‹ Jeanne D'ArcChapitre 13 sur 83 · Mammas, quæ pulchræ erant.» Dépositions. Notices · texte numérisé non relu

Mammas, quæ pulchræ erant.» Dépositions. Notices

des mss., ©. I, p. 373. M. Lebrun de Chârmettes voudrait en faire une beauté accomplie, L’Anglais Grafton, au contraire, dans soc amusante fureur, dit : « Elle était si laide qu’elle n'eut pas grand mal à rester pucelle (because of her foule face). » Grafton, p. 534. — Le portrait de Jeanne d'Arc, qu'on trouve à la marge d’une copie du procès, n’est qu’un griffo

du greffier. Voy. le fac-similé des mss. de la Bibliothèque royale, dans la seconde édition de M. Guido Goerres, Die Jungfrau von Orleans, 1841.

3. Philippus Bergam. De claris mulieribus, cap. cLvxr: d'après un seigneur itallen qui avait vu la Pucelle à la cour de Charles VII. Ibidem [Lebrun], p. 369.

4. « Paupercula bergereta.… » Procès ms. de Révision, déposition de Gaucourt, grand maître de la maison du roi.

d'entretien, tous deux changèrent de visage; elle lui disait, comme elle l’a raconté depuis à son confesseur : « Je te dis de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi.»

Ce qui inspira encore l’étonnement et une sorte de crainte, c’est que la première prédiction qui lui échappa se vérifia à l’heure même. Un homme d’armes qui la vit et la trouva belle, exprima brutalement son mauvais désir, en jurant le nom de Dieu à la manière des soldats : « Hélas! dit-elle, tu le renies, et tu es si près de ta mort! » Il tomba à l’eau un moment après et se noya ?.

Ses ennemis objectaient qu’elle pouvait savoir l'avenir, mais le savoir par inspiration du diable. On assembla quatre ou cinq évêques pour l’examiner. Ceux-ci, qui sans doute ne voulaient pas se compromettre avec les partis qui divisaient la cour, firent renvoyer l’examen à luniversité de Poitiers. Il y avait dans cette grande ville université, parlement, une foule de gens habiles.

L’archevêque de Reims, chancelier de France, présidant le conseil du roi, manda des docteurs, des professeurs en théologie, les uns prêtres, les autres moines, et les chargea d'examiner la Pucelle.

Les docteurs introduits et placés dans une salle, la jeune fille alla s’asseoir au bout du banc et répondit à leurs questions. Elle raconta avec une simplicité

1. Quinzième témoin. Notices, p. 348. Selon un récit moins ancien, mais très-vraisemblable, elle iui rappela une chose qu’il savait seul : Qu’un matin dans son oratoire il avait demandé à Dieu la grâce de recouvrer son royaume, s’il était l'héritier légitime, sinon celle de ne point périr ni de tomber en captivité; mais de pouvoir se réfugier en Espagne ou en Ecosse. Sala, Exemples de hardiesse, ms. français de la Bibl, royale, n° 180. Lebrun, t, I, p. 180-183 [lire 379-856]. — ‘Il semble résulter des réponses, du reste fort obscures, de la Pucelle à ses juges, que cette cour astucieuse abusa de .sa simplicité, et que pour la confirmer dans ses visions, on fit jouer devant elle une sorte de mystère où un ange apportait la couronne. Procès, p. 77, 94, 95, 102-106, éd. 1827.

2, Notices des mss., t. III, p. 348.

pleine de grandeur: les apparitions et les paroles des anges. Un dominicain lui fit une seule objection, mais elle était grave : « Jehanne, tu dis que Dieu veut délivrer le peuple de France; si telle est sa volonté, il n’a pas besoin de gens d’armes.» Elle ne se troubla point : « Ah! mon Dieu, dit-elle, les gens d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. »

Un autre se montra plus difficile à contenter; c'était un frère Séguin, Limousin, professeur de théologie à l’université de Poitiers, « bien aigre homme », dit la chronique. Il lui demanda dans son français limousin, quelle langue parlait donc cette prétendue voix céleste? Jeanne répondit avec un peu trop de vivacité : « Meilleure que la vôtre. — Crois-tu en Dieu? dit le docteur en colère. Eh bien! Dieu ne veut pas que l’on ajoute foi à tes paroles à moins que tu ne montres un signe.» Elle répondit : «Je ne suis point venue à Poitiers pour faire des signes ou miracles; mon signe sera de faire lever le siège d'Orléans. Qu’on me donne des hommes d’armes, peu ou beaucoup, et j'irai ®.»

Cependant, il en advint à Poitiers comme à Vaucouleurs, sa sainteté éclata dans le peuple; en un moment tout le monde fut pour elle. Les femmes, damoiselles et bourgeoises, allaient la voir chez la femme d’un avocat du parlement, dans la maison de laquelle elle logeait, et elles en revenaient tout émues. Les hommes même y allaient; ces conseillers, ces avocats, ces vieux juges endurcis, s’y laissaient mener sans y croire, et quand ils l’avaient entendue, ils pleuraient tout comme les femmes #, et disaient : « Cette fille est envoyée de Dieu. »

Les examinateurs allèrent la voir eux-mêmes, avec écuyer du roi, et comme ils recommençaient leur

n rs Magno modo.» Déposition de frère Séguin, ibidem, p. 949. :

2. Notices des mss., déposition de frère Séguin, t. II, p. 349.

3. « Plouroient à chaudes larmes.» Chronique de ! , p. 300, éd. 1827. ES 2 he

es

éternel examen, lui faisant de doctes citations, et lui prouvant, par tous les auteurs sacrés, qu’on ne devait pas la croire : « Ecoutez, leur dit-elle, il y en a plus au livre de Dieu que dans les vôtres... Je ne sais ni À ni B; mais je viens de la part de Dieu pour faire lever le siège d’Orléans et sacrer le dauphin à Reims. Auparavant, il faut pourtant que j'écrive aux Anglais, et que je les somme de partir. Dieu le veut ainsi. Avez-vous du papier et de l’encre? Ecrivez, je vais vous dicter 1... : “ A vous! Suffort, Classidas et la Poule, je vous somme de par le Roi des cieux, que vous vous en alliez en Angleterre 2. ” » Ils écrivirent docilement; elle avait pris possession de ses juges mêmes.

Leur avis fut qu’on pouvait licitement employer la jeune fille, et l’on reçut même réponse de larchevêque d’'Embrun que l’on avait consulté 3. Le prélat rappelait que Dieu avait maintes fois révélé à des vierges, par exemple aux sibylles, ce qu’il cachait aux hommes. Le démon ne pouvait faire pacte avec une vierge; il fallait donc bien s’assurer si elle était vierge en effet. Ainsi la science poussée à bout, ne pouvant ou ne voulant point s’expliquer sur la distinction délicate des bonnes et des mauvaises révélations, s’en remettait humblement des choses spirituelles au corps, et faisait dépendre du féminin mystère cette grave question de l'esprit.

Les docteurs ne sachant que dire, les dames décidéèrent 4. La bonne reine de Sicile, belle-mère du roi,

1. Déposition du témoin oculaire Versailles. Notices des mss., t. II, p. 350.

2, Cette lettre et les autres que la Pucelle a dictées, sont certainement authentiques. Elles ont un caractère héroïque que personne n’eût pu feindre, une vivacité toute française, à la Henri IV, mais deux choses de plus : naïveté, sainteté, Voy. ces lettres dans Buchon, Quicherat.

3. Lenglet du Fresnoy, d’après le ms, de Jacques Gelu, . De puella aurelianensi, ms. lat, Bibl. regiæ, n° 6199,

4. «a Fut icelle Pucelle baïillée à la royne de Cecile», etc. Notices des mss., t. III, p. 351.

s’acquitta avec quelques dames du ridicule examen, à l'honneur de la Pucelle. Des franciscains qu'on avait envoyés dans son pays aux informations, avaient rapporté les meilleurs renseignements. Il n’y avait plus de temps à perdre. Orléans criait au secours; Dunois envoyait coup sur coup. On équipa la Pucelle; on lui forma une sorte de maison. On lui donna d'abord pour écuyer un brave chevalier, d'âge mûr, Jean Daulon, qui était au comte de Dunois, et le plus honnête homme qu’il eût parmi ses gens. Elle eut aussi un noble page, deux hérauts d'armes, un maître d'hôtel, deux valets; son frère, Pierre d'Arc, vint la trouver et se joignit à ses gens. On lui donna pour confesseur Jean Pasquerel, frère ermite de Saint-Augustin.

Ce fut une merveille pour les spectateurs, de voir la première fois Jeanne d'Arc dans son armure blanche et sur son beau cheval noir, au côté une petite hache 1 et l’épée de sainte Catherine. Elle avait fait chercher cette épée derrière l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois, où on la trouva en effet. Elle portait à la main un étendard blanc fleurdelisé, sur lequel était Dieu avec le monde dans ses mains; à droite et à gauche, deux anges qui tenaient chacun une fleur de lis. «Je ne veux pas, disait-elle, me servir de mon épée pour tuer personne 2, » Et elle ajoutait que,

1. « Et fit ladite Pucelle très-bonne chère à mon frère et à moy, armée de toutes pièces, sauve la teste, et la lance en la main..Et après que nous feusmes descendus à Selles, j'allay à son logis la voir, et fit venir le vin, et me dit qu'elle m'en feroit bien tost boire à Paris, et semble chose toute divine de son fait, et de la voir, et de loir... Et la veis monter à cheval armée toute en blanc, sauf la teste, une

petite hache en sa main, sur un grand coursier noir... et lors se tourna vers l’huis de l’église, qui estoit bien prochain, et dist en assez voix de femme: Vous, les prêtres et gens d'Eglise, faites processions et prières à Dieu. Et lors 8e retourna à son chemin en disant: Tirez avant, tirez avant, son estendard ployé que portoit un gracieux paige et avoit sa hache pétite en la main.» Lettre de Guy de Laval À ses mère et aïeule, Labbe, Alliance chronol., p. 672. "

2. « Nolebat uti ense suo, nec volebat quemquam interficere.» Procès ms. de Révision, déposition de frère Séguin.

quoiqu’elle aimât son épée, elle aimait « quarante fois plus» son étendard. Comparons les deux partis, au moment où elle fut envoyée à Orléans.

Les Anglais s'étaient bien affaiblis dans ce long siège d'hiver. Après la mort de Salisbury, beaucoup d'hommes d'armes qu’il avait engagés se crurent libres, et s’en allèrent. D’autre part, les Bourguignons avaient été rappelés par le duc de Bourgogne. Quand on força la principale bastille des Anglais, dans laquelle s’étaient repliés les défenseurs de quelques autres bastilles, on y trouva cinq cents hommes. Il est probable qu'en tout ils étaient deux ou trois mille. Sur ce petit nombre, tout n’était pas Anglais; il y avait aussi quelques Français, dans lesquels les Anglais n’avaient pas sans doute grande confiance.

S’ils avaient été réunis, cela eût fait un corps respectable; mais ils étaient divisés dans une douzaine de bastilles ou boulevards1, qui, pour la plupart, ne communiquaient pas entre eux. Cette disposition prouve que Talbot et les autres chefs anglais avaient eu jusque-là plus de bravoure et de bonheur que d'intelligence militaire. Il était évident que chacune de ces petites places isolées serait faible contre la grande et grosse ville qu’elles prétendaient garder; que cette nombreuse population, aguerrie par un long siège, finirait par assiéger les assiégeants.

Quand on lit la liste formidable des capitaines qui se jetèrent dans Orléans, La Hire, Saiïntrailles, Gaucourt, Culan, Coäraze, Armagnac; quand on voit qu'indépendamment des Bretons du maréchal de Retz, des Gascons du maréchal de Saint-Sévère, le capitaine de Châteaudun, Florent d’Illiers, avait entraîné la noblesse du voisinage à cette courte expé-

- 1, Monstrelet exagère au hasard; il dit soixante:bastilles; ik porte à sept ou huit mille hommes les Anglais tués dans les bastilles du sud, etc.

dition, la délivrance d'Orléans semble moins miraculeuse,

Il faut dire pourtant qu’il manquaït une chose pour que ces grandes forces agissent avec avantage, chose essentielle, indispensable, l'unité d’action. Dunois eût pu la donner, s’il n’eût fallu pour cela que de l'adresse et de l'intelligence. Mais ce n’était pas assez. Il fallait une autorité, plus que lautorité royale; les capitaines du roi n’étaient pas habitués à obéir au roi. Pour réduire ces volontés sauvages, indomptables, il fallait Dieu même. Le Dieu de cet âge, c'était la Vierge bien plus que le Christt. Il fallait la Vierge descendue sur terre, une vierge populaire, jeune, belle, douce, hardie,

La gucrre avait changé les hommes en bêtes sauvages; il fallait de ces bêtes refaire des hommes, des chrétiens, des sujets dociles. Grand et difficile changement! quelques-uns de ces capitaines armagnacs étaient peut-être les hommes les plus féroces qui eussent jamais existé. Il suffit d'en nommer un, dont le nom seul fait horreur, Gilles de Retz, l'original de la Barbe bleue 2,

Il restait pourtant une prise sur ces âmes qu’on pouvait saisir; elles étaient sorties de l’humanité, de la nature, sans avoir pu se dégager entièrement de la religion. Les brigands, il est vrai, trouvaient moyen d’accommoder de la manière la plus bizarre la religion au brigandage. L’un d’eux, le Gascon La Hire, disait avec originalité : « Si Dieu se faisait homme d'armes, il serait pillard. » Et quand il allait au butin, il faisait sa petite prière gasconne, sans trop dire ce qu’il demandait, pensant bien que Dieu l’entendrait à demi-mot : « Sire Dieu, je te prie de faire pour La Hire ce que La Hire ferait pour

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