‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 33 sur 43 · Déposition de Jean Beaupère, Nolices des mss., III · texte numérisé non relu

Déposition de Jean Beaupère, Nolices des mss., III

2. « Je ne sais pourquoi, dit un grand maitre des choses spirituelles, Dieu choisit les jours des fètes les plus solennelles pour éprouver davantage et purifier ceux qui sont à lui... Ce n’est que là-haut, dans la fête du ciel, que nous serons délivrés de toutes nos peines. » Saïnt-Cyran, dans les Mémoires de Lancelot, 1, 64.

3. Dimanche des Rameaux, à prime : « Deus in adjulorium meum intende….. »

4. Tout le monde sait que l'office de cette fête est un de ceux qui ont conservé les formes du moyen âge. La procession trouve la porte de l'église fermée, le célébrant frappe : « Attollite portas.. » Et la porte s'ouvre au Seigneur.

porelle * mais que seulement ils voulaient l’éclairer et la mettre en la voie de vérité et de salut; que, comme elle n’était pas assez instruite en si haute matière, l’évêque et l’inquisiteur lui offraient qu’elle élût un ou plusieurs des assistants pour la conseiller. » L’accusée, en présence de cette assemblée, dans laquelle elle ne trouvait pas un visage ami, répondit avec douceur : « En ce que vous m’admonestez de mon bien et de notre foi, je vous remercie; quant au conseil que vous m'offrez, je n’ai point intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur. » Le premier article touchait le point capital, la soumission. Elle répondit comme auparavant : « Je crois bien que notre saint-père, les évêques et autres gens d’Église sont pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui y défaillent. Quant à mes fuifs, je ne me soumettrai qu’à l’Église du ciel, à Dieu et à la Vierge, aux saints et saintes du paradis. Je n’ai point failli en la foi chrétienne,

et je n’y voudrais faillir. »

Et plus loin : « J'aime mieux mourir que révoquer ce que j'ai fait par le commandement de Notre-Seigneur. » Ce qui peint le temps, l’esprit inintelligent de ces docteurs, leur aveugle attachement à la lettre sans égard à l'esprit, c'est qu'aucun point ne leur semblait plus grave que le péché d’avoir pris un habit d'homme. ils iui remontrèrent que, selon les canons, ceux qui changent ainsi l’habit de leur sexe sont abominabies devant Dieu. D'abord elle ne voulut pas répondre directement, et demanda un délai jusqu’au lendemain. Les juges insistant pour qu’elle quittât cet habit, elle répondit : « Qu’il n’était pas en elle de dire quand elle pourrait le quitter. — Mais si l’on 1. Procès, 3 avril et non 27 [Éditions, à tort : 29] mars, comme porte

le ms. d'Orléans, où il y a beaucoup de confusion dans les dates. Voy. éd. Buchon, 1827, p. 139.

vous prive d’entendre la messe ? — Eh bien, Notre-Seigneur peut bien me la faire entendre sans vous. — Voudrez-vous prendre l’habit de femme, pour recevoir votre Sauveur à Pâques? — Non, je ne puis quitter cet habit ; pour recevoir mon Sauveur, je ne fais nulle différence de cet habit ou d’un autre. » — Puis elle semble ébranlée, et demande qu'au moins on lui laisse entendre la messe, et elle ajoute : « Encore si vous me donniez une robe comme celles que portent les filles des bourgeois, une robe bien longue. »

On voit bien qu’elle rougissait de s’expliquer. La pauvre fille n’osait dire comment elle était dans sa prison, en quel danger continuel. Il faut savoir que trois soldats couchaient dans sa chambre ?, trois de ces brigands que l’on appelait houspilleurs. 11 faut savoir qu’enchaînée à une poutre par une grosse chaîne de fer, elle était presque à leur merci ; l’habit d'homme qu’on voulait lui faire quitter était toute sa sauvegarde... Que dire de l’imbécillité du juge, ou de son horrible connivence ?

Sous les yeux de ces soldats, parmi leurs insultes et leurs dérisions +, elle était de plus espionnée du dehors ;

1. « Sicut filiæ burgensium, unam houppelandam longam. » Proces latin ms., dimanche, 15 mars.

2. « Cinq Anglois, dont en demouroit de nuyt trois en la chambre. » Notices des mss., III, 506.

3. « De nuyt, elle estoit couchée ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaîne, et attachée moult estroitemznt d’une chaine traversante par les pieds de son lict, tenante à une grosse pièce de boys de longueur de cinq ou six pieds et fermante à clef, par quoi ne pouvoit mouvoir de la place. » Notices des mss. — Un autre témoin dit: « Fuit facta una trabes f:rrea, ad detinendam eam erectam. » Procès ms., déposition de Pierre Cusquel.

4. Le comt: de Ligay vint la voir avec un lord anglais, et lui dit : « Jeanne, je viens vous m2ttre à rançon, pourvu que vous promettiez que vous ne porterez plus les armes contre nous. » Elle répondit : « Ah ! mon Dieu, vous vous moquez de moi; je sais bien que vous n’en avez ni le vouloir, ni le pouvoir. » Et comme il répétait les mêmes paroles, elle ajouta : « Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant

Winchester, l’inquisiteur, et Cauchon :, avaient chacun une clef de la tour, et l’observaient à chaque heure; on avait tout exprès percé la muraille; dans cet infernal cachot, chaque pierre avait des yeux.

Toute sa consolation, c’est qu’on avait d’abord laissé communiquer avec elle un prêtre qui se disait prisonnier et du parti de Charles VII. Ce Loyseleur, comme on l’appelait, était un Normand qui appartenait aux Anglais. Il avait gagné la confiance de Jeanne, recevait sa confession, et pendant ce temps des notaires cachés écoutaient et écrivaient.... On prétend que Loyseleur l’encouragea à résister, pour la faire périr. Quand on délibéra si elle serait mise à la torture (chose bien inutile puisqu'elle ne niait et ne cachait rien), il ne se trouva que deux ou trois hommes pour conseiller cette atrocité, et le confesseur fut des trois 2.

‘état déplorable de la prisonnière s’aggrava dans la semaine sainte par la privation des secours de la religion. Le jeudi, la Cène lui manqua ; dans ce jour où le Christ se fait l'hôte universel, où il invite les pauvres et tous ceux qui souffrent, elle parut oubliée 5.

Au vendredi saint, au jour du grand silence, où tout bruit cessant, chacun n'entend plus que son propre cœur, il semble que celui des juges ait parlé, qu’un sentiment d'humanité et de religion se soit éveillé dans leurs

après ma mort gagner le royaume de France. Mais quand ils seroient cent mille Godden (centum mille Godons gallice) de plus qu’ils ne sont aujourd’hui, ils ne gagneroient pas le royaume. » Le lord anglais fut si indigné qu’il tira sa dague pour la frapper, et il l'aurait fait sans le comte de Warwick. Nofices des mss., III, 371.

1. Non pas précisément Cauchon, mais son homme, Estivet, promoteur du procès, Nofices des mss., III, 473.

2. Nofices des mss., III, p.475, et passim. — Procès, éd. Buchon, 1827, p. 164, 12 mai.

| 3. « Usquequo oblivisceris me in finem ? » Offices du jeudi saint, à audes.

bb

vieilles âmes scolastiques. Ce qui est sûr, c’est qu’au mercredi, ils siégeaient trente-cinq, et que le samedi ils n'étaient plus que neuf ; les autres prétextèrent sans doute les dévotions du jour.

Elle au contraire, elle avait repris cœur ; associant ses souffrances à celles du Christ, elle s'était relevée. Elle répondit de nouveau : « qu’elle s’en rapporterait à l’Église militante, pourvu qu’elle ne lui commandât chose impossible. — Croyez-vous donc n'être point sujette à l’Église qui est en terre, à notre saint-père le pape, aux cardinaux, archevêques, évêques et prélats ? — Oui, sans doute, notre Sire servi. — Vos voix vous défendent de vous soumettre à l’Église militante? — Elles ne le défendent point, Nofre-Seigneur étant servi premièrement ‘.

La Tentation.

Cette fermeté se soutint le samedi. Mais le lendemain, : que devint-elle, le dimanche, ce grand dimanche de Pâques ? Que se passa-t-il dans ce pauvre cœur, lorsque la fête universelle éclatant à grand bruit par la ville, les cinq cents cloches de Rouen jetant leurs joyeuses volées dans les airs 2, le monde chrétien ressuscitant avec le Sauveur, elle resta dans sa mort !

Page 1