‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 10 sur 43 · Notices des mss.,t. III, p · texte numérisé non relu

Notices des mss.,t. III, p

2. « Magno modo. » Déposition de frère Séguin, thidem, p. 349.

Lo

chronique. Il lui demanda dans son français limousin, quelle langue parlait donc cette prétendue voix céleste ? Jeanne répondit avec un peu trop de vivacité : « Meilleure que la vôtre. — Crois-tu en Dieu ? dit le docteur en colère. Eh bien ! Dieu ne veut pas que l’on ajoute foi à tes paroles à moins que tu ne montres un signe. » Elle répondit : « Je ne suis point venue à Poitiers pour faire des signes ou miracles ; mon signe sera de faire lever le siège d'Orléans. Qu'on me donne des hommes d'armes, peu ou beaucoup, et j'irai’. »

Cependant, il en advint à Poitiers comme à Vaucouleurs, sa sainteté éclata dans le peuple; en un moment tout le monde fut pour elle. Les femmes, damoiselles et bourgeoises, allaient la voir chez la femme d’un avocat du parlement, dans la maison de laquelle elle logeait, et elles en revenaient tout émues. Les hommes même y allaient; ces conseillers, ces avocats, ces vieux juges endurcis, s’y laissaient mener sans y croire, et quand ils l’avaient entendue, ils pleuraient tout comme les femmes ?, et disaient : « Cette fille est envoyée de Dieu. »

Les examinateurs allèrent la voir eux-mêmes, avec l’écuyer du roi, et comme ils recommençaient leur éternel examen, lui faisant de doctes citations, et lui prouvant, par tous les auteurs sacrés, qu’on ne devait pas la croire : « Écoutez, leur dit-elle, il y en a plus au livre de Dieu que dans les vôtres... Je ne sais ni A ni B; mais je viens de la part de Dieu pour faire lever le siège d'Orléans et sacrer le dauphin à Reims... Auparavant, il faut pourtant que j'écrive aux Anglais, et que je les somme de partir. Dieu le veut ainsi. Avez-vous du papier et de

1. Notices des mss., déposition de frère Séguin, t. III, p. 349. 2. « Plouroient à chaudes larmes. » Chronique de la Pucelle, p. 300, éd. 1827.

l’encre ? Écrivez, je vais vous dicter:…. : « A vous! Suffort, Classidas et la Poule, je vous somme de par le Roi des cieux, que vous vous en alliez en Angleterrez..….. » Ils écrivirent docilement ; elle avait pris possession de ses juges mêmes.

Leur avis fut qu’on pouvait licitement employer la jeune fille, et l’on reçut même réponse de larchevêque d’Embrun que l'on avait consultés. Le prélat rappelait que Dieu avait maintes fois révélé à des vierges, par exemple aux sibylles, ce qu’il cachait aux hommes. Le démon ne pouvait faire pacte avec une vierge ; il fallait donc bien s’assurer si elle était vierge en effet. Ainsi la science poussée à bout, ne pouvant ou ne voulant point s'expliquer sur la distinction délicate des bonnes et des mauvaises révélations, s’en remettait humblement des choses spirituelles au corps, et faisait dépendre du féminin mystère cette grave question de l'esprit.

Les docteurs ne sachant que dire, les dames décidèrent+. La bonne reine de Sicile, belle-mère du roi, s’acquitta avec quelques dames du ridicule examen, à l'honneur de la Pucelle. Des franciscains qu’on avait envoyés dans son pays aux informations, avaient rapporté les meilleurs renseignements. Il n’y avait plus de temps à perdre. Orléans criait au secours; Dunois envoyait coup sur coup. On équipa la Pucelle ; on lui forma une

1. Déposition du témoin oculaire Versailles. Nofices des mss., t. III,

2. Cette lettre et les autres que la Pucelle a dictées, sont certainement authentiques. Elles ont un caractère héroïque que personne n'eût pu feindre, une vivacité toute française, à la Henri IV, mais deux choses de plus : naïveté, sainteté. Voy. ces lettres dans Buchon, Quicherat.

3. Lenglet du Fresnoy, d’après le mss. de Jacques Gelu, De puella aurelianensi, ms. lat. Bibl. regiæ, n° 6190.

4. « Fut icelle Pucelle baillée à la royne de Cecile, » etc. Nofices des mss., t. III, p. 351.

sorte de maison. On lui donna d’abord pour écuyer un brave chevalier, d'âge mür, Jean Daulon, qui était au comte de Dunois, et le plus honnête homme qu’il eût parmi ses gens. Elle eut aussi un noble page, deux hérauts d'armes, un maître d'hôtel, deux valets ; son frère, Pierre d’Arc, vint la trouver et se joignit à ses gens. On lui donna pour confesseur Jean Pasquerel, frère ermite de Saint-Augustin.

Ce fut une merveille pour les spectateurs, de voir la première fois Jeanne d’Arc dans son armure blanche et sur son beau cheval noir, au côté une petite hache: et Pépée de sainte Catherine. Elle avait fait chercher cette épée derrière l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois, où on la trouva en effet. Elle portait à la main un étendard blanc fleurdelisé, sur lequel était Dieu avec le monde dans ses mains ; à droite et à gauche, deux anges qui tenaient chacun une fleur de lis. « Je ne veux pas, disaitelle, me servir de mon épée pour tuer personne2. » Et elle ajoutait que, quoiqu’elle aimât son épée, elle aimait « quarante fois plus » son étendard. Comparons les deux partis, au moment où elle fut envoyée à Orléans.

Les Anglais s'étaient bien affaiblis dans ce long siége

1. « Et fit ladite Pucelle très-bonne chère à mon frère et à moy, armée de toutes pièces, sauve la teste, et la lance en la main. Et aprés que nous feusmes descendus à Selles, j'allay à son logis la voir, et fit venir le vin, et me dit qu’elle m’en feroit bien tost boire à Paris, et semble chose toute divine de son fait, et de la voir, etde l’oïr.… Et la veis monter à cheval armée toute en blanc, sauf la teste, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir. et lors se tourna vers l’huis de l’église, qui estoit bien prochain, et dist en assez voix de femme : Vous, les prêtres et gens d'Église, faites processions et prières à Dieu. Et lors se retourna à son chemin en disant : Tirez avant, tirez avant, son estendard ployé que portoit un gracieux paige et avoit sa hache petite en la main. » Lettre de Guy de Laval à ses mère et aïeule, Labbe, Alliance chronol., p. 672.

2. « Nolebat uti ense suo, nec volebat quemquam interfcere. » Procès ms. de Révision, déposition de frère Séguin.

ëg

d'hiver. Après la mort de Salisbury, beaucoup d'hommes d'armes qu'il avait engagés se crurent libres, et s’en allèrent. D'autre part, les Bourguignons avaient été rappelés par le duc de Bourgogne. Quand on força la principale bastille des Anglais, dans laquelle s’étaient repliés les défenseurs de quelques autres bastilles, on y trouva cinq cents hommes. Il est probable qu’en tout ils étaient deux ou trois mille. Sur ce petit nombre, tout n’était pas Anglais; il y avait aussi quelques Français, dans lesquels les Anglais n’avaient pas sans doute grande confiance.

S’ils avaient été réunis, cela eût fait un corps respectable ; mais ils étaient divisés dans une douzaine de bastilles ou boulevards, qui, pour la plupart, ne communiquaient pas entre eux. Cette disposition prouve que Talbot et les autres chefs anglais avaient eu jusque-là plus de bravoure et de bonheur que d’intelligence militaire. Il était évident que chacune de ces petites places isolées serait faible contre la grande et grosse ville qu’elles prétendaient garder ; que cette nombreuse population, aguerrie par un long siége, finirait par assiéger les assiégeants.

Quand on lit la liste formidable des capitaines qui se jetèrent dans Orléans, La Hire, Saintrailles, Gaucourt, Culan, Coaraze, Armagnac; quand on voit qu’indéperdamment des Bretons du maréchal de Retz, des Gascons du maréchal de Saint-Sévère, le capitaine de Châteaudun, Florent d’Illiers, avait entrainé la noblesse du voisinage à cette courte expédition, la délivrance d'Orléans semble moins miraculeuse.

Il faut dire pourtant qu’il manquait une chose pour que ces grandes forces agissent avec avantage, chose essentielle, indispensable, l'unité d’action. Dunois eût pu

1. Monstrelet exagère au hasard; il dit soixante bastilles; il porte à sept ou huit mille hommes les Anglais tués dans les bastilles du sud, etc.

la donner, s’il n’eût fallu pour cela que de l'adresse et de l'intelligence. Mais ce n’était pas assez. Il fallait une autorité, plus que l'autorité royale ; les capitaines du roi n'étaient pas habitués à obéir au roi. Pour réduire ces volontés sauvages, indomptables, il fallait Dieu méme. Le Dieu de cet âge, c'était la Vierge bien plus que le Christr. Il fallait la Vierge descendue sur terre, une vierge populaire, jeune, belle, douce, hardie,

La guerre avait changé les hommes en bêtes sauvages ; il fallait de ces bêtes refaire des hommes, des chrétiens, des sujets dociles. Grand et difficile changement ! quelquesuns de ces capitaines armagnacs étaient peut-être les hommes les plus féroces qui eussent jamais existé. Ii suffit d'en nommer un, dont le nom seul fait horreur, Gilles de Retz, l'original de la Barbe bleue 2,

Il restait pourtant une prise sur ces Âmes qu’on pouvait saisir ; elles étaient sorties de l'humanité, de la nature, sans avoir pu se dégager entièrement de la religion. Les brigands, il est vrai, trouvaient moyen d’accommoder de la manière la plus bizarre la religion au brigandage. L’un d'eux, le Gascon La Hire, disait avec originalité : « Si Dieu se faisait homme d’armes, il serait pillard. » Et quand il allait au butin, il faisait sa petite prière gasconne, sans trop dire ce qu’il demandait, pensant bien que Dieu l’entendrait à demi-mot : « Sire Dieu, je te prie de faire pour La Hire ce que La Hire ferait pour toi, si tu étais capitaine et si La Hire était Dieu 5. »

Ce fut un spectable risible et touchant de voir la conversion subite des vieux brigands armagnacs. Ils ne

1. Je l’ai remarqué ailleurs et jy reviendrai tout à l'heure.

Page 1