‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 28 sur 43 · Interrogatoire du 24 février · texte numérisé non relu

Interrogatoire du 24 février

On lui ordonna de dire le Pater et l’Ave, peut-être dans l’idée superstitieuse que, si elle était vouée au diable, elle ne pourrait dire ces prières : « Je les dirai volontiers si monseigneur de Beauvais veut m’ouir en confession. » Adroite et touchante demande ; offrant ainsi sa confiance à son juge, à son ennemi, elle en eût fait son père spirituel et le témoin de son innocence.

Cauchon refusa; mais je croirais aisément qu'il fut ému. Il leva la séance pour ce jour, et le lendemain il n’interrogea pas lui-même ; il en chargea l'un des assesseurs.

À la quatrième séance, elle était animée d’une vivacité singulière. Elle ne cacha point qu’elle avait entendu ses voix : « Elles m'ont éveillée, dit-elle ; j’ai joint les mains, et je les ai priées de me donner conseil ; elles m'ont dit: Demande à Notre-Seigneur. — Et qu’ont-elles dit encore? —— Que je vous réponde hardiment. »

« .….Je ne puis tout dire; j'ai plutôt peur de dire chose qui leur déplaise, que je n’ai de répondre à vous... Pour aujourd’hui, je vous prie de ne pas m'’interroger. »

L’évèque insista, la voyant émue : « Mais, Jehanne, on déplait donc à Dieu en disant des choses vraies ? — Mes voix m'ont dit certaines choses, non pour vous, mais pour le roi. » Et elle ajouta vivement : « Ah! sil les savait, il en serait plus aise à diner... Je voudrais qu'il les sût, et ne pas boire de vin d’ici à Pâques. »

Parmi ces naïvetés, elle disait des choses sublimes : « Je viens de par Dieu; je n’ai que faire ici ; renvoyezmoi à Dieu, dont je suis venue... »

« Vous dites que vous êtes mon juge ; avisez bien à ce que vous ferez, car vraiment je suis envoyée de Dieu; vous vous mettez en grand danger. »

Ces paroles sans doute irritèrent les juges, et ils lui

adressèrent une insidieuse et perfide question, une question telle qu’on ne peut sans crime l’adresser à aucun homme vivant : « Jehanne, croyez-vous être en état de grâce ? »

Ils croyaient l'avoir liée d’un lacs insoluble. Dire non, c'était s’avouer indigne d’avoir été l'instrument de Dieu. Mais d’autre part, comment dire oui ? Qui de nous, fragiles, est sûr ici-bas d’être vraiment dans la grâce de Dieu ? Nul, sinon l’orgueilleux, le présomptueux, celui justement qui de tous en est le plus loin.

Elle trancha le nœud avec une simplicité héroïque et chrétienne :

« Si je n’y suis, Dieu veuille m'y mettre. Si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir'. »

Les pharisiens restèrent stupéfaits2.….

Mais avec tout son héroïsme, c'était une femme pourtant... Après cette parole sublime, elle retomba, elle s'attendrit, doutant de son état, comme il est naturel à une âme chrétienne, s’interrogeant et tâchant de se rassurer : « Ah ! si je savais ne pas être en la grâce de Dieu, je serais la plus dolente du monde... Mais, si j'étais en péché, la voix ne viendrait pas sans doute... Je voudrais que chacun püût l’entendre comme moi-même... »

Ces paroles rendaient prise aux juges. Après une longue pause, ils revinrent à la charge avec un redoublement de haine, et lui firent coup sur coup les questions qui pouvaient la perdre. Les voix ne lui avaient-elles pas dit de haïr les Bourguignons ?... N’allait-elle pas dans son enfance à l'arbre des fées ? etc. Ils auraient déjà voulu la brûler comme sorcière.

1. Interrogatoire du 24 février, éd. Buchon, 1827, p. 68. 2. « Fuerunt multum stupefacti, et illa hora dimiserunt. » Procès de Révision, Nofices des mss., II], 477.

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À la cinquième séance, on l’attaqua par un côté délicat, dangereux, celui des apparitions. L’évêque, devenu tout à coup compatissant, mielleux, lui fit faire cette question : « Jehanne, comment vous êtes-vous portée depuis samedi? — Vous le voyez, dit la pauvre prisonnière chargée de fers, le mieux que j'ai pu. »

« Jehanne, jeünez-vous tous les jours de ce carême ? — Cela est-il du procès ? — Oui, vraiment. — Eh! bien, oui, j'ai toujours jeüné. »

On la pressa alors sur les visions, sur un signe qui aurait apparu au dauphin, sur sainte Catherine et saint Michel. Entre autres questions hostiles et inconvenantes, on lui demanda si, lorsqu'il lui apparaissait, saint Michel était nu ?.. À cette vilaine question, elle répliqua, sans comprendre, avec une pureté céleste : « Pensez-vous donc que Notre-Seigneur n'ait pas de quoi le vêtir:? »

Le 3 mars, autres questions bizarres pour lui faire avouer quelque diablerie, quelque mauvaise accointance avec le diable. « Ce saint Michel, ces saintes, ont-ils un corps, des membres? Ces figures sont-elles bien des anges ? — Oui, je le crois aussi ferme que je crois en Dieu. » Cette réponse fut soigneusement notée.

Is passent de là à l’habit d’homme, à l’étendard : « Les gens d’armes ne se faisaient-ils pas des étendards à la ressemblance du vôtre ? Ne les renouvelaient-ils pas ? — Oui, quand la lance en était rompue. — . N'avezvous pas dit que ces étendards leur porteraient bonheur ? — Non, je disais seulement : Entrez hardiment parmi les Anglais, et jy entrais moi-même.

— Mais pourquoi cet étendard fut-il porté en l’église

1. Interrogatoire du 27 février, édit. Buchon, 1827, p. 75. Voy. aussi d’autres questions bizarres de casuistes, p. 131 et passim.

de Reims, au sacre, plutôt que ceux des autres capitaines ?... — Il avait été à la peine, c'était bien raison qu’il fût à l’honneur:.

— Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les pieds, les mains et les vêtements ? — Les pauvres gens venaient volontiers à moi parce que je ne leur faisais point de déplaisir; je les soutenais et défendais, selon mon pouvoir 2. »

Il n’y avait pas de cœur d'homme qui ne fût touché de telles réponses. Cauchon crut prudent de procéder désormais avec quelques hommes sûrs et à petit bruit. Depuis le commencement du procès, on trouve que le nombre des assesseurs varie à chaque séance 3 ; quelquesuns s’en vont, d’autres viennent. Le lieu des interroga-' toires varie de même; l’accusée, interrogée d’abord dans la salle du château de Rouen, l’est maintenant dans la prison. Cauchon, « pour ne pas fatiguer les autres », y menait seulement deux assesseurs et deux témoins (du 10 au 17 mars). Ce qui peut-être l’enhardit à procéder ainsi à huis clos, c’est que désormais il était sûr de l'appui de l’inquisition ; le vicaire avait enfin reçu de l’inquisiteur général de France l’autorisation de juger avec l’évêque (12 mars).

Dans ces nouveaux interrogatoires, on insiste seulement sur quelques points indiqués d'avance par Cauchon.

Les voix lui ont-elles commandé cette sortie de Compiègne où elle fut prise ? — Elle ne répond pas directement : « Les saintes m’avaient bien dit que je serais prise avant la Saint-Jean, qu’il fallait qu’il fût ainsi fait, que je

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