‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 11 sur 43 · Voir l’épouvantable procès, conservé au greffe de Nantes · texte numérisé non relu

Voir l’épouvantable procès, conservé au greffe de Nantes

3. « Sur quoy le chapelain lui donna absolution telle quelle, et lors La Hire fit sa prière à Dieu, en disant en son gascon... » Mémoires concernant la Pucelle, collection Petitot, VIII, 127,

s’'amendèrent pas à demi. La Hire n’osait plus jurer ; la Pucelle eut compassion de la violence qu’il se faisait, elle lui permit de jurer : « Par son bâton. » Les diables se trouvaient devenus tout à coup de petits saints.

Elle avait commencé par exiger qu’ils laissassent leurs folles femmes et se confessassent :. Puis, dans la route, le long de la Loire, elle fit dresser un autel sous le ciel, elle communia, et ils communièrent. La beauté de la saison, le charme d’un printemps de Touraine, devaient singulièrement ajouter à la puissance religieuse de la jeune fille. Eux-mêmes, ils avaient rajeuni ; ils s'étaient parfaitement oubliés, ils se retrouvaient, comme en leurs belles années, pleins de bonne volonté et d'espoir, tous jeunes comme elle, tous enfants... Avec elle, ilscommençaient de tout cœur une nouvelle vie. Où les menait-elle ? peu leur importait. Ils l’auraient suivie, non pas à Orléans, mais tout aussi bien à Jérusalem. Et il ne tenait qu'aux Anglais d'y venir aussi; dans la lettre qu’elle leur écrivit, elle leur proposait gracieusement de se réunir et de s’en aller tous, Anglais et Français, délivrer le saint sépulcre 2.

1. Procès ms. de Révision, déposition de Dunois. — « Jeanne ordonna que tous se confessassent..… et leur fict oster leurs fillettes. » Mémoires concernant la Pucelle, collection Petitot, VIII, 163.

2. « Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Se vous lui faictes raison, encor pourrex-vous venir en sa compagnie, l'où que les Franchois feront le plus bel fait que oncques fut fait pour la Xhrestienté. » Lettre de la Pucelle, dans Lebrun, 1, 450, d’après le ms. $965 de la Bibl. royale.

Jeanne délivre Orléans et fait sacrer le roi à Reims.

La première nuit qu'ils campèrent, elle coucha tout armée, n'ayant point de femmes près d’elle ; mais elle n’était pas encore habituée à cette vie dure; elle en fut malade :. Quant au péril, elle ne savait ce que c’était. Elle voulait qu’on passât du côté du nord, sur la rive anglaise, à travers les bastilles des Anglais, assurant qu’ils ne bougeraient point. On ne voulut pas l’écouter ; on suivit l’autre rive, de manière à passer deux lieues au-dessus d'Orléans. Dunois vint à la rencontre : « Je vous amène, dit-elle, le meilleur secours qui ait jamais été envoyé à qui que ce soit, le secours du roi des cieux. Il ne vient pas de moi, mais de Dieu même qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d'Orléans et n’a pas voulu souffrir que les ennemis eussent tout ensemble le corps du duc et sa villez. »

Elle entra dansla ville à huit heures du soir (29 avril), lentement ; la foule ne permettait pas d’avancer. C'était à qui toucherait au moins son cheval. Ils la regardaient « comme s'ils veissent Dieu 5. » Touten parlant doucement

1. « Multum Iæsa, quia decubuit cum armis.» Procès ms.de Révision, dépos. de Louis de Contes, page de la Pucelle.

2. Procès ms. de Révision, Dépos. de Dunois, Nofices des mss., III, 353.

3. Elle semblait tout au moins un ange, une créature étrangère à tous les besoins physiques. Elle restait parfois tout un jour à cheval, sans descendre, sans manger ni boire, sauf le soir un peu de pain et de vin mêlé d’eau. Voy. les diverses dépositions et la Chronique de la Pucelle, éd. Quicherat.

au peuple, elle alla jusqu’à l’église, puis à la maison du trésorier du duc d'Orléans, homme honorable dont la femme et les filles la reçurent ; elle coucha avec Charlotte, l’une des filles.

Elle était entrée avec les vivres; mais l’armée redescendit pour passer à Blois. Elle eût voulu néanmoins qu'on attaquât sur-le-champ les bastilles des Anglais. Elle envoya du moins une seconde sommation aux bastilles du nord, puis elle alla en faire une autre aux bastilles du midi. Le capitaine Glasdale laccabla d’injures grossières, l'appelant vachère et ribaude :. Au fond, ils la croyaient sorcière et en avaient grand’peur. Ils avaient gardé son héraut d’armes, et ils pensaient à le brûler, dans l’idée que peut-être cela romprait le charme. Cependant, ils crurent devoir, avant tout, consulter les docteurs de l’université de Paris. Dunois les menaçait d’ailleurs de tuer aussi leurs hérauts qu’il avait entre les mains. Pour la Pucelle, elle ne craignait rien pour son héraut ; elle en envoya un autre, en disant : « Va dire à Talbot que s’il s’arme, je m'armerai aussi... S'il peut me prendre, qu’il me fasse brûler. »

L'armée ne venant point, Dunois se hasarda à sortir pour l'aller chercher. La Pucelle, restée à Orléans, se trouva vraiment maîtresse de la ville, comme si toute autorité eût cessé. Elle chevaucha autour des murs, et le peuple la suivit sans crainte 2. Le jour d’après, elle alla visiter de près les bastilles anglaises ; toute la foule,

1. Les injures des Anglais lui étaient fort sensibles. S’entendant appeler « la putain des Armignats », elle pleura à chaudes larmes et prit Dieu à témoin ; puis, se sentant consolée, elle dit : « J'ai eu des nouvelles de mon Seigneur. » (Nofices des mss., III, 350.)

2. « Après laquelle couroit le peuple à très-grand’foulle, prenant moult grand plaisir à la veoir et estre entour elle. Et quand elle eust veu et regardé à son plaisir les fortifications des Anglois... » (L'Histoire el discours au vray du siège, p. 80, éd. 1606.)

hommes, femmes et enfants, allaient aussi regarder ces fameuses bastilles où rien ne remuait. Elle ramena la foule après elle à Sainte-Croix pour l’heure des vépres. Elle pleurait aux offices :, et tout le monde pleurait. Le peuple était hors de lui ; il n’avait plus peur de rien ; il était ivre de religion et de guerre, dans un de ces formidables accès de fanatisme où les hommes peuvent tout faire et tout croire, où ils ne sont guère moins terribles aux amis qu'aux ennemis.

Le chancelier de Charles VII, l'archevêque de Reims, avait retenu la petite armée à Blois. Le vieux politique était loin de se douter de cette toute-puissance de l’enthousiasme, ou peut-être il la redoutait. Il vint donc bien malgré lui. La Pucelle alla au-devant, avec le peuple, et les prêtres qui chantaient des hymnes ; cette procession passa et repassa devant les bastilies anglaises ; l’armée entra protégée par des prêtres et par une fille (4 mai 1429) 2.

Cette fille, qui, au milieu de son enthousiasme et de son inspiration, avait beaucoup de finesse, déméla très bien la froide malveillance des nouveaux venus. Elle comprit qu'on voudrait agir sans elle, au risque de tout perdre. Dunois lui ayant avoué qu'on craignait l’arrivée d’une nouvelle troupe anglaise, sous les ordres de sir Falstoff : « Bastard, bastard, lui dit-elle, au nom de Dieu, je te commande que, dès que tu sauras la venue de ce Falstoff, tu me le fasses savoir ; car, s’il passe sans que je le sache, je te ferai couper la tête 3. »

Elle avait raison de croire qu'on voulait agir sans elle.

1. Procès ms. de Révision, dépos. de Compaing, chanoine d'Orléans.

2. Procès ms. de Révision, dépos. de frère Pasquerel, confesseur de

la Pucelle.

3. Dépos. de Daulon, écuyer de la Pucelle. (Notices des mss., III, 355.)

[Note à descendre au $ 107].

Comme elle se reposait un moment près de la jeune Charlotte, elle se dresse tout à coup : « Ah! mon Dieu! dit-elle, le sang de nos gens coule par terre... c’est mal fait ! pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée ? Vite, mes armes, mon cheval ! » Elle fut armée en un moment, et trouvant en bas son jeune page qui jouait : « Ah! méchant garçon ! lui dit-elle, vous ne me diriez donc pas que le sang de France feust rependu ! » Elle partit au grand galop; mais déjà, elle rencontra des blessés qu’on rapportait. « Jamais, dit-elle, je n’ai veu sang de François que mes cheveux ne levassent :. »

À son arrivée, les fuyards tournèrent visage. Dunois, qui n'avait pas été averti non plus, arrivait en même temps. La bastille (c'était une des bastilles du nord) fut attaquée de nouveau. Talbot essaya de la secourir. Mais il sortit de nouvelles forces d'Orléans, la Pucelle se mit à leur tête, et Talbot fit rentrer les siens. La bastille fut emportée.

Beaucoup d’Anglais qui avaient pris des habits de prêtres pour se sauver, furent emmenés par la Pucelle et mis chez elle en sûreté? ; elle connaissait la férocité des gens de son parti. C'était sa première victoire, la première fois qu’elle voyait un champ de massacre. Elle pleura, en voyant tant d'hommes morts sans confession 3. Elle voulut se confesser, elle et les siens, et déclara que le lendemain, jour de l’Ascension, elle communierait et passerait le jour en prières.

On mit ce jour à profit. On tint le conseil sans elle, et l’on décida que cette fois l’on passerait la Loire pour attaquer Saint-Jean-le-Blanc, celle des bastilles qui met-

1. « Que mes cheveux ne me levassent en sus. » Zhidem, déposition du même.

2. Procès ms. de Révision, dépos. de Louis de Contes, page de la Pucelle.

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