez , dit le prince ; et si vous dites chose profitable et raisonnable, volontiers on vous croira. » Elle répéta sa question; et, sur une semblable assurance : « Gentil roi de France, dit-elle, si vous voulez cy demeurer devant votre ville de Troyes, elle sera en votre obéissance dedans (avant) deux jours , soit par force ou par amour; et n'en faites nul doute.
— Jeanne, reprit le chancelier, qui serait certain de l'avoir dedans six jours, on l'attendrait bien. Mais dites-vous vrai? »
Elle dit derechef qu'elle n'en faisait nul doute ; et l'on se résolut à attendre *.
Jeanne monta à cheval, et, sa bannière à la main, elle s'en vint dans le camp, et ordonna de tout préparer pour Tassant. Chevaliers, écuyers, tous se mirent en besogne, rivalisant de zèle à porter des fagots, des ai s de portes, des tables, des fenêtres et autres cho^
ses propres à couvrir rapproche dé la place, et à favoriser rétablissement des batteries. Ëlie-mème avait dressé sa tente près du fossé, et faisait, au témoignage d'un homme qui s'y connaissait, plus que n'eussent pu faire deux des plus habiles et des plus fameux capitaines. Le lendemain matin, tout était prêt, et déjà la Pucelle faisait jeter les fascines dans les fossés et criait : « A l'assaut 1 » quand l'évèque et les principaux de la bourgeoisie et des gens d'armes vinrent demander à capituler^
Dès la veille, quand on la vit à l'œuvre, une grande fermentation s'était manifestée parmi le peuple. Les habitants de Troyes ne subissaient pas sans murmure, on le peut croire, cette faction étrangère qui les dominait, et ils n'étaient pas d'avis de se mettre, eux et leurs biens, en péril pour elle. Quand le matin ils virent l'assaut tout prêt, ils résolurent de le pré* venir. On s'entendit sans peine sur les conditions. Charles Vil n'avait d'autre intérêt que de s'attacher et d'attirer à lui, par des ménagements, les villes qui voudraient se rendre. Il donna donc aux habitants toute garantie pour les personnes et pour les biens, toute liberté pour leur commerce, même avec les États soumis au duc de Bourgogne; toute satisfaction tou-* chant les impôts, les aides, la monnaie ; toute sécurité pour la ville en général et pour chacun en particulier. Il maintenait chacun en possession des bénéfices ou ofidces obtenus du roi d'Angleterre, à la seule condition de reprendre de lui nouveaux titres, et
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S 'engageait à ne donner à la ville ni garnison ni ca* pitaine. Les troupes étrangères avaient la permission de s'en aller avec leurs biens ^
Le lendemain, t1 juin, le roi entra dans Troyesen grande pompe avee tous les seigneurs et eftpitainee ef laPucelle auprès de lui, portant son étendard. La gar^ nison sortit librement , selon la convention ; mais comme plusieurs, en vertu de Tartiele qui leur laissait leurs biens, emmenaient leurs prisonniers» Jeanne ne le voulut point souffrir. «Elle se tinta la porte en disant que en nom Dieu, ils ne les emmeneroient pas; et de fait les garda. » Le roi, pour mettre d'accord la lettre du traité avec ces justes résistances» les racheta de leurs maîtres, argent comptant '*
Le roi mit dans Troyes un bailli et d'autres offi*» ciers ; et le lendemain son armée qu'il avait laissée aux champs, sous la garde d'Ambroise de Loré, traversa la ville et prit la route de Chàlons.
La ville de Châlops, comme celle de Troyes, était aux Bourguignons et aux Anglais , et c'est prc^baU^n ment aussi sous leur inspiration que loa habitants écrivaient à Reims dans le même sens que ceux de Troyes au commencement du siège. Us avaient, disaient-ils, reçu eux-mêmes des lettres de Troyes; ils avaient su que frère Richard s'était fait porteur des messages de la Pucelle, et ils mandaient à ceux de Reims a qu'ils en avoieui été fort ébahis, d'autant qu'ils cuidoient que ce fût un très -bon prud'homme, mais qu'il étoit venu sorcier. » Ils ajoutaient
que ceux de Troyes faisaient forte guerre aux gens du dauphin, et qu/ils étaient eux-mêmes résolus à résister de toute leur puissance. Mais les dernières nouvelles eurent bien vite dissipé ces résolutions. Le parti anglais s'éclipsa, et avant que le roi fût aux portes de Châlons, il rencontra Tévêque et un grand nombre de bourgeois qui se venaient mettre en son obéissance. Le roi logea dans la ville cette nuit avec son armée^ et le lendemain partit pour Reims ^
Comment les Anglais^ qui le savaient en route^ ne s'étaient- ils pas mis en mesure d'y être avant lui ? Charles avait tout à conquérir sur le chemin, et pour eux tout leur était soumis^ y compris la ville ellemême. — C'est que déjà ils n'étaient plus autant les maîtres en France qu'on le pourrait croire, et Bedford était bien forcé de se le dire , la rage dans le cœur. Quand il avait vu, au moment où il se croyait sûr de la victoire, toutes ses espérances confondues: ses bastilles enlevées, ses troupes battues en rase campagne, les garnisons capitulant et l'esprit des soldats, naguère si fier, complètement abattu, il n'avait pu croire que ce fût là l'œuvre d'une simple jeune fille. Il y reconnaissait quelque chose de surnaturel, et n'hésitait point à le rapporter au démon. Il le déclare dans une lettre où il confesse en même temps et l'importance des pertes éprouvées par ses gens, et la démoralisation de ceux qui restent. A la nouvelle de la délivrance d'Orléans, lui-même avait quitté précipitamment Paris pour se retirer à Vin-
cennesi craignant que le contre-coup de la défaîte n'exr citat un mouvement populaire. Il avait eu de la peine à former Tarmée qui, venue pour secourir les villes de la Loire, se fit battre à Patay ; et depuis cette dé&tite, qu'il vengea par la dégradation fort imméritée de Falstolf, les difficultés étaient bien plus grandes en«core '.
L'Ile-de-France et le voisinage lui faisant défaut» il s'était tourné vers l'Angleterre, vers le duc de Bourgogne. Le parlement commençait à se lasser d'une guerre qui savait si peu se suffire à elle-méine en pays de conquête. Bedford crut faire mieux en s'adressant directement au cardinal de Winchester. Le cardinal, après tous les soucis qu'il avait donnés à Bedford du côté de l'Angleterre par ses. querelles avec ' Glocester et par l'empire qu'il s'y était assuré dans TÊglise, lui promettait un secours ine^éré dans sa détresse. Pour se débarrasser de lui» on l'avait mis à la tète d'une croisade contre les bussites ; il s'était recruté une armée des deniers de l'Eglise. Or, il n'était point parti encore; et Bedford» tirant profit de ses retards» avait décidé Winchester à. mettre, provisoirement cette armée au. service du roi en Fraacle (l""" juillet). Quelles meilleures troupes diriger contre celle qu'il appelait un limier de l'enfer? et à quoi pouvait^on mieux gagner les ipdulgences de. la croisade;?. D'autre part, il avait pressé le duc de Bourgogne de venir àPajris;. et le.duc s'étaat rendu àcette invitation et aux instproeps des : bodrgeois» .«)»; ne
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négligea rien pour réchauffer sa haine -contre le prince qui s'était souillé du meurtre de son père : sermon à Notre-Dame, assemblée solennelle au palais où on relut le traité conclu entre Jean-sans-Peur et le dauphin, pour raconter ensuite le meurtre qui le déchira. Le duc renouvela sa plainte contre Charles, et toute l'assemblée le serment de fidélité aux actes du traité de Troyes. Tout se réparait donc, ce semble ; mais il fallait du temps encore pour entrer en action; et Bedfordy en ce moment, ne pouvait combattre la marche du roi vers Reims que par des messages adressés à la ville ^
Les habitants de Reims ne lui demandaient d'ailleurs aucun renfort. Ils inclinaient secrètement pour * le roi ; mais ils craignaient, en laissant percer leurs sentiments^ d'affaiblir la confiance qu'on avait en «ux, et de se faire envoyer quelque grosse garnison qui les gênât dans leurs résolutions postérieures, et les ruinât en attendant, sous prétexte de les défendre. Ils prenaient donc toutes les mesures nécessaires pour rassurer les Anglais en se réservant de se garder eux-mêmes ; et les extraits des délibérations de leur conseil, du mois de mai au mois de juillet, depuis la bataille de Patay jusqu'à la veille du sacre, en offre&t des traces curieuses : <c Que les étrangers ne viminent de nuit, à peine d'amende arbitraire et de prison; qu'on garde les habitants de èommotioii ; qu'on mette gens , de jour , sur les murs (23 mai), d Le bruit court que plusieurs duconsmlsont
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Armagnacs : on ya au-devant, en ordonnant au procureur de la yille d'en faire enquête (8 juin). On s'occupe de fortifier et d'armer la place (13). On songe à un emprunt (1 7), et Ton donne au régent une preuve sensible du sèle de la ville à se bien mettre en défense : on lui demande d'appliquer aux travaux des fortifications les aides du roi et la gabelle (27); et le lendemain, sur une lettre qui arrive justement de Bedford, laissant au conseil toute liberté d'aviser à la situation présente, on décide qu'on les y emploiera. Mais il n'était pas bien sâr que ce dût être à son profit. Le 29, à la nouvelle que l'évéquede Beauvais (Pierre Gauchon) vient avec le bailli de Yermandois en ambassade, on décide qu on les laissera entrer s'ils n'ont que cinq ou six chevaux, et l'on mande à G. de Châtillon, capitaine de la place^ absent alors, que l'on sait qu'il veut mettre garnison dans la ville, mais que l'on est résolu à n'en point recevoir ^
Voilà quelles étaient les dispositions de Reims, le jour même où Charles YII commençait son voyage. Les Anglais attendaient-ils beaucoup du concours des habitants pour l'arrêter? Peut-être ne semblaient-ils y croire que parce qu'ils n'étaient point en mesure de s'en passer encore. Quoi qu'il en soit, les avis arrivaient de toute part à Reims, comme au centre de la résistance à l'entreprise de Charles VU. Le duc de Bourgogne mandait aux habitants qu'il avait su que le dauphin était appelé par quelques-uns des leurs, et venait avec l'assurance d'être bien accueilli. Chacun
de ses pas leur était signalé. La troupe royale était à peine à Montargis, que Philibert de Moulant leur écrivait de Nogent-sur-Seine pour leur en donner la nouvelle. Il leur annonçait qu'elle se promettait d'aller à Sens (il n'en fut rien) et d'y entrer portes ouvertes; mais il les assurait que Sens avait pris et portait la croii de Saint- André (la croix de Bourgogne); que ni Auxerre^ ni les autres villes du pays ne se souciaient des Armagnacs et de la Pucelle^ et que si Reims avait besoin de lui^ il y viendrait avec sa compagnie « comme bon chrétien doit faire. j> Les habitants de Troyes; ceux deChâlons, leur adressaient les lettres que Ton a vues : ceux de Troyes f pour leur dire que le roi venait, qu'il était venu, et finalement comme il était entré; ceux de Châlons, comment on s'apprêtait à le recevoir, et bientôt comme on l'avait reçu : lettres toutes pleines d'exhortations, d'abord à résister, puis à se soumettre, selon leur exemple*.
G. de Chàtillon, capitaine de Reims, se trouvait alors à Château-Thierry. Les habitants de Reims, fidèles à leur politique, ne manquèrent pas de lui communiquer les nouvelles qui leur venaient. Le 8, après les premières lettres de Troyes et de Ghâlons, ils lui en firent connaître le contenu et lui apprirent en outre ce qui s'était fait dans la ville. Le conseil s'était réuni pour délibérer, mais il ne s'était pas trouvé en nombre pour conclure. Le peuple avait été assemblé par quartier; il avait juré de vivre et de mourir avec
les notables» de se goaverner selon leurs avis, de ne rien faire sans l'ordonnance du capitaine. Mais le bailli, chargé du message, devait, en l'invitant à se rendre dans la ville, lui faire connaître une condition qui montrait assez jusqu'à quel point on était disposé à suivre ses ordonnances ; c'est qu'il ne viendrait qu'avec une force de 40 ou 50 chevaux : assez pour se garder, trop peu pour faire la loi. G. de Chàtillon prouva bien qu'il comprenait les intentions de la ville sous ces démonstrations de bon vouloir. Il y envoya Pierre de La Vigne avec une liste d'articles que les habitants étaient priés d'accepter, s'ils voulaient qu*il vînt à Reims pour y vivre et mourir avec eux. Il demandait que la ville fût bien et hâtivement mise en état de défense; qu'elle levât une troupe de trois ou quatre cents hommes pour y tenir garnison jusqu'à l'issue de l'entreprise du dauphin ; qu'oà lui assurât à lui-même et la garde de la place, et la faculté de résider au château de Porte- Mars avec cinq ou six notables, qu'il affectait de vouloir bien y recevoir comme conseil, et qu'au fond il entendait garder comme otages ; le tout, ajoutait-il, « pour doute de la commotion du peuple et aussi pour le bien de la ville. >> — « On peut facilement juger, » dit l'auteur à qui on doit le résumé précieux de cette correspondance, « on peut juger par le comportement dudit seigneur de Chàtillon sur les occurrences de ce temps, qu'il avoit reconnu que le dessein des habitants dudit Reims étoit d'jidfpçttre et de recevoir le-
Vf . -.■ .
dit dauphin en ladite ville. C'est pourquoi il ne veut pas y venir qu'il ne soit le plus fort', n
Les articles, on le devine, ne furent point acceptés : toutefois les habitants de Reims n'avaient point rompu encore , et Ton redoublait d'efforts pour les retenir au moment décisif. Winchester était attendu à Paris, et le duc de Bourgogne venait s'y concerter avec le régent. Le bailli de Yermandois s'empresse d'envoyer à Reims ces bonnes nouvelles. Il leur écrit le 1 que Philippe le Bon avait dû entrer la veille à Paris , que huit mille Anglais avaient débarqué à Boulogne, et que bientôt il y aurait plus belle el grande compagnie qui ait été, passé vingt ans; et il leur montrait le roi menacé sur ses derrières par le duc de Bourgogne, qui, maître des passages, lui fermait le retour*.
Mais Charles VU ne songeait qu'à pousser en avant. Troyes s'était rendue, et Jean de Châtillon, frère du capitaine de Reims, cherchait vainement, par une lettre du 13, à effacer l'impression que devait causer cet événement considérable. Il leur disait que c'était l'œuvre de l'évêque, du doyen de Troyes, et surtout du cordelier frère Richard; que les seigneurs n'y avaient point consenti, qu'ils avaient été contraints par une sédition populaire; que l'ennemi assurément eût été hors d'état de les forcer ; qu'il n'avait pas de quoi manger, qu'il avait été près de passer outre; et quant a la Pucelle, dont il fallait bien parler pour expliquer comment la ville s'était rendue, il ajoutait que
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«on messager l'avait vue et affinnait par sa foi « que c'étoit la plus simple'chose qu'il vit oocques; et qu'en son fait n'avoit ni rime ni raison^ non plus qu'en le plus sot qu'il vit oncques ^ »
Mais les habitants de Reims recevaient en même temps la dernière lettre de ceux de Troyes, puis une autre écrite de Troyes par leur archevêque, dont le rang auprès du roi leur était» au besoin , une garantie des sentiments que le roi lui-même leur avait exprimés. Après Troyes, c'était Châlons qui se rendait et pressait Reims d'imiter son exemple (16 juillet); et le roi, arrivant en même temps que la lettre, s'arrêtait à Septsaulxi à quatre lieues de Reims, n'attendant plus que la députation des habitants ^
Cette démarche ne se fit pas longtemps attendre. Ghâtillon, voyant que les événements se précipitaient, s'était rendu à Reims avec les seigneurs de Saveuse et de Lisie-Adam. Il avoua aux habitants que l'armée dont' on leur avait tant parlé ne swait prête que dans tinq ou six semaines : il les priait de tenir jusque-là, promettant qu'ils recevraient alors du secours. Mais ceux de Reims avaient si peu envie d'en recevoir, qu'ils n'avaient même pas voulu laisser entrer dans leurs murs les hommes que Cbâtillon, Saveuse et Lisle-Adam avaient amenés en grand nombre à leur suite. Les trois seigneurs se retirèrent, et ils n'étaient pas encore bien loin, que les notables, tenant conseil, envoyèrent, du consentement de tous , des députés au roi . Le roi les reçut, leur assura par lettres pleine amnistie,
et le même jour fit son entrée dans la ville (16 juillet)*. ^ •
L'archevêque Regnault de Chartres, qui Vy avait précédé dès le matin, vint à sa rencontre à la tête des corporations et de la bourgeoisie; et le peuple faisait entendre autour de lui le joyeux cri de Noël : mais tous les regards étaient pour la Pucelle; qui suivait le prince avec l'armée . Le reste du jour et toute la nuit furent employés aux préparatifs du sacre, qui eut lieu le lendemain dimanche, 17 juillet. Les maréchaux de Boussac et de Rais (Rais fut fait maréchal ce jour-là), le sire de Graville, grand maître des arbalétriers, et le sire de Gulan , amiral de France, allèrent à cheval, leur bannière à la main, chercher à Saint-Remy la sainte ampoule, qu'ils jurèrent, selon le cérémonial, de conduire et de ramener sûrement ; et sous leur escorte, l'abbé, revêtu de ses habits pontificaux, la porta * solennellement jusque devant l'église de Saint-Denis, où Tarchevéque, à la tête du chapitre, la prit de ses mainspour la déposer sur le grand autel de Notre-Dame. Au pied de l'autel était le roi. Selon l'antique usage, il devait y être entouré des douze pairs du royaume. Comme on ne pouvait ni les réunir ni les attendre, les principaux seigneurs et les évèques présents tenaient la place des absents: comme pairs laïques, leducd'Âlençon pour le duc de Bourgogne^ l'allié des Anglais; les comtes de Clermont et de Vendôme, les sires de Laval, de La Trémouille et de Beaumanoir; comme pairs ecclésiastiques, l'archevêque de Reims et l'évéque de
Gbâlons en vertu de leur titre, les évéques de Séez, d'Orléans, et deux autres prélats au nom des autres titulaires; L'archevêque de Reims officiait; le sire d'Albret tenait Tépée devant le roi. Mais il y avait encore un personnage que l'antique cérémonial ne prévoyait pas : c'était la Pucelle, se tenant aux côtés du roi, sa bannière à lamain. Après la cérémonie, quand le roi, fait chevalier par le duc d'Alençon, eut reçu de l'archevêque l'onction sacrée et la couronne, làPucelle, se jetant à ses pieds, lui embrassa les genoux, et, pleurant à chaudes larmes : « Gentil roi, dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouioit que vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai, roi et celui auquel le royaume doit appartenir. » Elle pleurait, et les seigneurs qui étaient là pleuraient avec elle \ .
C'était le roi, c'était eux tous que par ces paroles elle prenait à témoin de la vérité de sa mission : et qui d'entre eux la pouvait mettre en doute? Orléans délivré en quatre jours de combat ; les Anglais, en moins d'une semaine, chassés de leurs principales positions sur la Loire et battus en rase campagne dans leur retraite; le roi mené à Reims avec une armée dépourvue de tout, à travers un pays occupé par l'ennemi, entrant dans les villes et atteignant le but de son voyage sans coup férir : voilà ce qu'elle avait fait; et sa façon d'agir n'était pas moins surprenante que les résultats obtenus. Dans la première campagne, elle avait montré non-seulement l'inspiration
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qui enlève le succès , mais Thabileté qui le prépare, étonnant les plus vieux capitaines par une science de la guerre que n'eût pas mieux donnée la plus longue expérience. Et dans cette nouvelle entreprise, où Ton avait affaire moins aux Anglais qu'à des enfants éga-* rés de la France, elle avait su prendre les Tilles, sans qu'une seule goutte de ce sang français, qui lui était si cher, fût répandu ^
Mais ce qui commandait surtout la foi en sa mission, c'est qu'elle l'affirmait. Elle se plaisait à dire que son œuvre n'était que ministère, c'est-à-dire qu'elle ne faisait, humble servante, que ce qui lui était commandé; et quand on lui disait que jamais en aucun livre on n'avait lu choses semblables, elle répondait : «Messire a un livre où nul clerc n'a jamais lu, si parfait qu'il soit en clericature. » C'est donc à Dieu qu'elle en rapportait le principe; et quand elle l'affirmait, comment ne l'en pas croire? Tout en elle était d'une sainte. Sa piété, sa ferveur sont attestées à toutes les époques de sa vie. C'était peu pour elle que d'accomplir ses devoirs de bonne chrétienne; elle le faisait avec un zèle à en chercher les occasions, parmi les empêchements de toute sorte, où l'on pouvait voir qu'ils n'étaient pas seulement pour elle une obligation de conscience, mais une joie de l'âme. Souvent, à la messe, pendant l'élévation eu quand elle communiait, ou bien encore lorsqu'elle était en prière, on la voyait verser des larmes. Elle se plaisait au son des cloches, simple et religieuse harmonie qui
n'est point seulement un appel à la prière , nais comme une voix de la terre au ciel. Elle se plaisait aux chants consacrés ; et chaque jour à Theure du crépuscule, pendant que les cloches sonnaient, elle se retirait dans les églises, et, rassemblant les religieux mendiants qui suivaient Tarmée du roi, elle leur fai* sait chanter quelqu'une des hymnes de la Vierge. Elle aimait surtout les petits et les simples, et cherchait à se confondre parmi eux pour approcher de celui qui a dit : Laissez venir à moi les petits enfants. « Quand elle se trouvait, dit Pasquerel, dans un endroit où il y avait des couvents de moines mendiants, elle me disait de lui remettre en mémoire les jours où les petits enfants des mendiants recevaient la communion, afin que, ce jour-là, elle la reçut avee eux; ce qu'elle fit bien des fois * . »
Ce n'était point assez pour elle que de rendre honneur à Dieu : elle eût voulu qu'il fût honoré de tout le monde; elle voulait que les soldats fussent comme elle dans la grâce de Celui en qui elle cher*
chait sa force. On a vu à quel titre elle admettait les troupes autour de son étendard, quelles conditions elle réclamait pour Tassant ou pour la bataille : elle fit que La Hire se confessât. Ce n'était pas, sans doute, chose bien rare en ce temps ; mais ce qui était bien plus commun alors comme aujourd'hui, c'étaient les jurons, les blasphèmes, cette déplorable habitude qui fait qu'on renie Dieu et qu'on se damne soimême comme sans y penser. Jeanne ne se lassait pas de
la combattre auprès des seigneurs comme auprès des soldats : c( Ah ! maître, disait-elle à un des principaux chevaliers qu'elle entendait jurer ainsi, osez-vous bien renier notre Sire et notre Maître? En nom Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d'ici. » Et le chevalier se repentit et se corrigea. Elle reprenait le duc d'Âlençon comme les autres. On n osait plus jurer en sa présence; et le duc d'Alençon déclare que sa vue seule le contenait. Mais c'est Thabilude même qu'elle eût voulu déraciner de leurs cœurs, et, ne la pouvant détruire, elle cherchait à la transformer en proposant à cet instinct, devenu machinal, une manière inoffensive de se produire. Elle avait décidé La Hire à ne plus jurer que par son bâton, et elle-même, comme pour tâcher d'en mettre l'usage à la mode, elle avait, si l'on en croit Perceval de Gagny, familièrement adopté cette expression : Par mon martin (par mon bâton)' !
Sa chasteté, sa pudeur, ne pouvaient jamais mieux se montrer que dans cette vie toute militaire. On
s'étonnait de la voir à cheval si longtemps, comme étrangère aux nécessités qui l'auraient pu forcer d'en descendre. Quand elle le pouvait, elle allait passer la nuit chez l'hôte le mieux famé de la ville ou du voisinage, et partageait son lit avec quelqu'une des filles de la maison. Quand elle ne le pouvait pas, elle couchait comme les autres^ à la pa%ll€ide^ mais toute vêtue et renfermée dans ses habits d'homme. C'était peu que d'être chaste et pure ; elle inspirait la
chasteté aux autres. P'Aalon, son écuyer, qui la voyait plus familièrement que personne, quand il Tarmait, quand il dut panser ses blessures , Âlençon qui l'avait près de lui dans toute la campagne de la Loire, Dunoisqui la suivit presque partout, s'accordent adiré, comme les deux chevaliers sous la garde desquels elle vint de Yaucouleurs, que jamais sa vue n'éveilla en eux aucune pensée dont elle eût pu rougir. 11 est inutile de dire qu'elle ne pouvait souffrir la présence de ces femmes qui se mêlaient aux armées, à la honte de leur sexe. Plusieurs fois, elle ordonna qu'elles fussent toutes renvoyées. Aucune n'eût osé se montrer devant elle, et elle ne tolérait pas davantage qu'une fille suivit son amant, fût-il chevalier, à moins de se majrier. Un jour elle en poursuivit une, Tépée levée, mais sans la frapper pourtant, et en l'avertissant avec douceur de ne plus se trouver dans la société des hommes d'armes^ ou qu'elle lui ferait déplaisir. Une autre fois elle fit plus : elle brisa son épée sur le dos de l'une d'elles, l'épée de sainte Catherine! Le roi en fut fâché pour l'épée, et lui dit qu'elle aurait mieux fait de prendre un bon bâton. Mais elle tenait plus à l'honneur de son sexe qu'à l'épée de sainte Catherine*.
Si elle voulait rappeler le soldat aux devoirs du chrétien, elle tâchait, à plus forte raison, de le soustraire à ces habitudes de pillage et de meurtre qui trouvent dans la vie des camps trop d'occasions de se satisfaire. Elle avait horreur du sang versé. C'était pour ne tuer personne qu'elle portait à la main 1 9
IdO LIVRE TROISIÈME.
son étendard dans les batailles. Elle n'imposait pas cette loi aux siens, sans doute, mais elle condamnait tout ce que la nécessité ne commandait pas. Un jour un Français ayant frappé à la tête et blessé griève* ment un des Anglais prisonniers qu'il avait sous 8a garde, Jeanne descendit de cheval, soutint le blessé par la tète, et lui fit donner les secours de la religion tout en lui prodiguant les siens. Quant au pillage, cette cause de violences et quelquefois de meurtres, elle ne le tolérait pas plus volontiers. Elle ne répondait de la victoire qu'à la condition qu'on ne prendrait rien à personne et qu'on ne ferait aucune violence aux pauvres gens. Pour sa part, même quand on manquait de vivres, elle refusait de prendre rien de ce qui avait été enlevé. Sa bonté était extrême et s'étendait à toutes les misères. Elle faisait volontiers l'aumône; elle donnait aux autres pour qu'ils la fissent aussi ; elle disait qu'elle était envoyée , pour la consolation des indigents et des pauvres. Quant aux blessés qui étaient plus spécialement confiés à sa sollicitude, elle avait les mêmes soins pour tous, qu'ils fussent Anglais ou Français. Et avec tout cela, elle était si simple que sa bonté faisait oublier sa grandeur, et qu'un des témoins du procès déclare naïvement qu'il voudrait avoir une aussi bonne fille ^
Cette simplicité, cette innocence, cette douceur qui se gardaient inaltérables jusque dans le trouble de la vie des camps, rendaient plus étonnantes encore les grandes qualités qu'elle montrait dans la
conduite des armées. Ses compagnons admiraient en elle, non-seulement le courage du chevalier ou le coup d'œil du grand capitaine, mais une science et comme une habitude de la guerre que le temps sem-» ble seul pouvoir donner. Le duc d'Alençon qui, dans la campagne de la Loire, commandait à côté d'elle, et on peut dire sous elle, n'hésite point à constater par le récit des faits, et à reconnaître expressément par ses paroles, cette supériorité dont tout le monde s'étonnait : « En toutes choses, dit-il, hors du fait de la guerre, elle était simple et comme une jeune fille; mais au fait de la guerre, elle était fort habile soit à porter la lance, soit à rassembler une armée, à ordonner les batailles ou à disposer Tartillerie. Et tous s'étonnaient de lui voir déployer dans la guerre Tha^ bileté et la prévoyance d'un capitaine exercé par une pratique de vingt ou de trente ans. Mais on Tadmirait surtout dans l'emploi de l'artillerie, où elle avait une habileté consommée. » Ce n'est point là le propre d'une mystique, et la, Sibylle française, comme l'appelait un clerc allemand dans un écrit de ce tempslà (juillet- septembre 1429), ne ressemblait guère à toutes celles qu'il énumère en tète de son livre pour la rattacher à des antécédents. Jeanne, dont on voudrait faire une visionnaire à cause de ses visions, était loin, toute pieuse qu'elle fût, d'être absorbée dans les paisibles contemplations de l'extase. C'était, comme on l'a pu voir déjà par le tableau même de ses premières campagnes, une nature pleine de vi-
132 LIVRE TROlSiÈME.
yacité et d'eniraiiiy faisant pour sa part métier de soldat et de chef de troupes, et ne différant des autres que par ces illuminations de Tesprit et ces vertus angéliques, où Ton pouvait voir un rayonnement de la force qui l'animait*.
Si les résistances devaient survivre au sacre en certain lieu, les hommages n'avaient point attendu jusque-là pour lui venir de toutes parts. Les -chevaliers ahandonnaient leurs propres panonceaux pour s'en faire faire à l'imitation de sa bannière. Le roi lui avait donné un état de maison qui la faisait l'égale d'un comte, ne voulant pas que personne dans l'armée eût lieu de mépriser son dénûment; et elle soutenait son rang parmi les seigneurs sans vanité comme sans fausse modestie. Elle avait reçu des Orléanais une robe à la livrée du duc d'Orléans ; du duc de Bretagne, des compliments d'abord, et à la suite de la bataille de Patay une dague et des chevaux de prix. Elle recevait ces présents : elle en faisait à son tour, et même aux plus grandes dames, usant familièrement de réciprocité sans prétendre les égaler d'ailleurs, et s'excusant avec grâce de la modicité de ses dons. Mais elle aimait surtout, selon le précepte de l'Evangile, à donner à ceux de qui elle n'espérait rien recevoir ; et pour cela elle ne craignait pas de recourir à son crédit. Pendant qu'elle demeurait à Tours, elle avait pris en amitié la fille da peintre qui décora son étendard et sa bannière. Cette jeune fille se mariant, elle demanda, par une lettre
adressée au conseil de Tours, qu'il lui donnât cent écus pour son trousseau. Après le sacre, ce qu'elle demanda au roi et ce qu'elle obtint pour prix de celte couronDe qu'elle avait fait poser sur sa lète, c'est qu'il usât de sa prérogative pour exempter d'impôt le village où elle était née. Le père de Jeanne, qui la vint rejoindre à Reims, put en rapporter la nouvelle aux habitants de Domremy^
Si Jeanne recevait des grands ces honneurs, que ne devait-elle pas attendre du peuple? C'était comme une adoration, et elle ne savait comment s'en défendre. On se jetait aux pieds de son cheval, on baisait ses mains et ses pieds, et l'accusation, qui plus tard devait recueillir précieusement les moindres traits de ces l\pmmages populaires pour les faire tourner à sa perte, constate que l'on portait des médailles à son effigie, qu'on plaçait son image dans les églises, et qu'on la mentionnait dans les prières de la messe. Jeanne ne demandait pas mieux que de savoir qu'on priât pour elle; mais son bon sens la mettait en garde contre l'enivrement de ces honneurs, et quand les docteurs lui disaient qu'elle faisait mal de les souffrir, qu'elle entraînerait les peuples à l'idolâtrie, elle répondait avec simplicité : « En vérité, je ne m'en saurais garder, si Dieu ne m'en gardait luimême'.»
La foi en elle, l'enthousiasme était donc général, et il y en a, dans le temps même, des témoignages de diverses sortes. Le comte d'Armagnac lui écrivait
pour savoir à quel pape il fallait se soumettre (août 1 429) ; Bonne Yisconti^ pour qu'elle la rétablit dans le duché de Milan; et sa lettre portait cette sus^ cription : « A très -honorée et très -dévote Pucelle Jeanne, envoyée du Roi des cieux pour la réparation et extirpation des Anglais tyrannisans la France, m Christine de Pisan, presque septuagénaire, sentait se ranimer en elle un reste d'inspiration pour chanter celle qui avait conduit son peuple comme Josué, qui Tavait sauvé comme Gédéon, qui avait surpassé en prodiges Ësther, Judith et Débora : « Et sachez, s'écriait-elle,
Et sachez que par elle Anglois Seront mis jus (à bas) sans relever, Car Dieu le veult.
Et déjà elle voyait non-seulement Paris ouvrant ses portes à Charles YII et les Anglais chassés de France, mais l'Église paciûée et la terre sainte reconquise ^
Mais une plus franche poésie se développait dans les traditions qui s'attachaient à sa personne. Déjà la légende naissait pour elle à côté de Thistoire, et l'imagination populaire parait de ses fantaisies les prodiges bien plus sérieux qu'elle opérait. Au siège d'Orléans, les Anglais déclaraient avoir vu deux prélats cheminant en habits pontificaux tout à l'entour des murailles de la ville; et Ton ne doutait pas que ce ne fussent les deux patrons de la cité, saint Ëuverte et
saint Aignan, qui Tavaient jadis sauvée des mains d'Attila. Au moment où Jeanne avait donné le signal du dernier assaut, une colombe avait paru planant au-dessus de son étendard ; à Troyes» « une infinité de papillons blancs » voltigeant à Tentour; et à la veille du voyage de Reims, on avait vu dans le Poitou « des hommes armés de toutes pièces chevaucher en Tair sur un grand cheval blanc, se dirigeant des mers d'Espagne vers la Bretagne et criant aux populations efErayées : Ne vous esmayez (n'ayez peur). » — C'est l'Angleterre qui devait trembler ^
11 était plus facile encore de répandre le merveilleux sur sa naissance, sur ses premières années. Sa naissance avait été divinement présagée. La nuit qu'elle vint au monde (c'était TÉpiphanie), les gens du peuple avaient, sans savoir pourquoi, senti en eux une joie inexprimable; ils couraient çà et là, demandant ce qu'il y avait de nouveau ; les coqs avaient fait entendre des chants inaccoutumés, et pendant deux heures on les vit battant de l'aile comme en présage de cet événement. Son enfance n'avait pas été moins bénie. Pendant qu'elle gardait les brebis, les oiseaux des champs venaient à sa voix, comme privés, manger son pain dans son giron ; jamais le loup n'approcha du troupeau confié à sa garde, ni l'ennemi ou le malfaiteur, du toit paternel tant qu'elle l'habita. Qu§ind elle eut sa première révélation, ses compagnes jouant avec elle la défiaient à la course ; elle courait, ou plutôt elle volait ; ses pieds rasaient le sol sans y
toucher. Voilà ce qu'on disait, voilà ce que recueillait déjà Perceval de Boulainvillers dans une lettre écrite au duc de Milan, Philippe-Marie Visconti, le 21 juin 1429, trois jours après la bataille de Patay, et terminée pendant le voyage de Reims. « Cette Pucelle, ajoutait-il, plaçant auprès de ces fictions un portrait fait au naturel, est d'une rare élégance, avec une attitude virile. Elle parle peu et montre une merveilleuse prudence dans ses paroles. Elle a une voix douce comme une femme, mange peu, boit peu de vin ; elle se plaît à cheval sous une armure brillante. Elle aime autant la société des gens de guerre et des nobles, qu'elle aime peu les visites et les conversations du grand nombre; elle a une abondance de larmes, et le visage serein ; infatigable à la peine, et si forte à porter les armes , que pendant six jours elle demeure (Tomplélement armée, jour et nuit *. »
Bien d'autres lettres, sans doute, et il en est resté plusieurs, portaient au loin le bruit de sa renommée. Celles mêmes qui laissent de côté le merveilleux de fantaisie témoignent de la même foi en ses succès, en ses prédictions, jusque dans lestermes où les exagérait le bruit populaire. Des envoyés de quelque ville au prince d'Allemagne qui donnent une curieuse et très-précise relation du siège d'Orléans et de la campagne de la Loire, y compris la bataille de Patay, et qui par conséquent écrivent après le 1 8 juin,diseDtque a la Pucelle a garanti qu'avant que le jour de la Saint- Jean-Baptiste de l'an 29 arrive (avant huit jours) il
ne doit pas y avoir un Anglais, si fort et si vaillant soitil, qui se laisse voir par la France, soit en campagne soit en bataille ; » et le terme n'a rien qui les étonne : on croit que rien ne lui peut résister. Le secrétaire de la ville de Metz, qui écrit pendant le voyage de Reims, le 16 juillet, ne met en doute aucun des bruits qui lui signalent les villes comme prises ou près deTêtre: car u tout ce que le dauphin et la Pucelle entreprennent leur réussit en tout sans aucune résistance ; » et il montre qu'il y avait tout à Tentour autant de repugnance à Taller combattre que d'empressement à servir avec elle. Le duc de Bourgogne s'était vu réduit à l'inaction , les Flamands et les Picards refusant de l'aider hors de leur pays; et au contraire beaucoup de chevaliers partaient des pays allemands pour n aller trouver le dauphin à Reims : » on Tapprend par cette lettre ; et l'on voit en effet Robert de Sarrebruck et le seigneur de Commercy venir avec le duc de Bar, René d'Anjou, héritier désigné de la Lorraine, rejoindre le roi le jour du sacre où peu après *.
On était donc plein de confiance et d'espoir. Le sacre, loin d'être le terme où l'on dût s'arrêter, ne se montrait que comme le point de départ de la conquête. La couronne que le prince y recevait était le gage du royaume qu'il avait à reprendre, et dans l'armée et dans le peuple il y avait un élan immense pour Ty aider. Comment ces espérances furent-elles déçues? La mission de Jeanne se terminait-elle au sacre, et la victoire a-t-elle dès lors cessé de la sui-
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vre parce que la force qui la faisait vaincre ne la dirigeait plus? C'est ce qu'il importe d'examiner de plus près, au moment de passer de la période triom* phante qui aboutit à Reims à celle qui a pour terme Rouen.
La mission de Jeanne d'Arc finissait-elle au sacre? On Ta soutenu très-anciennement déjà et on le répète encore tous les jours, comme pour mieux établir la vérité de son inspiration, au risque d'amoindrir son caractère. On dit qu'après la cérémonie elle se voulait retirer, mais qu'on la retint et qu'elle resta, cessant dès ce moment d'être l'envoyée de Dieu pour n'être plus que l'instrument d'une politique tout humaine ; et l'on allègue à l'appui de cette opinion les déclarations mêmes de Jeanne d'Arc. Mais pour la ramener à sa juste valeur, il a suffi d'examiner de plus près les textes dont elle s'appuie.
Dunois raconte que lorsqu'on traversa la Ferté et Crespy-en-Valois, comme le peuple accourait criant Noël^ Jeanne, qui était à cheval entre Tarchevêque de
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Reims et le bâtalrd d'Orléans, dit : «Voilà un bon peuple, et je n'ai jamais vu peuple qui se réjouît tant de l'arrivée d'un si noble prince. Et puissé-je être assez heureuse pour finir mes jours et être inhumée en cette terre ! — Jeanne, lui dit l'archevêque, en quel lieu croyezvous mourir? » Elle répondit ; « Où il plaira à Dieu, car je ne suis assurée ni du temps, ni du lieu, pas plus que vous-même. Et que je voudrais qu'il plût à Dieu, mon créateur, que je m'en retournasse, quittant les armes, et que je revinsse servir mon père et ma mère, gardant leurs troupeaux avec ma sœur et mes frères, qui seraient bien aises de me voir ! »
Cette anecdote^ racontée par Dunois lui-même, est reproduite dans la Chronique de la Pucelle et dans le journal du siège d'Orléans, mais avec cette variante : Jeanne dit à Dunois : « J'ai accompli ce que Messire m'avoit commandé, qui étoit de lever le siège d'Orléans et faire sacrer le gentil roi. Je voudrois bien qu'il voulût me faire ramener auprès mes père et mère, etc. » La Chronique de la Pucelle est d'un contemporain et d'un homme généralement bien informé. On lui peut reconnaître le droit d'ajouter de son propre fonds aux traits qu'il prend ailleurs. Mais ici l'addition est telle qu*elle change, presque à l'insu de 1 auteur, tout le sens du passage : car ce n'est plus de Dieu, c'est du roi que la Pucelle, dans la forme nouvelle du récit, paraît vouloir obtenir son retour auprès de ses parents! On peut donc dire que la leçon est
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sans valeur en face da texte parfaitement clair de Toriginal. Évidemment, dans ce récit, les paroles de Jeanne ne sont ni un aveu que sa mission est terminée, ni un désaveu de l'entreprise qu'elle poursuit : c*est le cri du cœur au milieu des répugnances naturelles qu'elle savait vaincre pour obéir à ses voix ; comme à Vaucouleurs, quand elle demandait à partir, déclarant qu'il ny aurait de salut que par elle, elle ajoutait : ((Etpourtant j'aimerais bien mieux filer auprès de ma pauvre mère ; car ce n'est pas mon état : mais il faut que j'aille et que je le fasse, parce que Messire veut que je fasse ainsi \ »
S'il y avait un doute possible entre ces deux versions, il y aurait un moyen sûr de le lever : c'est de recourir aux déclarations les plus authentiques de Jeanne. Or il y en a une qui remonte au commencement de sa mission, et qui est contenue dans un document signé d'elle : je veux parler de la lettre qu'elle adressa aux Anglais avant de les attaquer. Dans cette lettre, datée du 22 mars 1 429, elle leur dit expressément : (( Je suis cy venue de par Dieu le Roi du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. » C'est ce qu'elle avait dit à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers; c'est ce qu'elle répétait à toutes les époques de sa carrière, si l'on s'en réfère aux témoignages les plus autorisés*.
Parmi ces documents, il y a en effet des distinctions à faire.
Les témoignages qui se rapportent aux premiers
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teropàdé la mission de Jeanne, aux mois de juin ou de juillet 1429, à la veille ou au lendemain du sacre, sont unanimes à ne marquer d'autre terme à sa mission que Texpulsion des Anglais. C*est ce que dit Perceval de Boulainvillers dans sa lettre citée plus baut : « Elle affirme que les Anglais n*ont aucun droit en France, et qu'elle est envoyée de Dieu pour les chasser et les vaincre, toutefois aprhs les avoir avertis....» préliminaires auxquels Jeanne tenait beaucoup, et dont la mention prouve queTauteur est bieninformé. C'est ce que disent encore, on Ta vu, les envoyés allemands, marquant pour terme à Taccomplissement de sa parole, le 25 juin : ils écrivaient moins de huit jours auparavant! C'est ce que répète , moins le terme ajouté peut-être par le bruit populaire, Alain Chartier dans une lettre écrite un mois plus tard , vers la fin de juillet : u Dé* livre Orléans, lui dit la voix, mène sacrer le roi à Reims , reconduis^le à Paris et le rétablis dans son royaume. » C'est ce que répètent en France et en Allemagne les docteurs qui examinent si Ton doit croire à sa déclaration : Jean Gerson, Jacques Gelu, qui se prononcent pour elle en raison même du but qu'elle se propose : « le rétablissement du roi dans son royaume et l'expulsion de ses ennemis; » Henri de Gorcum, qui, après avoir rappelé ce même objet de sa mission, se borne à donner six raisons pour et contre, laissant à d'autres le soin de poursuivre l'enquête et de conclure; l'auteur enfin de
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la Sibylle française, qui, loin de douter , montre pourquoi Dieu devait se prononcer en faveur de la pieuse France contre la cruelle Angleterre, et choisir une jeune fille afin que le royaume, perdu par une femme, fût recouvré par une femme; et il joint aux prédictions de la Nouvelle Sibylle ses prophéties à lui, qui ne sont pas toutes aussi infiiillibles. L'objet de la mission de Jeanne était donc bien l'expulsion des Anglais ; et Christine de Pisan ne lui en marquait pas d'autre^ quand, pour chanter cette guerre sacrée de la délivrance, elle retrouvait le cri de la Croisade :
Et sachez que par elle Angloîs Seront mis jus sans relever :
Car Dieu le veult*.
Les témoins entendus au procès de réhabilitation paraissent quelquefois réduire la mission de Jeanne aux faits d'Orléans et de Reims. Simon Charles, pré* sident de la chambre des comptes, dit qu'en arrivant à Chinou elle déclarait avoir reçu de Dieu deux commandements : Tun de faire lever le siège d'Orléans, l'autre de mener le roi à Reims pour qu'il y fût sacré. C'est ce que disent aussi le conseiller Garivel, récuyer Thibault; et Dunois semble même exclure tout autre objet, lorsqu'il dit « que Jeanne, bien que souvent sur le fait des armes elle parlât par manière de plaisanterie, pour animer les gens de guerre, de befiucoup de choses touchant la guerre qui peut-être
ne soDt point arrivées à re£Fet, cependant, quand elle parlait sérieusement de la guerre, de son fait et de sa mission, elle ne déclarait jamais affirmativement autre chose, si ce n'est qu'elle était envoyée pour faire lever le siège d'Orléans, secourir le peuple opprimé dans cette ville et lieux circonvoisins, et me«ner le roi à Reims pour le faire consacrer ^ »
Mais si les témoins de 1429 écrivaient au milieu de tous les entraînements des espérances populaires, ceux du procès de réhabilitation n'ont-ils pas pu se réduire à ne parler que des faits que Jeanne avait accomplis? Il est juste de se défier de la réserve des uns au moins autant que de l'exagération des autres; et à part quelques traits de la lettre des Allemands, où l'on sent trop qu'ils ont moins recueilli la parole de Jeanne que des bruits de la foule, c'est aux premiers qu'il faut s'attacher de préférence : car ce qu'ils ' disent, Jeanne elle-même non-seulement l'a déclaré dans. sa lettre, mais l'avoue et le maintient dans son procès.
Dans le dixième des 70 articles proposés contre elle, on lit qu'elle prétend « avoir eu par saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, cette révélation de Dieu, qu'elle ferait lever le siège d'Orléans, couronner Charles, qu'elle dit son roi, et chasserait tous ses adversaires du 'royaume de France. » Et Ton ne peut pas dire que ce soit une allégation mensongère de ses juges , invention dont on les pourrait bien croire capables, à voir toutes les faussetés que l'ac-
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cusation y ajoute pour entacher sa prédiction de sortilège quand révénement la vérifiait! Jeanne en convient ; (c elle confesse qu'elle porta les nouvelles de par Dieu à son roi, que notre Sire lui rendroit son royaume, le feroit couronner à Reims et mettre hors ses adversaires; » et elle ajoute, « qu'elle disoit tout le royaume, et que si monseigneur le duc de Bourgogne et les autres sujets du royaume ne venoient en obéissance, le roi les y feroit venir par force. » Elle confirme enfin ses précédentes déclarations sur ce sujet, lorsque le 2 mai, dans la séance de l'admonition publique, interrogée sur l'habit d'homme qu'elle portait toujours, et pourquoi elle le portait sans nécessité, par exemple dans la prison (on verra si dans la prison il lui fut inutile), elle répondait : a Quand j'aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de par Dieu, je prendrai habit de femme. » Même dans sa prison de Rouen, et à la veille de monter au bûcher, elle ne croyait donc pas sa mission terminée; elle ne le pouvait pas croire tant qu'elle vivait, et qu'il y avait un Anglais en France. On peut même avancer qu'elle ne croyait pas sa mission bornée là; et ce que Perceval de Boulainvilliers dit encore dans sa lettre, touchant le duc d'Orléans qu'elle comptait délivrer, trouve dans les déclarations de Jeanne au procès une entière confirmation. On demande à Jeanne comment elle entendait délivrer le duc d'Orléans : selon le bruit public recueilli par Boulainvilliers, c'était par un miracle. Elle écarte le miracle, et répond
hardiment « qu'elle aurait pris en deçà de la mer assez d'Anglais pour le ravoir (par échange) ^ et si elle n'en eût pris assez, elle eût passé la mer pour Taller chercher en Angleterre par force. » Elle ajou-» tait que^ si elle eût duré trois ans sans empêchement^ elle Teût délivré '.
Ce quadruple objet de la mission de Jeanne : levée du siège d'Orléans, sacre du roi à Reims, expuU sion des Anglais, délivrance du duc d'Orléans, c'est ce qu'atteste d'ailleurs un témoin du procès de la réhabilitation, qui n'avait pas moins été que Dunois dans la compagnie de la Pucelle : le duc d'Alençon. « Elle disait, déclare4*il, qu'elle avait quatre charges : mettre les Anglais dehors, faire consacrer et couronner le roi, délivrer le duc d'Orléans et faire lever le siège mis par les Anglais devant Orléans. » Est-ce à dire que Jeanne dût atteindre à ce quadruple but sous peine d'être en contradiction avec soi-même? Non assurément. Elle disait qu'elle était envoyée pour le faire, mais non qu'elle le ferait en tout état de cause. Il fallait qu'on y aidât. Et les choses dont elle avait annoncé l'accomplissement au roi finirent après tout par s'accomplir» Seguin, un de ceux qui l'entendirent à Poitiers, tout en rappelant lui-même les quatre points de la déposition du duc d'Âlençon, constate, à l'honneur de Jeanne, qu'on les a vus accomplis *.
Le rôle de Jeanne n'était donc point terminé à Reims., et si le succès ne répond plus à ses efforts,
GOMPltGNE. 147
ce n'est point que la grâce de sa mission lui fasse défaut. Serait-ce qu'elle-même a manqué à sa mi»* sien? C'est ce que Thistoire \a nous montrer.
Quand on reprend la série des faits, une réflexion vient ajouter une nouvelle force^aux conclusions que nous avons tirées des témoignages : c'est que si Jeanne, après le sacre, avait songé à retourner dans sa famille, ce n'est pas la politique de Charles YII qui l'en eût empêchée : car cette politique était toujoura celle de La Trémouille et de sa faction. C'était pour eux un grand effort que d'avoir achevé le voyage de Reims. La chose faite, ils n'avaient pas lieu de regretter d'être venus jusque-là sans doute; mais la suite permet de croire qu'ils n'étaient pas tentés d'aller plus loin. *
Le roi sacré à Reims , la Pucelle voulait qu'il entrât dans Paris. Tout le monde s'y attendait et Bedford le premier. Dans une lettre datée du 16 juillet, la veille du sacre, le régent, annonçant au conseil d'Angleterre que Reims, après Troyes et Châlons , devait le lendemain ouvrir ses portes au dauphin (le dauphin y entra ce jour même)» ajoutait : « On dit qu'incontinent après son sacre il a intention de venir devant Paris et a espérance d'y avoir entrée ; mais à la grâce de N. S. , aura résistance, m Mais ai les villes, de Gien à Reims, avaient montré si peu d'ardeur à le combattre, devaient-elles , après le sacre, résister mieux, de Reims à Paris? Le ton même du
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message de Bedford prouve qu'il n'en était pas si assuré. Le sacre, il le sentait bien, devait produire partout une impression considérable en France. C'est pour cela que dans cette lettre il manifeste tant de regrets que le jeune Henri VI n'ait pas prévenu son rival, tant d'impatience qu'il vienne en France se faire sacrer à son tour a en toute possible célérité : n car, ajoute-t-il, a s'il eût plu à Dieu que plus tôt y fût venu, ainsi que jà par deux fois lui avoit été supplié par ambassadeurs et messagers, les inconvénients ne fussent pas tels qu'ils sont. » A défaut de Notre-Dame de Reims, il fallait donc lui garder au moins Notre-Dame de Paris. Or, dans cet ébranlement général, Paris même n'était pas sûr ; et pour le garder le régent en était réduit à compter sur deux hommes qui n'étaient là ni l'un ni l'autre, le duc de Bourgogne qui venait de partir, et le cardinal de Winchester qui n'arrivait pas*. Winchester n'arrivait pas, et il n'y avait guère lieu de s'en alarmer encore. Le traité par lequel le cardinal s'engageait à mettre sa troupe au service du roi était du 1" juillet; l'ordre de lui rembourser ce qu'il avait dépensé, du 5 : mais Bedford ne peut contenir son impatience. Il annonce qu'il se rend le surlendemain en Normandie, puis en Picardie pour aller à sa rencontre : il semble qu'il veuille le prendre au débarquement, de peur qu'il ne lui échappe. Le duc de Bourgogne était parti ce jour même (le 16), promettant d'amener des renforts; et Bedford se loue extrêmement des services qu'il a rendus et de ceux
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qu'il va rendre; il va jusqu'à dire que sans lui « Paris et tout le remenant s'en alloit à cop (était perdu)! » Mais le duc avait-il bien sincèrement oublié tant de griefs personnels, si capables de contrebalancer en lui les raisons qui l'avaient entraîné vers les ennemis de sa race : les prétentions de Glocester sur leHainauty les refus de Bedford touchant Orléans? et ne savait-il pas que ceux-là mêmes qui venaient de lui rappeler avec tant d'éclat le meurtre de son père, avaient naguère eu la pensée de se débarrasser de lui de la même sorte ? Invité par la Pucelle à se
rendre à Reims , A était venu à Paris. Mais la campagne qui avait si rapidement conduit au sacre- pouvait bien l'ébranler comme les autres. Le 16, après les cérémonies organisées à Paris par Bedford, on avait pu le voir partir avec quelque espérance. Le 17, après les cérémonies de Reims , on ne pouvait plus être assuré de le voir revenir*.
Telle était la situation de Bedford : tout semblait se dérober à lui ; et Paris même était au roi, si le roi suivait ce mouvement qui devait s'accroître à chaque pas et devenir, par son progrès, irrésistible. C'était à quoi poussait Jeanne d'Arc; mais la cour était de tout autre humeur. Empêcher le retour du duc de Bourgogne et prévenir l'arrivée de Winchester, voilà ce qu'il fallait faire; et marcher en avant pour arrêter le second était encore le plus sûr moyen.de retenir le premier. On aima mieux commencer par entrer en négociation avec le duc de Bourgogne ; on pensa
que, lui gagné, TAnglais serait déjà vaincu; et Jeanne dut accommoder sa conduite aux décisioAS qui avaient prévalu.
Ce n'est pas qu'elle répugnât aux négociations. C'est par là qu'elle avait commencé, même à Tëgard des Anglais ; et si elle souhaitait moins de vaincre l'ennemi que de faire qu'il se retirât volontairement, k plus forte raison désirait-elle user des moyens dé persuasion envers des Français. Elle avait déjà écrit à Philippe le Bon avant le sacre. Elle lui écrit le jour même de la cérémonie ; et sa lettre lui fut portée peutêtre par la députation que le roi lui envoyait pour le ramener à sa cause. Jeanne aussi veut triompher de sa résistance; mais comme sa lettre diffère par le ton et l'accent des lettres qu'elle avait écrites aux Anglais avant de les combattre 1 Les Anglais sont des ennemis : elle les somme de partir, sans autre alternative que d'être mis dehors : car c'est pour cela qu'elle est en« voyée. Le duc de Bourgogne est du sang royal, c*est un fils égaré de la France : elle le supplie, elle le conjure à mains jointes de faire la paix, ne craignant pas de se faire trop humble ; car une chose la relève dans cet abaissement, et donne une singulière autorite à ses prières : c'est qu'elle sait, c'est qu'elle affirme que s'il refuse il ne peut être que vaincu. Elle le prie donc, non par aucun intérêt de parti, mais parce que « sera grani pitié de la grant bataille et du sang qui y sera réspendu; » car c'est le sang de France ^
Jeanne s'accordait donc avec la cour pour négocier;
G0MPIË6NB. 151
mais tout en négociant elle voulait agir aussi : elle croyait que l'action était tout à la fois un moyen de soutenir les négociations ou d'y suppléer au besoin. D'ailleurs, si peu disposé que Ton fût à courir de nouveaux hasards, il y avait à faire, aux alentours, plusieurs conquêtes qui promettaient d'ajouter sans péril au prestige du voyage. En attendant que le duc de Bourgogne répondît, le roi s'occupa de rallier les villes disposées à se soumettre. Après quatre jours passés à Reims, ayant accompli dans l'abbaye de Saint-Marcoul les pratiques de tout roi nouvellement sacré, il vint à Yailly-sur- Aisne, où les bourgeois de Soissons et de Laon lui apportèrent les clefs de leur ville. Le 23, il se i^endit à Boissons, et là de nouvelles députations vinrent mettre en son obéissance Château ^Thierry, Provins, Coulommiers, Grécy en Brie*.
Il y avait pourtant un ordre à suivre dans cette marche victorieuse, pour la faire aboutir à la délivrance du royaume. Le roi avait reçu sa couronne : Jeanne voulait qu'il reprit sa capitale ; et cette suite de soumissions, obtenues à si peu de frais, lors* qu'elles n'étaient pas entièrement spontanées, devait» selon son plan, mener droit à Paris. Mais les courtisans trouvaient plus sûr et plus commode de prendre Paris par le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, moins touché des raisons de Jeanne qu'effrayé de son approche, affectait cette fois de répondre aux intentions du roi ; et les conseillers intimes de Cbar^
les Ylly ne demandant pas mieux que de se croire à la veille de la paix^ prenaient occasion des offres de soumission qui leur venaient des villes d'alentour pour modifier, selon leurs vues, l'itinéraire de la Pucelle. Le 29 juillet, on vint à Château-Thierry, où le sire- de Châtillon, connaissant les dispositions du peuple, n'essaya pas de tenir plus d'un jour. Le 1®' août, on était à Montmirail ; le 2, à Provins. On retournait vers la Loire*.
Les retards du roi avaient donné à Bedford le temps de se reconnaître; sa marche en arrière lui offrait l'occasion de reprendre l'offensive. Il n'y manqua point. Le 25 juillet il avait amené dans Paris les 5000 hommes de Winchester; le 4 août il en sortait avec cette troupe et un nombre égal d'autres soldats recrutés par lui-même, et il arrivait par Corbeil à Melun. Sur le bruit que les Anglais étaient proche, l'armée royale sortit de Provins, et alla jusqu'à la Motte-de-Nangis. Mais on ne vit rien; et le bruit courant que Bedford regagnait Paris, le roi reprit le chemin de la Loire. C'est derrière ce fleuve que les courtisans voulaient aller se reposer d'une campagne qu'ils trouvaient assez longue*.
Leurs intentions furent pourtant déconcertées.
En quittant la Motte-de-Nangis, le roi était venu à Bray, où il comptait passer la Seine. Les habitants avaient promis obéissance, et l'on avait remis le passage au lendemain. Mais pendant la nuit, une troupe d'Anglais, détachée sans doute par Bedford, s'établit
dans la ville^ et les premiers qui s'approchèrent furent tués ou détroussés. Le passage ne fut point forcé ; car il n'y aurait eu que les courtisans pour Tentre* prendre : toute larmée avait vu avec indignation qu'on s'en allât quand tout invitait à marcher en avant. Cette déconvenue était donc une bonne fortune; le duc de Bar (René d'Anjou) et le duc d'Âlençon, les comtes de Glermont, de Vendôme et de Laval, comme Jeanne et tous les autres capitaines, laissèrent voir la joie qu'ils en avaient \
On revint donc au plan de la Pucelle : et on le voit par une lettre qu'elle écrit ce jour même, 5 août, aux habitants de Reims. Elle les rassure contre les craintes que leur devait inspirer la retraite du roi vers la Loire. Elle leur apprend le fait qui a suspendu ses progrès et trompé l'impatience de leur attente : le roi a conclu avec le duc de Bourgogne une trêve de quinze jours, à l'expiration de laquelle le duc lui doit rendre Paris. Elle convient que, malgré cette promesse, elle n'est point contente de trêves ainsi faites; c et ne sais, dit-elle, si je les tiendrai, mais si je les tiens, ce sera seulement pour garder l'honneur du roi. » Du reste, elle affirme qu'on n'abusera pas le sang royal, et qu'au terme de quinze jours l'armée sera prête à agir s'ils ne font la paix. Et pour ne laisser aucun doute sur le but vers lequel on marche, elle date sa lettre « emprès un logis sur champ, au chemin de Paris *. » '
Si le duc de Bourgogne devait, au terme de quinze
jours, rendre Paris, il convenait sans doute d*ètre à portée de le recevoir : la trêve inéme qu'on venait de conclure faisait un devoir à la cour de se rapprocher de la capitale.. Le roi reprit le chemin de Provins : le 7 il était àCoulommiers; le 10, à la Ferté-Milon; le 11 y à Grespy en Valois. Ce brusque changement dans la marche de Tarmée française alarma justement Bedford. Le régent y avait été pour quelque chose, si, comme on le peut croire, c'est lui qui avait envoyé les troupes que l'on a vues à Bray; et luimême s'était porté à Montereau-faut-Yonne, pour appuyer ce mouvement. Mais apprenant que le roi| loin de chercher à forcer le passage', regagnait le Nord, il lui écrivit une lettre où ses appréhensions se cachent sous les termes du mépris et de Tiusulte. Il écrit à « Charles qui se disait dauphin et ose maintenant se dire roi ; » et après lui avoir reproché ce qu'il enirepTend tortionnairement sur la couronne du rx)i Henri, naturel et droiturier roi de France et d'Angleterre, et les moyens qu'il emploie pour abuser le simple peuple, comme de s'aider « d'une femme désordonnée et diCFamée, étant en habit d'homme et de gouvernement dissolu, et aussi d'un frère mendiant (frère Richard), apostat et séditieux; tous deux, selon la sainte Ecriture, aborainablea à Dieu; » il ajoute qu'il le poursuit de lieu en lieu sans le pouvoir rencontrer, et lui offre cette alternative : ou de fixer un jour et un endroit pour une conférence à laquelle il pourra venir avec l'escorte de « la
diffamée femme et apostat dessusdits et tous les parjures, et autre puissance » qu*il voudra ou pourra avoir ; mais à la condition qu'il s'agisse d'une paix tf non feinte, corrompue, dissimulée, violée ni parju* rée, j» comme celle de Montereau, où le dauphin a fait assassiner Jean sans Peur; ou.de terminer promptement la querelle par les armes, afin d'épargner au pauvre peuple les malheurs de la guerre, et lui rendre ce repos « que tous rois et princes chrétiens qui ont gouvernement doivent quérir et demander \ »
Ce fut le H, à Crespy en Valois^ que le roi reçut cette lettre, et déjàBedford était au voisinage (à Mitry près Dammartin), prêt à donner la bataille qu'il offrait, mais à une condition pourtant : c'est qu'on la vînt chercher dans ses lignes ; car il comptait sur l'impétuosité française pour qu'elle renouvelât à son profit les journées de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt. Ainsi provoqué, leroivintàLagny*le-Sec,poussant son avant-garde à Dammartin, et il envoya La Hire et quelques autres capitaines pour reconnaître la position des Anglais. Pendant toute la journée du 13, il y eut de fortes escarmouches autour de Thieux, en avant de Tarmée anglaise. Mais tout se borna là : car les capitaines jugèrent que les Anglais s'étaient trop assuré l'avantage du terrain; et Bedrord, ne se voyant point autrement attaqué, se replia le soir même sur Paris pour chercher des renforts ',
Ces hésitations des Anglais, ces défis suivis sitôt de la retraite, ne faisaient qu'encourager les villes à se
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donner au roi. Le roi les pressait d'ailleurs par ses messages. Revenu à Crespy, il envoya ses hérauts à Compiègne^ à Beauvais, et il marchait lui-même vers la première de ces villes, quand il apprit que Bedford n'avait pas dépassé Louvres, d'où il ramenait, avec ses troupes, celles qu'il attendait. Il revint sur ses pas, et, arrivé à Baron, il envoya Loré et Xaintrailles s'assurer des mouvements de l'armée anglaise. Il ne fut pas longtemps sans recevoir d'eux la nouvelle qu'elle marchait sur Senlis, qu'ils l'avaient vue tout entière : mais quelque hâte que Ton fît, on arriva trop tard pour Tempècher de franchir l'étroit passage de la rivière qui coule de Baron à Senlis (la Nouette) et de s'y établir près d'un lieu de favorable augure, l'abbaye de Notre-Dame de la Victoire. Il était soir ; après quelques escarmouches, les Français se logèrent près de Montépilloy*.
Le lendemain, 1 5 août, malgré la solennité de la fête, tous s'attendaient à la bataille. La messe fut dite à la première heure ; et aussitôt chacun de monter à cheval et de se préparer au combat. L'armée s*était formée en trois corps : le premier sous le duc d'Alençon et le comte de Vendôme; le second sous René d'Anjou, duc de Bar; le troisième, formant l'arrièregarde, où était le roi avec le comte de Clermont et La Trémouille : les maréchaux de Boussac (Sainte-Sévère) et de Rais commandaient les ailes; Graville, les archers. Il y avait en outre, pour faire escarmouche et subvenir à tout; une autre troupe qui ne devait pas avoir la
COVPJÈGNE. 157
moindre part à la journée : car elle avait à sa tète Danois, La Hire et la Pucelle *.
On marcha donc vers les Anglais ; mais ils restèrent immobiles dans leur position. Ils avaient passé la nuit à la fortifier avec leur industrie accoutumée. Protégés sur les derrières par la rivière et un étang et sur les côtés par de fortes haies d'épines, ils s'étaient barricadés de leurs charrois et couverts sur leur front par des fossés garnis de palissades. C'est là qu'ils attendaient l'attaque: les archers faisant la première ligne, tous à pied avec leurs pieux aiguisés fichés de« vaut eux ; et derrière, les seigneurs à pied aussi , formant un seul corps de bataille, où dominaient, avec l'étendard de Saint-Georges, les deux bannières de France et d'Angleterre : car le régent combattait au nom des deux nations. La Pucelle, voyant qu'ils ne faisaient point mine de sortir, se vint mettre à Tavajit-garde, et alla frapper de son étendard leurs retranchements; mais ils ne répondirent à ce défi qu'en repoussant les plus hardis des assaillants. Vainement, pour les tirer dehors, la Pucelle fit-elle retirer tous ses gens jusqu'au corps de bataille; vainement leur offrit-on de faire reculer toute l'armée elle-même, pour leur donner le loisir de se mettre aux champs et de se ranger. Ils s'obstinèrent à demeurer dans leur position, sans en sortir que pour des escarmouches : ils repoussaient les assaillants, qui, revenant en plus grand nombre, provoquaient à leur tour une sortie plus nombreuse; et vers la fin, la mêlée fut telle
qu'aa milieu d'un nuage de poussière on ne se dis* tinguait plus, Français ou Anglaise
Avant que les choses en Tinssent à ce point, La Trémouille s'était laissé séduire par ce simulacre de bataille. Il s'avança, monté sur un coursier superbe et richement paré, et, la lance au poing, il donna des éperons et Tondit sur l'ennemi. Maisson cheval tomba et le fit rouler parmi les Anglais. On s'empressa de l'en tirer, et l'aventure aurait pu lui être fatale : car ce n'était point tournois de chevalerie. Il y avait en jeu des haines nationales : « et n'étoit homme, dit Monstrelety de quelque état qu'il fût, qui fût pris à finances : ains (mais) mettoient tout à mort sans pitié ni miséricorde*, o
Le roi, voyant que les Anglais ne sortiraient pas, s'en revint le soir à Grespy. La Pucelle, le duc d' Alençon et tout leur corps d'armée passèrent la nuit sur le champ de bataille ; et le lendemain de grand matin, pour éprouver si l'ennemi, les voyant moins nombreux, ne se déciderait point à les poursuivre, ils se reculèrent jusqu'à Montépilloy. Mais les Anglais ne songèrent à profiter de ce mouvement que pour opérer leur retraite plus à l'aise. Vers une heure, la Pucelle fut informée qu'ils avaient repris le chemin de Senlis et marchaient droit sur Paris. Il était trop tard pour les suivre. Elle vint donc à Grespy rejoindre le
roi*.
Rien ne devait plus arrêter le mouvement qui ra* menait les villes à Charles VU. Les hérauts qu'il avait
COMPIËGKE. 159
envoyés à Compiègne, à Beauvais, y reoeTàienl le meilleur accueil. A Beauvais» le peuple ne le vit pas plus tôt, portant les armes royales, qu'il se mit à crier : « Vive Charles, roi de France I » et chanta le Te Deum^ au grand déplaisir de l'évèque-comte, Pierre Cauchon, partisan déclaré des Anglais. Le peuple proclama que tDus ceux qui ne voudraient pas se soumettre au roi pourraient s'en aller, et il les laissa emporter leurs biens* Mais Cauchon ne pouvait emporter son évêché et s& seigneurie. Il emporta sa haine, qu'on retrouvera plus tard .
Le 17, le roi reçut à Crespy, où il était encore, les clefs de Compiègne. 11 s'y rendit le lendemain et fut accueilli avec de grands honneurs. Il voulait donner la capitainerie de cette ville à La Trémouille. Mais Compiègne, placée par son adhésion à Charles YII entre les convoitises du duc de Bourgogne et les haines des Anglais, avait besoin d'avoir chez soi un bon officier qui la sût défendre. Les bourgeois demandèrent à Charles yn d'y maintenir un brave gentilhomme de Picardie nommé Guillaume de Flavi, qu'ils avaient pris pour capitaine. La Trémouille eut le titre, mais Guillaume de Flavi, sous le nom de lieutenant, garda la charge avec tous ses pouvoirs '.
Avant de quitter Crespy pour se rendre à Compiègne, Charles VU avait ordonné au comte de Vendôme et aux maréchaux de Boussac et de Rais de marcher surSenlis. Les habitants n'eurent garde de résistera une armée devant laquelle ils venaient de voir Bed-
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ford battre en retraite. Ils accueillirent Vendôme, qui en demeura gouverneur. La nouvelle en arriva au roi à Compiègne, en même temps que Tan nonce de l'adhésion si enthousiaste de Beauvais ^
Il vit aussi arriver à Compiègne les ambassadeurs qu'il avait envoyés au duc de Bourgogne, et bientôt ceux du duc lui-même. Les quinze jours de la trêve finissaient. Paris n'était pas rendu ; et il était trop clair que le duc de Bourgogne, en eût-il la volonté, n'était pas en mesure de le rendre. Le roi, ainsi déçu* ne pourrait-il pas vouloir se dédommager à ses dépens? Sa marche deCrespy sur Compiègne, quand Compiègne se donnait d'elle-même, semblait trahir la secrète pensée d'aller prendre Paris à Lille ou à Gand. Il y avait donc au moins des ménagements à observer; et la plupart des conseillers du duc inclinaient franchement à la paix : mais- le duc lui-même était trop circonvenu parles agents de Bedford. Le régent sut le retenir par de fortes remontrances; et le duc se borna à envoyer au roi Jean de Luxembourg et l'évêque d'Arraspour lui donner de belles paroles. Ils réussirent à faire proroger la trêve jusqu'àNoël. Le duc promettait toujours de livrer Paris; mais en attendant, c'était lui qui devait recevoir du roi Compiègne pour tout le temps de la trêve ■.
Le roi était là depuis cinq jours, recevant la soumission d'une foule de places du voisinage : Creil, Pont-Sainte -Maxence , Choisy , Gournai-sur-Aronde, Chantilly, etc. ; et il aurait pu, sans ces négociations
COMPltGNS. 161
avec le duc de Bourgogne, amener à lui les villes les plus considérables de la Picardie : SainUQuentin, Gorbie y Amiens, Abbeville; car a la plupart des habitants d'icelles, dit Thistorien bourguignon Monstrelet, étoient tout prêts de le recevoir à seigneur, et ne désiroient au monde autre chose que de lui faire obéissance et pleine ouverture. » Mais la Pucelle ne le voyait pas sans chagrin oublier, parmi ces soumissions volontaires, la ville s^ns laquelle la possession des autres n'avait rien de durable ni d'assuré. Pour le tirer de sa fausse quiétude, elle fit ce qu^elle avait fait à Gien pour l'entraîner au voyage de Reims. Elle ne prit conseil de personne. Elle appela le duc d'Alençon et lui dit : « Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des autres capitaines ^'je veux aller voir Paris de plus près que ne l'ai vu *. » Le mardi 23 août , la Pucelle et le duc d'Alençon partirent en effet de Compiègne avec une nombreuse troupe d'hommes d'armes. Ils rallièrent en passant une partie de ceux qui étaient demeurés à Senlis, et le vendredi suivant, 26, ils se logeaient à Saint-Denis. Le roi, sous peine de rester presque seul à Compiègne, était bien forcé de les suivre, car tous les voulaient rejoindre. Il vint donc jusqu'à Senlis d'abord, <c à grand regret, dit l'historien du duc d'Alençon : et sembloit qu'il fût conseillé au contraire du vouloir de la Pucelle, du duc d'Alençon et de ceux de leur compagnie'. )>
Au moment où le roi hésitait à se rapprocher de
iH LIVRB âOAWIlME.
fBi^iêf fiedfof d ti'oi^ftit ptes y nmWf dtaigiiatit le èùû^ lèvemeot, non point tant de la vittd qa^ d« la Ncf^-^ mândie* A Parid, les haines divUed lui dMfiaîeot en-' eore f dans le pafti bôùrguigiiéA r dM «otiKaiiW contre les Armagnacs. Mail» la Norolaifdiéâ'éliitpoiât traraillée des mêmes passionâf s Templre dea Anglmi y était devenu une dominatioti éfrangèrér Vêiempkf deBeaavais, puis d'Atmiale, ittontratt au rég€^t la àé* fection gagnant de proche en proche j él il savait aux frontières de Cette province le connétable, qui, exclu du voyage de Reims, brûlait de montrer ce qti^il pouvait à lui seul. Il laissa donc pour garder Paris Louis de Lulembourgy étêquè de Thérouanne, soft chance^ lier de France, un chevaliei^ anglais, nommé Radley^ avec environ 2000 Anglais^ et L'Isle-^Adatn avee aes Bourguignons ; et il partit pour Rouen V
Les représentants de Bedford, à Paris^ ne négligèrent rien pour assurer la défense de la vîUe^ Le 26^ le jottr oi la Pucelle et le duc d'Alençon arrivsûeiii à Saint-Denis, te chancelier L. de Luxembourg réunit eu la chambre du parlement tous tes membres du corps ^ t'évèque et le prévôt deParis, les mattres des cotapie^f les prieurs des couvents, les curés des paroisses^ ete*^ et leur fit renouveler le serment de fidélité qu'ils avaient déjà prêté en présence de Bedford, et tout ré« eemment encore avant son départe Puis il commit deux magistrats pour aller dans les couvent» et les églises recevoir pareil serment des clercs, tant réguliers que séculiers. En même tempe les chefii de quartiers
s^occtfpaîMit dé foKifie^^ chacuh dans sà section , les portes, les boulevards de la ville et les maisons qui éUiient sur lés mtirs. On j mettait les canons en bat** ter ie ; on y disposait des tonnes pleines de pierres ; m réparait les fossés^ dn établissait de nouvelles btf-< riènes Au dedans et au dehortfi H fallait des hommes pDtir donner force à ces disposîtionê : on excitait lé peuple en faisant ftppel à la haine et à la penr^ On disait que le prétendu réi avait promis d'abandonner à ses gens Paris tout entier, hommes et femmes,grands et petits, et que son intention était de passer \A charrub sur la ville s m ce qui n'est pas, « dit Thonnète greffier du parlenient, auquel on doit ces détails; mais le peuple^ en pareil cas,croittout sansraisonner'^ Le duc d'Alençon avait commencé par inviter les éohevins à recevoir le roi^ et il avait fait jeter deë proclamations dans la ville pour agir sur le peuple. Mais on lui répondit comme il pouvait VhU tendre de ceut qui commandaient ftu nom Am Au'glais, et on l'engagea à ^'abstenir de pareilles démarehes^ Il en vint donc aux armes, et il ne se passait pas de jour qu'il n'y eût deux ou trois escarmédchesf aux portes de Paris, sur un point ou sur Uû autre, et notamment auprès d'un moulin qui s'élevait entre la porte Saint-Denis (du temps) et la Chapelle* Lu Pu* eelle assistait à ces escarmouches et examinait avec grande attention la situation de Paris, afin de voir où donner l'assault. Mais l'assaut ne pouvait se donner tant que le roi n'amenait pas le reste des troupes* Les mes-
sages qu'on lui envoyait restant sans réponse^ le duc d'Alençon vint lui-même à Senlis, le 2, puis sa démarche n'ayant pas eu plus de résultat, le 5 septembre^ et cette fois il fit tant que le roi se mit en route et vint, le mercredi 7, dîner à Saint-Denis. Son arrivée fut saluée comme une victoire. On ne doutait plus du succès 9 après avoir triomphé de cette étrange résistance; et il n'y avait personne qui ne dît dans Tarmée : « Elle mettra le roi dedans Paris, si à lui ne tient.* »
Dès que le duc d'Alençon eut rapporté l'assurance que le roi venait, la troupe, logée à Saint-Denis, alla s'étabHr à la Chapelle (le 6). Le jour même de son arrivée (le 7) il y eut une plus forte escarmouche ; et les Parisiens, se figurant que dès ce jour on voulait prendre la ville, s'applaudissaient comme d'un triomphe du résultat de la lutte. Ils étaient fiers surtout d'avoir tenu contre « cette créature qui étoit en forme de femme avec eux, que on nommoit la Pucelle. Que c'étoit, Dieu le sait, » dit le Bourgeois de Paris*.
L'assaut qu'on ne songeait point à donner ce jourlà fut tenté plus sérieusement le lendemain.
. C'était encore un jour de fête (la Nativité) : mais la Pucelle ne croyait pas que ces jours fussent moins propices à la sainte mission qu'elle avait reçue. Et si, comme elle le dit dans son procès, les seigneurs, qui eurent la pensée d'attaquer Paris ce jour-là, ne voulaient faire encore « qu'une escarmouche ou une vaillance d'armes , » elle était décidée a d'aller outre » et
COHPiËGNE. 165
de les entraîner après elle au delà des fossés. Ils partirent à huit heures de la Chapelle, divisés en deux corps, les uns qui devaient attaquer, les autres demeurer en observation pour prévenir les sorties et couvrir les assaillants. Ceux-ci allèrent se loger derrière une forte butte (le marché aux Pourceaux, depuis butte des Moulins ou butte Saint-Roch), d'où ils pouvaient surveiller la porte Saint-Denis. Les autres se dirigèrent vers la porte Saint-Honoré, et dès l'abord ils enlevèrent le boulevard qui la protégeait. La Pucelle, tenant à la main son étendard, se jeta avec les plus hardis dans les fossés de la place, et elle y soutint un vif combat. Pierriers, canons, coulevrines, étaient dirigés contre les assaillants sans qu'ils pussent arriver aux murailles. Ils avaient bien franchi le premier fossé, qui était à sec, et le dos d'âne ; mais au revers ils avaient trouvé le second fossé rempli d'eau. Jeanne, quoique surprise, ne s'en rebuta point, et, tout en sommant la ville de se rendre, elle donnait ordre d'apporter des fagots qu'elle faisait jeter dans le fossé pour le combler, quand elle fut frappée à la cuisse d'un trait d'arbalète. Il était soir; et cependant Jeanne, toute blessée qu'elle fût, demeurait là : elle continuait de faire combler le fossé, et pressait les soldats de courir aux murs, leur disant que la place serait prise. Et en effet l'émotion était grande dans le peuple. Dès le commencement de l'assaut, on avait vu des gens criant par la ville que tout était perdu, que les ennemis étaient entrés dans Paris, que cha-
166 LIVRB QUATRIÈME.
eu» se i^tirât songeant à son salut : et 19 multitude» que le{$ ppédicateura l)9.raDguai0nt dans lea églisesi s'enfuyait en désordre. On rentrait dans les maisons, on fermait les portes. Mais ressaut durait depuis inidi ; et les capitaines, voyant les troupes lasses ei Jeanne blessée, résolurent de le suspendre* Vaini^r ment elle insistait, refusant de quitter la plac^ ; ih rappelèrent les troupes. Quant h elle, il £3.llut que le ducd'Alen^n, Gaucourt et d'autres vinssent h prendre de force et la missent à cbeyal pour la ramener à la Gbapelle : et elle^ sons le feu des canons qui^ de U porte Saint-Deniç, la poursuivaient de leurs boulets jusque par delà 3aint -Lazare, elle ne cessait de protester, ai£rmant que la place eût été prise S
Jeanne comptait bien encore qu'elle le serait. Le lendemain, quoique blessée, elle se leva de grand miatin^ et^ faisant appeler le duc d'Alençon qui étaii toujours comme l'interprète de ses volontés dans le commandement, elle le pria de faire sonner les trompetteç et monter à cheval pour retourner devant Paris, promettant de n'en point partir qu'elle n'eût la ville» Le due d'Alençon et plusieurs autres ne demandaient p9f mieux ( et leur espoir n'était pas sans fondement. Quoique dominée par les Anglais, \a^ ville était Ipin d'être unanime dans le parti bourguigiion, et l'on a vu le trouble excité la veille, moins par Tassant peutêtre qu'à l'occaBion de l'assaut. Au milieu de ces alarmes vraies ou fausses , il n'eût pas été difficile, il était encore possible de forcer la place. Et ce n'était
COMPltfiNE. 167
pas seulement une multitude cédant à la peur : c'étaient les plus nobles de la chevalerie^ qui regardaient la venue de la Pjucelle comme un signal de se rallier au roi. Au moment pu le duc d'Alençon donnait Tordre de revenir sur la ville, le baron de Montmorency et 56 ou 60 gentilshommes vinrent de Paris se joindre à la compag^ie de la Pucelle. Mais cpmme ils appror chaient des murailles, pleins dVdeuryRené d'Anjou et le comte de Clermont vinrent au nom du roi inviter la Pucelle à retourner vers lui à Saint "Denis} ordre était donné en même temps au duc d'Alepçon et aux autres capitaines de s'en venir aussi et d'ame^ ner la Pucelle ^,
Ils obéirent, la douleur dans Tàme. Mais en s'éloi-f gnant de la pkce, ils ne perdaient point l'espérance d'y revenir par un autre chemin. Le roi avait cédé peut-être à la crainte de renouveler contre de trop forts obstacles un assaut malheureux. Or le duc d'A« lençon avait fait jeter un pont sur la Seine à Saint- Denis. On pouvait passer la rivière et attaquer brufr' quement la ville par un côté où elle ne craignait pas. Le roi ne s'expliqua point sur ce projet ; mais dans la nuit suivante (du vendredi au samedi), il fit détruire le pont. C'était asse^ déclarer quïl ne vou"* lait plus attaquer Paris d'aucune manière. Il demeura quelques jours encore à Saint*Denis, n II s'y fit intnn niser, selon l'usage, n dit Thomas Basin. Mais il sem* blait qu'une fois investi de tous les symboles de la royauté I il pût sans inconvénient en abandonner
tous les gages. Il tint plusieurs conseils : il y pourvut au gouvernement des pays récemment réunis. Il les confia au comte de Clermont, et laissa à Saint* Denis le comte de Vendôme et le sire de Culan , amiral de France, avec des forces capables de surveiller momentanément, mais non plus de menacer Paris. Évidemment il ne s'agissait plus que de protéger le roi dans sa retraite. Il partit le 13 ^
Quand la Pucelle vit que par aucune raison elle ne Ten pouvait plus empêcher, elle vint dans Tabbaye de Saint-Denis, et déposa ses armes en offrande devant l'image de la sainte Vierge et les reliques du saint patron du royaume : pieux hommage à celui qu^on invoquait dans les batailles, u pour ce que c'est le cry de France, » dit-elle ; et en même temps protestation muette contre une résolution qui désarmait le roi. Mais elle-même elle ne le quittait point, parce que moins que jamais elle devait croire sa mission terminée. Elle . le suivit donc, pleine de tristesse, dans un chemin si différent de celui où elle le conduisait naguère. Naguère on marchait en avant, et chaque pas était marqué par un triomphe qui acheminait vers la libération du royaume : maintenant on se retirait de cette capitale où Jeanne avait compté introduire son roi couronné ; et la retraite se faisait avec une telle précipitation, que parfois elle aurait pu sembler une fuite. On passe non par les villes qu'il eût fallu rallier encore, mais par celles dont la soumission promettait un plus sûr passage : Lagny, Provins,
GOMPIÈGffE. 169
Bray : cette fois les Anglais n^étaient plus là pour fermer la route. Sens refusait tl^ouvrir ses portes : on passa TYonne à gué, près de la ville, et Ton revint enfin par Courtenaji Chàteau-Regnart et Montargis, à Gien, d'où Ton était parti en un bien autre appareil trois mois auparavant (21 septembre) \
Quelle était la cause de ce départ précipité du roi, 'et quelles raisons pouvait-on alléguer dans ses conseils pour l'amener à cette retraite, quand celle qui avait délivré Orléans, vaincu l'Anglais et accompli le voyage de Reims, selon qu'elle l'avait prédit, contre toute apparence, continuait de dire qu'elle mettrait le roi dans Paris? Ce qu'on alléguait, c'étaient les promesses du duc de Bourgogne, que l'on affectait toujours de croire. Mais ne valait-il pas mieux prendre Paris sans le duc que par le duc? Oui, sans doute, de l'aveu de tout le monde, à l'exception toute* fois de ceux qui dominaient dans les conseils du roi. Prendre Paris sans le duc de Bourgogne, c'était le prendre par la seule force de laPucelle et de l'armée; c'était faire passer aux capitaines toute l'importance que se donnaient les favoris : car il ne suffisait pas de le prendre, il le fallait garder; il eût dqnc fallu que le roi fût dès lors ce qu'il devînt plus tard, qu'il entrât sérieusement dans la conduite de son gouvernement ; et, pour cela, il avait besoin d'autres hommes. Prendre Paris par le duc de Bourgogne, c'était peut-être le lui laisser; mais on acquérait la sécurité sans contracter l'obligation d'agir, et U wi pouvait çgntinuer plus à
170 LIVRE aVATRlEME.
Taise ta vie qu'il meqait daas ses ch&teaux de la Loîm. Le choix des eourtiaans fut donc bien vite arrétéX'était à leur corp9 défendant, eteomme bous la contrainte de la PuoelW, quik avaient laissé le roi aller de Gompiègne à Senlisi et de Senlis à SaiqtrDeais : Taceident qui avait fait suspendre l'assaut avait été popr ^ux une trop bonne oçcasioq d'y renoncer. On partit» u^s vouloir se dire que partir après une attaque sans réeuUat, c'était (du hm un véritable échec : c'était exalter dans Paris les ennemis du roi, et mettre le duc de Bourgogne, reût*il voulu, dans Timpossibilité de lui donner la viUe. Et on le vit bieutôt* Le duc de Bourgogne, muni du sauf^conduit du roi, vint k I^aris (29 septembre), traversant tqyt le pays repris par le^ Français, salué au passage par le chancelier de Franc? et le comte de Clermonti commandant des troupes françaipe^ en.ces parages ; e( il répondis à ces avances en resserrant son alliance avec Bedfordp Bedford lui donna en une fois Tinvestiture de la Champagne et la lieutenance du royaume , c'est-à-dire la charge de reprendre Reima et de garder Paris, ne retenant pour lui-même que le gouvernement de la Normandie; et les Anglais, qui avaient eraint mên^e pour cette prQvinçe, 9Q prirent de nouveau à espérer la çpBquête de la France \
Cette retraite devait avoir une antre conséquence fâcheuse; mais il semble qu'au gré dea courtisans ce fût encore une bonne fortune : c'était de compro* mettre l'autorité de la Pucelle. Jeanne avait dit qu'elle était envoyée pour délivrer Orléans, faire sa-
CONPIËGNB. 171
crer le roi à Beims, h m^oer à Paris et chasser les
Aoglai3 du royaume. On Tavait volontiers laissée dé^
livrer Orléaos ; on Tavait suivie de mauvaise grâce
jusqu a Reioi», et par contrainte jusqu*à Paris. Si on
eQlrait à P^ris comme i Reims, il faudrait donc lui
obéir encore quand elle voudrait ne laisser aucun repos
que TAngUis pe fut chassé de France» 11 était plus que
temps de s'arrêteri si on ne voulait être jeté dans le
mouvement de cette grande guerre* L'échec de Paris
mettait ea doute une parole que le peuple tenait pour
prophétique, et dispensait de lui céder à l'avenir. A voir
CQmme les ennemis triomphent de cet échec, on pënt
deviner combien les esprits dans le camp du roi pout
valent être ébranlés. « Elle leur avoit promis, dit le
faux Bourgeois, que sans nulle faute ils gagneroient 4
celui assaut la ville de Paris, par force, et qu'elle
y giroit celle nuit, et eux tous, et qu'ils seroient tou^
enrichis des biens de la cité.... Mais Dieu qui mua,
h grande entreprise d'Holopheme par une femme
nommée Judith, ordonna par sa pitié autrement qu'ils
ne pensoient.» Il n'est pas besoin, je suppose, de ré^^
pondre aux allégations du Bourgeois. Jeanne disait
aux siens que la place serait prise ; mais à une conr
dition, c'est qu'on persévérât. Pour prendre aussi pne
comparaison dans la Bible , elle n'avait pa« dit que
devant son étendard les murs de Paris crouleraient
comme ceux de Jéricho devant l'Arche ; mais qu'on
all|Lt à l'assaut» qu'on fôt effort, et que Dieu aiderait.
A Orléans aussi, devant les Tourelles, les capitaines
voulaient se retirer après sa blessure : elle les retint, et la bastille fut prise. Si à Paris on eût fait de même, on aurait eu, tout permet de le croire, semblable succès. L'affaire de Paris ne prouve donc rien contre la Pucelle et sa mission. Sa mission était d'y mener le roi, pourvu qu'il n'y fît point obstacle. Ses voix lui avaient marqué ce but; même après son échec, elles lui commandaient (c'est Jeanne qui le déclare) de persévérer en demeurant à Saint -Denis; mais elles ne lui avaient pas révélff qu'on y entrerait , quoi qu'on Ht, ni que l'assaut dût réussir ou échouer. C'est à ceux qui Tarrètèrent quand elle disait d'aller en avant, et le lendemain quand elle voulait renouveler la tentative, c'est à ceux-là de répondre de l'échec *.
Le retour du roi à Gien eut les suites que l'on pouvait prévoir. Il affecta bien de ne pas délaisser les pays qu'il rouvrait à l'ennemi par sa retraite. Il écrivit, dès son arrivée à Gien, aux habitants de Troyes qu'il avait donné ordre à Vendôme de venir à leur aide. Mais plus d'une ville se trouvait compromise, et l'armée dont il aurait eu besoin pour y veiller n'existait déjà plus. Le duc d'Alençon s'en alla en sa vicomte de Beaumont, où l'attendait sa femme; les autres capitaines , chacun en son gouvernement •.
Jeanne était demeurée auprès du roi, presque seule, et fort triste de l'inaction où elle était réduite. Cependant le duc d'Alençon, qui partageait si complètement
G0MP1È6MK. 173
ses vues, revint bientôt s'offrir pour l'en tirer* Il avait réuni des hommes d'armes, et proposait d'entrer en Normandie par les marches de la Bretagne et du Maine, pourvu qu'on lui donnât la Pucelle : car selon qu'elle serait ou ne serait pas avec lui, sa troupe allait bientôt se grossir ou se dissoudre. Les circon* stances paraissaient favorables. Les Français avaient dans le pays des partisans : Étrépagny, Torcy, venaient de. leur être livrés. On refusa. L'archevêque de Reims, La Trémouille et le sire de Gaucourt, qu'on trouve toujours sur le chemin de Jeanne pour lui faire obstacle, ne voulurent à aucun prix consentir à cette réunion du duc d'Alençon et de la Pucelle. Le duc, ils le sentaient bien, aurait gagné en importance tout ce qu'il eût ajouté à la fortune du roi. L'historien Per« ceval de Cagny a bien le droit de mettre à la chaîne du conseil les conséquences de cette résolution, et de flétrir cette résistance délibérée à la grâce dont la Pucelle était la messagère (octobre 1 429) ^
Le roi allait donc promenant ses loisirs en Touraine, en Poitou, en Berri, et, pendant ce temps-là, tout était en proie dans le pays qu'il avait abandonné* La garnison qu'il avait laissée à Saint*Denis s'était repliée sur Senlis ; les Anglais, se jetant sur la ville, la pillèrent, et, sans crainte du sacrilège, ils emportèrent, comme en trophée, ces armes que la Puoelle avait déposées dans l'église de l'abbaye. Le reste de la contrée ne fut guère plus épargné : ces riches campagnes furent ruinées, les villes mises à rançon.
174 LIVRE QUATftIËME.
On letif votrlaît faire sentir ce qu'il en éoâtalt dV bândonnéi' si légèrement les Anglais ponr tri itiri iftiptilséant à les défendre. Et, en effet, on eût pu c^oire le pays entièrement délaissé. Le comte de Clermont, lieutenant du roi, s'en allait veiller à ses propteir drt^ inàibes; le comte de Vendôme, subétitûé à sa ùhàt^e, ktâit déjà bien assez de gatdér j^efllis ; le Aiftfé<5faal de Boossâc Tint, il est Vrai, amenant 1000 combattants environ ; mais que faire avec cette troupe, quand les ÂUglaiS et les fiôurguignous possédaieut tout le pays alentour, la Normandie^ la Picardie, la Bourgogne? Il eût fellu être présent partout pouf conteuil- les uns ou pour obserref les autres. Au lieu dé se déduite à eette défense laborieuse, tons ces hommes d'armes trouvaient plus cominode et pld^l profitable d'allef à leur toui* porter le Mvage sur le territoire de l'ennemi. Ainsi le mal ne faisait que «"étendre et devenir plus général. Paris même, quoique doublement protégé par hë armements des Anglais et par les trêves des Bourguignons, souffrait de cet état de choses dans toutes les classes de ses habitants i « Nul homme de Paris, dit le Bourgeois, n'osoit ineltre le pied hors des faubourgs, qui ne fût mort ou perdu ou rançonné. Le cent de petits colterets valoit 24 sds parisis; deux œufs, 4 deniers; un petit fromage tout nouvel fait, 4 blancs.... et n'étoit nonvelle ni pour Toussaint, ni pour autre fête en celui temps, de harengs fraii^ ni de quelque marée \ n Le Nord, et en particulier 1 lle-^e-France , était
WMnUMi 17»
donc m pMki atit ràrâgêë dé la goétVè} et \é côfitM» eoop de ce» évéïieitieiiM pontuil (>fotro<|Qer den périls au Toisîntige mèiiie des résidences royales. Toute la Loire, en effet, n^appartetiait pas au roi. L'enoemi était fortement é»Mi à la Gbarité; il possédait èo^ ôore Saint-PJerre*Ie«>Moti8tier, Gosùe et quelques au^es plaees : et ces positions qu'ori arait eu raisotk de négliger pour marcher sur Reims et sur Paris sem^ blaient maintenant plus menaçantes^ Un conseil fut tenu à Meun-sur-Yèvre, et il paroi qu'il y avait tout atantage à datisfairé de ee c6té Timpatienee que la Pncelle avait d'agir. Il fut décidé qu'on l'enverrait faire le siège de la Charité, et qu'on préluderait à cette conqudte par celle de Saint^Pierre^le^Mous* tier *.
La Pucelle aurait mieui aimé aller etl France^ e'est^ à^iré Vers Paris. Elle se rendit à Bourges poiif réUtlir \eê troupes destinées à cette campagne; puis elle vint^ en compagnie du seigneur d'Albret, assiéger Saint^ Pierre^le^Moiistier, comme il avait été résolu^ Jeanne^ selon son hafaîtude^ se portait au plus fort du péri}> et y demeurait sans compter ceui qui restaient auprèfs d'elle^ lyAtfloU, Son éouyer, qn'une blessure à la jambe tenait éloigné de l'àssaiit, la voyant avec quatre ou cinq hommes au plus devant les murailles, monta à cheval, courut h elle, lui demandant ce qu'elle faisait là seule, et pourquoi elle ne Èé retirait pas comme les autres» Mais elle, étant son casque, lui répondit qu'elle n^était pas seule, qu'elle avait en sa compas
gnie cinquante mille de ses gens, et ne partirait point de là que la ville ne fût prise. Comme il insistait, elle lui ordonna de faire apporter des fascines pour franchir le fossé, et en même temps elle s'écria : « Aux fagots et aux claies, tout le nionde, afin de faire le pont ! » En un instant elle fut obéie, le pont dressé et la ville prise d'assaut. Tout était en proie aux vainqueurs, mais Jeanne sut leur faire respecter une église où les assiégés avaient mis leurs biens en dépôt (novembre 1429)*. .
De là on devait aller assiéger la Charité. Mais la place était forte et bien pourvue, et la petite armée de la Pucelle manquait des choses les plus indispensables à Fattaque. La cour ne sachant pas trouver le moyen d'y pourvoir, elle s'adressa aux villes. On a encore en original une lettre signée d'elle aux habitants de Riom (Moulins, 9 novembre 4429) ; elle lenr annonce le siège qu'on vient d'accomplir et celui qu'on prépare; et elle les prie, par l'attachement qu'ils ont au bien et à l'honneur du roi, d'envoyer rc poudres, salpêtre, soufre, traits, arbalètes fortes et autres habillements de guerre. » On commença le siège avec ce qu'on avait, et, tout en le poussant, on continuait de s'adresser aux villes les plus intéressées à déloger l'ennemi de leur voisinage. La ville de Bourges engagea ses octrois, afin d'avoir les 1 300 écus d'or qu'on lui demandait pour entretenir l'armée et la garder devant la place. La ville d'Orléans eut aussi à porter dans ses comptes diverses sommes
COMPIfiGNB. 177
dépensées pour entretenir ou équiper des capitaines, des gens d*armes, des « joueurs de coulevrines » envoyés au siège en son nom* Mais ces secours par* tiels étaient insuffisants pour une telle entreprise, et le roi n'envoyant rien, Tannée, dépourvue d'argent et de vivres, dut lever le siège, au grand déplaisir de la Pocelle (fin de novembre 1 429) *.
Elle fut reçue à la cour avec non moins d'honneur : éaràquel titre le roi lui eût-il imputé cet échec? et les courtisans y trouvaient cette compensation peut-étre, qu'on serait moins tenté de la suivre quand elle voudrait aller plus loin. On Tanoblit, elle et toute sa famille, et, par un privilège signalé comme unique dans nos annales, on stipula que cette noblesse se transmettrait dans sa race, non-seulement par les hommes , mais par les femtnes ; on lui composa un blason où figuraient les lis de France et l'épée qui les avait affranchis : ses frères en prirent le nom de Dulis, mais elle garda son nom et sa bannière. Tous ces honneurs lui étaient donnés « en considération des louables et utiles services qu'elle avait rendus au royaume et lui devait rendre encore. » On ne renonçait donc point à ses services : et que demandait-elle pour prix de ceux qu'elle avait rendus, que de servir encore? Mais on ne se pressait pas de la mettre en demeure de le faire '.
Elle resta donc dans Tinaction, suivant la cour à Bourges, à Sully-sur-Loire, ou visitant les bonnes villes qu'elle avait délivrées, Orléans, par exemple,
ipi a flsMM iamm in rqptw» A»
nk iim pdiju^mr ^ <^l^ édîâait Uw^owa» par
MiKi <|ii>il4( n éti»fiiuîtpli»par
fn/i^^ d4^ ttenéiWemtËA et de piété qû asani MMi ^ténùffm la Tie des canps; cctie snpiicilé que îi^M^i yM eoimMDpfiie iMadoratkNW de b fbiile; ce Um Mron a^lmirable qoi s*a|^Uqiiait à détruire le boa Ijfft^t^ dont on b Toolait entourer. A eem qui lai diraient qoVtle n'arait point à craindre d'alkr iTas* iaut parée qo'elle sarait bien qn elle ne serait pas toée^ elle répondait qu'elle n'en était pas plos assorée que lei autres ; et quand des femmes Tenaient en sa irtaison pour lui présenter des patenôtres et autres signes en la priant de les toucher : « Touchez-les vous-mfimes^ leur disait^elle en riant^ ils seront tout auisi bons ^ »
KUe flt preuve du même bon sens, quand une fumnie nommée Catherine de la Rochelle, se disant ini^piri'Hii la vint trouver pendant son séjour à Jargeau 1^1 À Monlfaucon en Berri. Cette Catherine prétendait q\\\\m dame blanobe, vêtue de drap d'or, lui commandait d'alUr dans les bonnes villes , et de faire orif>r par tos hérauts du roi que tous ceux qui autikm\i iU Tor ou d<) l'argent caché rapportassent sans retard I annonçant en même temps qu'elle connaî* trait <imx qui ne le fenient pas^ et saurait trouver
COHPlfiGNE. . 179
leurs trésors : e'était pour payer les gens d'armes de Jeanne. Quel auxiliaire pour un chef de troupes I Frère Richard voulait qu'on la mit à l'œuvre, et plusieurs agréaient fort son jjroeédé. Jeanne lui dit de retourner à son mari| d'aller faire son ménage et nourrir ses enfants. Cependant, ne voulant point juger témérairement de ^riûspiration des au Ires, elle consulta ses saintes et elle offrit à Catherine de coucher avec elle pour être témoin de ses apparitions. Elle partagea son lit, en effet, veilla jusqu'à minuit, et, ne voyant rien, s'endormit. Le matin, l'autre lui dit que sa dame était venue, mais que Jeanne dormant, elle ne l'avait pu réveiller. Jeanne s'enquit d'elle si la dame devait revenir la nuit suivante, et lui demanda de renouveler l'épreuve. Mais cette fois elle prit soin de dormir le jour, de telle sorte qu'elle pût. rester éveillée toute la nuit; et de temps à autre elle demandait à sa compagne : « Viendra- 1- elle point? — Oui, tantôt, » disait l'autre.
Inutile de dire que la dame ne vint pas ^ Jeanne écrivit donc au roi que le fait de Catherine n'était que néant et folie. Frère Richard en fut trèsmécontent, et les familiers du roi aussi sans doute : c'était un moyen si commode de trouver de l'argent! Cette Catherine, qui promettait de leur en fournir, n'entrait pas moins dans leurs vues par sa politique. Tout en offrant de recueillir de l'argent pour les soldats, elle ne pressait pas de faire la guerre : elle refusa d'aller au siège de la Charité, disant qu'il faisait
trop froid. Elle proposait de se rendre près du duc de Bourgogne pour faire la paix. A quoi Jeanne répondit « qu'il lui semblait qu'on n'y trouverait point de paix, si ce n'était par le bout de la lance *. »
Les événements le démontraient de plus en plus. La trêve avec le duc de Bourgogne, qui expiraità Noël, avait été prorogée jusqu'à Pâques, et à défaut de Com-
piègne qui s'y était refusée, Pont-Saînle-Maxence lui avait été livré en garantie. Mais la trêve ne liait pas les Anglais; et les Bourguignons, en se cachant sous leur bannière, avaient toute facilité de porter avec eux le ravage dans les pays qui s'étaient donnés au roi. La terreur y était grande partout, et plus d'un sanglant exemple avait montré combien elle était légitime".
La ville de Reims, la plus menacée dans cette tentative de restauration, comme la plus signalée par le sacre, écrivit à la Pucelle pour lui communiquer ses craintes. Elle redoutait la vengeance des Bourguignons; elle redoutait le délaissement du roi, à qui l'on avait dit qu'il y avait des traîtres dans son sein prêts à livrer la ville. La Pucelle leur adresse une première lettre, le 16 mars, afin de les rassurer sur le siège : « Sachez, leur disait-elle, que vous n'aurez pas de siège si je les puis rencontrer; et si je ne les rencontre et qu'ils viennent vers vous, fermez vos portes, j'y serai et je leur ferai chausser leurs éperons en telle hâte qu'ils ne sauront par où les prendre. » Le 28, elle leur écrit pour les rassurer touchant les dispositions
COMPJËGNE. 181
du roi et leur promettre une prompte assistance : « Si vous prie et requiers, trës-chers amis, ajoutaitelle^ que vous gardiez bien ladite bonne cité pour le roi, et que vous fassiez bon guet. Vous orrez (ouirez) bientôt de mes bonnes nouvelles plus à plein. Autre chose quant à présent ne vous rescris, fors que toute Bretagne est française, et doit le duc envoyer au roi 3000 combattants payés pour deux mois. A Dieu vous command (recommande) qui soit garde de vous. Écrit à Sully, le 28* de mars *. »
Ces bonnes nouvelles qu'elle leur promettait d'elle, c'était sa prochaine arrivée sur le théâtre de la guerre. Elle écrivait la veille peut-être de son départ : car sa lettre est du 28 mars, et c'est en mars que le rapporte l'historien Cagny. Lasse déjouer un rôle de parade, et désolée de voir comment le roi et son conseil entendaient arriver au recouvrement du royaume, elle prit le parti de se séparer d'eux et d'aller rejoin^ dre ceux qui combattaient '•
On combattait en Normandie, et, quoique les An<glais parussent vouloir y concentrer leurs forces, plusieurs nouveaux succès avaient couronné les efforts des Français. La Hire s'était emparé de Louviers (décembre 1429), d'où il faisait des courses jusqu'aux portes de Aouen ; puis de Château-Gaillard, où il avait délivré Barbazan (24 février 1 430) ; Torcy avait résisté aux Anglais qui le voulaient reprendre.Mais c'était dans le Nord que la question était surtout reportée depuis le voyage de Reims. Sauver les places qui s'étaient
ralliées au roi, défendre la ligne de l'Oise contre le duc deBourgogne, ramener Paris au roi en Tisolant de plus en plus, voilà la vraie manière de reprendre Tœu* vre interrompue le 8 septembre ;« et tout y invitait. Depuis la dernière entrevue de Bedford et du duc de Bourgogne (octobre 1429), Paris dans ses rapports avec eux n'avait eu que des sujets de plaintes. L*exrégent s'en était allé en Normandie; le régent nouveau, dans ses propres États, recommandant aux Parisiens, s'ils voyaient venir les Armagnacs, de se bien défen* dre : et il les laissait sans garnison ! Du reste les Parisiens avaient plus d'une raison de ne point regret* ter qu'il emmenât ses 6000 Picards : u 6000 aussi forts larrons, comme il parut bien en toutes les maisons où ils furent logés. » Mais le champ restait libre aux Armagnacs ; et la désolation des campagnes, la cherté des vivres, augmentaient l'irritation populaire. On accusait les Anglais de vouloir, par une retraite systématique, tenir en échec les pouvoirs qu'ils avaient donnés au duc de Bourgogne. On cherchait encore des excuses au duo de Bourgogne. Il allait se marier pour la troisième fois ; et au moment où sa fiancée, Isabelle do Portugal, touchait déjà au port de l'Écluse, une tempête s'était élevée si furieuse, qu'elle Tavail repoussée a jusque dans son pays. » Voilà pourquoi, disait-on à Paris, le duc de Bourgogne f< entre-laissait la ville si longtemps. >i Mais quand la jeune princesse, qui avait été recueillie, non en Portugal, mais en Angleterre, fut ramenée en Flandre, le duc ne pou-
GOMPIËGNE. 183
vait guère venir à Paris davantage : ce furent à Bru* ges des fêtes d'une magniûcence inouïe; et pendant ce temps, les cotterets» les œufs et le fromage haussaient de plus en plus de prii dans le journal du Bourgeois. La masse souffrait, la bourgeoisie commençait à se tourner vers d'autres espérances. Dans les commence* ments d'avril, on découvrit une conspiration où se trouvaient impliqués des membres du parlement et du Chàtelet, avec plusieurs marchands notables ou gens de métier; et les Armagnacs étaient aux portes. Le 23 mars ils surprenaient Saint-Denis; le 25 avril ils s'établissaient à Saint-Maur '.
La Pucelle, ici comme avant de marcher sur Reims et sur Paris, ne demanda conseil à personne ni pour résoudre ni pour agir. Un jour donc, sans prendre congé du roi, elle partit, fit semblant d'aller « en aucun ébat, » et s'en vint à Lagny-sur-Marne, « pour ce que ceux de la place faisoienl bonne guerre aux An"glois de Paris et ailleurs.» Elle aurait pu hésiter cette fois. Comme elle traversait Melun dans la semaine de Pâques (vers le 1 5 avril), ses voix lui dirent qu'elle serait prise avant la Saint-Jean; et depuis elles le lui répétaient tous les jours. Mais elles ne la détournaient point d'aller en avant; elles lui annonçaient sa captivité comme une chose qu'elle devait souffrir ; et Jeanne, quoiqu'elle eût mieux aimé la mort, marchait sans peur à Taccomplissement de son œuvre '.
L'occasion qu'elle venait chercher lui fut bientôt donnée. Les Anglais, au nombre de 300 ou 400
184 LIVRE QUATRl£tt£.
étaient allés, sous la conduite d'un gentilhomme nommé Franquet d'Arras, faire le ravage dans le pays d'alentour. Ils revenaient , rapportant leur butin , quand la Pucelle, informée de leur retour, fit monter ses gens à cheval, et vint en force à peu près égale leur disputer le passage. Les Anglais mirent pied à terre, s'établirent derrière une haie; mais les Français les assaillirent à pied et à cheval, et firent si bien que tous leurs ennemis furent tués ou pris. Au nombre des prisonniers était leur chef, Franquet d'Arras. Ce Fran quet, tout gentilhomme qu*il fût, n'était pas seulement un ennemi, c'étaitun brigand, particulièrement odieux au pays par ses meurtres et ses rapines. Le bailli de Senlis et les gens de justice de Lagny le réclamèrent comme leur justiciable. Jeanne eût voulu le sauver pour réchanger contre un homme de Paris, qui tenait l'hôtel de TOurs; mais ayant su que cet homme était mort, et le bailli lui reprochant de faire grand tort à la justice, elle ne fit plus obstacle à ce quelle suivît
son cours \
Ce retour de la Pucelle sur le théâtre de la guerre eut un grand retentissement dans Paris ; et le succès qui le signalait devait ajouter encore à Timpression de terreur qu'elle avait faite au loin, en Angleterre. Au témoignage de Thomas Basin, des Anglais afiirmaient par serment qu'à son nom seul, ou à la vue de son étendard, ils n'avaient plus le courage de se défendre, ni la force de bander leur arc et de frapper l'ennemi. Et cette terreur superstitieuse est attestée
GOMPIËGNE. 185
par des aeles publics. Les Anglais paraissaient se déeider à envoyer enfin leur jeune roi se faire sacrer en France. Plusieurs fois le bruit de son arrivée avait été répandu à Paris. L'administration l'avait salué par des feux de joie, «ce dont le menu peuple n'étoit pas bien content, dit le Bourgeois, pour la bûche qui tant éloit chère.» Mais cette fois la choseétait sérieuse : l'argent nécessaire avait été ordonnancé, les vaisseaux requis, les troupes louées. Or les provisions faites, les soldats et les capitaines qui s'étaient engagés à se met* tre le l'' mai à la disposition du roi pour le suivre en France restaient chez eux, sans tenir compte de leur marché, ni des périls du prince. Bedford s'en plaint dans un édit adressé le 3 mai aux vicomtes de Londres, en leur enjoignant de rechercher les réfractaires et de les expédier à Sandwich ou à Douvres, sous peine de dégradation ou d'emprisonnement. La Pucelle n'est pas nommée dans le décret, mais elle l'est dans une rubrique du temps qui en exprime toute la pensée et l'à-propos : « Proclamation contre les capitaines et les soldats retardataires terrifiés par les enchantements de la Pucelle ^ »
11 y avait dans le nord de la France une ville qui était alors pour Philippe le Bon comme la clef du royaume : c'était Gompiègne. Placée aux portes de Tllede-France, elle la fermait ou l'ouvrait aux Bourguignons, selon qu'elle était au roi ou au duc. Elle était au roi, et l'imprévoyant Charles VU avait été sur le point de la donner au duc pour de vaines espérance^
de paix; dans la suspension d*armesdu 28aoûtyil avait ordonné, on Ta vu, qu'elle lui fût remise pendant la trêve, et Tarchevèque de Reims, chancelier de France^ 8*était fait lui-même porteur de ce message. Mais les bourgeois fermèrent Toreille aux ordres du roi et aux raisons du chancelier. Le roi avait satisfait autant que possible aux exigences du duc en lui livrant PonUSainte-Maxence; mais le duc voulait Gompiëgne, et| n'ayant pu lavoir par cet accord, songeait à la pren* dre de force. La trêve était à peine expirée (17 avril) qu'il se mit en campagne, et, pour n'avoir rien qui le gênât aux alentours pendant le siège de la ville, il détruisit Gournai-sur-Aronde, et vint assiéger Ghoisy-sur-Âisne, que Guillaume de Flavy, capitaine de Gompiègne, avait confié à Louis de Flavy, son parent '.
La Pucelle vint à Gompiègne, et redoubla par sa présence l'ardeur et la confiance des habitants. On résolut d'aller au secours de la place assiégée. Montgommeri et ses Anglais occupaient Pont-rÉvèque, et le duc de Bourgogne avait laissé plusieurs seigneurs à Noyon pour garder derrière lui, avec eux, le passage de l'Oise. La Pucelle, Ghabanne, Xaintrailles et plusieurs autres capitaines, attaquèrent Pont'-rÉvêque, et ils allaient y forcer la troupe anglaise, quand les seigneurs laissés à Noyon vinrent l'aidera repousser les assaillants. L'Oise étant défendue, on imagina de tenter une nouvelle attaque sur tes derrières du duc de Bourgogne , en allant passer
rAisne à Soissone. Mais le capitaine qu'on devait croire ami , puisqu'il gardait la place pour le comte de ClermoDt, en refusa Tentrée, et, dès qu'ils furent partis, se démasqua en vendant la ville au duc de Bourgogne : il le vint rejoindre devant Choisy, qui fut pris et rasé ^
Dès ce moment, le siège de Gompiègne ne pouvait plus longtemps se faire attendre. Jeanne y revint, sans s'y renfermer pourtant : car elle se multipliait pour réchauffer le zèle de ceux qui soutenaient encore la cause du roi. Elle était à Crespy, quand elle apprit que le duc de Bourgogne et le comte d'Arundel pétaient venus mettre le siège devant la place. Sa ré-solution fut bientôt prise. Sur le minuit, elle réunit 300 ou 400 combattants : et comme on lui disait qu'elle avait bien peu de monde pour traverser le camp des ennemis : « Nous sommes assez, dit*elle. J'irai voir mes bons amis de Gompiègne. » Et au so-* leil levant elle entrait dans la place sans perte ni dom« mage *•
La ville de Gompiègne, placée sur la rive gauche de l'Oise, domine la rivière et la vallée qui s'étend de l'autre côté en une prairie basse et humide d'un quart de lieue, avant d'atteindre à l'escarpement du bord de Picardie. La ville y communique par un pont et une chaussée qui se prolonge au-dessus de la prairie jusqu'au versant de la colline. La place était donc forte par elle-même; et un boulevard , faisant tète de pont, lui assurait le libre accès de l'autre bord. Les
ennemis qui Tassiégeaient étaient bien loin deTavoir investie. Ils n'occupaient que la rive de TOise opposée à la ville : le duc de Bourgogne était à Coudun, à une lieue à Test de Compiègne; Jean de Luxembourg un peu plus près^ à Clairoix^ au confluent de TOise et de TAronde, et Baudon de Noyelle, avec un corps détaché , à Margny, à Tissue de Isi chaussée devant la place ; àTouest, Montgommeri et les Anglais s'étaient logés à yenette^
A peine arrivée, la Pucelle voulut chasser l'ennemi de ses positions. Déloger brusquement les Bour* guignons de Margny, les poursuivre et les accabler à GlairoiXy pour se porter ensuite à Yenette, contre les Anglais , telle devait être la suite de ses opérations. D'après ce plan , elle courait un double péril : elle poussait les Bourguignons vaincus sur leur principal corps de bataille, et elle tournait le dos aux Anglais. Mais elle pensait que le corps de Margny dispersé jetterait plus de confusion à Clairoix qu'il n'y trouverait d'appui, et elle comptait sur ceux de Compiègne pour arrêter les Anglais à la chaussée , s'ils osaient sortir de Yenette afin de l'attaquer sur les derrières*.
Le plan s'exécuta d'abord comme elle l'avait conçu. Le 23 mai, vers cinq heures du soir, elle sortit avec 500 ou 600 hommes à pied et à cheval. Jean de Luxembourg, qui commandait à Clairoix, se trouvait alors à Margny, observant la place : il fut surpris avec les autres, et repoussé vivement sur Clairoix;
COMPIËGNE. 189
mais ceux de Clairoix accoururent à son aide , et la lutte se soutint dans la prairie avec des alternatives qui en retardaient le résultat. Les Anglais entrepris rent d'en profiter. La chose était prévue, et les archers disposés par Guillaume de Flavy derrière les épaulements du boulevard du pont, devaient leur ren« dre le passage de la chaussée fort difficile. Mais ce mouvement intimida ceux qui combattaient aux der« niers rangs dans la troupe de la Pucelle. Ils craignirent d'être coupés de la place , et, fuyant vers la chaussée, ils suscitèrent le mal qu'ils redoutaient. Les Anglais, en effet, encouragés par leur fuite, se portèrent avec plus d'ardeur vers la chaussée, et s'y logèrent sans péril, protégés par les fuyards euxmêmes contre ceux du boulevard, qui ne pouvaient plus tirer sans frapper indistinctement amis et ennemis ; et, d'autre part, les Bourguignons se portaient avec plus d'ardeur contre ceux qui tenaient encore avec la Pucelle'.
Déjà ceux-ci commençaient à plier, et ils la pressaient de regagner la ville. Elle résistait : « Taisezvous, leur disait-elle; il ne tiendra qu'à vous qu'ils ne soient déconfits. Ne pensez que de férir sur eux. » Mais, quoi qu'elle dît, ils voulurent pourvoir autrement à leur salut, et elle fut bien forcée de les suivre, marchant la dernière et soutenant l'efTort des assaillants. Malheureusement, ceux contre lesquels elle luttait n'étaient pas les seuls à craindre. Beaucoup d'autres, témoins de sa retraite, se portèrent en
190 LIVRE QUATRlfiME.
foule vers le pont pour lui en disputer le passage ; et Flayy, appréhendant qu'ils n'entrassent avec les siens dans Compiègne, fit lever le pont de la ville et fermer la porte. La Pucelle demeura donc dehors^ acculée à la rivière et au fossé du boulevard avec le petit nombre de chevaliers qui s'étaient attachés à sa fortune . Elle était vivement pressée : cinq ou six hommes d'armes s'étaient jetés sur elle en même temps, criant :
« Rendez- vous à moi et baillez la foi.
— J'ai juré et baillé ma foi à autre qu'à vous, ditelle, et je lui en tiendrai mon serment. >;
Mais vainement résistait-elle en face : elle fut tirée pair ses longs habits à bas de son cheval, et prise par un archer du bâtard de Wandonne, un des chevaliers de Jean de Luxembourg. Son frère Pierre, son écuyer d'Aulon , et Poton de Xaintrailles , qui ne l'avaient pas quittée, eurent le même sort^
Ainsi fut prise la Pucelle, aux portes mêmes de la ville qu'elle voulait défendre, abandonnée de ceux qu'elle était venue sauver : c'est le commencement de sa passion. Fut-elle livrée aussi par un des siens, et cette politique funeste qu'elle avait eu tant de peine à vaincre jusqu'à Reims, et qui, depuis Paris, la tenait en échec, a-t-elle triomphé d'elle par un acte formel de trahison? On Ta dit, et on Ta voulu établir par le témoignage même de la Pucelle. On lit en effet dans le Miroir des femmes vertueuses^ petit livre du commencement du xvi* sièclei qu'un matin,
COHPIËGIfC. 191
la Pucellei à Compiègne, ayant fait dire la messe et communié dans Téglise Saint- Jacques, se retira près d'un pilier de Téglise, et trouvant là plusieurs gens de la ville et une centaine d'enfants rassemblés pour la voir^ leur dit : «Mes enfants et chers amis^ je vous signifie que Ton m'a vendue et trahie et que de brief (bientôt) serai livrée à la mort. Si (ainsi) vous supplie que vous priiez Dieu pour moi ; car jamais n'aurai plus de puissance défaire service au roi ne au royaume de France*.»
Ce livre a peu d'autorité par lui-même; et toutefois il s'appuie ici des témoignages de deux vieillards, âgés lun de quatre-vingt-huit et Tautre de quatre-vingt-six ans^ que l'auteur avait entendus à Compiègne en 1498, et qui disaient avoir été présents lorsque la Pucelle prononça ces paroles. Sans récuser le fait en lui-même, M. J. Quicherat a montré qu'il ne se peut rapporter au jour de la sortie; car Jeanne, entrée le matin dans Compiègne, fit son attaque et fut prise le soir. Elle savait qu'elle devait être prise, mais, elle ne savait ni quand ni comment : elle a dé* claré elle-même que, si elle eut su qu'elle dût l'être à cette sortie, elle n'y serait point allée. Ces paroles peuvent donc avoir été comme un épanchement de la tristesse qu'elle avait dans le cœur en songeant à sa captivité prochaine ; et la scène paraît à M. Quicherat se placer assez convenablement quelques semaines plus tôt, quand Jeanne,voulant passer l'Aisne à Soissons pour tomber sur le duc
de Bourgogne au siège de Ghoisy, se vit arrêtée par la trahison du capitaine de la place, et qu'elle revint
tout affligée dans Compiègne. En ce dernier jour, elle redoutait si peu d'y être trahie, qu^elle y était venue exprès le matin même ; et Flavy était le dernier dont elle eût à craindre une trahison, puisqu'elle venait librement défendre la ville qui.était sa fortune, et qu'il défendit lui*même avec tant de vigueur pendant six mois. Ajoutons que la Pucelle ne l'en soupçonna pas plus après qu'avant sa captivité : car son idée fixe dans sa prison, idée qui prévalut en elle jusque sur l'autorité de ses voix, c'était d'en sortir au péril même de la vie , pour aller sauver la ville où Flavy semblait près de succomber *.
C'est donc à tort que l'on a rapporté à la trahison de cet homme la captivité de la Pucelle. Flavy répugnait peu au crime, toute sa sanglante histoire le prouve; et toutefois, si criminel qu'il ait été, on ne peut l'accuser d'être traître quand il n'eût pu Têtre qu'à ses propres dépens. Mais, s'il n'a point livré la Pucelle, est-il complètement innocent de sa perte ? Évidemment, en cette occasion, il se montra moins préoccupé de la sauver que de garder sa ville. Or, la Pucelle était d'assez grande importance pour que tout fût à risquer, même Compiègne, afin de la sauver ; et une sortie énergique delà garnison aurait suffi peut-être pour dégager le pont, ne fût-ce qu'un seul moment, et donner à la Pucelle le temps de rentrer dans la place. Ainsi elle fut victime, sinon
de la trahison y au moins d'une coupable indifférence; et, à cet égard, Tévénement de Compiègne répond • trop bien à cette funeste politique qui» depuis si longtemps , minait sourdement ou entravait Tœuvre de Jeanne d'Arc. Ce n'est donc pas entièrement sans raison qu'un annaliste de Metz contemporain (pour le reste 9 assez mal informé) rapportait sa captivité, comme l'écbec de Paris , à la jalousie de La Trémouille : (( Et fut dit qu'il n'estoit mie bien loyaux audit roi, son seigneur, et qu'il avoit envie des faicts qu'elle faisoit et fut coupable de sa prise.» Jeanne d'Arc ne fut livrée par personne, mais elle fut constamment trahie par tous ceux qui la devaient le plus soutenir \
Ce coup dont elle ne doit point se relever est-il un suprême démenti à la vérité de sa mission? Ce serait bien mal la comprendre. Jeanne d'Arc a pu révéler des choses qui lui étaient inspirées : mais, pas plus que les prophètes, elle ne s'est jamais donnée comme sa* chant l'avenir. Les prophètes ont eu. des révélations déterminées; ils ont parfois annoncé des choses que l'événement a démenties, comme Jonas prêchant la ruine de Ninive : parce que les actes de la Providence ne sont point des actes de la fatalité, et que si Dieu peut suspendre les effets de sa colère en faveur des pécheurs repentants, il peut aussi, devant une indifiTérence aveugle à la grâce, révoquer les promesses de sa miséricorde. Jeanne avait déclaré l'objet de sa mission : c'était de chasser les Anglais» Elle avait dit I 13
qu'elle délivrerait Orléans et ferait sacrer le roi à Reims ; elle avait dit qu'on prendrait Paris ; elle le di* sait encore, blessée, au pied des murailles : mais^ nous le répétons^ il fallait qu'on la suivit ju^u'au bout comme à Orléans^ comme à Reims. Rien ne se pouvait faire sans un libre concours à la grâce. Pour ce qui la concerne, elle avait su, elle avait dit qu'elle serait blessée à Orléans, qu'elle ne durerait guère plus d'une année, qu'elle serait prise. Quand et comment? elle ne l'avait pas su, et elle disait très-franchement, on Ta vu, que si elle avait su qu'elle dût l'être dans cette sortie, elle n'y serait point allée. Prisonnière, sa vie active est terminée : mais sa mission ne Test pas encore, et celte phase où elle entre en est le couronnement et la consécration. Où a-t-on jamais vu que le martyre fût un jugement de Dieu contre ses envoyés? Sans sa captivité, plusieurs traits de son caractère seraient demeurés inconnus; sans son procès, sa mission serait restée dans le demi-jour de la lé« gende. Son procès, et je parle surtout du procès de condamnation, offre le témoignage le plus incontestable en sa faveur. Ses ennemis, qui la pouvaient tuer, ont cru faire plus que lui ôter la vie , ils ont voulu perdre sa mémoire : et ils lui ont élevé un monument plus irrécusable qu'aucun de ceux qui ont établi les droits des saints à la vénération des fidèles. Sa belle et grande figure brille plus parmi ces ou* trages qu'elle ne l'eût fait parmi les formules respectueuses d'un procès canonique; et toute la suite de
cette longue et insidieuse procédure , en mettant journellement à l'épreuve la sincérité de sa parole, la fermeté de son jugement et ce bon sens exquis dont elle' est douée, servira mieux que nulle autre chose à montrer la vérité de son inspiration.
up
La Pacelle, prisonnière du bâtard de Wandonne, fut menée au camp de Margny, où bientôt accoururent, poussant des cris de joie, tous les chefs anglais et bourguignons, et après eux le duc de Bourgogne, arrivé trop tard pour la bataille. Que lui dit-il? Que lui dit Jeanne elle-même? Monstrelet, présent à l'entrevue, n'en a point gardé le souvenir. Le duc était du sang de France; et Jeanne, à plusieurs reprises, lui avait écrit pour le ramener au roi ; mais depuis la campagne de Paris, elle n'espérait plus le détacher des Anglais que par la force. — Le bâtard de Wandonne étant delà compagnie de Jean de Luxembourg, c'est à ce prince que Jeanne appartenait. Après trois ou quatre jours passés au camp, il l'envoya à son
château de Beaulieu, jugeant peu sûr de la retenir si près de la ville assiégée*.
Ce n'étaient pas seulement les assiégés que le sire de Luxembourg devait craindre, s'il voulait garder la captive dont le droit de la guerre l'avait fait maître. La Pucelle avait été prise le 23. Le 25 on le sut à Paris. Dès le 26, le vicaire général de l'inquisition adressait au duc de Bourgogne un message, que dut accompagner ou suivre de bien près une lettre de TUniversité, conçue dans le même sens : lettre perdue, mais qui est rappelée dans une autre conservée au procès. L'Université priait le duc de livrer Jeanne, comme idolâtre, à la justice de l'Église. L'inquisiteur la réclamait en vertu de son office, et « sur les peines de droit, » rappelant l'obligation formelle de « tous loyaux princes chrétiens, et tous autres vrais catholiques » d'extirper « toutes erreurs venans contre la foi. » Mais il y avait, derrière l'inquisitioQ et l'Université , une puissance bien autrement redoutable pour la Pucellei je veux dire les Anglais. Ils voyaient en elle la cause unique de leurs revers, et ce n'était pointassiez pour leur sécurité que de savoir aux mains des Bourguignons celle qui avait relevé la fortune de la France. Gomment douter que Charles YII ne sacrifiât, s'il le fallait, le meilleur de son royaume, pour recouvrer celle qui l'atait sauvé d'une entière conquête et promettait de le reconquérir entièrement? Et comment se flatter que le sire de Luxembourg résistât à ces offres? Le comte avait re-
ROUEH. — LES JtGES. 199
poussé leurs premières ouvertures : n'était-ce pâs dans lespoir d'avoir de Charles VU un meilleur prix? Pour la lui disputer il fallait aux Anglais plus que de l'argent : il leur fallait l'autorité de la religion, mise au service de leurs intéréts.G'est par l'Église qu*ils ten* tèrent de la prendre, comme c'est par elle qu'ils la voulaient frapper : entreprise d'une hypocrisie infernale, où ils déployèrent assez d'habileté, sinon pour égarer le sentiment populaire, au moins pour donner 1 le change à certains esprits trop prompts à relever comme idées nouvelles des apparences dont le bon sens public a de tout temps fait justice*.
Si l'on en croit, en effet, non point le savant éditeur des procès de Jeanne d'Arc, mais des interprètes un peu téméraires des documents qu'il a réunis, les Anglais seraient, pour ainsi dire, étrangers à la conduite de cette affaire; c'est l'affaire de TËglise de France et de l'Université de Paris. C'est TUniversité qui a eu l'idée du procès : c'est ua évêque français qui l'exécuta, assisté de docteurs en théologie et autres juges parmi lesquels on trouve à peine un nom anglais. Les Anglais y assistent en simples spectateurs. Voilà la thèse comme on la pourrait soutenir de l'autre côté du détroit, mais à la condition pourtant de s'arrêter à la surface des choses. Assurément il ne faut pas laisser aux Anglais tout l'odieux de ce grand crime. Il y avait en France tout un parti lié à eux par nos troubles civils. Charles YII était pour les Bourguignons Thomme des Armagnacs. La Pucelle,
nous ne voulons pas dire par quel blasphème impur Ils la disaient des Armagnacs. Ils la détestaient donc, et les haines civiles ne sont pas moins vives que les haines nationales. Mais sur un point où l'orgueil et la fortune de TÂngleterre étaient tenus en échec, la hainedes Anglais ne lecédait point aux haines civiles de la France : elle sera là pour les entretenir, les guider, et y suppléer au besoin. Il ne fut pas nécessaire qu'on suggérât aux Anglais l'idée de ce procès : si l'inquisition, si l'Université de Paris l'exprimèrent au lendemain de l'affaire de Gompiègne, eux-mêmes, on le peut dire, l'avaient eue dès la veille de la délivrance d'Orléans, quand ils répondaient aux sommations de la Pucelle en menaçant de la brûler dès qu'ils l'auraient : on ne brûle pas des prisonniers de guerre. Dès l'origine, ils étaient donc résolus à la faire juger comme hérétique et comme sorcière. Pour accomplir leur résolution, ils n'eurent qu a prendre les instruments qu'ils trouvaient tout prêts à les servir:
Les Anglais n'ont pas eu seulement la première idée de ce procès : ils en ont eu la direction.
Pour juger la Pucelle, il la fallait avoir. Pour l'avoir, comme pour la juger, ils employèrent un homme à eux, Pierre Gauchon, évêque de Beauvais.
Pierre Cauchon paraît dans le procès l'organe le plus accrédité de l'Université de Paris. Dès le temps de Gharles VI, il avait été appelé, par les suffrages de ce corps, aux fonctions de recteur, et il était devenu le conservateur de ses privilèges. Mais les circon-
Stances Tavaient particulièrement attaché au parti des Anglais. Évèque de Beauvais, grâce à i*appui du duc de Bourgogne, il avait été chassé de son siège par un mouvement du peuple en faveur de Charles YII ; réfugié à Rouen, il convoitait ce siège archiépiscopal vacant alors, et il l'attendait de Tintervention du roi d'Angleterre auprès du pape. Ce fut lui que les Anglais choisirent pour se faire livrer et pour juger la Pucelle. La Pucelle avait été prise dans le diocèse de Beauvais> et, à ce titre, relevait de Tévêque du lieu. Pierre Cauchon n'eut garde de s'excuser de son absence; le siège d'où il était chassé lui offrait le moyen d'arriver à l'autre; l'ambition et le ressentiment conspiraient en lui au profit des intérêts de l'Angleterre. S'étant concerté avec l'Université de Paris, il vint, le 14 juillet, au camp de Compiègne, et réclama du duc de Bourgogne la prisonnière, comme appartenant à sa justice; il présenta à l'appui de sa requête les lettres adressées par l'Université de Paris au duc et à Jean de Luxembourg. La main qui dirigeait tout se trahissait d'ailleurs dans sa requête. Cette requête était accompagnée d'offres pécuniaires : un évêque n'offre pas de l'argent pour juger ceux qui sont de sa juridiction. Aussi l'offre était-elle faite purement et simplement au nom du roi d'Angleterre : « Et combien, dit Tévêque, qu'elle ne doive point être de prise de guerre, comme il semble, considéré ce que dit est; néanmoins, pour la rémunération de ceux qui l'ont prise et détenue, le roi veut libéra-
lement leur bailler jusqu^s à la somme de'YI mil francs, et pour ledit bâtard quiTaprise, lui donner et assigner rente pour soutenir soù état, jusques à II ou III cents livres. » Il finit mème^ en terminant sa lettre, par offrir iOOOO francs, somme au prix de laquelle, selon la coutume de France qu'il invoquait, le roi avait le droit de se faire remettre tout prisonnier, fût-il de sang royale
Pour soutenir le sire de Luxembourg contre ees obsessions, il eût fallu que Charles YII fît des démarches, des offres même, et que le clergé, qui avait reconnu la mission de la Pucelle, fît voir que toute TÉglise n'était pas du côté de ceux qui la voulaient Juger. Ori il n'y a nulle trace d'aucun acte de cette nature. Charles YII demeure immobile, et son clei^é se tait. Je me trompe : on a l'extrait d'une lettre du obancelierRegnault de Chartres, archevêque deReims, aux habitants de sa ville épiscopale. Il leur annonce la prise de la Pucelle, et y veut voir comme un jugement de Dieu, « comme elle ne vouloit croire conseil, ains (mais) faisoit tout à son plaisir; ») il leur annonçait, par une sorte de compensation, « qu'il étoit venu devers le roi un jeune pastour, gardeur de brebis des montagnes de Gévaudan, en l'évêché de Mende^ lequel disoit ne plus ne moins que avoit fait la Pucelle, et qu'il avoit commandement d'aller avec les gens du roi et que sans faute les Anglois et les Bourguignons seroient déconfits. » Bien plus, « sur ce que on lui dit que les Anglois avoient fait mourir
HOUtN. — LES JUGES. 203
Jeanne la Pucelle, le pastour répondit que tant plus il leur mescherroity et que Dieu avoit souffert prendre Jeanne, pour ce qu'elle s'étoit constituée en orgueil^ et pour les riches habits qu'elle avoit pris, et .qu'elle n'ayoit fait ce que Dieu lui avoit commandé^ ains avoit fait sa volonté. » Ainsi ee n'étaient pas seulement les Anglais et les Bourguignons qui triomphaient de la chute de la Pucelle : c'étaient les conseillers de Charles VIII La Pucelle succombait, parce qu'elle ne les avait point écoutés. Dieu avait jugé : un envoyé plus /docile (aux conseillers, on le peut croire) venait prendre sa place, et c'était de la réprobation de Jeanne qu'il faisait les préliminaires et comme le fondement de sa mission. Les Anglais avaient donc bien eu tort de tant craindre d'être traversés dans leurs négociations : Charles VII n'avait garde de leur faire concurrence. Que s'ils poussaient leur haine jusqu'au bout, s'ils faisaient mourir Jeanne d'Arc, tant mieux encore, puisque, d'après le jeune pastour de l'archevêque de Reims, « tant plus il leur en mescherroit\ »
Le sire de Luxembourg céda, et l'évêque put en rapporter la bonne nouvelle à ceux qui l'avaient envoyé. C'est l'Angleterre qui payait, mais c'était la Normandie et les pays de conquête qui en devaient donner l'argent;onen répartit la somme par surcroîtà l'impôt que ces provinces devaient fournir pour une levée de soldats : la Pucelle valait bien, sans doute, une armée. Au mois d'août, le marché étant conclu, les États de
Rouen votent le subside; le 2 septembre, le roi ordonne qu'il soit réparti et levé avant la fin du mois ; et le 24 octobre, en vertu des lettres royaux, datées du 20, le trésorier de Normandie fait acheter la mon* paie d'or qui doit solder le prix de laPucelle*. •
Le marché faillit manquer par un incident qui n'avait pas été prévu au contrat.
Jeanne avait subi avec courage l'épreuve si dure de la captivité. Si l'événement de Compiègne, qui comblait de joie tous ses ennemis, avait, jusque parmi les siens, donné satisfaction aux jaloux et ébranlé les faibles, il n'avait pas diminué sa foi. Sa captivité lui avait été prédite, et ses saintes ne l'avaient point abandonnée. Elle se résignait donc, mais elle se tenait toujours prête à reprendre l'œuvre qu'elle estimait seulement interrompue. Un jour, à Beaulieu, elle crut en avoir trouvé l'occasion : elle faillit s*échapper à travers les ais de sa prison. Elle était déjà sortie de la tour, et, pour mieux assurer sa fuite, elle allait y enfermer ses gardiens, quand elle fut aperçue du portier, qui la reprit".
De Beaulieu, où elle demeura trois ou quatre mois (mai-août), le sire de Luxembourg la fit passer en son château de Beaurevoir, près de Cambrai, à une distance du théâtre de la guerre qui devait rendre moins facile toute tentative soit d'évasion, soit d'enlèvement. Là résidaient la femme et la tante de ce seigneur; et Jeanne n'eut qu'à se louer de leurs soins : mais elle refusa les vêtements de femme que ces da-
mes lui offraient^ disant qu'elle n^en avait pas congé de Noire- Seigneur, et qu'il n'était pas temps encore. Si les habits d'homme lui étaient nécessaires dans la vie des camps, parmi les gens de guerre, qui respectaient en elle Tenvoyée de Dieu et la messagère de la victoire, Fétaient-ils moins parmi des ennemis dans l'isolement de la prison ? Jeanne put en faire l'expérience dans ce château même. Les jeunes seigneurs voulaient la voir et lui parler, et plus d'une fois elle eut à se défendre contre leurs indécents badinages. D^ailleurs elle ne croyait point sa mission terminée, et n'avait pas renoncé à ses projets de fuite. Le sire de Luxembourg les redoutait fort : il la tenait dans un donjon très-élevé, et il craignait encore qu'elle n'échappât par art magique ou par quelque moyen subtil *.
Jeanne n'y mit point tant de subtilité. Elle savait qu'elle était vendue aux'Anglais; elle savait que Compiègne tenait encore, mais sans être secourue : elle résolut de sauter du haut de la tour. Elle-même a raconté les luttes qu'elle eut à soutenir contre l'inspiration à laquelle elle avait jusque-là toujours obéi. Vainement ses voix blâmaient - elles ce dessein périlleux; vainement sainte Catherine lui répétait tous les jours que Dieu lui aiderait, et même à ceux de Compiègne : elle trouvait réplique à toute objection. Elle répondait que puisque Dieu y devait aider, elle y voulait être; et comme la sainte lui disait de prendre patience, qu'elle ne serait point délivrée tant qu'elle n'eût vu le roi d'Angleterre, elle protes-
tait qu'elle ne le voulait point voir, et qu'elle aimerait nnieux mourir que d'être mise en la main des Anglais. Ce combat^si pénible pour Jeanne durait déjà depuis longtemps^ quand on lui dit que Gompiègne était à la veille d'être prise, qu'elle serait détruite et tous les habitants mis à mort depuis l'âge de sept ans. A cette nouvelle, elle s*écria : « Gomment Diea laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Gompiègne, qui ont été et sont si loyaux à leur seigneur? » Dès ce moment elle n'écouta plui^rien^ et, se recommandant à Dieu et à Notre-Dame, elle sauta du haut de la tour. Elle demeura sur la place sans mouvement ; ceux qui la relevèrent la croyaient morte, et elle devait se tuer en efEet : car on ne peut guère supposer à cette tour moins de soixante pieds de haut. Toutefois elle reprit ses sens, mais dans le moment elle avait perdu la mémoire : il fallut qu'on lui dît qu'elle avait sauté du haut du donjon.
Elle fut deux ou trois jours ne voulant, ou, pour mieux dire, ne pouvant ni boire ni manger. Mais sainte Gatherine, dit-elle, la réconforta; elle la reprit doucement de son imprudence, elle lui dit qu'elle se confessât et demandât pardon à Dieu , ajoutant, pour la consoler, que Gompiègne serait secourue avant la Saint-Martin d'hiver. Elle se prit donc à revenir et à recommencer à manger, et en peu de jours elle fut guérie*.
Le marché put donc s'accomplir. Le sire de Luxembourg avait éprouvé qu'une pareille prison-
nière est de garde difficile, et, malgré les résistances de sa tante, il la livra (novembre 1430). — De Beaurevoir on la mena à Arras, et de là au Crotoy, où elle fut remise aux Anglais par les officiers du duc de Bourgogne (novembre 1430). Le duc de Bourgogne, qui avait besoin des Anglais pour achever de s'afremiir aux Pays-Bas, s'était prêté de bonne grâce à la négociation y et n'était point fâché de paraître dans la conclusion du marché. Par cet acte de condescendance, il acquérait de nouveaux titres à leur faveur. Qu'il en garde la responsabilité devant l'histoire'.
Avant de la livrer, comme elle était encore à Arras, on lui offrit des vêtements de femme; mais parmi les Anglais, elle devait pins que jamais avcMr besoin de ses habits d'homme : elle refusa. Au Crotoy, où elle séjourna jusqu'à ce que les dernières mesures fussent arrêtées pour son procès, sa captivité ne paraît pas avoir été fort rigoureuse encore. Elle y pouvait assister à la messe. Un chancelier de l'église cathédrale d'Amiens, qui se trouvait alors dans le château, l'entendait en confession et lui donnait reucharistie ; les dames mêmes d'Abbeville étaient admises à la visiter : et c'est une justice à rendre aux femmes, que parmi tant d'outrages dont elle fut l'objet, pas un seul ne lui vint de leur part. On ne cite d'elles que des témoignages d'admiration et d'estime pour celle qui, elles le sentaient bien , ne déshonorait pas leur sexe sou? ces habits dont la pudeur des hommes se montrait si fort scandalisée. La Pucelle fut touchée de ces hon-
neurs rendus à ses chaînes; elle remerciait ses nobles visiteuses» « se recommandait à leurs prières, el les baisant amiablement, leur disait : A Dieu !^ n
Les Anglais n'avaient acheté la Pucelle que pour la juger; c'est à ce titre qu'ils l'avaient fait ré<Jamer par Tévèque de Beauvais. Mais Beauvais appartenant à Charles VU, où allaient-ils dresser le tribunal? L'Université de Paris réclamait pour Paris* L'Université, qui avait montré tant de crainte que la Pucelle n'échappât lorsqu'elle était encore aux Bourguignons, ' apprenant qu'elle est aux Anglais, se met aussitôt en campagne. Dès le 21 novembre, elle écrit au roi; elle le complimente d'avoir entre ses mains cette ennemie de la foi, et le presse de la livrer enfin à la justice, c'est-à-dire à l'évèque de Beauvais et à l'inquisiteur; elle le prie de la faire conduire à Paris, pour donner au procès plus de sûreté et d'éclat : « Car par les mais 1res docteurs et autres notables personnes estant par deçà en grant nombre, seroit la discussion d'icelle de plus grant réputation que en autre lieu. » Le même jour, elle écrivait à l'évèque de Beauvais une lettre acerbe, que l'évèque ne manque pas d'insérer parmi les pièces de procédure, comme pour i-endre sa responsabilité moins lourde en la partageant. L'Université s'étonne de si longs retards ; elle s'en prend à la négligence de l'évèque : w Si Votre Paternité, ditelle, avait mis plus de zèle dans la poursuite de l'affaire, cette femme serait déjà en justice. Il ne nous importe pas si peu, tandis que vous êtes revêtu d'une
si grande dignité dans TÉglise, d'ôter les scandales commis contre la religion chrétienne, surtout quand il se trouve que le soin d'en juger est de votre juridiction. » Elle le prie donc de ne pas laisser plus longtemps en souffrance Tautorité de TÉglise, et de faire en sorte que le procès se poursuive à Paris, où il y a tant de sages et de docteurs ^
Mais les Anglais ne se souciaient point de conduire la Pucelle à Paris : car, bien que la ville fût à eux, ils ne s'y sentaient pas assez les maîtres. Les Armagnacs poussaient encore leurs courses jusqu'au Bourget, jusqu'à la porte Saint- Antoine : le 6 novembre, le roi d'Angleterre donne à Tévôque de Tbérouanne, son chancelier pour la France , la faculté de différer la rentrée du parlement en raison des dangers de la route; et la ville même n'était pas sûre. On le voit par les plaintes perpétuelles du Bourgeois sur l'abandon où elle est laissée , sur la cherté des vivres. Les Anglais ne voulaient donc point de Paris. Un coup de main des Armagnacs, un mouvement populaire pouvait tout emporter. Peut-être même ne se souciaient-ils pas de faire le procès si près de l'Université elle-même: car qc corps, tout passionné qu'il fût, était indépendant, ils entendaient bien s'en servir, mais non se livrer à sa discrétion ; et pour cela, rien de mieux que de placer leur tribunal à distance • et d'y appeler, par des choix réfléchis, les plus sûrs des docteurs parisiens. Ils menèrent donc Jeanne à Rouen. Là, quelques impatients se seraient même
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passés du secours des docteurs de Paris : ils voulaient la mettre dans un sac et.la jeter à la Seine. On croyait, en efTeti parmi les Anglais , qu'aucun succès n'était possible tant qu'elle serait en vie, et le siège qu'on voulait mettre devant Louviers fut ajourné jusqu'a* près sa mort. Mais l'expédient, qui semblait tout finir, laissait les Anglais sous le coup de leurs défaites. Pour les en relever, c'était peu que de tuer Jeanne ; il fallait la flétrir. Jeanne s'était dite envoyée de Dieu pour chasser les Anglais, et elle les avait vaincus partout où on l'avait voulu suivre. Dieu était-il donc contre les Anglais ? Il fallait montrer qu'elle n'était pas son envoyée, mais bien une magicienne et un suppôt du diable. A ce prix-là seulement, l'autorité des Anglais devait se rétablir dans leurs conquêtes : brûler Jeanne comme sorcière, ce n'était pas seulement pour eux une affaire d'amour-propre, mais une question de domination *.
On la mit, dès son arrivée, dans une cage de fer : un peu plus tard, on se contenta de la tenir à la
chaîne; mais combien elle eut à regretter sa cage, dans la compagnie des soldats qu'on lui donnait pour gardiens, ou des seigneurs qui la venaient visiter I De ce nombre, on vit un jour venir à la prison, avec Warwick et Stafford, Jean de Luxembourg, qui l'avait vendue. Il osa lui dire qu'il venait la racheter si elle voulait promettre de ne plus jamais s'arnaer contre l'Angleterre. « En nom Dieu, lui répondit-elle, vous vous moquez de moi, car je sais bien que vous
ROUEN. — LES JUGES. 21 i
n'en avez ni le vouloir ni le pouvoir; » et elle le répéta plusieurs fois. Gomme il insistait, elle ajouta ; « Je sais bien que ces Anglais me feront mourir , croyant après ma mort gagner le royaume de France; mais quand ils seraient 100 000 Godons plus qu'ils ne sont à présent, ils n'auront pas le royaume. » Le comte de Stafford indigné tirait sa dague pour la frapper, mais Warwick le retint. On a vu qu'' avait ses raisons*.
Les Anglais avaient le juge , Tévèque de Beauvais« Il lui fallait un tribunal, puisque son siège était à l'ennemi. On avait rejeté Paris, et choisi Rouen : le siège était vacant ; il semblait qu*on n'y dût faire, ombrage à personne. Mais le choix était peu goûté du chapitre, dans la crainte que le prélat chassé de Beauvais ne se fît un titre de cet exercice des fonctions épiscopales à Rouen pour pai*venir au siège, il ne fallut pas moins que l'habileté anglaise pour négocier avec les chanoines, et obtenir d*eux concession du droit territorial à Tévêque à& Beauvais*.
L'évèque de Beauvais ainsi installé à Rouen» il fut •moins difficile de lui composer son cortège judiciaire. Il prit pour procureur général ou promoteur, son vicaire général, qui partageait son exil et ses haines, Jean d'Estivet , dit Benedicitê. Quant aux assesseurs, l'Université de Paris s'était trop avancée pour qu'on ne fût pas sûr d'en trouver parmi ses principaux docteurs : on appela donc et l'on vit arriver sur cet appel Jean Beaupère, recteur en 1413 et depuis chan-
celier en Tabsence de Gerson ; Jacques de Touraine, Nicole Midi, Gérard Feuillet, Thomas de Courcelles, déjà alors recteur émérite, quoique âgé de trente ans seulement, Tune des lumières de l'Église gallicane, dont il défendit avec éclat les privilèges au concile de Bâle. On en tira aussi du diocèse où le jugement allait s'accomplir : Gilles, abbé deFécamp, conseiller du roi d'Angleterre; Nicolas, abbé de Jumiéges; Pierre Miget, prieur de Longueville; Raoul Rousset, trésorier de la cathédrale ; Nicolas de Venderez, un des prétendants au siège de Rouen; Nicolas Loyseleur, etc. Plusieurs paraissent avoir accepté ce mandat sans répugnance, soit par conviction, soit par ambition; mais d'autres ne cédèrent qu'à la peur. Jean Tiphaine, maître es arts et médecin , voulait se récuser : il fut contraint. Le sous-inquisiteur lui-même laissa commencer sans lui le procès dont il devait être un des juges. Il n'y accéda que sur l'ordre de l'inquisiteur général, et, selon Massieu, sur l'avis confidentiel qu*il était en péril de mort s'il s'obstinait à refuser. On en cite un qui sut se montrer indépendant : ce fut Nicolas de Houppeville. Il osa soutenir que le procès n'était pas légal, parce que l'évèque de Beauvais était du parti ennemi de la Pucelle, et parce qu'il se faisait juge d'un cas déjà jugé par son métropolitain : la Pucelle ayant été approuvée dans sa conduite par Tarehevêque de Reims, de qui relevait Beauvais. L'évèque, furieux, l'exclut de l'assemblée quand il vint prendra séance et le fit assigner devant lui : mais riotimé
fusa de comparaître, comme ne relevant que dei'officialité de Rouen. Il allait se présenter à ses juges quand il fut arrêté, conduit au château et mis en prison; et on lui dit que c'était par Tordre même de Tévêqûe, dotit il avait récusé la compétence. On ne voulait pas s'en tenir là : il était question de Texiler outre-mer; on parlait même de le jeter à Teau, mais il fut sauvé par les autres\
Cet exemple était moins propre à encourager qu*à effrayer les opposants. On voit d'ailleurs qu'il n'y en avait guère e( qu'on pouvait s'arranger de manière à ce qu'il n'y en eût pas ; mais le mandat une fois accepté, il n'eût pas été facile d'«n user contrairement à la volonté de celui de qui on l'avait reçu . L'avis des témoins est que personne n'eût osé opiner autrement que l'évêque, et on en aura des preuves dans le cours du procès. Plusieurs ont, de leur aveu, voté par peur. G. de La Chambre, qui s'excusait comme étranger à la théologie en sa qualité de médecin, reçut l'avis que s*il ne signait au procès il se repentirait d'être venu à Rouen ; P. Miget, prieur de Longueville, dénoncé comme favorable à la Pucelle, eut toutes les peines du monde à se justiâer auprès du cardinal de Winchester; le greffier Manchon, l'huissier Massieu, furent aussi plusieurs fois en péril. Et le sous-inquisiteur lui-même, qui s'était si difficilement rallié, ayant paru moins docile par la suite, fut menacé d'être jeté à la rivière '.
Voilà donc le tribunal. On n'y trouve guère d'An-
glais, mais il n'y a personne qui n'y soit sous la main des Anglais. Le juge est à leurs ordres. Quand Jeanne le récuse comme son ennemi, il répond : m Le roi m'a ordonné défaire votre procès, et je le ferai. » Il s'y porte de tout cœur. On a vu sa joie quand il rapportait au roi et au régent le contrat qui leur livrait Jeanne; et à présent qu'il la tient il s'applaudit de ce qu'il va faire « un beau procès. » Mais le juge n'est dans le procès que le fondé de pou voir de l'Angleterre. Les deux oncles du roi, Bedford et Winchester, le surveillent. Le tribunal siège au château ^u milieu des Anglais. Ils travaillent aux frais des Anglais. L'exacte comptabilité de l'Angleterre en donne la preuve pour chacun par livres et par sous; et s'ils ne travaillent pas bien, on a vu de quelle manière sommaire on entend régler leurs comptes. Il y en eut encore un autre exemple dans le cours du procès. Quelqu'un ayant dit de Jeanne une chose qui ne plut point à StafTord, le noble seigneur le poursuivit, l'épée à la main, jusque dans un lieu sacré. Il l'eût frappé, s'il n'eût été averti qu'il allait violer un asile I D'ailleurs, quelque garantie que trouvent les Anglais dans un juge dévoué et un conseil asservi à leur influence, le procès n'est qu'une épreuve dont ils n'ont rien à redouter. Si, contre toute attente, il n'aboutit pas à la condamnation de la Pucelle, ils se réservent de la reprendre : c'est une clause formellement exprimée dans la lettre royale qui la livre à son juge; et même alors ils ne s'en dessaisissent point. La règle
que l'accusée soit remise aux mains du juge est oubliée. La Pucelle est gardée dans le château de Rouen par les Anglais : Pierre Cauchon, si jaloux d'observer les formes de la justice, dut subir ici la volonté de ses maîtres. Il voulut au moins dégager sa respon* sabilité en un point si délicat^ et prit Taveu de son conseil : mais le conseil inclinant à observer le droit, il coupa court à la discussion, et décida seul. Bien plus, sa démarche, loin de le couvrir, ne faisant dès lors que le compromettre davantage, il supprima la délibération du procès-verbal : il n'y en a trace que par la déposition de l'un des assesseurs, Martin Ladvenu. Ainsi Jeanne demeura aux maips des Anglais, non plus dans la cage, mais dans une chambre obs-* cure de la tour du château, les fers aux pieds, liée par une chaîne à une grosse pièce de bois, et gardée nuit et jour par quatre ou cinq soldats de bas étage, des houce-paillers (houspilleurs), comme dit Massieu. Cette circonstance, si étrangère aux habitudes des juges ecclésiastiques, n'est pas indifférente; on peut même dire qu'elle fut capitale au procès : on verra que, sans elle, il eût été bien difficile de trouver un prétexte pour condamner la Pucelle*.
Ce sont donc bien les Anglais qui ont fait le pro<* ces de Jeanne d'Arc. Us l'ont achetée, afin qu'elle soit N jugé^ V^^ ®u^ ) sinon par des Anglais de race, au moins par des hommes qui ne leur offrent pas moins de garantie : car le juge est à eux par ses haines comme par son ambition, et les autres appartiennent sinon
aux mêmes passions^ au moins à la même influence. L'Angleterre les paye, et leur donnera sa garantie, même contre le pape, si, en la servant, ils s'exposent à encourir son animad version. D'ailleurs, si les An* glais ne tiennent pas tous les juges, ils tiennent toujours Taccusée : ils la gardent dans leur prison, et ils sont là pour suppléer au jugement, si l'issue du pro-» ces trompe leur espérance. La sentence est déjà tout entière dans la lettre de Henri YI, qui la livre à son tribunal *.
Lorsqu'il est prouvé que le procès de la Pucelle ne fut qu'une œuvre de parti, il est assez indifférent de rechercher s'il s'est fait dans les formes légales. La question pouvait avoir de l'intérêt à l'époque du procès de révision, et nous en pourrons dire un mot alors. Mais l'observation, même rigoureuse, des formes de la justice, n'est pas un signe qu'on en garde l'esprit. Y eut-il désir sincère d'arriver à la vérité dans la poursuite du procès ? Y eut-il au moins respect de la vérité dans la reproduction des interrogatoires et des enquêtes? Et que sera-ce si des enquêtes sont sup* primées, si les interrogatoires sont altérés; si le procès-verbal, même ainsi rédigé, on le soustrait à la connaissance.de ceux que Ton consulte, pour ne les mettre en présence que d'un réquisitoire? Toutes ces questions seront à résoudre à mesure qu'elles se poseront dans la suite des débats. Mais dès ce moment il est deux points que nous devons signaler, parce qu'ils touchent aux fondements mêmes du procès et au mo-
nument qui nous en a gardé la substance : je veux parler des enquêtes préliminaires et des procès-verbaux.
Des enquêtes ont été faites et supprimées au procès-verbal.
On sait de quelle importance était en matière de visions le fait de la virginité : la vision étant acceptée comme réelle, c'était un signe où l'on prétendait juger si Tesprit qui se communiquait à la jeune fille était pur ou impur» Jeanne avait été visitée àPoitiers, et le rapport des matrones en ce point n'avait pas semblé moins décisif que celui des docteurs sur la foi due à ses paroles. Elle ne pouvait manquer de subir la même épreuve à Rouen : et le fait est attesté par d'irrécusables témoignages. L'huissier Massieu déclare qu'elle fut visitée par ordre de la duchesse de Bedford et par les soins de deux matrones ; c'est de l'une d'elles qu'il tient la chose. Guillaume Colles a ouï dire que le duc ^e Bedford assistait d'un lieu secret à l'examen ! Thomas de Courcelles, l'un des principaux assesseurs et le rédacteur dû procès sous sa forme latine, dit qu'il n'a jamais entendu mettre la chose en délibération, mais il lui paraît vraisemblable et il croit qu'elle s'est faite, parce qu'il a ouï dire à Tévèque de Beauvais que Jeanne avait été trouvée vierge. Il dit même assez naïvement que, si .elle n'avait pas été trouvée vierge, on ne s'en serait pas tu au procès. Pourquoi, l'épreuve étant favorable, n'en dit-on rien? Puisqu'on avait fait Ten-
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quête, pourquoi en supprime-t-on le résultat? C'est que le juge Testimait inutile, comme ne tournant pas contre l'accusée *.
Mais il est une autre information qui était commandée par la nature même du procès, et qu'on cherché en vain parmi les pièces de la pro* cédure.
Avant de poursuivre un hérétique, il fallait connaître ses antécédents» ouvrir une enquête sur sa renommée dans le pays où il avait vécu. Cette enquête u'a-t-elle pas été faite à Tégard de Jeanne? Les greffiers du premier procès, interrogés par les juges de la réhabilitation, ont déclaré qu'ils n'en ont pas eu connaissance. Manchon dit qu'il ne l'a ni vue ni lue, et que, si elle avait été produite^ il l'eût insérée au procès. G. Colles va jusqu'à dire qu'il croit qu'elle n'a jamais existé. Mais son existence est attestée par le premier procès lui-même. Il est dit en toutes lettres au procès-verbal de la séance préparatoire du 13 janvier, tenue par Tévêque avec l'assistance de cinq ou six conseillers intimes, qu'il y fit lire les informations faites dans le pays natal de Jeanne et en divers autres lieux. Pourquoi donc ne sont-elles pas au procès? On le devine, quand on sait ce qu'elles étaient, au témoignage de ceux qui les ont pu connaître. On a, en effet, sur cette enquête, les déclarations les plus compétentes. C'est d'abord un des commissaires, Nicolas Bailly, d'Ândelot, qui en parle au procès de réhabilitation. Il déclare qu'il fut
chargé par Jean de Torcenaiy bailli de Ghaumont pour Henri VI, d'aller avec Gérard Petit, prévôt d'Andelot, recueillir des renseignements sur Jeanne alors détenue dans le château de Rouen. Mais le résultat parut tellement favorable à la Pucelle, qu'ils durent produire des témoins eux-mêmes, pour en attester la vérité; ce qui n'empêchapas le bailli de Ghaumont de les traiter de faux (traîtres) Armagnacs. Au rapport d'un autre témoin, Tun des commissaires vint à Rouen apporter son enquête, espérant bien recevoir de Tévêque le prix de ses peines. Mais Tévêque, à la lecture du document, lui dit qu'il était un traître et un méchant homme, et qu'il n'avait pas fait ce que l'on voulait qu'il fît. Le commissaire, commençant à comprendre le véritable objet de sa mission, eut grand'peur alors de ne point toucher son salaire; ses informations n'avaient paru bonnes a rien, et on se l'explique sans peine : car, ajoutait* il^ (c bien que je les eusse faites à Domremy et dans cinq on six paroisses du voisinage, je n'ai rien trouvé en Jeanne que je ne voulusse trouver en ma sœur. » L'euquète n'a donc pas seulement été faite; elle a été remise à l'évèque ; elle a même été communiquée par lui à quelques assesseurs. Mais en quelle forme? c'est ce que nul ne peut dire, puisque ce document disparaît dès lors du procès. Du reste, en quelque forme qu'il ait été lu ce jour-là à cinq ou six docteurs, il a été supprimé pour tous les autres; et cette suppression, qui témoigne
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si hautement de la partialité du juge, a été justement signalée parmi les vices radicaux du pro* ces*.
Les procès-verbaux offrent donc déjà sur les préliminaires du procès des lacunes graves, où se révèle la pensée qui y préside; et à mesure que TafEsûre se déroulera, nous aurons plus d'une autre omission à signaler dans leur texte. Mais cette exposition officielle, incqmplète sur des points qu'on a pu faire aux greffiers, doit-elle faire foi sur tous les autres? Il importe d'examiner de près cette question, puisqu'il s agit du document dont le texte, quel qu'il soit, sera toujours la principale source de cette histoire.
Le procès-verbal, tel que nous l'avons, a été traduit de l'original par Thomas de Courcelles, et la comparaison de la minute française, dont une copie nous est restée en partie, a prouvé que c'est généralement à tort que dans les enquêtes de 1452 et 1455 on l'avait accusé d'infidélité. La traduction vaut donc, à peu de chose près, l'original, et c'est à l'œuvre même de la rédaction que nos observations doivent s'appliquer*.
Trois greffiers. furent attachés à ce travail : Manchon, G. Colles, dit Boisguillaume, et Taquel; Tun pour l'évêque de Beauvais, l'autre pour le roi d'Angleterre, et le troisième pour l'inquisiteur. Les notes prises dans les interrogatoires, le matin, étaient collationnées le soir et reproduites dans une minute française que Manchon rédigea. Quand il la présenta
lui-même au procès de réhabilitation, on lui demanda ce que signifiaient plusieurs nota qu'on lisait à la marge. Il répondit que dans les premiers interrogatoires de Jeanne, le premier jour, dans la chapelle du château, il y eut grand tumulte; on l'interrompait presque à chaque mot quand elle parlait de ses apparitions. Or il y avait là deux ou trois secrétaires anglais qui enregistraient ses dépositions comme ils voulaient , supprimant ce qu'elle disait à sa décharge. Manchon s'en plaignit et dit (c'est toujoui:s lui qui parle) que si on ne procédait autrement, il déposerait la plume. Sur sa plainte, on changea de lieu, et le lendemain on s'assembla dans une salle du château, voisine de la grande salle, avec deux Anglais à la porte. Gomme il y avait quelquefois difficulté sur les réponses de Jeanne, et que plusieurs disaient qu'elle n'avait pas répondu de la façon dont il l'avait écrit, il marquait d'un nota le lieu contesté, afin que Jeanne fût interrogée de nouveau, et la difficulté éclaircie*.
Voilà un homme qui veut la vérité, et c'est une garantie sans doute. Mais on voit combien il y en avait d'autres qui la voulaient altérer. Une déposition antérieure de Manchon à Rouen, lors de l'enquête préliminaire du procès tle réhabilitation, achève de prouver que ces criminelles tentatives ne se produisirent pas seulement à la première séance : pendant les cinq ou six premières journées, quelques Juges lui disaient en latin ( pour n'être pas entendus
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de la Pucelle), « qu'il mît en autres termes en muant la sentence de ses paroles. » C*est Tévèque de Beau vais lui-même qui avait placé auprès du tribunal, dans une fenêtre, derrière un rideau, ces greffiers clandestins, chargés de recueillir les charges et d'omettre les excuses; et c'était avec ces rédactions sciemment infidèles que se faisait le soir la collation. On voit quelles différences devait offrir celle de Manchon, et Tévèque de Beauvais savait à qui s'en prendre : toute sa colère retombait sur le pauvre homme qui marquait ses nota. Quelquefois même Tévêque et d'autres docteurs, intervenant plus directement, commandaient à Manchon d'écrire selon qu'ils l'imaginaient, et tout au contraire de ce que Jeanne avait entendu ; ou si quelque chose leur déplaisait, ils défendaient de l'écrire, comme n'étant pas du procès. Manchon proteste qu'il n'en fit rien, qu'il agit toujours selon sa conscience; et on le veut croire: mais cet homme qui avoue n'avoir accepté que par peur les fonctions de greffier, n'a-t-il pas pu quelquefois capituler avec la peur, sinon pour commettre un faux constant, du moins pour accepter une rédaction plus conforme à l'esprit du procès? On l'en peut soupçonner: car on en a plusieurs indices. Jean Monnet, secrétaire de Jean Beaupère, qui prenait des notes, mais non comme greffier officiel, dit que Jeanne se plaignit souvent des inexactitudes du procès-verbalet les faisait corriger. Les relevat-elle toujours et ne se pouvait-il faire que souvent il
lui en échappât ? Qu^on en juge par ce trait de la déposition de J. Fabri ou Lefebvre, religieux augustin, depuis évèque de Démétriade. Un jour que la Pucelle étant interrogée sur ses visions, on lui lisait une de ses réponses, J. Lefebvre y reconnut une erreur de rédaction et la fit remarquer à Jeanne, qui pria le greffier de relire. Il relut, et Jeanne déclara qu'elle avait dit tout le contraire. Manchon promit de faire plus d'attention à Tavenir. Voilà pour les erreurs, et quant aux omissions, voici un fait bien grave, constaté par le témoignage d'Isambard de La Pierre. Lorsqu'à la persuasion de ce dernier, Jeanne déclara qu'elle . se soumettait au concile alors réuni (le concile de Bâle), Tévêque furieux s'écria : « Taisez^vous de par le diable I » et Manchon lui ayant demandé s'il fallait écrire sa déclaration, Tévêque répondit : «Non, ce n'est pas nécessaire; » sur quoi Jeanne lui dit : a Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre moi, et vous n'écrivez pas ce qui est pour moi ^ »
Nous n'accusons point Manchon de faux dans ses écritures ; nous admettons qu'il n'a pas été le docile instrument de toutes les volontés de l'évêque, qu'il a su même lui résister quelquefois, bien qu'il ait eu beau jeu de l'affirmer au procès de réhabilitation : mais en présence de ces faits constants, il est difficile de dire que l'on tient de lui une rédaction rigoureusement exacte, et que jamais il n'a rien concédé à la colère d'un homme dont la violence envers ceux qui avaient l'air de ne point penser comme lui, est attestée
pour des faits bien moins graves. llnjourquePhuissier Massieu ramenait Jeanne en prison, un prêtre lui ayant demandé : « Que te semble de ses réponses? Sera-t-elle arse (brûlée) ? » il avait répondu :" u Jusqu'ici je n'ai \u que bien et honneur en elle; mais je ne sais ce qu'elle sera à la fin ; Dieu le sache! » Sa réponse fut rapportée ; il fut mandé par l'évêque, qui lui dit de bien prendre garde, ou qu'on le ferait boire plus que de raison. Et il déclarç que, sans le greffier Manchon, il n'eût point échappé. Manchon qui Tercusa dut profiter de la leçon pour lui-même\
Concluons donc : le procès-verbal n'offre pas ces caractères assurés de sincérité qu'on doit attendre de la justice : le juge lui-même a pesé sur la rédaction pour la corrompre et l'altérer. Que s'il n'a pu y réussir complètement, c'est qu'ayant pris pour greffier principal un prêtre, greffier de Rouen, il s'est trouvé aux prises avec les habitudes honnêtes d'un homme qui savait les devoirs de sa charge, et y demeura généralement fidèle, saps toutefois se défendre toujours des influences parmi lesquelles il écrivait. On doit donc prendre avec défiance certaines réponses où le tour de la phrase peut changer le sens de la pensée, quand une altération de ce genre est si facilement concevable avec les obsessions ou les préoccupations du moment. Mais cette réserve faite, nous acceptons les procès-verbaux comme base de notre jugement. Il y a dans Jeanne d'Arc une telle force de raison, une telle vigueur de réplique, que
sa parole , comme un glaive aigu , traverse les replis du texte dûment coUationné par Manchon, Taquel et Boisguillaume; il y a de telles illuminations dans ses réponses que, malgré les voiles de ce résumé si habilement serré, on en est encore ébloui.
Forces engagées dans l'attaque et dans la défense d'Orléans.
Le relevé des indications du- Journal du siège, en supposant qu'Orléans avait 400 hommes de garnison au commencement, ne çorte pas au delà de 5876 le nombre de ceux qui y entrèrent avant l'arrivée de la Pucelle, selon les calculs de M. JoUois {Hist. du siège d'Orléans^ p. 42}; mais ce nombre est trop fort. On ne peut regarder comme acquis à la défense ceux qui ne firent que passer par la viUe pour , la bataille de Rouvray, au nombre de 15 à 1600, et il est assez probable que le comte de Glermont, après la bataille, n'amena pas 'beaucoup plus de monde dans la ville qu'il n'en emmena deux ou trois jours après (2000) : car le nombre de tous les combattants réunis est évalué par le Journal du siège (p. 122) à 3 ou 4000 avant la bataille; 400 périrent, plusieurs purent se disperser. Il y a donc à
retrancher, du nombre de M. JoUois, les 1600 hommes qui passent pour aller à Rouvray, et les 2000 hommes que le comte de Glermont emmène : reste 2276 hommes. Il n'est pas nécessaire de dire qu'on n'y compta jamais autant d'hommes en même temps : 650 hommes n'y vinrent que sur la fm d'ayrii, peu de temps avant Jeanne d'Arc. La principale défense fut donc toujours dans la bourgeoisie, qui, à raison de 30 000 hommes, pouvait fournir 5000 combattants. — Les Anglais avaient laissé 500 hommes aux Tourelles avant d'en partir le 8 novembre, et ils y envoyèrent un renfort de 300 hommes au l'^" décembre. Ils étaient venus au nombre de 2500 au 31 de ce mois, pour commencer le siège par la rive droite; et ils reçurent ensuite 1200 hommes amenés par Falstolf le 16 janvier, et 1500 autres amenés par le même le 1 7 février, après la bataille des Harengs : ajoutez-y 40 hommes venus le '7 mars, les renforts tirés de Jargeau et des garnisons de la Beauce le 8 mars, que M. JoUois porte approximativement à 2000 hommes, et enfin 1400 hommes qui purent s'adjoindre pomme escorte à divers convois, et vous aurez un total de 9440, sans les Bourgoignons que le duc de Bouiigogoe rappela, et qu'on évalue à 1500 hommes. (Yoy. la note de M. Jollois, Siège (t Orléans^ p. 44.)
Sur le nom de Jeanne d'Arc.
Dans un article du Journal de l' Institut historique^ et dans un mémoire plus étendu intitulé Nouvelks recherches sur la famille et le nom de Jeanne Darc^ M, Vallet de Viriville, à qui l'on doit tant de savantes études sur le xv« sièck» a montc^ que le nom de Jeanne d'Arc s'était écrit constamment
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jusqu*en 1576, Dare^ et que c'est seulement depuis le rvn* siècle que la forme <FArc a prévalu : en conséquence, il a proposé de revenir à l'ancienne forme, et il a été suivi par MM. Micfaelet, Henri Martin et plusieurs autres. Mais lui-nième reconnaît que l'étymologie la plus probable du nom est le substantif Arc ^: c'est celle qui était du moins adoptée dans la famille, puisque, au rapport de Charles du Lis, issu du plus jeune frère de Jfeanne d'Arc (Pierre d'Arc), Jacques d'Arc, père de la Pucelle, avait pour armoiries, ou, pour nous servir d'un mot moins ambitieux, pour signet ou pour sceau, « un arc bandé de trois flèches. » Jean du Lis, fils putné de Pierre d'Arc, laissant à soii aîné les armes que Jeanne et ses frères avaient obtenues de Charles VIP, s'était contenté de retenir ces « armoiries anciennes de la famille, auxquelles il ajouta le timbre comme écuyer, et le chef d'un lion passant, à cause de la province à laquelle son roi (Louis XI) l'avait habitué (l'Artois) • : » c'étaient celles que Charles du Lis, son arrière-petit-fils, portait encore en 1612*, et auxquelles il obtint de- Louis XII la faveur de