CHAPITRE TROISIÈME
ÉPREUVE
Sommaire. — Trois semaines à Vaucouleurs. — Ma mie, que faitesvous céans ? — Plutôt aujourd’hui que demain. — L’exorcisme.
— L’équipement militaire. — Chez le duc de Lorraine. — Départ de Vaucouleurs. — Durant le trajet. — Les anxiétés de Jean de Metz. — A Sainte -Catherine de Fierbois. — Une embuscade. —
— Jeanne écrit à Charles VII, pour lors aux abois. — Il se décide à donner audience à la Pucelle. — Comment elle le reconnut dans la foule des courtisans. — L’entretien. — Entrée du duc d’Alençon dans la salle. — Le secret du roi. — Comment Jeanne reçut le royaume de France en donation et le rendit, au nom du Seigneür Jésus, à son lieutenant. — Les frères mineurs envoyés à Domrémy en informations. — On envoie Jeanne à Poitiers. — L’interrogatoire des docteurs. — Les réparties de la Pucelle. — Je ne sais ni A ni B. — Témoignage des femmes de Poitiers chargées de la surveiller. — Les conclusions du Conseil ecclésiastique de Poitiers. — Avec l’Église. — Les habits d’homme.
La jeune villageoise de Domrémy se présenta de nouveau devant Robert de Raudricourt, vêtue en paysanne avec une robe grossière de couleur rouge. En l’apercevant, le sceptique capitaine de Vaucouleurs, moins sensible que son entourage à l’insistance de la comparante, la tourna encore en dérision et sans doute s’étonna que les « soufflets » de Fonde n’eussent pas été plus efficacement appliquées sur les joues de l’obstinée. II la congédia donc en qualifiant
son entêtement de folie manifeste. Mais, cette fois, la sublime entêtée ne broncha pas d’une ligne. Ses voix lui disaient que l’heure était sonnée. Elle demeura à Vaucouleurs.
Elle avait pris gîte chez un habitant, charron do son état, nommé Henri Le Royer, dont la femme, Catherine, conçut pour elle une vive amitié, ou plutôt, pour traduire exactement le sens des témoignages contemporains, une véritable vénération, car la Pucelle était sage, laborieuse, pieuse comme un ange.
Pendant les trois semaines de son séjour chez le charron, toujours simple, bonne fille, Jeanne aidait son hôtesse aux travaux du ménage. Elles filaient et cousaient ensemble. Puis, quand elle en avait loisir, la fervente dirigée des saintes courait il l’église, pour s’entretenir avec son Seigneur dans la prière.
L’enfant de chœur, qu’ils appelèrent pour en témoigner, racontait plus tard, devant les juges, comment il avait remarqué cette étrangère à la paroisse, qui venait, chaque matin, à l'église de Vaucouleurs, entendant plusieurs messes et prolongeant sa prière. Il dit encore, ajoute le procès-verbal de son interrogatoire, qu’il la vit souvent, dans la crypte souterraine de ladite église, s’agenouiller devant la statue de la Bienheureuse Vierge Marie et y demeurer longtemps en prière.
Le but de sa venue à Vaucouleurs n’était plus un secret. On savait qu elle entendait des voix et qu’elle se disait la Pucelle envoyée de Dieu pour sauver le royaume de 'sa grande pitié.
Elle le disait d’ailleurs à tout venant, et le charron témoigna l’avoir entendue dire ouvertement :
— 11 faut que j’aille trouver le dauphin. Mon Seigneur, le roi du ciel, le veut. Je viens de sa part. Dussé-je y aller sur mes genoux, j’irai.
Les hommes d’armes, de l’entourage du capitaine, venaient l’entendre. L’un d’eux, Jean de Metz, qui se sou-
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venait de F avoir vue à son précédent voyage, vint la trouver, et, n’y tenant plus, gagné par l’ascendant mystérieux de la pieuse voyante, il lui dit :
— Ma mie, que faites-vous céans? Faut-il donc que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais ?
— Je suis venue ici, répondit-elle, à chambre de roi (1), parler à Robert de Baudricourt, pour qu’il me veuille mener ou faire mener au dauphin. Mais il ne prend souci ni de moi ni de mes paroles. Et pourtant, avant le milieu de Carême, il faut que je sois devers le dauphin, quand je devrais user mes jambes jusqu’aux genoux; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Ecosse (2), ni aucun autre ne peut recouvrer le royaume de France; et il n’y a point de secours que de moi ; et certes, j’aimerais bien mieux filer auprès de ma pauvre mère, car ce n’est point mon état; mais il faut que j’aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur veut que je le fasse.
— Et qui est votre Seigneur? redemanda Jean.
• — C’est Dieu !
Le ton pénétré de Jeanne, en affirmant de nouveau sa mission surnaturelle, saisit le loyal soldat. Tout à coup, il s’approcha de la vaillante inspirée, mit ses deux mains dans les siennes et jura, sur sa foi de chrétien, que, Dieu aidant, il la mènerait au roi :
— Quand voulez-vous partir? demanda-t-il.
— Plutôt maintenant que demain, répondit la Pucelle, plutôt demain qn’après.
Gagné comme lui par l’ascendant mystérieux de l’héroïne, un autre compagnon de Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, s’engagea aussi à la conduire.
Robert de Baudricourt en fut aussitôt instruit et ébranlé. Mais, il hésitait encore.