Interrogatoire du 17 mars, éd. Buchon, 1827, p
le clergé, les bons chrétiens, laquelle Église, « bien assemblée » ne peut errer et est gouvernée du Saint- Esprit. « Ne voulez-vous donc pas vous soumettre à l'Église militante ? — Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la vierge Marie, les saints et l’Église
victorieuse de là-haut ; à cette Église, je me soumets, moi,
mes œuvres, ce que j'ai fait ou à faire. — Et à l’Église militante ? — Je ne répondrai maintenant rien autre chose. »
Si l'on en croyait un des assesseurs, elle aurait dit qu’en certains points elle n’en croyait ni évêque, ni pape, ni personne; que ce qu’elle avait, elle le tenait de Dieu :.
La question du procès se trouva ainsi posée dans sa simplicité, dans sa grandeur, le vrai débat s’ouvrit : d’une part, l’Église visible et l’autorité, de l’autre, l'inspiration attestant l’Église invisible... Invisible pour les yeux vulgaires, mais la pieuse fille la voyait clairement, elle la contemplait sans cesse et l’entendait en elle-même, elle portait en son cœur ces saintes et ces anges... Là était l'Église pour elle, là Dieu rayonnait; partout ailleurs combien il était obscur !.…
Tel étant le débat, il n’y avait pas de remède ; l’accusée devait se perdre. Elle ne pouvait céder, elle ne pouvait, sans mentir, désavouer, nier, ce qu’elle voyait et entendait si distinctement. D’autre part (pouvait-on dire), l'autorité restait-elle une autorité, si elle abdiquait sa juridiction, si elle ne punissait ? L'Église militante est une Église armée, armée du glaive à deux tranchants, contre qui ? apparemment contre les indociles.
Terrible était cette Église dans la personne des raisonneurs, des scolastiques, des ennemis de linspiration ;
1. « Non crederet nec prælato suo, nec papæ, nec cuicumque, quia hoc habebat a Deo. » Nofices des mss., III, 477.
terrible et implacable, si elle était représentée par l'évêque de Beauvais. Mais au-dessus de l’évêque n’y avait-il donc pas d’autres juges ? Le parti épiscopal et universitaire, qui prêchait la suprématie des conciles, pouvait-il, dans ce cas particulier, ne pas reconnaître comme juge suprême, son concile de Bâle qui allait ouvrir ? D’autre part, l’inquisition papale, le dominicain qui en était le vicaire, ne contestait pas sans doute que la juridiction du pape ne fût supérieure à la sienne, qui en émanait.
Un légiste de Rouen, ce même Jean de la Fontaine, ami de Cauchon et hostile à la Pucelle, ne crut pas en conscience pouvoir laisser ignorer à une accusée sans conseil qu’il y avait des juges d’appel, et que, sans rien sacrifier sur le fond, elle pouvait y avoir recours. Deux moines crurent aussi que le droit suprême du pape devait être réservé. Quelque peu régulier qu’il fût, que des assesseurs pussent visiter isolément et conseiller l’accusée, ces trois honnêtes gens, qui voyaient toutes les formes violées par Cauchon pour le triomphe de liniquité, n’hésitèrent pas à les violer eux-mêmes dans lintérêt de la justice. Ils allèrent intrépidement à la prison, se firent ouvrir et lui conseillèrent l'appel. Elle appela . le lendemain au pape et au concile. Cauchon furieux fit venir les gardes, et leur demanda qui avait visité la Pucelle. Le légiste et les deux moines furent en grand danger de mort'. Depuis ce jour ils disparaïssent, et avec eux disparaît du procès la dernière image du droit.
Cauchon avait espéré d’abord mettre de son côté l’autorité des gens de loi, si grande à Rouen. Mais il avait vu bien vite qu’il faudrait se passer d’eux. Lorsqu'il com-
1. L'inquisiteur déclara que si l’on inquiétait les deux moines, il ne prendrait plus aucune part au procès. Zbidem, 502.
wmuniqua les premiers actes du procès à l’un de ces graves légistes, maître Jehan Lohier, celui-ci répondit net que le procès ne valait rien, que tout cela n’était pas en forme, que les assesseurs n'étaient pas libres, que l’on procédait à huis clos, que l’accusée, simple fille, n’était pas capable de répondre sur de si grandes choses et à de tels docteurs. Enfin, l’homme de la loi osa dire à l'homme d’Église : « C’est un procès contre l’honneur du prince dont cette fille tient le parti ; il faudrait l’appeler lui aussi et lui donner un défenseur. » Cette gravité intrépide qui rappelle celle de Papinien devant Caracalla, aurait coûté cher à Lohier. Mais le Papinien normand n’attendit pas, comme l’autre, la mort sur sa chaise curule ; il partit à l'instant pour Rome.
Cauchon devait, ce semble, être mieux soutenu des théologiens. Après les premiers interrogatoires, armé des réponses qu'elle avait données contre elle, il s’enferma avec ses intimes, et s’aidant surtout de la plume d’un habile universitaire de Paris, il tira de ces réponses un petit nombre d'articles, sur lesquels on devait prendre l’avis des principaux docteurs et des corps ecclésiastiques. C'était l'usage détestable, mais enfin (quoi qu’on ait dit) l'usage ordinaire et régulier des procès d’inquisition. Ces propositions extraites des réponses de la Pucelle et rédigées sous forme générale, avaient une fausse apparence d’impartialité. Dans la réalité, elles n'étaient qu’un travestissement de ses réponses, et ne pouvaient manquer d’être qualifiées par les docteurs consultés, selon lintention hostile de l’inique rédacteur :.
1. Elles furent communiquées d’abord à quelques-uns des assesseurs, à ceux que Cauchon croyait les plus sûrs. Ceux-ci, toutefois, crurent devoir ajouter un correctif aux articles : « Elle se soumet à l’Église militante, en tant que cette Église ne lui impose rien de contraire à ses révélations faites et à faire. » Cauchon crut, non sans quelque raison,
Quelle que fût la rédaction, quelque terreur qui pesât sur les docteurs consultés, leurs réponses furent loin d’être unanimes contre l’accusée. Parmi ces docteurs, les vrais théologiens, les croyants sincères, ceux qui avaient conservé la foiferme du moyen âge, ne pouvaient rejeter si aisément les apparitions, les visions. Il eût fallu douter aussi de toutes les merveilles de la vie des saints, discuter toutes les légendes. Le vénérable évêque d’Avranches, qu’on alla consulter, répondit que, d’après les doctrines de saint Thomas, il n’y avait rien d’impossible dans ce qu'affirmait cette fille, rien qu’on dût rejeter à la légère *.
L’évêque de Lisieux, en avouant que les révélations de Jeanne pouvaient lui être dictées par le démon, ajouta humainement qu’elles pouvaient aussi être de simples mensonges, et que, si elle ne se soumettait à l’Église, elle devait être jugée schismatique et véhémentement suspecte dans la foi.
Plusieurs légistes répondirent en normands, la trouvant coupable et très-coupable, à moins qu’ellen’eñtordre de Dieu. Un bachelier alla plus loin; tout en la condamnant, il demanda que, vu la fragilité de son sexe, ou lui fit répéter les douxe propositions (il soupçonnait avec raison qu’on ne les lui avait pas communiquées), et qu’ensuite on les adressât au pape. C’eût été un ajournement indéfini 2.
Les assesseurs, réunis dans la chapelle de larchevéché, avaient décidé contre elle sur les propositions. Le chapitre de Rouen, consulté aussi, n’avait pas hâte de se décider, de donner cette victoire à l’homme qu'il détestait, qu’il tremblait d’avoir pour archevêque. Le chapitre
qu’une telle soumission conditionnelle n’était pas une soumission, et il prit sur lui de supprimer ce correctif. Tbidem, 411.