‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 34 sur 43 · Procés, éd. Buchon, 1827, p. 15S · texte numérisé non relu

Procés, éd. Buchon, 1827, p. 15S

2. Rapprochez de ceci ce que nous avons dit de l’impression profonde que le son des cloches produisait surelle, p. 21 note 3 (de cette édition.)

Qu'’était donc en ce temps-là un si cruel isolement ! Qu'était-ce pour une jeune âme qui n’avait vécu que de foi !.… Elle qui, parmi sa vie intérieure de visions et de révélations, n’en avait pas moins obéi docilement aux commandements de l’Église, elle qui jusque là s’était crue naïvement fille soumise de l’Église, « bonne fille, » comme elle disait, pouvait-elle voir sans terreur que l'Église était contre elle ? Seule, quand tous s’unissent en Dieu, seule exceptée de la joie du monde et de l’universelle communion, au jour où la porte du ciel s’ouvre au genre humain, seule en être exclue!

Et cette exclusion était-elle injuste ?... L’âme chrétienne est trop humble pour prétendre jamais qu’elle a droit à recevoir son Dieu... Qui était-elle après tout, pour contredire ces prélats, ces docteurs ? Comment osait-elle parler devant tant de gens habiles qui avaient étudié ? Dans la résistance d’une ignorante aux doctes, d’une simple fille aux personnes élevées en autorité, n’y avait-il pas outfecuidance et damnable orgueil ?... Ces craintes lui vinrent certainement.

D’autre part, cette résistance n’est pas celle de Jeanne, mais bien des saintes et des anges qui lui ont dicté ses réponses et l’ont soutenue jusqu'ici... Pourquoi, hélas! viennent-ils donc plus rarement dans un si grand besoin ? Pourquoi ces consolants visages des saintes n’apparaissentils plus que dans une douteuse lumière et chaque jour pâlissants ?.. Cette délivrance tant promise, comment n’arrive-t-elle pas ?.. Nul doute que la prisonnière ne se soit fait bien souvent ces questions, qu’elle n’ait tout bas, bien doucement, querellé les saintes et les anges. Mais des anges qui ne tiennent point leur parole, sont-ce bien des anges de lumière ?... Espérons que cette horrible pensée ne lui traversa point l’esprit.

ON

Elle avait un moyen d’échapper. C'était, sans désavouer expressément, de ne plus affirmer, de dire : « Il me semble. » Les gens de loi trouvaient tout simple qu’elle dit ce petit mot’. Mais pour elle, dire une telle parole de doute, c'était au fond renier, c'était abjurer le beau rêve des amitiés célestes, trahir les douces sœurs d’en haut 2... Mieux valait mourir... Et en effet, l’infortunée, rejetée de l’Église visible, délaissée de l’invisible Église, du monde et de son propre cœur, elle défaillit..… Et le corps suivait l’âme défaillante.….

Il se trouva justement que ce jour-là, elle avait goûté d’un poisson que lui envoyait le charitable évêque de Beauvais 5, elle put se croire empoisonnée. L’évêque y avait intérêt ; la mort de Jeanne eût fini ce procès embarrassant, tiré le juge d’affaire. Mais ce n’était pas le compte des Anglais. Lord Warwick disait tout alarmé : « Le Roi ne voudrait pour rien au monde qu’elle mourût de sa mort naturelle ; le Roi l’a achetée, elle lui coûte cher +! Il faut qu’elle meure par justice, qu’elle soit brülée.… Arrangez-vous pour la guérir. »

On eut soin d'elle en effet, elle fut visitée, saignée, mais elle n’en alla pas mieux. Elle restait faible et presque mourante. Soit qu’on craignit qu’elle n’échappât ainsi et

1. C'était l'avis de Lobhier. Nofices des mss., III, 500, so.

2. « Sui fratres de Paradiso. » Procès ms. de Révision, déposition de Jean de Metz.

3. « Eam interrogavit quid habebat, quæ respondit quod habebat quod « fuerat missa quædam carpa sibi per episcopum Bellovacensem, de « qua comederat, et dubitabat quod esset causa suæ infirmitatis ; et ipse « de Estiveto ibidem præsens, redarguit eam dicendo quod male dice- « bat, et vocavit eam paillardam, dicens : Tu, paillarda, comedisti aloza « et alia tibi contraria. Cui ipsa respondit quod non fecerat, et habuerunt « ad invicem ipsa Joanna et de Estiveto multa verba injuriosa. Postmo- « dumque ipse loquens....audivit ab aliquibus ibidem præsentibus quod « ipsa passa fuerat multum vomitum. » Nofices des mss., III, p. 471.

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