‹ Jeanne D'ArcChapitre 63 sur 83 · LA CROIX, MODÈLE MÉDIÉVAL · texte numérisé non relu

LA CROIX, MODÈLE MÉDIÉVAL

Michelet vient de raconter la mort de saint Louis (1270), croisé malheureux, mais roi exemplaire. Prenant du recul, il se livre à une longue méditation sur le rôle que tient la Passion dans l'histoire et la culture médiévale. Elle occupe le huitième et dernier chapitre du livre III de l'Histoire de France, que l’on va lire dans sa version originale de 1833, non remaniée et qui porte ces sous-titres : « Lutte des Mendiants et de l’Université. — Saint Thomas. — Doutes de saint Louis. — La Passion, comme principe d'art au Moyen Age.»

L’éternel combat de la grace et de la loi fut encore combattu au temps de saint Louis, entre l’Université et les ordres Mendians. Voici l’histoire de l’Université : au douzième siècle, elle se détache de son berceau de l’école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l’évêque de Paris; au treizième, elle guerroie contre les Mendians agens du pape; au quatorzième contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu’ils troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs mœurs. C'était là toutefois depuis quelque temps la grande

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gymnastique intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement, il en sortit sept papes et une foule de cardinaux et d’évèques. Les plus illustres étrangers, l'espagnol Raymond Lulle et l’italien Dante, venaient à trente et quarante ans s’asseoir au pied de la chaire de Duns Scot. Ils tenaient à honneur d’avoir disputé à Paris. Pétrarque fut aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université que de celle du Capitole. Au seizième siècle encore, lorsque Ramus rendait quelque vie à lUniversité en attendant la Saint-Barthélemi, nos écoles de la rue du Fouarre furent visitées de Torquato- Tasso. Pur raisonnement toutefois, vaine logique, subtile et stérile chicane, nos artistes (les dialecticiens de l’Université se donnaient ce nom) devaient être bientôt primés. Les vrais artistes au treizième siècle, orateurs, comédiens, mimes, prédicateurs populaires et enthousiastes, c’étaient les Mendians. Ceux-ci parlaient d'amour et au nom de l'amour. lis avaient repris le texte de saint Augustin : « Aimez et faites ce que vous voudrez.» La sèche logique, qui avait eu de si grands effets au temps d’Abailard, ne suffisait plus. Le monde, fatigüé dans ce rude sentier, eût mieux aimé se reposer avec saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi nouvelle et un nouvel Evangile.

Ce titre formidable, Introduction à l'Evangile éternel, fut mis en effet en tête d’un livre par Jean de Parme, général des Franciscains. Déjà l’abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques, avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de même que l’ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci avait aussi fait son temps; que l'Evangile ne suffisait pas à la perfection, qu’il avait encore six ans à vivre, mais qu’alors un Evangile plus durable allait commencer, un Evangile d’in-

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telligence et d’esprit; jusque-là l'Eglise n'avait que la lettre.

Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent acceptées aussi par plusieurs religieux de Fordre de Saint-Dominique. C’est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses ‘docteurs était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura, Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de l’Université s’est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne. Il publia contre les Mendians une suite de pamphlets éloquens et spirituels, où il s’efforçait de les confondre avec les Béghards et autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et mendians : Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la mesure de laumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls prédits à lEglise pour les derniers temps, etc. Sa force est dans l’Ecriture qu’il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez le piquant d’une satire, qui s’exprime à demi-mot. Malheureusement, il est trop visible que l’auteur a un autre motif que Pintérêt de PEglise. Il y avait entre les Universitaires et les Mendians concurrence littéraire, et jalousie de métier. Les Mendians avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230, époque où l’Université, blessée de la dureté de la régente, se retira à Orléans et à Angers. Ils lPavaient gardée cette chaire, et l’Université ne brillait point en présence de deux ordres, dont le savant était Albert-le-Grand, et le logicien saint Thomas.

Ce grand procès fut débattu à Anagni par devant le pape. Guillaume de Saint-Amour eut pour adversaires le dominicain Albert-le-Grand, archevêque de Mayence, et saint Bonaventure, général des Franciscains. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de Saint-Amour, mais en même temps,

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il censura le livre de Jean de Parme, frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de la lettre et ceux de l’esprit.

Ce milieu si difficile à tenir, où l'Eglise essaya de s'établir et de s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut tracé par saint Thomas; c’est là ‘sa gloire immense. Venu à la fin du moyen-âge, comme Aristote à la fin du monde grec, il fut l’Aristote du christianisme, en dressa la législation, essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute hérésie. Le colossal monument qu’il a élevé, ravit le siècle en admiration. Albert-le- Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle qui durerait jusqu’à la consommation des temps. Get homme extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne s’est placé dans sa vie; vie tout abstraite, dont les seuls événemens sont des idées. Dès l’âge de cinq ans, il prit en main l’Ecriture, et ne cessa plus de méditer. Il était du pays de l’idéalisme, du pays où fleurirent Pécole de Pythagore et l’école d’Elée, du pays de Bruno et de Vico. Aux écoles, ses camarades l’appelaient le grand bœuf muet de Sicile. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l’âme restaient ouverts, et il conti- ‘nuaït de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s’aperçut pas d’une horrible tempête; une autre fois, sa préoccupation était si forte, qu’il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses doigts. Saisi du danger de PEglise, il y rêvait toujours et même à la table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur la table, et de s’écrier : « Voici un argument invincible contre lés Manichéens.» Le roi ordonna qu’à l'instant cet argument fût écrit. Dans sa lutte avec le Manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint Augustin: mais dans la question de la grace, il s’écarte visiblement de ce docteur; il fait part à la liberté,

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Théologien de l'Eglise, il fallait qu’il soutint l’édifice de la hiérarchie et du gouvernement ecclésiastique. Or si l’on n’admet la liberté, l’homme est incapable d’obéissance, il n’y a plus de gouvernement possible. Et pourtant, s’écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte à celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Eglise. C’est par cette porte qwest entré Luther.

Tel est donc l’aspect du monde au treizième siècle. Au sommet, le grand bœuf muet de Sicile, ruminant la question. Ici l’homme et la liberté, là Dieu, la grace, la prescience divine, la fatalité; à droite l’observation qui proteste de la liberté humaine, à gauche la logique qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l’homme en Dieu; Dieu en la nature; elle immobilisera lunivers en une indivisible unité, où se perdent la-liberté, la moralité, la vie pratique elle-même, Aussi le législateur ecclésiastique se raidit sur la pente, combattant par le bon sens sa propre logique, qui leût emporté. Il s’arrêta, ce ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre les deux abîmes, dont il mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'Eglise, il tint la balance, chercha l’équilibre, et mourut à la peine. Le monde qui le vit d’en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une région supérieure, n’a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette abstraite existence.

Au-dessous de cette région sublime, battaient le vent et l’orage. Au-dessous de l’Ange, il y avait l'Homme, la morale sous la métaphysique, sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa Passion : Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement que le doute naissant fit dans les ames; quand toute Fharmonie du moyen-âge se troubla, quand le grand

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édifice dans lequel on s'était établi, commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit se dressant contre le droit, les ames les plus dociles, se virent condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui ne demandait qu’à se soumettre et croire, fut de bonne heure forcé de lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu’il était et défiant de soi, résister d’abord à sa mère; puis se porter pour arbitre entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrétienté, rappeler à la modération celui qu’il eût voulu pouvoir prendre pour règle de sainteté. Les Mendians l'avaient ensuite attiré par leur mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-François, il prit parti contre l’Université. Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté d’un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d’étranges défiances. On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute l'inquiétude qui lagitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut être pris pour le type de l’honnête homme au treizième siècle. C’est un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'ame pieuse et candide, qui s’avance d’un pas dans le doute, puis recule, et s’obstine dans la foi.

Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbonne et Joinville : « Quand le roi estoit en joie, Si me disoit : Seneschal, or me dites les raisons pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si encommençoit la noïse de moy et de maistre Robert. Quand nous avions grant pièce desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi : « Maistre Robert, je vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le remenant vous demourast : Car preudomme. est si grant chose et si bonne chose,

| que ucis au nommer emplist-il la bouche. »

«Il m’appela une foiz et me dit : Je n’ose parler à vous pour le soutil sens dont vous estes, de chose

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qui touche à Dieu; et pour ce ai-je appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande : la demande fu tele : Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc. »

Saint Louis raconte à Joinville, qu’un chevalier assistant à une discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des docteurs juifs, et sur sa réponse, lui donna sur la tête un coup de son bâton qui le renversa. — « Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il n’est très bon clerc, ne doit desputer à eulz; mès l’omme lay, quant il ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas défendre la loy crestienne, sinon de l’épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y peut entrer.»

Saint Louis disait à Joinville qu’au moment de la mort, le diable s’efforce d’ébranler la foi de l’agonisant : « Et pour ce se doit on garder et en tele manière deffendre de cest agait (piège), que en die à l’ennemie quand il envoie tele temptacion, va t'en, doit on dire à l'ennemi : Tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz les articles de la foy, etc... »

«Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien croire fermement, encore n’en feussions nous certeins mez que par oir dire.»

Il raconta à Joinville qu’un docteur en théologie vint trouver un jour l’évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu’il ne pouvait eson cœur ahurter à croire au sacrement de l'autel». L’évêque lui demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s’y complaisait : le théologien répondit qu’elle le chagrinaïit fort, et qu’il se ferait hacher plutôt que de rejeter l’Eucharistie, L’évêque alors le consola en lui assurant qu’il avait plus de mérite que celui qui n’a point de doutes.

Quelque légers que paraissent ces signes,-ils sont graves, ils méritent attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d’ames devaient dou-

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ter et souffrir en silence! Ce qu’il y avait de cruel, de poignant dans cette première défaillance de la foi, c’est qu’on hésitait à se l’avouer. Aujourd’hui nous sommes habitués, endurcis aux tourmens du doute, les pointes en sont émoussées. Maïs il faut se reporter au premier moment où l’ame vivante encore et tiède de foi et d’amour, sentit glisser en soi le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout horreur et surprise. Voulez-vous savoir ce qu’elle éprouva, cette ame candide et croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans l’amour, où s’éleva en vous le premier doute sur l’objet aimé.

Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir que cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir que le sol fuit, qu’on s’abime dans son impiété, dans cet enfer de glace où l’amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux branches qui flottent sur le gouffre, s’efforcer de croire qu’on croit encore, craindre d’avoir peur, et douter de son doute. Mais si le doute est incertain, si la pensée n’est pas sûre de la pensée, cela n’ouvret-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous lenferl… Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à côté. Celle-ci resta obscure, elle eut honte d’ellemême, jusqu’au quinzième et au seizième siècle. Luther est là-dessus un grand maître; personne n’a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'ame : « Ah! si saint Paul vivait aujourd’hui, que je voudrais savoir de lui-même quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n’était pas lPaiguillon de la chair, ce n’était point la bonne Tlécla, comme le rêvent les papistes. Jérôme et les autres Pères, n’ont pas connu les plus hautes tentations; ils n’en ont senti que de puériles, eelles de la chair, qui pourtant ‘ont bien aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; ils ont tremblé devant le glaive.…

du “" OT. VENTE

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Celle-là, c’est quelque chose de plus haut que le désespoir causé par les péchés. lorsqu'il est dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu délaissé; c’est comme s’il disait : Tu m’es ennemi sans cause. Ou le mot de Job : Je suis juste et innocent. »

Le Christ lui-même, dont Job était la figure, a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l’ame, où pas une étoile n’apparaît plus sur l’horizon. C’est là le dernier terme de la Passion, le sommet de la croix. Mais tout ce qui a précédé cette borne des douleurs, tout ce que contient ce mot de Passion, dans ses sens divers, populaire et mystique, c’est ici qu’il faudrait essayer de le dire. Dans cet abîime est la pensée du moyen-âge. Cet âge est contenu tout entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La littérature, l’art, les divers développemens de l’ésprit humain, du troisième siècle au quinzième, tout est suspendu à ce mystère.

Eternel mystère, qui pour avoir eu son idéal au Calvaire, n’en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix, et il n’en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque cœur d’homme dans ce peu d’instans qu’il bat. A chacun sa croix et ses stigmates. Les miennes datent du jour où mon ame tomba dans ce corps misérable, que j’achève d’user en écrivant ceci. Ma Passion commença avec mon Incarnation. Pauvre ame, qu’avais-tu fait pour traîner cette chair? Vierge, tu fus lancée, comme Eve dans le jardin des séductions, ignorante et passionnée, avide et timide, toute prête à la tentation et à la chute. Vivre, c’est déjà un degré dans la Passion.

Puis, cette ame, condamnée à l’hymen de la ma-

tière, s’est matérialisée volontairement. Elle a pris goût à son supplice, elle l’a embrassé, elle s’y est.

plongée. Elle s’est mise à voyager par la boue des

carrefours, mangeant, buvant, jouissant à chaque.

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porte, comme ces dieux incarnés de l'Inde, qui, pour mieux simuler l’humanité, se souillent des voluptés humaines; ou si l’on veut, comme le prophète condamné à représenter par des infamies symboliques l’adultère de Jérusalem infidèle au divin Epoux.

Ceci est la Passion orientale, l’immolation de l’ame à la nature, le suicide de la liberté. Mais la liberté est vivace, elle ne veut pas mourir. Elle s’indigne contre la nature, et d’abord, elle repousse ses menaces, Elle raidit ses bras contre les lions de Némée et les hydres de Lerne, Tous les travaux que lui impose la marâtre, elle les accomplit. Elle dompte et pacifie le monde. Voilà la Passion héroïque, voilà la force, commencement de la vertu.

Encore, si tout était fini avec cette lutte extérieure. Mais que sera-ce, si l’ennemi reste en nous? si l’ame est vaincue par l’amour? si le fort trouve en soi sa défaite, si Hercule revêt lui-même la tunique brûlante, si le sage Merlin, pour obéir à sa Viviane, se couche lui-même dans son tombeau? Ce délire, les hommes l’appellent encore Passion. Celleci est antique, je pense; ah! dites-moi quand elle doit finir?

Contre cet ennemi nouveau Hercule n’eut d’asile que son bûcher. C’est par cette dernière épreuve, par la flamme purifiante des abstinences solitaires que passèrent pendant de longs jours les héros de la vie intérieure, les athlètes de la moralité, ces solitaires chrétiens, ces Richis de l’Inde abîmés dans la pénitence, dont l’ame acquit, disent-ils, une telle puissance que les sept mondes auraient tourné en poudre, au froncement de leur sourcil. Mais il y a encore quelque chose de plus haut que de briser sept globes, c’est de vivre pur dans lPimpureté du monde, de l’aimer et de mourir pour lui.

Cette force douce et calme, cette sérénité victorieuse, la nature en rugit. L’infini matériel, en face

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de cet infini moral, se compare avec trouble et dépit. Que peut-il dans sa force brutale, dans sa grandeur massive? Il ne peut que frapper. Mettez donc d'un côté en armes tous les rois, tous les peuples, et si ce n’est assez, que tous les globes tombent. En face, le roseau pensant. Voilà un étrange combat, et tel que Dieu seul serait digne d’y assister, si Dieu même ne combattait.

Elle frappe, la masse, elle brise, elle écrase... Mais c’est l'enveloppe qu’elle a écrasée. Celle-ci détruite, l'esprit s’envole en bénissant son cruel libérateur; il l’illumine et le sanctifie : tel est l'idéal de la Passion, la Passion divine. La merveille, c’est que cette Passion n’est pas toute passive. La Passion est action par le libre consentement, par la volonté du Patient; c’est même l’action par excellence, le drame pour employer le mot grec. La Passion, quoi qu’on ait dit, est, entre tous les sujets, le sujet dramatique.

Quoique la Passion soit active et volontaire, par cela seul que cette volonté est dans un corps, cette ame dans une enveloppe, ce Dieu dans un homme, il y a un moment de crainte et de doute. C’est là le tragique, le terrible du drame, c’est ce qui fait craquer le voile du temple, ce qui couvre la terre de ténèbres, c’esf ce qui me trouble en lisant l’Evangile, et qui aujourd’hui encore fait couler mes larmes. Que Dieu ait douté de Dieu! qu’elle ait dit, la sainte victime : «Mon père, mon père! m'’avez-vous donc délaissé? »

Toutes les ames héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre humain, ont connu cette épreuve; toutes ont approché plus ou moins de cet idéal de douleur. C’est dans un tel moment que Brutus s’écriait : « Vertu, tu n’es qu’un nom.» C’est alors que Grégoire VII disait : « J'ai suivi la justice et fui l’iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil. »

Mais d’être délaissé de Dieu, d'être abandonné

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à soi, à sa force, à l’idée du devoir contre le choc du monde, c’est là une colossale grandeur. C’est là apprendre le vrai mot de l’homme, c’est goûter cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au commencement du monde : «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous deviendrez des dieux. »

Voilà tout le mystère du moyen-âge, le secret de ses larmes intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s’amoncelant vers le ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui voulaient monter au Seigneur!

Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen-âge, j'y distingue deux sources diverses à la …couleur de leurs eaux. Le torrent épique, échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser l’héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde confondues. A côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied de la croix.

Deux poésies, deux littératures : l’une chevaleresque, guerrière, amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l’autre toujours religieuse et populaire.

La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s’ouvre par la guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu’il ait existé chez nous dès-lors et même avant, des poèmes d’origine celtique où les dernières luttes de lOccident contre les Romains et les Allemands, aient été célébrées par les noms de Fingal ou d’Arthur, je le crois vo- —Jontiers. Mais il ne faudrait pas s’exagérer limportance du principe indigène, de l’élément celtique. Ce qui est propre à la France, c’est d’avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s’approprier tout, d’être la France, et d’être le monde. Notre nationalité est bien puissamment attractive, tout y vient bon gré mal gré; c’est la nationalité la moins exclusivement

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nationale, la plus humaine. Le fonds indigène a été plusieurs fois submergé, fécondé par les alluvions étrangères. Toutes les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents. Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les traditions celtiques, comme la pluie murmurante dans les chênes verts de mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingiens tombait des Pyrénées. Il n’est pas jusqu'aux monts de la Souabe et de l’Alsace qui ne nous aient versé par l’Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie érudite d’Alexandre et de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les fleuves retrouvés du paradis,

L'Europe se sut Europe en combattant l’Afrique et l’Asie : de là Homère et Hérodote; de là nos poëmes carlovingiens, avec les guerres saintes d’Espagne, la victoire de Charles Martel, et la mort de Roland. La littérature est d’abord la conscience d'une nationalité. Le peuple est unifié en un homme. Roland meurt aux passages solennels des montagnes qui séparent l’Europe de l’africaine Espagne. Comme les Philènes divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la patrie. Grande comme la lutte, haute comme l’héroïsme, est la tombe du héros, son gigantesque tumulus; ce sont les Pyrénées elles-mêmes. Mais le héros qui meurt pour la chrétienté, est un héros chrétien, un Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze compagnons; comme Christ, il se voit abandonné, délaissé, De son calvaire pyrénéen, il crie, il sonne de ce cor qu’on entend de Toulouse à Saragosse. Il sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et l’insouciant Charlemagne, ne veulent point entendre. I sonne, et la chrétienté pour laquelle il meurt, . S’obstine à ne pas répondre. Alors, il brise son épée,

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il veut mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin, ni de ses propres armes. Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, elles crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation, de l’injuste abandon du monde.

Le retentissement de cette grande poésie devait aller s’affaiblissant de bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la croisade, s’éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au centre de la Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit oublier l’unité chrétienne et impériale qui domine encore les poèmes carlovingiens. La poésie chevaleresque, éprise de la force individuelle, de l’orgueil héroïque, qui fut l'ame du monde féodal, prit en haine la royauté, la loi, l’unité. La dissolution de l’empire, la résistance des seigneurs au pouvoir central sous Charles-le-Chauve et les derniers Carlovingiens, fut célébrée dans Gérard de Roussillon, dans les Quatre-fils-Aymon, galopant à quatre sur un même coursier; pluralité significative. Mais l'idéal ne se pluralise pas; il est placé dans un seul, dans Renaud; Renaud de Montauban, le héros sur sa montagne, sur sa tour; dans la plaine, les assiégeans, roi et peuple, innombrables contre un seul, et à peine rassurés. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre, et représentant l’idée du nombre, ne peut être compris de cette poésie féodale; il lui apparaît comme un lâche. Déjà Charlemagne a fait une triste figure dans lPautre cycle; il a laissé périr Roland. Ici, il poursuit lâchement Renaud, Gérard de Roussillon, il prévaut sur eux par la ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne Eurysthée, persécutant Hercule et le soumettant à de rudes travaux.

Cette contradiction apparente entre l'autorité et

l'équité, qui n’est ici, après tout, que la haine de

la loi, la révolte de l’individuel contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par.

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l'épée féodale. Le roi, quoi qu’ils en disent, est plus légitime; il représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra sur le baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà implicitement dans un drame satirique qui, de l'Asie à la France, a été accueilli, traduit de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et de Morolf. Morolf est un Esope, un bouffon grossier, un rustre, un vilain; mais tout vilain qu’il est, il embarrasse par ses subtilités, il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, doté à plaisir de tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout savant et sage, se voit vaincu par ce rustre malin. Contre l'aëtôrité, contre le roi et la loi écrite, larme du féodal Renaud, c’est l’épée, c’est la force; celle du bouffon populaire, tout autrement perçante, c’est le raisonnement et Pironie.

Le roi doit vaincre le baron, non-seulement en puissance, mais en popularité. L’épopée des résistances féodales doit perdre de bonne heure tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée de l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la féodalité ne fut jamais qu’une importation odieuse, où domina toujours dans les cités PFexistence municipale, reste vivace de l'antiquité.

La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c’est la guerre, l’héroïsme : la guerre extérieure, la guerre intérieure, Mais l’idée de l’héroïisme veut se compléter, elle tend à linfini. Elle étend son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d’abord aux deux frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de l'Italie à l'Espagne, et de l’Espagne à l’Atlantide, Après les Iliades viennent les Odyssées. La poésie s’en va cherchant aux terres lointaines. — Que cher- Che-t-elle? L’'infini, la beauté infinie, la conquête

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infinie. On se souvient alors qu’un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais l'Occident n’adopte Alexandre et César qu’à condition qu'ils deviennent occidentaux. On leur confère l’ordre de chevalerie. Alexandre devient un paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux des Français; les Saxons descendent des soldats de César, les Bretons de Brutus. La parenté des peuples indo-germaniques que la science devait démontrer de nos jours, la poésie l’entrevoit dans sa divine prescience.

Cependant le héros n’est pas complet encore. En vain, pour y atteindre, le moyen-âge s’est exhaussé sur l'antiquité, En vain pour compléter la conquête du monde, Aristote devenu magicien a conduit par l'air et l'Océan l’Alexandre ehevaleresque.- L'élément étranger ne suffisant pas, on remonte au vieil élément indigène, jusqu’au dolmen celtique, jusqu’au tombeau d'Arthur, Arthur revient, non plus ce petit chef de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non, un Arthur épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce roi des preux, avec sa reine Geneviève et ses douze paladins autour de la Table-Ronde. Ceux-ci, qu’apportent-ils au monde, après ce long sommeil où la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l’amour de la femme, c’est là leur idée héroïque; toujours la femme, toujours Eve, ce décevant symbole de la nature, de la sensualite païenne, qui promet la joie infinie, et qui tient le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants, dans les forêts à l’aventure, faibles et agités, tournant dans leur interminable épopée, comme dans ce cercle de Dante où flottent les victimes de l'amour au gré d’un vent éternel.

Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette table des douze, ces agapes chevaleresques à l’image de la cène? Un effort est tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie mondaine, et l’amener à la pénitence. À côté de

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la chevalerie profane qui cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l’objet est changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu’ils s’amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pélerins, au mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n’est point la femme; ce n’est point la coupe profane de Dschemschid, d’Hyperion, d’Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de Salomon, la coupe où Notre-Seigneur fit la cène, où Joseph d’Arimathie recueillit son précieux sang. La simple vue de cette coupe, ou Graal, prolonge la vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de la coupe et du temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni Arthur, ni Parceval, ne sont dignes de la toucher. Pour en avoir approché, l’amoureux Lancelot reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie du Graal est conférée par des prêtres; c’est un évêque qui faît Titurel chevalier. Cette poésie sacerdotale place si haut son idéal, qu’il en est stérile et impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste solitaire; les enfans de Parceval, de Lancelot et de Gauvain, peuvent seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier, le digne gardien du Graal, on est obligé de prendre un sir Galahad, parfait de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce héros obscur, mis au monde tout exprès, n’a pas grande influence.

Telle fut l’impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus sophistique et plus subtile, elle devint la sœur de la Scholastique, une Scholastique d’amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les jongleurs la colportaient en petits poèmes par les cours et les châteaux, elle s’éteignit dans les raffinements de la forme, dans les entraves de la versification la plus artificielle et la plus laborieuse qui fut jamais. Au Nord, elle tomba de lépopée au

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roman, du symbole à l’allégorie, c’est-à-dire au vide. Décrépite, elle grimaça encore pendant le quatorzième siècle dans les tristes imitations du triste roman de la Rose, tandis que par-dessus s’élevait peu à peu l’aigre voix de la dérision populaire dans les contes et les fabliaux.

La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu’avait-elle fait de l’humanité pendant tant de siècles? L'homme qu’elle s’était plu dans sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme Parceval, brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l’amener par les degrés de l’initiation chevaleresque à la dignité de héros chrétien, et elle le laissait faible, découragé, misérable, Du cycle de Roland à celui du Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l’a mené errant par les forêts, à la poursuite des géans et des monstres, à la recherche de la femme. Ce sont les courses de l’Hercule antique, et aussi ses faiblesses. La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l’a retenu à l’état d’enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval qui prolonge pour son fils l’imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là, cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie et s’est fait charbonnier, Renaud de Montauban se fait maçon, et porte des pierres sur son dos pour aider à la construction de la cathédrale de Cologne.

Le chevalier se fait homme, se fait peuple, se donne à l'Eglise. C’est qu’en l'Eglise seule est alors l'intelligence de l’homme, sa vraie vie, son repos. Pendant que cette vierge folle de l'épopée chevaleresque court par les monts et les vallées, en croupe derrière Lancelot et Tristan, la vierge sage de l'Eglise tient sa lampe allumée, en attendant le grand réveil. Assise près de la crèche mystérieuse, elle veille le peuple enfant qui grandit entre le bœuf et l'âne, pendant sa nuit de Noël; tout-à-l’heure les rois viendront l’adorer. L'Eglise est peuple elle-

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même. À eux deux, ils jouent dans le temple le grand drame du monde, le combat de l'ame et de la matière, de l’homme et de la nature, le sacrifice, l'incarnation, la Passion. L’épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l’amour, de la Passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie. du peuple, la poésie de ceux qui pâtissent, des patiens, la Passion divine.

L'Eglise était alors le vrai domicile du peuple. La maison de l’homme, cette misérable masure où il revenait le soir, n’était qu’un abri momentané. Il n’y avait qu’une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n’est pas en vain que l'église avait droit d'asile: c'était alors l'asile universel, la vie sociale s’y était réfugiée tout entière. L'homme y priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité. Elle appelait aux travaux des champs, aux affaires civiles, quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, c’est dans les églises que le peuple souverain s’assemblait. C’est à Saint- Marc que les députés de l’Europe vinrent demander une flotte pour la quatrième croisade. Le commerce se faisait autour des églises; les pélerinages étaient des foires. Les marchandises étaient bénites. Les animaux, comme aujourd’hui encore à Naples, étaient amenés à la bénédiction; l'Eglise ne la refusait point; elle laissait approcher ces petits. Naguère, à Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au parvis Notre-Dame, et chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait mieux; on mangeait dans l'église même, et après le repas venait la danse. L'Eglise se prétait à ces joies enfantines.

C’est qu’alors le peuple et l'Eglise, qui se recrutait dans le peuple, c'était même chose, comme l’enfant et la mère, Tous deux étaient encore sans défiance; la mère voulait à elle seule suffire à son enfant. Elle l’acceptait tout entier, sans réserve.

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«. Pandentemque sinus et totà veste vocantem Cæruleum in gremium. »

Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Eglise et le peuple, exprimant la même pensée. Elle, sur un ton grave et passionné tour-à-tour, mèêlait la vieille langue sacrée et la langue du peuple. La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants pathétiques, comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages qui nous a été conservé. Et quelquefois aussi, elle se faisait petite, la Grande, la Docte, l’Eternelle, elle bégayait avec son enfant. Elle lui traduisait l’ineffable en puériles légendes, telles qu’il les lui fallait encore. Elle lui parlait et elle l’écoutait. Le peupe élevait la voix, non pas le peuple fictif qui parle dans le chœur, mais le vrai peuple venu du dehors, lorsqu'il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant enfant, comme le saint Christophe de la légende, brut, ignorant, passionné, mais docile, implorant l'initiation, demandant à porter le Christ sur ses épaules colossales. Il entrait, amenant dans Péglise le hideux dragon du péché; il le traînait, soûlé de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit l’immoier. Quelquefois aussi, reconnaissant que la bestialité était en lui-même, il exposait dans des extravagances symboliques sa misère, son infirmité. C’est ce qu’on appelait la fête des idiots, fatuorum. Cette imitation de l’orgie païenne, tolérée par le christianisme, comme l’adieu de l’homme à la sensualité qu’il abjuraït, se reproduisait aux fêtes de lenfance du Christ, à la Circoncision, aux Rois, aux Saints-Innocens, et aussi aux jours où l’humanité, sauvée du démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël et à Pâques. Le clergé lui-même y prenait part. Ici les chanoines jouaient à la balle dans l’église, là on traînait outrageusement l’odieux hareng du carême. La bête com-

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me l’homme était réhabilitée. L’humble témoin de Ia naissance du Sauveur, le fidèle animal qui de son haleine le réchauffa tout petit dans la crèche, qui le porta avec sa mère en Egypte, qui l’amena triomphant dans Jérusalem, il avait sa part de la joie. Sobriété, patience, ferme résignation, le moyen-âge, plus juste que nous, distinguait en l’âne je ne sais combien de vertus chrétiennes. Pourquoi eût-on rougi de lui? le Sauveur n’en avait pas rougi… Plus tard, les naïvetés tournèrent en dérisions, et l'Eglise fut obligée d’imposer silence au peuple, de l’éloigner, de le tenir à distance. Mais aux premiers siècles du moyen-âge, quel mal en tout cela? Tout n'est-il pas permis à l'enfant? L'Eglise s’effa- rouchaïit si peu de ces drames populaires qu’elle en reproduisait sur ses murailles les traits les plus hardis. À Rouen un cochon joue du violon, à Chartres un âne tient une sorte de harpe; à Essone, un évêque tient une marotte. Ailleurs, ce sont les images des vices et des péchés sculptées dans la liberté d’un pieux cynisme. Le courageux artiste n’a pas reculé devant l’inceste de Loth, ni les infamies de Sodome,

11 y avait alors dans l'Eglise un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et de bonhomie, souvent empreint d’une puérilité touchante. Personne ne riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec elle. Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté : il mettait sous le chandelier l'âme de sa mère. L’amour*de la mère et du fils, de Marie et de Jésus, était pour VEglise une riche source de pathétique. Aujourd’hui encore à Messine, le jour de l’Assomption, la Vierge, portée par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de la Sicile antique cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au moment d’entrer dans la grande place, on lui présente tout-à-coup Fimage

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du Sauveur; elle tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s’envolent de son sein, portent à Dieu leffusion de la joie marternelle.

À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans léglise parmi des langues de feu, les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures étaient illuminées. À d’autres fêtes, l’illumination était au-dehors. Qu'on se représente Peffet des lumières sur ces prodigieux monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes, animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentelés, avec les riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumière et la voix tournaient de cercle en cercle, et qu’en bas, dans l’ombre, répondait l’océan du peuple. C'était là le vrai drame, le vrai Mystère, la représentation du voyage de l'humanité à travers les trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité passagère pour la fixer et léterniser dans la Divina Commedia.

Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du moyen-âge, dans le silence et dans l’ombre. La faible voix qu’on y entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont lPampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l’église. Son profond symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C’est maintenant un objet de curiosité scientifique, d’explications philosophiques, d’interprétations alexandrines. L'église est un musée gothique que visitent les habiles : ils tournent autour, regardent irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien ce qu’ils louent! Ce qui trouve grace devant eux, ce qui leur plaît dans l’église, ce n’est pas Péglise elle-même; ce sera le travail délicat de ses ornemens, la frange de son manteau, sa dentelle de

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pierre, quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en décadence.

Hommes grossiers, qui croyez que ces pierres sont des pierres, qui n’y sentez pas circuler la sève et la vie! chrétiens ou non, révérez, baïsez le signe qu’elles portent; ce signe de la Passion, c’est celui du triomphe de la liberté morale. Il y a ici quelque chose de grand, d’éternel, quel que soit le sort de telle ou telle religion. L'avenir du christianisme n’y fait rien. Qu'il soit désormais religion ou philosophie, qu’il passe du sens mystique au sens rationnel, il faudra toujours adorer en ces monuments la victoire de la moralité humaine. Ce n’est pas en vain que Christ a dit : « Que ces pierres deviennent du pain!» La pierre est devenue pain, le pain est devenu Dieu, la matière esprit, le jour où le sacrifice les a honorés, justifiés, transfigurés, transsubstantiés. Incarnation, passion, deux mots identiques, qui s'expliquent par un troisième : transsubstantiation. A trois degrés différens, c’est la lutte, l’hymen; l'identification des deux substances : dramatique et douloureux hymen dans lequel l'esprit descend et Ia matière souffre. Le médiateur est le sacrifice, la mort, la mort volontaire. Il y a du sang dans ces noces. Ce jour terrible, ce jour mémorable, c'était hier, c’est aujourd’hui, et demain, et toujours. Le drame éternel se joue chaque jour dans l’église. L'église est ce drame elle-même. C’est un Mystère pétrifié, une Passion de pierre, ou plutôt c’est le Patient. L'édifice tout entier, dans l’austérité de sa géométrie architecturale, est un corps vivant, un homme. La nef, étendant ses deux bras, c’est l’Homme sur la croix; la crypte, l'église souterraine, c’est l'Homme au tombeau; la tour, la flèche, c’est encore lui, mais debout, et montant au ciel. Dans ce chœur, incliné par rapport à la nef, vous voyez sa tête penchée dans l’agonie; vous reconnaissez son sang dans la pourpre ardente des vitraux.

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Toucbons ces pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Tout cela saigne et souffre encore. Un grand mystère se passe ici. J’y vois partout la mort, et je suis tenté de pleurer. Cependant cette mort immortelle dont l'art inscrit l’image dans une efflorescente végétation, cette fleur de l'âme, ce divin fruit du monde, que la nature décore de ses feuilles et de ses roses, ne serait-ce pas, sous forme funéraire, la vie et l'amour? « Je suis noire, mais je suis belle», dit l’'amante du Cantique des Cantiques. Ces voûtes sombres peuvent voiler l’hymen. Roméo et Juliette ne s’unissent-ils pas dans un tombeau? Douloureuse est létreinte, le baiser amer, et l’amante sourit dans les pleurs. Cette voüte immense dont le mystère est enveloppé, est-ce un linceul, est-ce une robe nuptiale?.… Oui, c’est la robe de la nature, le vieux voile d’Isis, où toute créature est brodée. Ce vivant feuillage, où l'art a tissu les bêtes de la terre et les oiseaux du ciel, c’est son manteau à elle, son amoureuse tunique. Il est vêtu de son amante.

La solennelle et sainte comédie roule le cercle de son drame divin dans le drame naturel que jouent le soleil et les étoiles. Elle marche de la vie à la mort, de lPincarnation à la passion, à la résurrection, pendant que la nature tourne de l’hiver au printemps. Quand le semeur a enfoui le grain dans la terre pour y porter la neige et les frimas, Dieu s’enfouit dans la vie humaine, dans un corps mortel, et plonge ce corps au sépulcre. Ne craignez rien, le grain germera de ‘terre, la vie du tombeau, Dieu de la nature. Au souffle du printemps, souffiera l'Esprit. Quand les derniers nuages auront fui, dans le ciel transfiguré vous distinguez lAscension. Enfin, au temps de la moisson, la créature ellemême, mürie par le rayon divin qui la traversa, monte avec la Vierge au Seigneur.

Comment lFhumanité avait-elle atteint ce merveil-

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leux symbolisme? Comment l’art avait-il cheminé dans sa longue route pour arriver si haut? je dois essayer de le dire. Mon sujet le veut aussi; bien loin de m'en écarter en ceci, jy entre au contraire davantage, j'y descends, j’y pénètre. Le moyen-âge, la France du moyen-âge, ont exprimé dans l’architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris, de Saint-Denis, de Reims, ces trois mots, en disent plus que de longs récits. De tels monuments sont de grands faits historiques. Que dois-je faire? les décrire, les comparer aux monuments analogues des autres pays? Cette description, cette comparaison même n’en donnerait qu’une connaissance extérieure, superficielle, confuse. Il faut aller plus loin, fouiller plus avant, il faut atteindre le principe de leur formation, la loi physiologique qui a présidé à cette végétation d’une nature particulière. Ainsi par-delà la classification artificielle et extérieure de Tournefort, la science a trouvé le système de Linné et de Jussieu. La loi organique de l’architecture gothique, j’ai dû la chercher d’une part dans le génie du christianisme, dans son principal mystère, la Passion; de l’autre, dans l’histoire de l’art, dans sa féconde métempsycose.

Ars, en latin, est le contraire d’in-ers; c’est le contraire de l’inaction, c’est l’action. En grec, action se dit drame. Le drame est l’action, ou l'art par excellence, le principe et la fin de l’art.

L'art, l’action, le drame, sont étrangers à la matière. Pour que l'inerte matière devienne esprit, action, art, pour qu’elle s’humanise et s’incarne, il faut qu'elle soit domptée, qu’elle souffre. Il faut qu’elle se laisse diviser, déchirer, battre, sculpter, tourner. Qu'elle endure le marteau, le ciseau, l’enclume, qu’elle crie, siffle, gémisse. Voilà sa Passion. Lisez dans la ballade anglaise le Martyre de grain d'orge, ce qu’il souffrit sous le fléau, sur le gril, dans la cuve. De même le raisin au pressoir. Le

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pressoir est souvent la figure de la croix du Fils de l’homme. Homme, raisin, grain d'orge, tous prennent dans la torture leur forme la plus élevée;

. grossiers naguère et matériels, ils deviennent esprit. La pierre aussi s’anime et se spiritualise sous le fer, sous l’ardente et sévère main de l'artiste. L’artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au moyen-âge : e Le maître des pierres vives», Magister de vivis lapidibus.

Cette lutte dramatique entre l’homme et la nature, c’est pour elle tout à Ia fois Passion et Incarnation, destruction et génération. À eux deux, ils engendrent un fruit commun, mêlé du père et de la mère : Nature humanisée, matière spiritualisée, art, Mais de même que le fruit de la génération représente, plus ou moins le père ou.la mère, et donne tour-à-tour les deux sexes; de même, dans le produit mixte de l’art, domine plus ou moins l’homme ou la nature, Ici le signe viril, et là, le féminin. Il faut distinguer des caractères sexuels en architecture, comme en botanique et en zoologie.

Cela est frappant dans l’Inde. Elle présente alternativement des monuments mâles et femelles. Ceuxci, vastes cavernes, vulves profondes de la nature au sein des montagnes, ont reçu dans leurs ténèbres la fécondation de l'art; elles aspirent l’homme et tendent à l’absorber dans leur sein. D’autres monuments représentent l’élan de l’homme vers la nature, la véhémente aspiration de lPamour. Ils se dressent en luxurieuses pyramides qui voudraient féconder le ciel. Aspiration, respiration, vie mortelle et mort féconde, lumière et ténèbres, mâle et femelle, homme et nature, activité, passivité; pour total, le drame du monde, dont l'art est la sérieuse parodie.

Oui, en face de cette toute-puissante nature qui se

. joue de nous dans la décevante fantasmagorie de ses ouvrages, nous érigeons une nature façonnée par

Ni D € c ”] De de Se + 2 ns, PE D “ « a

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nous, À cette solennelle ironie du monde, à cette éternelle comédie, qui, tout en amusant l’homme, s’en joue et s’en moque, nous opposons, nous, notre Melpomène. L’homicide et charmante nature, qui nous sourit en nous écrasant, nous lui en voulons si peu que nous mettons tout notre plaisir à la suivre, à l’imiter. Spectateurs et victimes du drame, nous nous y mêlons de bonne grace, nous dignifions la catastrophe, en la comprenant, en l’acceptant, en l’idéalisant.

La fécondité de ce double drame semble avoir été saisie des Indiens. Le figuier indien, le bôdhi, lParbre-forêt, qui de chaque rameau jette en terre un arbre, cette arcade des arcades, cette pyramide des pyramides, est l’abri sous lequel le Dieu parvint, disent-ils, à l’état parfait de la contemplation, à l’état du bôdhi, du bouddiste, du sage-absolu. Tel Dieu, tel arbre; leur nom devient identique, la fécondité naturelle et la fécondité intellectuelle. Cet arbre en lequel il y a tant d’arbres, cette pensée en 1laquelle il y a tant de pensées, ils s’élèvent ensemble, ils aspirent à l’être; c’est l’idéal de la fécondité, de la création. Aspiration, agrégation, voilà les principes mâles et femelles, paternel et maternel, les deux principes du monde, et du petit monde de l’art. Disons mieux, l’unique principe : aspiration de Pagrégation, de tous en un, de tous vers l’un, comme tendent vers la pointe toutes les lignes de la pyramide.

La forme pyramidale, la pyramide abstraite, réduite à ses trois lignes, c’est le triangle. Dans le triangle ogival, dans l’ogive, deux lignes sont courbes, c’est-à-dire composées d’un infini de lignes droites. Cette aspiration commune de lignes infinies en nombre, qui est le mystère de l’ogive, elle apparaît dans l'Inde et la Perse; elle domine dans notre Occident au moyen-âge. Aux deux bouts du monde, se présente l'effort de l'infini vers l'infini,

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autrement dit, la tendance universelle, catholique. C'est la répétition sans fin du même dans le même, répétition échelonnée dans une même ascension. Mettez donc, comme dans les monuments indiens, pyramide sur pyramide, lingam sur lingam; entassez, comme dans nos cathédrales, ogives et roses, flèches et tabernacles, églises sur églises; et que l'humanité ne s’arrête dans l’érection de sa pieuse Babel, que quand les bras lui tomberont.

Il y a loin pourtant de l’Inde à l'Allemagne, de la Perse à la France. Identique dans son principe, l'art varie sur la route, il s’est enrichi de ses variations, et nous en a apporté le riche tribut. L'Inde a contribué, mais la Grèce aussi, Rome aussi, sans doute d’autres élémens encore.

D’abord au sortir de l'Asie, le temple grec, simple réunion de colonnes sous le triangle aplati du fronton, présente à peine un souvenir de Paspiration au ciel qui caractérisait les monuments de l'Inde, de la Perse et de l'Egypte. L’aspiration disparaît; la beauté est ici dans l’agrégation, dans l'ordre; mais l’agrégation même est faible. Cette phalange de colonnes, cette république architecturale, n’est pas encore unie, fermée par une voûte. Dans Part grec, comme dans la société grecque, le lien est imparfait. On sait combien le monde Hellénique fut peu uni, malgré ses amphictyonnies. Républiques et républiques, cités et cités, peu d’ensemble. La colonie même ne tient à la métropole que par un souvenir religieux et filial.

Le monde Etrusque et Romain est autrement serré; de même aussi Part italique. Ici l’arcade reparaît, elle se croise, la voûte se ferme; en d’autres termes, lagrégation se fortifie, laspiration en haut veut reparaître, Tel art, telle société. Ici, il y a hiérarchie sociale; la force d’association est grande. La métropole garde sous soi ses colonies; quelque éloignées qu’elles soient, elles restent dans la cité. Pour

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exprimer un tel monde, la colonne ne suffit pas, pas même l’arcade. Voyez les monumens de Trèves et de Nimes, avec leurs doubles et triples étages d’arcades et de portiques; tout cela ne sera pas encore assez pour représenter ce qui va venir. L'Orient a donné la nature, la Grèce la cité, Rome la cité du droit. L’Occident et le Nord vont en faire la cité de Dieu.

On sait que l'Eglise chrétienne n’est primitivement que la basilique du tribunal romain. L'Eglise s’empare du prétoire même où Rome l’a condamnée. La cité divine envahit la cité juridique. Ici l’avocat est le prêtre, le préteur est Dieu. Le tribunal s’élargit, s’arrondit et forme le chœur. Cette église, comme la cité romaine, est encore restreinte, exclusive; elle ne s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle veut une initiation. Elle aime encore les ténèbres des catacombes où elle naquit; elle se creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son berceau. Les catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée, ils attendent encore à la porte. Le baptistère est au-dehors, au-dehors le cimetière; la tour elle-même, l’organe et la voix de l’église, s’élève à côté. La pesante arcade romane scelle de son poids l'église souterraine, ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi, tant que le christianisme est en lutte, tant que dure la tempête des invasions, tant que le monde ne croit pas à sa durée. Mais lorsque l'ère fatal de l’an 1000 a passé, lorsque la hiérarchie ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde, qu’elle s’est complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la chrétienté, enrôlée dans l’armée de la croisade, s’est aperçue de son unité, alors l'église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour embrasser le monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle soulève ses voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l’arcade romaine reparaîit l’ogive orientale.

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La hiérarchie romaine a entassé arcade sur arcade, la hiérarchie sacerdotale entasse ogive sur ogive, pyramide sur pyramide, temple sur temple, cité sur cité, Le temple, la cité elle-même, ne sont plus ici qu’un élément. Le monde chrétien contient tous les mondes qui ont précédé; le temple chrétien contient tous les temples. La colonne grecque y est, mais colossale, exfoliée en une gerbe de gigantesques colonnettes. L’arc romain s’y retrouve, plus solide à la fois et plus hardi. Dans la flèche reparaît l’obélisque égyptien, mais l’obélisque monté sur un temple. Les figures des anges, des prophètes, debout sur les contreforts, semblent crier la prière aux quatre vents, comme l’iman sur les minarets. Les arcsboutants qui montent aw%combles de la nef avec leurs balustrades légères, leurs roues rayonnantes, leurs ponts dentelés, semblent l’échelle de Jacob, ou ce pont aigu des Persans, par où les âmes sont obligées de franchir l’abime, au risque de perdre l'équilibre sous le poids de leurs péchés.

Voilà un prodigieux entassement, une œuvre d’Encelade. Pour soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs, les géans, ce semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa.. Mais non, ce n’est pas là une œuvre de géans, ce n’est pas un confus amas de choses énormes, une agrégation inorganique… Il y a eu là quelque chose de plus fort que le bras des Titans. Quoi donc? le souffle de l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant les royaumes, et brisant Îles empires, c’est lui encore qui a gonflé les voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a suscité d’un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L'esprit est l’ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la

. figure humaine dans laquelle il est enfermé, comme

il imprime la physionomie, comme il en forme et

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déforme les traits; il creuse l’œil de méditation, d'expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées, les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut Partisan de son enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au-dehors, au-dedans de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit bien garde que rien n’y manquât de la longue vie qu’il avait vécue, il y grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée intime. Dès qu’une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte mystérieuse où le monde païen avait tenu, il la lança au ciel cetterrerypte; d'autant plus profondément elle descendit, d’autant plus haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir d’une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la respiration, si fortement battait ce cœur du genre humain, qu’il fit jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de Ia croisée gothique, de cet œil ogival, quand il fait effort pour s’ouvrir, au douzième siècle. Cet œil de la croisée gothique, est le signe par lequel se classe la nouvelle architecture. L’art ancien, adorateur de la matière, se classait par l'appui matériel du temple, par la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de lame et de Pesprit, a pour principe, non la forme, mais la physionomie, mais l'œil; non la colonne, mais la croisée; non le plein, mais le vide. Au douzième et au treizième siècle, la croisée, enfoncée dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une grotte de granit, est toute retirée en soi; elle médite et rêve. Peu à peu elle avance du dedans au dehors, elle arrive à la superficie extérieure du mur. Elle rayonne-en belles roses

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mystiques, triomphantes de la gloire céleste. Mais le quatorzième siècle est à peine passé, que ces roses s’altèrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce des flammes, des cœurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois.

Même progrès dans l’agrandissement successif de l'Eglise. L'esprit, quoi qu’il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau l’étendre, la varier, la: parer, il n’y peut tenir, il étouffe. Non, tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos saints, vos fleurs de pierres, vos forêts de marbre, vos grands christs dans leurs auréoles d’or, vous ne pouvez me contenir. Il faut qu’autour de l’église nous bâtissions de petites églises, qu’elle rayonne de chapelles: Ausdelà de l’autel, dressons un autel, un sanctuaire derrière le sanctuaire; cachons derrière le chœur la chapelle de la Vierge; il me semble que là nous respirerons mieux; là il y aura des genoux de femme pour que l’homme y pose sa tête qu’il ne peut plus soutenir, un voluptueux repos par-delà la croix, l'amour par-delà la mort. Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font obstacle! Faudrait-il donc que le sanctuaire échappât du sanctuaire, que Parche se replacât sous les tentes, sous le pavillon du ciel? .

Le miracle, c’est que cette végétation passionnée de l'esprit, qui semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, elle se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante fécondité au nombre, au rhythme d’une géométrie divine. La géométrie et l’art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C’est ainsi qu’on a calculé dans les derniers temps que la courbe la plus propre à faire une voûte solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie comme la plus belle, pour le dôme de Saint-Pierre.

Cette géométrie de la beauté éclate dans le type

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de l'architecture gothique, dans la cathédrale de Cologne; c’est un corps régulier qui a crû dans Ja proportion qui lui était propre, avec la régularité des cristaux. La croix de l'église normale est strictement déduite de la figure par laquelle Euclide construit le triangle équilatéral. Ce triangle, principe de l’ogive normale, peut s'inscrire à l’arc des voûtes; il tient ainsi l’ogive également éloignée et de la disgracieuse maigreur des fenêtres aiguës du nord, et du lourd aplatissement des arcades bysantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le nombre humain, celui des doigts; douze le nombre divin, le nombre astronomique; ajoutez-y sept, en l’honneür des sept planètes. Dans les tours, et dans tout lédifice, les parties inférieures dérivent du carré et se subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le triangle, s’exfolient en hexagone, en dodécagone. La colonne a dans le rapport de son diamètre à la hauteur les proportions de l’ordre dorique. La hauteur égale à la largeur de l’arcade, conformément au principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l’architecture gothique, subsistent les traditions de lantiquité.

L’arcade jetée d’un pilier à l’autre, est large de cinquante pieds. Ce nombre se répète dans tout l'édifice. C’est la mesure de la hauteur des colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de la largeur de lParcade, la façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a trois fois la largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l’arcade. La largeur du tout est égale à la longueur du chœur et de la nef, égale à la hauteur du milieu de la voûte. La longueur est à la hauteur, comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas-côtés, se reproduisent au-dehors dans les contreforts et les arcs-boutants qui soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons

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du Saint-Esprit, des sept sacremens, est aussi celui des chapelles du chœur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent.

Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes les églises. Celle de Reims a sept entrées; celles de Reims et de Chartres sept chapelles autour du chœur. Le chœur de Notre- Dame de Paris a sept arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois 9), large de 42 (6 fois 7); c’est aussi la largeur d’une des tours, et le diamètre d’une des grandes roses; les tours de la même église ont 216 pieds (17 fois 12). On y compte 297 colonnes (297 : 3 — 99, qui, divisé par 3 — 33, qui, divisé par 3 — 11), et 45 chapelles (5 X 9). Le clocher qui en surmontait la croisée avait 104 pieds comme la voûte principale. Notre-Dame de Reims a dans son œuvre 408 pieds (: 2 donne 204, hauteur des tours de Notre-Dame de Paris; 294 : 17 — 12). Chartres 396 pieds (:6 = 66, qui divisé par 2 = 33 — 3 X 11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen, et des cathédrales de Strasbourg et de Chartres, sont toutes les trois de longueur égale (244 pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est haute de 110 pieds (110 : 10 — 11), longue de 110, large de 27 (3° puissance de 3).

A qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique divine? à aucun homme mortel, mais à l’église de Dieu. A l’ombre même de l’église, dans les chapitres et les monastères, le secret s’en transmettait avec les enseignemens des mystères chrétiens. L'église pouvait seule accomplir ces miracles de l'architecture. Souvent, pour terminer un monument, elle y appelait tout un peuple. Cent mille hommes travaillaient à la fois à celle de Strasbourg, et tel était le zèle, que la nuit ne pouvait interrompre le travail; ils continuaient aux flambeaux. Souvent encore, l’église prodiguait les siècles, elle accomplissait lentement une œuvre parfaite. Renaud de Montauban portait déjà des pierres à la cathédrale

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de Cologne, et on y travaille encore aujourd'hui. Rien ne résistait à cette force patiente.

Que lPert gothique ait eu des analogues à Bysance, : dans la Perse ou l’Espagne, cela n'est pas douteux. Mais qu'importe après tout? Il appartient au lieu où il a eu sa plus profonde racine, où il s'est approché le plus prés de son idéal. Nos cathédrales normandes sont singulièrement nombreuses, belles, variées; leurs filles d'Angleterre sont prodigieusement riches, délicatement, subtilement ouvragées. Mais le génie mystique est plus fortement marqué, ce semble, dans les églises d’Allemagne. Il y avait là une terre bien préparée, un sol fait exprès pour porter les fleurs de Christ. Nulle part l’homme et la nature, le frère et la sœur, n’ont joué, sous l'œil du Père, d’amour plus pure et plus enfantine. L’ame allemande s’est prise avec bonhomie, aux fleurs, aux arbres, aux belles montagnes de Dieu, et elle en a bâti dans sa simplicité des miracles d’art, comme, à la naissance de l'enfant Jésus, ils arrangent le bel arbre de Noël, tout chargé de guirlandes, de rubans et de girandoles, pour la joie des petits enfans. C'est là que le moyen-âge enfanta des ames d’or, qui ont passé sans qu’on en sût rien, des ames candides, puériles à la fois et profondes, qui ont à peine soupçonné le temps, qui ne sont pas sorties du sein de Péternité, laissant couler le monde devant elles sans distinguer dans ses flots orageux autre chose que le bleu du ciel. Comment se sont-ils appelés? qui le sait?.…. On sait seulement qu’ils étaient de cette obscure et vaste association répandue partout. Ils avaient leurs loges à Cologne et à Strasbourg. Leur signe aussi ancien que la Germanie, c’était le marteau de Thor. Du marteau païen, sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le monde le grand. ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de Salomon. Avec quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et perdus dans l'association, avec quelle

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abnégation d'eux-mêmes, il faut, pour le savoir, parcourir les parties les plus reculées, les plus inaccessibles des cathédrales. Elevez-vous dans ces déserts aériens, aux dernières pointes de ces flèches où le couvreur ne se hasarde qu’en tremblant, vous rencontrerez souvent, solitaires sous l’œil de Dieu, aux coups du vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d'œuvre d’art et de sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie, Pas un nom, pas un signe, une lettre : il eût cru voler sa gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu seul, pour le remède de son ame. Un nom qu’ils ont pourtant conservé par une gracieuse préférence, c’est celui d’une vierge qui travailla pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent la prodigieuse flèche, y fut placée par-sa faible main. Ainsi dans la légende, le roc que tous les efforts des hommes n’avaient pu ébranler, roule sous le pied d’un enfant.

C’est aussi une vierge que la patrone des maçons, sainte Catherine, qu’on voit avec sa roue géométrique, sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de Cologne. Une autre vierge, sainte Barbe, s’y appuie sur sa tour, percée d’une trinité de fenêtres. Tous ces humbles maçons travaillaient pour la Vierge. Leurs cathédrales, exhaussées à peine d’une toise par génération, lui adressent leurs tours mystiques. Elle seule sait tout ce qu’il y a là de vies humaines, de dévouemens obscurs, de soupirs d’amour et de prières. O mater Deil

Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l’a dit sans le comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il s’en fût tenu au beau type de Cologne, s’il fût resté assujetti par l'harmonie géométrique, il eût péri de langueur. Dans d’autres parties de l’Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul et l’idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de l’histoire. Ainsi que le droit allemand, trans-

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porté en France, perd son caractère symbolique, prend un caractère plus réel, plus historique, plus variable, plus susceptible d’abstractions successives, de même l’art gothique y perd de sa divinité, pour y représenter avec la pensée religieuse toute la variété des circonstances réelles, des hommes et des temps. L’art allemand, plus impersonnel, a rarement nommé les artistes; les nôtres ont marqué nos églises de leur ardente personnalité; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de Paris, sur les tombeaux de Rouen, sur les pierres tumulaires et les méandres de lPéglise de Reims. L’inquiétude du nom et de la gloire, la rivalité des efforts poussa ces artistes à des actes désespérés. À Caen, à Rouen, on retrouve histoire de Dédale tuant son neveu par envie. Vous voyez dans une église de cette dernière ville, sur la même pierre, les figures hostiles et menaçantes d’Alexandre de Berneval et de son disciple poignardé par lui. Leurs chiens, couchés à leurs pieds, se menacent encore. L’infortuné jeune homme, dans la tristesse d’un destin inaccompli, porte sur sa poitrine l’incomparable rose où il eut le malheur de surpasser son maître,

Comment compter nos belles églises du treizième siècle? Je voulais du moins parler de Notre-Dame de Paris. Maïs quelqu'un a marqué ce monument d’une telle griffe de lion, que personne désormais ne se hasardera d’y toucher. C’est sa chose désormais, c’est son fief; c’est le majorat de Quasimodo. II a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondemens de lPautre, aussi haute que ses tours. Si je regardais cette église ce serait comme livre d’histoire, comme le grand registre des destinées de la monarchie, On sait que son portail, autrefois chargé des images de tous les rois de France, est l'œuvre de Philippe- Auguste; le portail sud-est de saint Louis, le septentrional de Philippe-le-Bel; celui-ci fut fondé de la

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dépouille des Templiers, pour détourner sans doute la malédiction de Jacques Molay. Ce portail funèbre à dans sa porte rouge le monument de Jeansans-Peur, l'assassin du duc d'Orléans. La grande et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à Phistoire plus qu’à la religion. Elle a peu d’élan, peu de ce mouvement d’ascension si frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrétent l'élan; ce sont plutôt les lignes d’un livre. Cela raconte au lieu de prier.

Notre-Dame de Paris est l’église de la monarchie; Notre-Dame de Reims celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l’ordinaire des cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa*coquetterie colossale, elle semble attendre une fête; elle n’en est que plus triste, la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils font la moue à la ville, tandis qu’au pied du Clocher-à-l’Ange le peuple est pilorié.

Saint-Denis est l’église des tombeaux; non pas une sombre et triste nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi et d’espoir, large et sans ombre, comme lame de saint Louis qui l’a bâtie; simple au-dehors, belle au-dedans; élancée et légère, comme pour moins peser sur les morts. La nef s’élève au chœur par un escalier qui semble attendre le cortège des générations qui doivent monter, descendre, avec la dépouille des rois.

A l’époque où nous sommes parvenus, l’architecture gothique avait atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la virginité, moment court, * moment adorable, où rien ne peut rester ici-bas.

* . Au moment de la beauté pure, il en succède un autre

que nous connaissons bien aussi. Vous savez, cette

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seconde jeunesse, quand la vie a déjà pesé, quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire, qu'un pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors ce n’est pas trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles du cœur. C’est le temps de la parure et des riches ornemens. Telle fut l’église gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une délicieuse coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles imposans, charmans tabernacles appendus aux portes, aux tours, comme des chatons de diamans, fine et transparente dentelle de pierre filée au fuseau des fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et triomphante, à mesure , qu’au-dedans le mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrantetbeauté, le bracelet flotte autour d’un bras amaigri; vous savez trop, la pensée vous brûle, vous languissez d'amour impuissant. 1 L'art s’enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il s’acharna sur la pierre, s’en prit à elle de la vie qui tarissait, il la creusa, la fouilila, l’amincit, la subtilisa. L'architecture devint la sœur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série de syllogismes de pierres qui n’atteignaient pas leur conclusion. On trouve de la froideur dans ces raffinemens du gothique, dans les subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des troubadours et de Pétrar- : que. C’est ne pas savoir ce que c’est que la passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans l’imperceptible bulle d’air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche dans l'épaisseur d’un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d’un cœur pal-

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pitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer, déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher Patome, tu n’y trouveras pas ton Dieu.

En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que l’homme rencontra, ce fut l’homme même. La partie humaine et naturelle du christianisme se développa de plus en plus et envahit Péglise. La végétation gothique, lassée de monter en vain, s’étendit sur la terre et donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l’homme, des représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des apôtres. La peinture et ia sculpture, les arts matérialistes qui reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture; celle-ci, Part abstrait, infini, silencieux, ne put tenir‘wontre ses sœurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla la sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, lPhomme mit partout son image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis en son propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refusé l’asile du temps à ces pauvres morts? ils se contentèrent d’abord d’une simple dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la tombe s’enfla, l’image devint une statue; puis la tombe fut un mausolée, un catafalque de pierres qui emplit l'église; que dis-je? ce fut une chapelle, une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison, fut heureux de garder lui-même une chapelle. L'homme s’était intronisé dans léglise chrétienne; que restait-il à celle-ci, sinon de redevenir païenne, de revêtir la forme du temple Hellénique?

L'architecture repose sur deux idées : Pidée naturelle, idée d’ordre; l’idée surnaturelle, celle de Pinfini. Dans l'art grec, l’ordre domine l’idée naturelle et rationnelle. La puissante colonne grecque, élégamment groupée, porte à son aise un léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain. L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né

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de la croyance au miraculeux, au poétique, à labsurde. Ceci n’est pas une dérision; j’emprunte le mot de saint Augustin : Credo quia absurdum. La maison divine, par cela qu’elle est divine, n’a pas besoin de fortes colonnes; si elle accepte un appui matériel, c’est pure condescendance; il lui suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s’il est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l’architecture gothique le principe de vie; c’est l’architecture du miracle. Mais c’est aussi son principe de mort. Ce miracle humain remplit imparfaitement la condition du miracle. L'idée du miracle, c’est celle d’un acte instantané, d’un fiat, d’un secours subit accordé aux nécessités du genre humain; alors il est sublime. Un miracle régulier, comme le cours du soleil, devient trivial et sans effet. Un miracle immobile, pétrifié, sans nécessité urgente, produit tout l'effet de l’absurde. L'amour aime à croire l’absurde; c’est encore un dévouement, une immolation. Maïs le jour où l’amour manquera, l’étrangeté, la bizarrerie des formes ressortiront à loisir, et le sentiment du beau sera choqué, tout aussi bien que la logique.

S'il est de l'essence de l’art d’être désintéressé, d’être à soi-même son but, l’art gothique est moins art que l’art grec. Celui-ci veut le beau, rien de plus; c'est un art jeune, qui se satisfait de la forme. Le gothique veut le bon et le saint; l’art y est comme moyen de religion, comme puissance morale. L’art au service d’une religion de la mort, d’une morale qui prescrit l’annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion d’humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché, le hideux dragon, le diable, est dans l’église, vaincu, humilié, mais enfin il y est. Le genre grec divinise souvent la bête; les lions de

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Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique bestialise l’homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne? Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans ce pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté effrayante, laideur adorable, que nos vieux peintres n’ont pas craint d'offrir à l’ame sanctifiée. Faut-il qu’il vienne un temps où l’homme y cherche autre chose, où il préfère les graces de la vie au sublime de la mort, où il chicane sur les formes un Dieu mort pour lui?

Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le, quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de l’église s’appuie sur d’innombrables contreforts, laborieusement dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir entourée d’étais innombrables qui donnent l’idée d’une vieille maison qui menace, ou d’un bâtiment inachevé. -

Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s’achever. Cet art, attaquable dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société d’où il est sorti, était trop inégale et trop injuste. Le régime de castes, tout atténué qu’il était par le christianisme, subsistait encore. L'Eglise sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple; elle s’en éloigna, elle fit alliance avec ia féodalité sa vieille ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle s’associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes qu’elle-même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte au pied d’un de ses clochers l’image des bourgeois du quinzième siècle, punis d’avoir résisté à l’établissement d’un impôt. Cette figure du peuple pilorié est un stigmate pour l’église elle-même. La voix des suppliciés s’éle- vait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un

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tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par corvées, élevées des dîimes d’un peuple affamé, toutes blasonnées de l'orgueil des. évêques et des seigneurs, toutes remplies de ieurs insolens tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces pierres, il y avait trop de pleurs.

Le moyen-âge ne pouvait suffire au genre humain. I ne pouvait soutenir sa prétention orgueilleuse d’être le dernier mot du monde, la Consommation. Le temple devait s’élargir. L’étreinte divine que promettaient au genre humain les bras étendus du Christ, elle devait se réaliser. Dans cette étreinte devait s’opérer la merveille de l’amour, l'identification ! de l’objet aimant et l’objet aimé. L’humanité devait reconnaître le Christ en soi-même, apercevoir en soi la perpétuité de l’incarnation et de la passion. fl la remarqua en Job et Joseph; il la retrouva dans les martyrs. Cette intuition mystique d’un Christ éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se représente partout au moyen-âge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire, étrangère, souvent contraire, à l’influence ecclésiastique. Le peuple, tout en ‘obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre, le saint, le Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, il élève, il épure cet idéal dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple baron du Saint-Sépulcre.

L'idéal grandit encore dans saint Thomas de Kenterbury, délaissé de l'Eglise et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout-à-l’heure l'idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au quinzième siècle, non-seulement dans l’homme du

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peuple, mais dans la femme, dans la femme pure, dans la Vierge; appelons-la du nom populaire, la Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ au moyenâge.

Cette transfiguration du genre humain qui reconut l’image de son Dieu en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un présent éternel ce qu’on avait cru temporaire et passé, qui mit sur la terre un ciel; elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle parut la mort du christianisme et de l’art chrétien. Satan poussa sur l'Eglise inachevée un rire d’immense dérision; ce rire est dans les grotesques du quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu; il n’a jamais pu apprendre, l’insensé, que son triomphe apparent n’est jamais qu’un moyen. Il ne vit point que Dieu n’est pas moins Dieu, pour s’être fait humanité; que le temple m'est pas détruit, pour être devenu grand comme le monde. Il ne vit pas que, pour être immobile, Part divin n’est pas mort, mais que seulement il reprend baleine; qu'avant de remonter vers Dieu, humanité a dû une fois encore descendre en soi, s’éprouver, s’examiner, se compléter dans la fondation d’une société plus juste, plus égale, plus divine.

En attendant, il faut que le vieux monde passe,

. que la trace du moyen-âge achève de s’effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous aimions, ce

qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C’est en vain que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses

- saints font pénitence dans leurs niches de pierre...

« Quand le torrent des grandes eaux déborderait,

elles n’arriveront pas jusqu’au Seigneur.» Ce monde . condamné s’en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde oriental. I} mettra sa dépouille à côté

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de leur dépouille. Dieu lui accordera tout au plus, comme à Ezéchias, un tour de cadran.

En est-ce donc fait, hélas! n’y aura-t-il pas miséricorde? Faut-il que la tour s'arrête dans son élan vers le ciel? faut-il que la flèche retombe, que .le dôme croule sur le sanctuaire; que ce ciel de pierre s’affaisse et pèse sur ceux qui l'ont adoré. La forme finie, tout est-il fini? N’y a-t-il rien pour les religions après la mort? Quand la chère et précieuse dépouille, arrachée de nos mains tremblantes, descend au cercueil, ne reste-t-il rien? Ah! je me fie, pour le christianisme et pour l’art chrétien, dans ce mot même que l'Eglise adresse à ses morts : « Qui croit en moi ne peut mourir.» Seigneur, le christianisme a cru, il a aimé, il a compris; en lui se sont rencontrés Dieu et l’homme. Il peut changer de vêtement, mais périr, jamais. Il se transformera pour vivre encore. Il apparaîtra un matin aux yeux de ceux qui croient garder son tombeau, et ressuscitera le troisième jour.

(Histoire de France, liv. IV, chap. dernier.)

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