‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 7 sur 43 · Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 387, éd · texte numérisé non relu

Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 387, éd

l'obscurité, dans la modestie et le travail, l’autre qu’elle partit et qu’elle sauvât le royaume. L’ange lui disait de prendre les armes. Le père, rude et honnête paysan, jurait que, si sa fille s’en allait avec les gens de guerre, il la noierait plutôt de ses propres mains ’. De part ou d’autre, il fallait qu’elle désobéit. Ce fut là sans doute son plus grand combat; ceux qu’elle soutint contre les Anglais ne devaient être qu’un jeu à côté.

Elle trouva dans sa famille, non pas seulement résistance, mais tentation. On essaya de la marier, dans l’espoir de la ramener aux idées qui semblaient plus raisonnables. Un jeune homme du village prétendit qu’étant petite, elle lui avait promis mariage ; et comme elle le niait, il la fit assigner devant le juge ecclésiastique de Toul. On pensait qu’elle n’oserait se défendre, qu’elle se laisserait plutôt condamner, marier. Au grand étonnement de tout le monde, elle alla à Toul, elle parut en justice, elle parla, elle qui s'était toujours tue.

Pour échapper à l'autorité de sa famille, il fallait qu’elle trouvât dans sa famille même quelqu'un qui la crût ; c’était le plus difficile. Au défaut de son père, elle convertit son oncle à sa mission. Il la prit avec lui, comme pour soigner sa femme en couches. Elle obtint de lui qu’il. irait demander pour elle l’appui du sire de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs. L’homme de guerre reçut assez mal le paysan, et lui dit qu’il n’y avait rien à faire, sinon de la ramener chez son père, « bien souffletée 2 ». Elle ne se rebuta pas ; elle voulut partir, et il fallut bien que son oncle l’accompagnât. C'était le moment décisif; elle quittait pour toujours le village et la famille ; elle embrassa

1. Procès, interrog. du 12 mars, éd. 1827, p. 97 [lire 100]. 2. « Daret ei alapas. » Notices des mss.,t. III, p. 307.

ses amies, surtout sa petite bonne amie Mengette, qu’elle recommanda à Dieu ; mais pour sa grande amie et compagne, Haumette, celle qu’elle aimait le plus, elle aima mieux partir sans la voir :.

Elle arriva donc dans cette ville de Vaucouleurs, avec ses gros habits rouges de paysanne ?, et alla loger avec son oncle chez la femme d’un charron, qui la prit en amitié. Elle se fit mener chez Baudricourt, et lui dit avec fermeté : « Qu’elle venait vers lui de la part de son Seigneur, pour qu’il mandât au dauphin de se bien maintenir, et qu'il n’assignât point de bataille à ses ennemis, parce que son Seigneur lui donnerait secours dans la micarême.…. Le royaume n’appartenait pas au dauphin, mais à son Seigneur ; toutefois son Seigneur voulait que le. dauphin devint roi, et qu’il eût ce royaume en dépôt. » Elle ajoutait que malgré les ennemis du dauphin, il serait fait roi, et qu’elle le mènerait sacrer.

Le capitaine fut bien étonné ; il soupçonna qu'il y avait là quelque diablerie. Il consulta le curé, qui apparemment eut les mêmes doutes. Elle n’avait parlé de ses visions à aucun homme d’Églises. Le curé vint donc avec le capitaine dans la maison du charron : il déploya son étole et adjura Jeanne de s'éloigner, si elle était envoyée du mauvais esprit 4.

Mais le peuple ne doutait point ; il était dans l’admiration. De toutes parts on venait la voir. Un gentilhomme lui dit pour l’éprouver : « Eh bien! ma mie, il faut donc que le roi soit chassé et que nous devenions Anglais. »

1. « Nescivit recessum....Multum flevit.….. » Procès ms. de Révision, déposition d'Haumette.

2. « Pauperibus vestibus rubeis. » [hidem, dép. de Jean de Metz.

Page 1