LA PORTE DE FRANCE, A VAUCOULEURS
ÉPREUVE
remplir, car mes frères du paradis et mon Seigneur Dieu m’ont dit qu’il fallait que j’aille guerroyer pour recouvrer le royaume de France.
En racontant ces détails devant les juges, le loyal chef de l’escorte ajoutait :
— Je croyais de tout mon cœur aux paroles de la Pucelle. Ses affirmations et son amour pour Dieu m’en 11 animaient. Je crois qu’elle était envoyée de Dieu.
Puis, il lui rendait courageusement témoignage :
— Pendant tout le voyage, je l’ai trouvée bonne, simple, dévote, bonne chrétienne, bien ordonnée dans sa conduite et craignant Dieu.
Et tous les autres compagnons de la route confirmèrent la déposition du chef.
Aux yeux de tous ces hommes d’armes, habitués à la licence des camps, Jeanne apparaissait déjà, nimbée d’une auréole de sainteté qui leur inspirait le respect. Ce n’était pas une guerrière, une amazone plus ou moins inspirée, qu’ils suivaient à l’aventure du combat, c’était la sainte chargée d’en haut de les mener à la victoire. Les naïves et franches dépositions de ces gens, peu habitués à cette réserve, révèlent déjà la virginale pudeur de la grande héroïne. Ilafallu l'imagination souillée d’un cynique vieillard pour essayer de ternir la chaste libératrice de la patrie. Les soldats de Vaucouleurs ont d’avance confondu l'infâme imposture de Voltaire, en racontant, devant les bourreaux de la Vierge de Domrémy, les précautions dont s’entourait dès lors sa vertu au milieu de tous ces hom mes, qui redevenaient presque vertueux au contact de sa sainteté.
Enfin, après bien des alertes, Jean de Metz respira. On était en vue de Gien et on allait pouvoir passer la Loire. Or, la Loire passée, le danger semblait fini, au moins pour l’escorte et sa mission, car, le péril restait le meme, de la part des Anglais qui pouvaient toujours surprendre la faible armée du roi de France, réduit à l’extrémité.
Mais .Jeanne lui apportait le secours. Elle voulut le mettre sous la protection de l’une de ses deux saintes. On était à Fierbois, en Touraine, et il y avait là une église, dédiée à la patronne du lieu, sainte Catherine. La pieuse enfant y courut, elle y entendit trois messes. Puis, elle lit savoir au dauphin son arrivée, sollicitant une audience le plus tôt possible.
ü n’y avait plus lieu d’ailleurs de cacher le but du voyage, tenu soigneusement secret durant le trajet de Vaucouleurs à Gien ; les soldais de l’escorte en parlaient ouvertement, el le bruit s’en répandit jusqu’à Orléans.
— Voici, disait-on., qu’une bergerette nommée la Pucelle, conduite par quelques gentilshommes de Lorraine, est arrivée à Gien, disant qu’elle vient faire lever le siège d’Orléans cl conduire le roi à Reims pour l’y faire sacrer.
Dans l’entourage de Charles VII, on s’émut de ces bruits. Obéissant à je ne sais quels sentiments de jalousie, comme Jeanne en rencontra si souvent sur sa route, ou peut-être voulant se ménager ce titre à la faveur de l’Anglais qui sera certainement victorieux demain, quelques soudards s’échappèrent de Chinon, où était le roi, et, sachant les chemins par où devait venir la Pucelle, ils vinrent lui tendre une embuscade pour l’enlever et piller son escorte. Ainsi, ce que n’avaient pu tenter Anglais ni Bourguignons, les gens mêmes de l’entourage royal l’essayèrent. Dieu et les saintes veillaient sur la Pucelle. Les conjurés se sentirent tout d’un coup cloués au sol el il leur fut impossible de bouger (1).
1. Pierre de Versailles, mort évêque de Meaux, a raconté ce prodige, comme le tenant des hommes d’armes eux-mêmes. ( Déposition de Seguin au procès de réhabilitation.)
Cependant, Charles VU avait reçu la lettre de Jeanne.
Elle mandait au roi de France qu’elle venait de faire cent cinquante lieues pour lui venir en aide, qu’elle savait plusieurs bonnes choses qui le concernaient et lui déclarait, en signe de sa mission surnaturelle, que, bien qu’elle ne l’eût jamais vu, elle saurait le reconnaître entre tous les autres.
Or, Charles YII était aux abois. Le trésor royal était vide. En réunissant toutes leurs ressources, les courtisans n’arrivaient pas à trouver quatre écus en tout. « C'est le temps, dit M. du Fresne de Beaucourt, où Charles VIL vend ses joyaux et tout ce qu’il possède, où il fait remettre des manches à ses vieux pourpoints, et où un cordonnier lui retire du pied une bottine qu’il venait de lui chausser, le roi ne pouvant lui payer comptant la paire, et l’ouvrier ne voulant pas la lui laisser à crédit, en sorte que le prince dut rechausser ses vieilles bottines. »
A bout d’expédients, il songeait à fuir, car, Orléans pris, la Touraine même n’était plus sûre pour lui. Irait-il en Dauphiné ? Se réfugierait-il en Castille? On juge do l’émotion que durent apporter les bruits dé la venue de Jeanne à Gien et sa lettre au roi désespéré. On en était à l’un de ces moments où Ton se raccroche à toute planche, dans le naufrage universel et l’effrondement do tout autour de soi. Et pourtant, il y avait, auprès du prince malheureux, un courtisan, La Trémouille, qui avait su s’imposer à sa confiance, au point, dit un contemporain, que personne n’osait même le contredire. Jouet entre d’imlignes mains, Charles Vil hésita; La Trémouille craignait l’arrivée de la jeune inconnue, qui pourrait changer la face des choses et diminuer son crédit, en arrachant le
fit
il;
prince insouciant à sa torpeur. La reine de Sicile, mère de la femme de Charles VII, osa lutter contre le favori.
— Pouvez-vous, dit-elle à son trop faible gendre,, pouvez-vous refuser de voir au moins la Pucelle, qui promet de si grandes choses, au nom de Dieu?
Les fidèles serviteurs de la royauté disaient comme elle, et Charles VII donna ordre, malgré la résistance de l'homme en faveur, de laisser venir Jeanne d’Arc à Chinon.
C’était quelque chose, mais ce n’était point tout.
Les conseillers royaux, gagnés au favori, objectèrent qu’il ne convenait pas à la majesté du prince de se commettre directement avec une petite paysanne, folle peutêtre, une aventurière sans mission. Toujours cette maudite étiquette, qui a si souvent perdu les grands et les a privés d’entendre leur peuple, dont les courtisans ont intérêt à les tenir éloignés.
Ils allèrent trouver Jeanne à son arrivée à Chinon, et lui demandèrent de leur dire à eux-mêmes ce qu’elle venait dire au roi. Sauf des secrets réservés au prince, Jeanne leur découvrit, avec une noble candeur, le but de sa venue. Ils crurent en elle, et, par une inconséquence qu’explique seule leur fanatique attachement à la cause de La Trémouille, ils en conclurent qu’il fallait d’autant plus l’empêcher de voir le roi.
Les clercs, sur ce que Jeanne se disait envoyée de Dieu, lui furent aussi députés. Ils furent bientôt convaincus que rien, dans les récits de la jeune inspirée, ne mettait obstacle à ce qu’elle fût admise à l’audience royale, et Jeanne vint au château.
Jusqu’au bout, sa mission devait être contrariée. A la porte de la résidence de Charles VII, on l’arrêta et on voulut l’empêcher d’entrer. Un véritable ami de la monarchie en péril, un vrai Français, prit sur lui de secouer la torpeur du trop faible dauphin.
— Eh ! quoi, cette jeune fille est porteuse d’une lettre
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de crédit de Robert de Baudricourt, un loyal serviteur du roi. Elle a traversé tant de pays où l’ennemi est maître, échappant par miracle à d'innombrables périls. Les Orléanais ont appris sa venue, c’est leur dernier espoir, comme vient de le faire connaître leur message à leur roi. Les députés de la ville assiégée et aux abois sont là qui attendent la réponse...
On manda les deux chefs d’escorte de la Pucolle, devant le Conseil. Ils parlèrent avec chaleur, disant comment leur confiance en leur sainte compatriote s’était accrue durant le voyage, au souffle de son ardent patriotisme et de ses exhortations inspirées. Ils finirent par obtenir cette audience tant disputée.
Ap rès deux jours d’attente à Chinon, Jeanne fut admise à voir le roi.
Jeanne, conduite par le comte do Vendôme, se présenta enfin à l’audience.
Mais, comme il fallait que l’ennemi jusqu’au bout lui prodiguât l’outrage, pendant qu’elle arrivait sur le seuil du château, un homme à cheval la toisa ironiquement et dit, sur un ton railleur :
— C’est donc ça, la Pueelle?
Puis, il jura le saint nom de Dieu et proféra une injure obscène à l’adresse de la virginale enfant, qui le regarda tristement et dit :
— Ah! tu jures par ton Dieu, et tu es si près de paraître devant lui !
Une heure après, l’homme tombait à l’eau et se noyait.
Arrivée dans l’appartement où se tenait Charles VIT, Jeanne « fit, les inclinations et révérences accoutumées de faire au roi, ainsi, dit Jean Chartier, que si elle eût été nourrie en la cour. »
M ais, continue le même chroniqueur, « le roi, pour la mettre à l’epreuve, s’était confondu parmi d’autres seigneurs plus pompeusement vêtus, et quand Jeanne, qui ne l’avait jamais vu, le vint saluer, disant :
« — Dieu vous donne bonne vie, gentil prince!
« — Je ne suis pas le roi, dit-il : voilà le roi.
« El il lui désignait un des seigneurs. Mais Jeanne répondit. :
« — En mon Dieu, gentil prince, vous l’êtes, et non un autre. »
La salle, où se passait la scène, au premier étage du château, longue de quatre-vingt-dix pieds et large de cinquante, était éclairée vivement de cinquante torches, L’assistance nombreuse considérait curieusement la jeune paysanne, qui se présentait avec grande timidité, mais sans embarras. Elle était, dit l’Anonyme de La Rochelle, « en habit d’homme, c'est à savoir qu’elle avait pourpoint noir, chausses attachées, robe courte de gros gris noir, cheveux ronds et noirs, et un chapeau noir sur la tête. »
Charles VII, impressionné par ce début, l'interrogea sur son nom et le but de sa visite.
— Gentil dauphin, répondit-elle, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez lieutenant du roi des cieux, qui est roi de France.
La « lumière spirituelle » qui se dégageait de l’inconnue saisissait le roi . Il continua l’entretien à voix basse. Charles posa plusieurs questions, auxquelles Jeanne répondit à sa visible satisfaction, quand, tout à coup, la jeune inspirée élevant la voix, s’écria :
— Je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi.
C’était une réponse directe et inattendue au doute secret, qui torturait l’âme du prince, au sujet de la légitimité de sa naissance. Le roi rayonna de joie visible. Jeanne n’avait point parlé d’abord sur ce ton, c’est Dieu loi-même qui par-
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lait ainsi à son lieutenant par la bouche de la virginale envoyée, et le prince non seulement allait croire en elle, mais il croira maintenant à son titre et à son droit. La sublime inspirée a jouta, tou jours à voix haute :
— Je suis envoyée vers toi pour te conduire à Reims, afin que tu y reçoives le sacre et la couronne, si tu le veux.
A ce moment, un des rares princes que La Trémouille n’avait point écartés de Charles VII (1), le jeune duc d’Alençon, entra dans la salle.
Fait prisonnier à Verneuil on 1424, il était demeuré prisonnier des Anglais pendant trois ans, résistant à toutes les séductions pour rester fidèle à la cause de Charles VII et ne pas passer sous les drapeaux de l’usurpateur. Le roi l’aimait. Quand il le vit entrer, il le nomma à Jeanne, qui le salua, en disant :
— Soyez le très bien venu, gentil duc : plus il y en aura ensemble du sang royal de France, mieux en sera-t-il.
Puis, l’entretien à voix basse, que nous avons déjà mentionné, reprit entre la Pucelle et son royal interlocuteur.
On raconte qu’au sortir de l’entretien, Charles VII rayonnait de joie. C’est l’épisode, important dans la vie de la Pucelle, qui fera l'objet de ses plus cruels interrogatoires, et connu sous le nom de « Secret du Roi ». Il convient de s’y arrêter.
1. Le Conseil du roi se composait de quatre influences dominantes : Georges delà Trémouille, baron de Sully, hostile à la Pucelle; — Régnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France,. dévoué au premier et dès lors peu favorable à Jeanne, que cependant il Unit par subir; — Robert le Maçon, seigneur de Trêves en Anjou, point hostile, mais faible, et dès lors tiède et chancelant dans son attitude vis-à-vis do la Pucelle; — Raoul de Gaucourt, bailli d’Orléans, point hostile à ce moment, mais le devint plus tard par jalousie.
Jeanne était soutenue par la reine de Sicile, Yolande d’Aragon, belle-mère de Charles VII; et par le confesseur du roi, maître Gérard Machet, plus lard évêque de Castres, pieux et savant docteur, qui insista pour admettre la Pucelle à l’audience du roi.
— Gentil Danpliin, dit Jeanne, pourquoi ne me croyezvous pas? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple : car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prière pour vous; et je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose qu’elle vous donnera à connaître que me devez croire (1).
Accablé de revers, vaincu et abandonné du grand nombre, Charles Vil avait douté, comme nous le disions tantôt.
de lui-même et de ses droits. Etait-il vraiment le lîls du roi, Charles VI? Avec une femme telle qu’Isabeau de Bavière, on pouvait douter, et, dans ce cas, les malheurs de la maison royale s’expliquaient, comme une malédiction du ciel sur rimposture. Dieu ne voulait-il pas transférer, de l'héritier illégitime, les droits à la couronne de France, au jeune roi d'Angleterre, petit-neveu de Charles VI. Pris d’angoisse, le dauphin, un jour, — c’était le 1 er novembre 1428 — adressait, du fond de son cœur, dans le secret de son âme, au Seigneur, la prière suivante :
— Dieu puissant, si je suis le véritable héritier de la couronne, accordez-moi de recouvrer mon royaume; sinon,
1. D’après la Chronique de la Pucelle attribuée à Gousinot de Montreuil, l’épisode se passa quelques jours après la première audience et eut plusieurs témoins. « Elle fut contente, dit le chroniqueur, que quelques-uns des gens du roi y fussent, et, en la présence du duc d’Alençon, du seigneur de Trêves, de Christophe d’Harcourt et de maître Gérard Machet, confesseur du roi, auxquels il fit jurer, à la requête de ladite Jeanne, qu’ils n’en révéleraient ni diraient rien, elle dit au roi une chose de grande conséquence qu’il avait faite,
bien secrète, dont il fut fort ébahi, car il n’y avait personne qui prit le -savoir, que Dieu et lui. » D’autres récits suppriment les témoins, ou du moins les tiennent à distance, d’accord sur le fait et la joie qu’en éprouva Charles VII. « Ce qu’elle lui a dit, nul ne le sait, écrit Alain Chartier en juillet 1429, mais il est bien manifeste qu’il en a été tout rayonnant de joie, comme à une révélation de l’ Esprit-Saint. » Ce secret fut révélé plus tard par le roi lui-même à Guillaume Gouffier, seigneur de Boisy, son chambellan, qui le raconta à son ami Pierre Sales, lequel Va mentionné dans son livre des Hardiesses .
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que j’aie au moins la vie sauve et que je trouve un refuge assuré, soit en Espagne,soit en Écosse.
Or, les voix avaient révélé cette prière à leur envoyée, qui la répéta au prince stupéfait. On s’explique dès lors sa joie et l’expression rayonnante de son visage. Le secret pourtant fut bien gardé. Les Anglais en eurent vent et nous les verrons, à Rouen, torturer laPucelle pour qu’elle le trahisse. Mais elle put dépister leur curiosité, sans livrer un mystère qu’ils n’auraient pas manqué d’exploiter au profit de l’usurpateur.
Charles VII dut tressaillir, quand la jeune inspirée s’écria, assez haut pour être entendue des assistants (1). sur le ton du supérieur qui parle au nom de Dieu :
— Je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi.
Le lendemain, Jeanne fut admise à la messe du roi. Puis il la prit à part avec Alençon et la Trémouille, et là elle lui fit plusieurs demandes, entre autres celle-ci justement demeurée célèbre (2) :
— Gentil Dauphin, demanda Jeanne, faites-moi un présent. Je veux que vous me donniez le royaume de France lui-même.
Le roi étonné le lui donna après quelque hésitation; et la jeune fille l’accepta. Elle voulut même que l’acte en fût solennellement dressé et lu par les quatre secrétaires du roi. La charte rédigée et récitée à haute voix, le roi resta un peu ébahi, lorsque la jeune fille, le montrant à l’assistance, dit :
— Voilà le plus pauvre chevalier de son royaume.
1. Jeanne, dans son interrogatoire de Rouen, confirme l’opinion qui veut que le secret ait été révélé au roi sans témoins, quand elle dit « qu’elle ne pense pas que personne ait été alors avec le roi, quoiqu'il y eut bien des gens assez proche. »
2. Le duc d’Alençon, dans sa déposition au Procès (t. III, p. 91), raconte que Jeanne « demanda au roi de donner son royaume au roi des cieux, et que le roi des cieux, après cette donation, ferait pour lui comme pour ses prédécesseurs, etSle rétablirait dans son ancien état. »
Après un peu de temps, continue la chronique, en présence des mêmes notaires, disposant en maîtresse du royaume de France, elle le remit entre les mains de Dieu tout-puissant. Puis, au bout de quelques autres moments, agissant au nom de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France; et de tout cela elle voulut qu’un acte solennel fût dressé par écrit (1).
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Cependant, Charles VII s’entourait de tous les moyens d’information que suggéraient la prudence et peut-être la secrète animosité des courtisans jaloux. Dieu le permettait ainsi pour donner au caractère surnaturel do la mission de son envoyée tout son éclat.
Des frères mineurs, envoyés secrètement à Domrémy, s’y informaient du passé de Jeanne et recueillaient les plus beaux témoignages de sa vertu. Pondant ce temps, une commission d’ecclésiastiques sages et doctes la soumettait à de longues interrogations, qui la fatiguaient, sans l’intimider un seul instant. Mais, quand elle se retrouvait seule, elle se jetait à genoux et, versant d’abondantes larmes, conjurait son Dieu d’abréger cette épreuve.
On l’avait conüée à la garde de Guillaume Bellier, qui la logea dans une chambre de la tour de Coudrai, où sa femme, témoin de la ferveur de Jeanne, ne tarda pas à se déclarer pour la vertueuse jeune lille.
Toutefois, avant de se décider à accepter la direction de Jeanne, Charles VII voulut faire examiner à fond la question de savoir si, étant donné le caractère surnaturel de sa mission, celle-ci venait du bon ou du mauvais esprit, de Dieu et de ses anges ou de l’infernal ennemi du Christ et de son Eglise.
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Le Parlement et l’Université royale siégeaient à Poitiers. Il fut décidé que Jeanne irait à Poitiers, où elle serait examinée de plus près encore par les plus savants docteurs du royaume.
On fit donc savoir à la Pucelle, qu’elle allait partir avec le roi, mais on ne lui dit qu’en route où on la conduisait. Quand elle le sut :
— En nom Dieu, fit-elle, je sais que j’y aurai bien à faire : mais Messire m’aidera, Or, allons de par Dieu.
À Poitiers, on la logea chez un avocat général au Parlement, nommé Jean R a bateau. Puis, une Commission fut nommée, composée de l’archevêque de Reims, de l’évêque de Castres, du futur évêque de Senlis, de l’évêque de Maguelonne, de l’évêque de Poitiers, du futur évêque de Meaux, de chanoines, de dominicains, entre autres Seguin qui nous a conservé les précieux détails de ces conférences, et d’autres théologiens.
Ils vinrent trouver Jeanne chez l’avocat général et lui montrèrent « par belles et douces raisons » qu’on ne pouvait croire à sa mission. « Us y furent plus de deux heures où chacun d’eux parla sa foi; et elle leur répondit, dont ils étaient grandement ébahis, comme si une simple bergère, jeune fille, pouvait ainsi répondre. »
L’héroïque enfant raconta simplement ce que nous savons déjà de ses visions et de ses voix. Les docteurs lui opposèrent leurs objections.
— Jeanne, dit le dominicain Guillaume Aymeri, vous demandez gens d’armes, et dites que c’est le bon plaisir de Dieu que les Anglais laissent le royaume de France et s’en aillent en leur pays, Mais, si cela est, il ne faut point de gens d’armes, car le seul plaisir de Dieu peut les déconfire et faire aller en leur pays.
— En nom Dieu, répondit Jeanne, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera victoire.
Cette sublime réponse désarma maître Guillaume, qui avoua que c’était bien répondu.
Maître Seguin, autre dominicain, un « bien aigre homme, » dit la chronique, s’enquit assez curieusement de la langue que parlaient les voix. Pour lui, il parlait limousin. Jeanne repartit, non sans ironie :
— Meilleure que la vôtre !
Le docteur, blessé de la saillie, demanda :
— Croyez -vous en Dieu?
— Mieux que vous, répondit Jeanne avec l’assurance de sa foi et de sa confiance en Celui qui l’envoyait.
— Eh bien! reprit maître Seguin, Dieu défend de vous croire, sans un signe qui oblige à le faire. Pour moi, je ne donnerai point conseil au roi de vous donner gens d’armes pour les exposer à péri! de mort, sur votre seule parole.
— En mon Dieu, répliqua Jeanne, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes; mais me nez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pourquoi je suis envoyée. Qu’on me donne si peu de gens qu’on voudra, j’irai à Orléans.
Selon la juste remarque de M. Wallon, le frère Seguin, si aigre homme que le dise la chronique, a eu du moins la bonhomie de nous garder ces traits sans leur rien ôter de ce qu’ils avaient dé piquant pour lui-même, moins soucieux de sou amour-propre que de la vérité.
Pendant trois mortelles semaines, cet examen se prolongea, au prix de fatigues inouïes pour l’envoyée du ciel qui, reconnaissant un jour entre les docteurs l’écuyer du roi Gobert Thibault, eut un mouvement de joie et lui dit, en lui frappant militairement sur l’épaule :
— Je voudrais bien avoir plusieurs hommes d’aussi bonne volonté.
Puis, se tournant vers Pierre de Versailles, elle lui dit résolument :
— Je crois bien que vous êtes venu pour m’interroger : je ne sais ni A ni B ; mais je viens do la part du roi des cieux pour faire lever le siège d’Orléans, et mener le roi à Reims, afin qu’il y soit couronné et sacré.
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S’adressant à Jean Erault, le compagnon, ce jour-là, de Pierre de Versailles, elle ajouta :
— Avez-vous du papier, de l’encre? Écrivez ce que je vous dirai : « Vous, Snlï'ort, Classidas et La Poule, je vous somme, par le roi des deux, que vous alliez en Angleterre . »
Cependant, les femmes, chargées de surveiller l’innocente Pncelle, rendaient bon et élogieux témoignage de sa conduite, de sa retenue et de sa piété. Les docteurs euxmêmes, tout piqués qu’ils fussent des saillies de la vive Lorraine, se voyaient obligés de reconnaître qu’elle avait, raison, quand elle répondait aux objections tirées de leurs livres :
-Il y a ès livres de Notre Seigneur plus qu’ès vôtres.
Le peuple d’ailleurs, les grands comme les petits, se sentait gagné à la confiance.
La maison de Jean Rabateau devenait comme un centre de pèlerinage. Sans doute, il s’y mêlait plus d’un spectique, mais le grand nombre croyait en la Pncelle. Les prophéties qui couraient la France (1) semblaient trouver en elle leur accomplissement. Quelques-uns, la vénérant déjà comme une sainte, s’efforçaient de lui faire toucher médailles, chapelets et objets de piété.
— Mais, leur disait joyeusement l’humble bergerette, touchez-les donc vous-mêmes, ce sera tout aussi bien que si je les touchais.
Tout le temps libre, elle le passait dans une chapelle voi-
1. M. Quicheral a soulevé diverses objections contre la prophétie de Merlin, en ce qu’elle se rapporterait à Jeanne. Il n’en est pas moins acquis que, au sentiment populaire général, plus d’une des prédictions ayant cours se sont réalisées dans la venue de la Pucelle de Domrémy.
sine, priant et pleurant pour que Dieu voulût bientôt venir en aide à la grande pitié du royaume.
Les frères mineurs, de retour de leur enquête, rendaient témoignage de la vie de Jeanne à Domrémy et à Vaucouleurs.
Le Conseil ecclésiastique de Poitiers se rendit à l’évidence des faits. Il rédigea « l’opinion des docteurs que le roi a demandée, touchant le fait de la Pucelle envoyée de par Dieu. »
Le rapport commence par féliciter le roi d'avoir procédé dans cette affaire avec lenteur et maturité, et d’avoir fait examiner Jeanne sérieusement, en se conformant ainsi aux
conseils de la Sainte Ecriture. Puis, il constate que, depuis six semaines, la jeune fille a été examinée, tant publiquement que secrètement, par des savants, des gens d’église, des chefs militaires, de nobles et prudentes dames ; qu’elle a reçu la visite d’un nombre immense de personnes de toutes conditions, et qu’en elle on n’a pas trouvé de mal, mais au contraire bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplicité.
L’« opinion des docteurs » déclare ensuite que, de sa naissance comme de sa vie, on raconte des choses merveilleuses; pour le miracle qu’on lui demande, elle répond que ce sera la délivrance d’Orléans, parce qu’ainsi Dieu le veut.
En conclusion, les docteurs disent qu’il faut, pleins d’espérance en Dieu, la conduire avec des soldats devant Orléans, car douter d’elle ou la délaisser sans apparence de mal, serait résister au Saint-Esprit et se rendre indigne des grâces de Dieu (1).
1. Le grand Gerson, sur le point de mourir, écrivait, dans son dernier Lravail, Opuscule sur le fait cle ta Pucelle , à la date du 14 mai 1429 : « Que la grâce divine, manifestée en cetle Pue 'lie, ne tourne point, par notre faute, en vanités, en haines, en séditions, en vengeances d’injures passées ; mais que, excitant tout le peuple h la prière, cette grâce nous procure enfin la douce, paix, afin que, délivrés avec l’aide de Dieu, des mains de nos ennemis, nous adorions le Seigneur, dans la sainteté et la justice, tous les jours de notre vie. Ainsi soit-il. Ce 1 a a été fait par Dieu. »
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C’est aussi la conclusion du traité' spécialement composé pour étudier la nature des inspirations de la Pucelle, par l’ archevêque d’ Embrun, Jacques Gelu :
« Nous conseillons donc, écrit ce savant prélat, qu’en toutes choses on se guide d’abord sur P opinion de la Pucelle, et que le roi s’attache à suivre les conseils précis qu’elle pourra donner, parce qu’ils viennent de Dieu... Son avis doit être demandé avant tout, et l’on doit le rechercher de préférence «à celui de tous les autres conseillers... Que le roi, avec humilité et reconnaissance, courbe la tête et fléchisse les genoux devant la majesté divine, et qu’il exécute les ordres de Dieu avec vigilance et promptitude. » Les juges de Rouen auront donc beau dire, Jeanne s’est soumise humblement et filialement à l’autorité de l’Eglise, avant de commencer sa mission. Si elle a répondu quelquefois avec cette spirituelle brusquerie, qui fait le charme des récits de Joinville et trouve son explication toute naturelle dans les façons de parler de ces âges naïfs, jamais elle ne s’est dérobée aux questions posées par ceux qui avaient charge de les lui faire, et la conclusion du Comité de Poitiers dit bien haut que la mission de Jeanne eut dès l’abord l’approbation de l’Église.
Une dernière question restait à trancher, celle des vêtements de guerre (1) que Jeanne, sur l’invitation de ses
1. « Certes, écrivait Bouillé, lors du procès de réhabilitation de Jeanne d’ Arc, si Ton considère la mission divine, vraisemblablement intimée à Jeanne par ses révélations ; le service guerrier à accomplir par commandement divin au milieu des hommes d’armes, on trouvera qu’elle avait un motif raisonnable de prendre le vêtement viril, au milieu de tous ces guerriers.
« Il n’y a rien d’ailleurs de déraisonnable dans l’assertion d’après laquelle elle a affirmé que ses voix lui avaient commandé, de la part de Dieu, de prendre le costume masculin et militaire; et elle ne devait pas, pour obéir à l’homme, transgresser un ordre de Dieu dont elle était certaine. Ceux qui sont conduits par une loi particulière sont conduits par l’esprit de Dieu, et (sous ce rapport) ne sont pas assujettis à la loi commune : « Là où est l’esprit de Dieu, là est la liberté. » (Gai. IL)
« Il y avait en outre une cause raisonnable, dès que l’on part de ce fondement qu'elle avait mission pour faire la guerre. Ce n’était pas par esprit de libertinage, de superstition idolâtrique, ni pour aucun des motifs qui inspiraient
voix, avait revêtus. Le bon sens, si elle fut discutée, suffit à la résoudre, comme le fit observer F archevêque d’Embrun, en résumant toute la question par ces simples mots :
— Il est plus décent de faire ces choses (de la guerre) en habit d’homme, puisque c'est avec des hommes qu'on doit les faire.
aux païens semblable travestissement, et qui avaient porté Dieu, d’après saint Thomas d’Aquin, à le prohiber dans la loi.
« Des causes raisonnables ont fait que des saintes ont ainsi changé les habits de leurs sexes. Elles sont nombreuses celles qui, par raison de pudeur ou de piété, ont porté des vêtements d’homme jusqu'à la fin de leur vie; sainte Nathalie, sainte Maxime, sainte Eugénie, sainte Euphrasie, etc. »