‹ Jeanne D'ArcChapitre 53 sur 83 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

Le vendredi et le samedi, l’infortunée prisonnière dépouillée de l’habit d'homme, avait bien à craindre. La nature brutale, la haine furieuse, la vengeance, tout devait pousser les lâches à la dégrader avant qu’elle pérît, à souiller ce qu’ils allaient brûler... Ils pouvaient d’ailleurs être tentés de couvrir leur infamie d’une raison d'Etat selon les idées du temps; en Jui ravissant sa virginité, on devait sans doute

1. «Licet ornarent se cultu solemniori, ut gratius placerent his cum quibus agere conceperunt.» (Gerson, Opera, éd, » Du Pin, IV, 859.) |

détruire cette puissance occulte dont les Anglais avaient si grand’peur; ils reprendraient courage peut-être, s'ils savaient qu’après tout ce n'était vraiment qu’une femme. Au dire de son confesseur à qui elle le révéla, un Anglais, non un soldat, mais un gentleman, un lord se serait patriotiquement dévoué à cette exécution, il eût bravement entrepris de violer une fille enchaînée, et, n’y parvenant pas, il l'aurait chargée de coups 1.

« Quand vint le dimanche matin, jour de la Trinité, et qu’elle dut se lever (comme elle Fa rapporté à celui qui parle) 2, elle dit aux Anglais, ses gardes : « Déferrez-moi, que je puisse me lever.» L’un deux ôta les habits de femme qui étaient sur elle, vida le sac où était l’habit d'homme, et lui dit : « Lève-toi. «— Messieurs, dit-elle, vous savez qu’il m'est dé- «fendu; sans faute, je ne le prendrai point.» Ce débat dura jusqu’à midi; et enfin, pour nécessité de corps, il fallut bien qu’elle sortit et prit cet habit. Au retour, ils ne voulurent point lui en donner d’autres, quelque supplication qu’elle fit ®. »

Ce n’était pas au fond intérêt des Anglais qu’elle reprit l’habit d'homme et qu’elle annulât ainsi une rétractation si laborieusement obtenue. Mais en ce moment leur rage ne connaissait plus de bornes.

1. La simple Pucelle lui révéla que. «on l’avait tourmentée violentement en la prison, molestée, bastue et déchoullée, et qu’un millourt d'Angleterre lavait forcée.» Notices des mss., III, 497, d’après le ms. Soubise. — Néanmoins, le même témoin dit dans sa seconde déposition, rédigée en latin : &«Eam femptavit vi opprimere.» (Lebrun, IV, 169.) — Ce qui fait croire que l'attentat ne fut pas consommé, c’est que, dans ses dernières lamentations, la Pucelle s’écriait : «… Qu’il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et rendu en cendres.» Notices des mss., III, 493.

2, Déposition de huissier Massieu qui la suivit jusqu’au bûcher. ibidem, 506.

3. N’est-il pas étonnant que MM. Lingard et Turner suppriment des détails si essentiels, qu’ils dissimulent la cause qui obligea la Pucelle à reprendre l’habit d'homme? Le catholique et ie protestant ne sont ici qu’Anglais.

Saintraiiles venait de faire une tentative hardie sur Rouen 1. C'eût été un beau coup d’enlever les juges sur leur tribunal, de mener à Poitiers Winchester et Bedford; celui-ci faillit encore être pris au retour, entre Rouen et Paris. Il n’y avait plus de sûreté pour les Anglais, tant que vivrait cette fille maudite, qui sans doute continuait ses maléfices en prison. Il fallait qu’elle périt.

Les assesseurs, avertis à l’instant de venir au chàteau pour voir le changement d’habit, trouvèrent dans la cour une centaine d’Anglais qui leur barrèrent le passage; pensant que ces docteurs, s’ils entraient, pouvaient gâter tout, ils levèrent sur eux les haches, les épées, et leur donnèrent la chasse, en les appelant fraîtres d'Armagnaux ?. Cauchon, introduit à grand’peine, fit le gai pour plaire à Warwick, et dit en riant : « Elle est prise. »

Le lundi, il revint avec l’inquisiteur et huit assesseurs pour interroger la Pucelle et lui demander pourquoi elie avait repris cet habit. Elle ne donna nulle excuse, mais acceptant bravement son danger, elle dit que cet habit convenait mieux tant qu’eile serait gardée par des hommes; que d’ailleurs on lui avait manqué de parole. Ses saintes lui avaient dit « que c'était grand’pitié d’avoir abjuré pour sauver sa vie». Elle ne refusait pas au reste de reprendre Phabit de femme, «Qu'on me donne une prison douce et sûre 5, disait-elle, je serai bonne et je ferai tout ce que voudra l'Eglise. »

1. Etait-il envoyé par Charles VII pour délivrer Ia Pucelle® rien ne l’indique. I1 croyait avoir trouvé moyen de se passer d'elle; Saintrailles se faisait mener par un petit berger gascon. L'expédition manqua, et le berger fut pris. Alain Chartier, Chroniques du roi Charles VII, et Jean Chertier, mai 1431, éd. Godefroy, p. 47; Journal du Bourgeois, p, 427, éd. 1827. ;

. Déposition du notaire Manchon. Notices des mss., I, D .

Page 1