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vêque inébranlable écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu’il ne pouvait voir plus longtemps l’église de Kenterbury, la mère de la Bretagne chrétienne, périr pour la haine qu’on portait à son évêque. « La nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon église infortunée. J’y retourne par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre piété ne se hâte d’y pourvoir. Mais que je vive, ou que je meure, je suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu’il m'arrive à moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfans! »
Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et ses compagnons furent contraints d’attendre quelques jours au port de Wissant, près de Calais. Une fois qu’ils se promenaient sur le rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d’abord pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage; mais cet homme leur dit qu’il était clerc et doyen de l’église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l’envoyait les prévenir de ne point s’embarquer, parce que des troupes de gens armés se tenaient en observation sur la côte d’Angleterre, pour saisir ou tuer l'archevêque. « Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la certitude d’être démembré et coupé en morceaux sur l’autre bord, je ne m’arrêterais point dans ma route. C’est assez de sept ans d’absence pour le pasteur et pour le troupeau. » «Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y trouverai ma Passion. » La fête de Noël approchaït, et il voulait, à tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur.
Quand il approcha du rivage, et qu’on vit sur sa barque la croix de Kenterbury qu’on portait toujours devant le primat, la foule du peuple se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns
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se prosternaient, et poussaient des cris. D’autres jetaient leurs vêtemens sous ses pas, et criaient : Béni, celui qui vient au nom du Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois, qu’il allaït souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert pour le monde. Cette foule intimida les Normands qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte : Je suis venu pour mourir au milieu de vous, Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son intention les prières des agonisans,
Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On racontait qu’il marchaït environné d’une foule de pauvres, de serfs, d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de Kenterbury, et avait poussé jusqu’à Londres. Il apportait des bulles du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet la duplicité d’Alexandre III. Il avait envoyé l’absolution à Henri, et à l’archevêque la permission d’excommunier. Le roi, ne se connaissant plus, s’écria : « Quoi, un homme qui a mangé mon pain, un misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiïteux, foulera aux pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s’assied sur mon trône! et pas un des lâches que je nourris n’aura le cœur de me débarrasser de ce prêtre! » C'était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa bouche, mais alors, elles n’en tombèrent pas en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils laissaient impuni l’outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal, telle Ja vertu du serment réciproque que se prêtaient l’un
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à l’autre le seigneur et le vassal. Les quatre n’attendirent pas la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à Becket. Leur honneur était compromis, s’il mourait autrement que de leur main.
Partis à différentes heures et de ports différens, ils arrivèrent tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de soldats. « Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme l’archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques clercs et moines y traitaient d’affaires avec lui, entrèrent les quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu’à l’archevêque; ils s’asseient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le Christ du Seigneur se taisait aussi. »
Enfin Renaud-fils-d’Ours prit la parole : « Nous t’apportons d’outremer des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu’il vit bien qu’il n’avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer tout le monde, et leur dit : « Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci. »
Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l’ordre de faire serment au jeune roi, et Jui reprochèrent d’être coupable de lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles, et à chaque instant, ils s’embarrassaient dans es leurs. Ils Paccusaient encore de vouloir se faire
roi d'Angleterre; puis, saisissant à tout hasard un mot de l’archevêque, ils s’écrièrent : « Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous voulez encore nous excommunier tous?» Et Fun
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d’eux ajouta : « Dieu me garde! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens qu’il a jetés dans les liens de l’anathème. » Ils se levèrent alors en furieux, agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s’adressant aux assistans, ils leurs dirent : « Au nom du roi, vous nous répondez de cet homme, pour le représenter en temps et lieu. — Eh quoi! dit l'archevêque, croiriez-vous que je veux m’échapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni pour aucun homme vivant. — Tu as raison, dit l’un des Normands, Dieu aidant, tu n’échapperas pas.» L’archevêque rappela en vain Hugues de Morville, le plus noble d’entre eux, et celui qui semblait devoir être le plus raisonnable, Mais ils ne l’écoutèrent pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.
La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s’arma devant l’avant-cour, et prenant une hache des mains d’un charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l’ouvrir ou la briser. Les gens de la maison, entendant les coups de haches, supplièrent le primat de se réfugier dans l’église, qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l’y entrainer de force, quand un des assistans fit remarquer que l'heure de vêpres avait sonné. « Puisque c’est l’heure de mon devoir, j'irai à lPéglise », dit l’archevêque; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef par une grille entr’ouverte.
Quand il entra dans l’église, il vit les clercs en rumeur qui fermaient les verrous des portes : « Au nom de votre vœu d’obéissance, s’écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient pas de faire de l’église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des siens qui étaient restés dehors.
A peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud-fils-d’Ours parut à l’autre bout de l’église
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revêtu de sa cotte de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchans, et criant : « À moi, à moi, loyaux servans du roi! » Les autres conjurés le suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la grille du chœur, lui-même le leur défendit ef quitta l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre en sûreté dans l’église souterraine ou de monter l’escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on arrivait au faite de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes armés s’avançaient. Une voix cria : « Où est le traître?» Becket ne répondit rien. « Où est l'archevêque? — Le voici, répondit Becket, mais il n’y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein? — Que tu meures. — Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à aucun de mes compagnons. clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules, et celui qui le lui porta lui dit : « Fuis, ou tu es mort. » Il ne fit pas un mouvement; les hommes d’armes entreprirent de le tirer hors de l'église, faisant scrupule de l’y tuer. Il se débattit contre eux, et déclara fermement qu’il ne sortirait point, et les contraindrait à exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres. — Et se tournant vers un autre qu’il voyait arriver l'épée nue, il lui dit : « Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches de moi tout armé, dans l'église? » Le meurtrier répondit : « Tu es mort.» — Puis il leva son épée, et d’un même coup de revers trancha la main d’un moine saxon appelé Edward
Cryn, et blessa Becket à la tête, Un second coup,
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porté par un autre Normand, le renversa la face contre terre, et fut assené avec une telle violence que l'épée se brisa sur le pavé. Un homme d’armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied le cadavre immobile, en disant : « Qu’ainsi meure le traitre qui a troublé le royaume et fait insurger les Anglais, »
Ils disaient en s’en allant : «Il a voulu être roi, et plus que roi; eh bien! qu’il soit roi maintenant!» Et au milieu de ces bravades, ils n’étaient pas rassurés. L’un d’eux rentra dans l’église, pour voir s’il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit jaillir la cervelle. Il ne pouvait le tuer assez à son gré.
C’est en effet une chose vivace que l’homme; il n’est pas facile de le détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c’est le purifier, l’orner et l’achever. Aucune parure ne lui va mieux que la mort. Un moment avant que les meurtriers n’eussent frappé, les partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hésitait. Dès qu’il eut été touché du fer, inauguré de son sang, couronné de son martyre, il se trouva d’un coup grandi de Kenterbury jusqu’au ciel «ll fut roi», comme avaient dit les meurtriers, répétant, sans le savoir, le mot de Ia Passion. Tout le monde fut d’accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui lPavaient tué, reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d’une componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes.
Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison épiscopale, et qu’ils trouvèrent dans les habits de l’archevêque les rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils se disaient tout bas, comme le centurion de l'Evangile : « Véritablement, cet homme était un
juste, » Dans les récits de sa mort tout le peuple
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s’accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit plus complètement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, on les mettait à l’avantage de Thomas. «Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a péri dans l’église même, et dans la semaine de Noël, le jour des Saints-Innocens. »
(Histoire de France liv. IV, chap. 5, texte de 1833.)