‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 17 sur 45 · M. Sepet, op. cil., p · texte numérisé non relu

M. Sepet, op. cil., p

LA VEILLÉE DES ARMES

Un l’aura sans doute remarqué dans la lettre du jeune sire de Laval, Jeanne avait des lors auprès d’elle un de ses frères. Elle en avait meme deux. Les deux plus jeunes Jean et Pierre, en effet, la rejoignirent à Tours et constituèrent avec ses deux fidèles compagnons, Jean de Metz et Bertrand de Poulangy, les premiers éléments de sa maison mili taire .

Domrémy et Vaucouleurs se retrouvèrent donc auprès d’elle, quand il fallut commencer sa rude et glorieuse mission. D’autres s’adjoignirent à ces fidèles et chers représentants du pays natal : Jean d’Aulon, qui fut toujours pour Jeanne un si dévoué compagnon ; Louis de Contes et Raymond, ses deux pages, et quelques varie ts d’armes.

Les frères de Jeanne, en s’arrêtant à Notre-Dame du Puy, où leur mère les avait accompagnés pour prier la future Notre-Dame de France en faveur de sa Jeannette laissée en de si graves périls, y rencontrèrent un bon ermite de l’ordre de saint Augustin, frère Jean Pa— querel.

— Venez avec nous, lui dirent-ils, trouver Jeanne.

Et, pour achever de décider le saint religieux, ils ajoutèrent :

— Nous ne vous laisserons point aller, que vous ne consentiez à venir avec nous vers elle.

Pasquerel se décida et ils le présentèrent à leur sœur.

— Jeanne, nous vous amenons ce bon père; si vous le connaissiez, vous l’aimeriez beaucoup.

Or, Jeanne le connaissait, peut-être par scs voix, elle avait entendu parler de lui :

— Je suis contente de le voir, dit-elle. Dès demain, je veux qu’il m’entende en confession.

Le lendemain, en ctlèt, frère Jean Paquerel la confessa.

chanta la messe devant elle et devint son aumônier en titre. Il ne la quitta plus, pendant toutes ses campagnes.

Toute l’armée se trouva en un clin d’œil transformée (1).

Le spectacle vaut d’être considéré d’un peu près. Nous en empruntons le détail au P. Ayroles.

Un guerrier de dix-sep t ans, possédant toutes les qualités du parfait soldat et du général accompli : l’histoire en connaît-elle? Un homme d’armes paraissant pour la première fois au milieu des hommes du métier, et se montrant du premier coup rompu à tous les exercices, aux plus hauts comme aux plus humbles secrets de la noble profession, n’est-ce pas en dehors de toutes les lois de la nature? Si ce guerrier si jeune, maître sans avoir jamais été élève, est une jeune fille, une villageoise, qui ne sera forcé de la croire, quand elle affirme être sous l’action d’une puissance supérieure, de saint Michel?

Faut-il d’autres preuves? Contemplez ceux qu’elle va conduire à la victoire. Ce sont ces Armagnacs qui blasphèment comme ils respirent, sans frein dans leur luxure, pillards, au point que leurs déprédations les rendent aussi redoutables au pays pour lequel ils disent combattre, que les étrangers qu’ils combattent. La Pucelle paraît ; et voilà qu’à sa voix, momentanément du moins, leur langage se transforme ; ils deviennent pieux et moraux, respectueux du bien d’autrui ; ils souffrent que la jeune fille proscrive l’immonde troupeau qu’ils traînent à leur suite, et lui donne la chasse.

Le premier ordre qu’elle donne en arrivant à Blois, c’est celui de renvoyer des rangs de l’armée les femmes

1. On voyait Jeanne, qui avait toujours à côté d’elle son confesseur, prendre tous les moyens pour préserver les soldats de ce qui pouvait corrompre les mœurs, proscrivant diverses excitations au mal et procurant l’assistance de saints prêtres pour favoriser Ja piété. Plus puissant encore était l’exemple de la Pucelle, qui offrait quelque chose d’angélique par l’exercice de toutes les vertus, principalement de la plus ardente charité envers Dieu et envers le prochain. ( Décret d'introduction de la cause de la Vénérable Jeanne d' Arc.)

LA VEILLÉE DES A FIMES

de mauvaise vie, qui y foisonnaient ; de se confesser et de mettre la conscience en bon état. Elle promettait la victoire, à l’aide de Dieu, si l’on obéissait.

Même commandement à son arrivée à Orléans. Elle menaçait de renvoyer de Farinée quiconque ne se serait pas confessé, ou même elle menaçait de se retirer.

Le blasphème la mettait hors d’elle-môme. On l’a vue courir vers do hauts personnages qui s’oubliaient, les prendre au collet et leur dire :

— Vous osez bien renier ainsi notre sire et notre maître; en nom Dieu, vous vous en dédirez, avant que je parte d’ici.

Les grands seigneurs s’exécutaient, faisaient amende honorable et promettaient de se corriger.

« J’ai été sévèrement réprimandé par elle, déposait un des premiers princes du sang, le duc d’Alençon, pour m’être laissé aller à cette habitude invétérée. Sa seule vue arrêtait sur mes lèvres la parole prohibée, prête à s’échapper. »

« Ses exhortations produisaient les transformations les plus entières. Des guerriers d’une indicible dissolution revenaient à la pureté des mœurs chrétiennes, » déposait le chanoine André.

Le brave de l’époque, Etienne de Vignobles, qui devait aux fureurs de ses emportements le nom depuis si populaire de La Dire (la colère), La Dire se calma devant l’agneau. Il lui fallait un mot pour laisser échapper les bouillons de son humeur gasconne. Il se mit à jurer par son martin , son bâton, comme le Béarnais converti devait jurer plus tard par son confesseur, et faire entrer dans la langue populaire son Jarnicoton (1).

1. C’est ce même La Hire qui, avec une soixantaine de lances et trois ou quatre mille hommes de pied commandés par Kennedy, un capitaine écossais, et l’abbé de Serquenceaux, s’en vient devant Montargis que les Anglais assiégeaient et qu’il s’agissait de ravitailler. En approchant, il se dit qu'il fera mieux et qu’il enlèvera la ville assiégée, « C’était chose très difficile.

Ennemie du blasphème, celle qui était venue pour les opprimés, l’était de la rapine. Elle la prohibait sévèrement, et préférait manquer du nécessaire plutôt que de le devoir à la violence. Un homme d’armes écossais ayant osé lui dire qu’elle avait trouvé bon un morceau de veau, fruit de la maraude, elle en fut comme exaspérée et se mit en devoir de le frapper.

La guerre qu’elle fit aux femmes de mauvaise vie fut implacable, comme celle qu’elle lit à l’envahisseur. L’ordre qu’elle donna en arrivant à Blois, elle le renouvela et lit publier « un cri » par lequel il leur était défendu de paraître dans l’armée. Les impudentes, pour échapper à celte proscription, prenaient des vêtements d’hommes et se glissaient dans les rangs des gens de guerre. Jeanne leur donnait la chasse, les poursuivait, lance en main, et la menace aux lèvres. Elle les frappait du plat de son épée. C’est ainsi qu’elle brisa sur le dos de l’une d’entre elles son arme de prédilection, l’épée de Fierbois.

Plus on sonde celte âme si fortement chrétienne, et plus on s’éprend d’admiration pour les dons surnaturels et les vertus qui l’ont caractérisée. Les témoignages, versés au procès d’introduction de sa cause en cour de Rome, sura-

Aussi songea-t-il à quelques gros péchés que « d’aventure » il pouvait avoir sur la conscience. 11 n’y avait, d’ailleurs, pas de temps à perdre. Il trouva un chapelain, auquel il dit qu’il lui donnât hâtivement l’absolution. Le chapelain lui dit qu’il voulait bien, et qu’il confessât scs péchés. La Mire répondit qu’il n’aurait pas le temps, car il fallait frapper promptement sur l’ennemi, et que le chapelain savait bien ce que les gens de guerre ont rhabitude de faire et que c’était là sa confession. Sur quoi le chapelain lui bailla l’absolution telle quelle. Alors La 11 ire fit sa prière à Dieu, en lui disant, en son gascon, les mains jointes : « Dieu, je te prie que lu fasses aujourd’hui pour La 1 lire autant que tu voudrais que La Ilire fit pour toi, s’il était Dieu et que tu fusses La Hire. » Et il pensait très bien dire et prier. ( Chronique de la Pucelle ,)

LA VEILLÉE DES ARMES

bondent à cet égard. La vénérable servante de Dieu a pratiqué, à un degré véritablement héroïque., les grandes vertus théologales et cardinales, qui sont le fonds de la sainteté chrétienne.

Son ardeur contre les Anglais elle-même n’est point de la haine, c’est une généreuse indignation patriotique, tempérée par la charité envers les ennemis de son pays tant aimé (1).

— Ce qu’il faut, ne cesse-t-elle de répéter à ses juges, c’est qu’ils s’en retournent en leur pays.

Aussi, sur le point de leur livrer bataille, s’inspirant de son grand cœur, elle se recueillit et dicta la lettre suivante, monument de sa foi en la mission qu’elle avait reçue de Dieu, aussi bien que de son amour sincère de la paix et de la concorde entre les deux peuples :

« Jésus, Marie,

« Roi d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous « dites régent du royaume de France ; vous, Guillaume de « la Poule (Pôle), comte de Sulford (Suffolk) ; Jean, sire « de Tlialebot (Talbot); et vous, Thomas, sire d’Escalles « (Scales), qui vous dites lieutenants dudit duc de Bed- « ford, faites raison au roi du ciel de son sang royal; « rendez à la Pucelle, qui est envoyée ici de par Dieu, le « roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que « vous avez prises et violées ensemble. Elle est venue ici, « de par Dieu, pour réclamer les droits du sang royal. « Elle est toute prête à faire la paix, si vous voulez lui « faire raison, c’est-à-dire si vous abandonnez le territoire « de la France, en nous indemnisant des maux que vous « nous avez causés. Et vous tous, archers, gentils coin-

1. Sa charité brilla à tel point à l’égard meme des ennemis, que non seulement jamais Jeanne ne blessa aucun d’eux de l’épée ou de la lîaclie, mais que ceux qu’elle voyait gisant h terre blessés, elle les faisait relever sur-lechamp, secourir et soigner, à ]a grande admiration de tous. ( Décret cUinlroduction de la cause de la Vénérable Jeanne d'Arc.)

« pagnons de guerre et autres, qui ôtes devant la « ville d’Orléans, allez-vous-en dans votre pays, de « par Dieu, et si ainsi ne faites, attendez des nouvelles de « la Pucelle, qui vous ira voir bientôt, à votre grand dom- « mage. Roi d’Angleterre, si vous ne faites ainsi, je suis « chef de guerre, et, en quelque lieu que j’atteigne vos « gens en France, je ferai qu’ils s’en aillent, qu’ils le « veuillent ou non; et, s'ils ne veulent obéir, je les ferai « tous tuer. Je suis envoyée ici, de par Dieu, roi du ciel, « coups pour coups, pour vous jeter hors de toute la France. « Et si vos gens veulent obéir, je les prendrai à merci. Et « n’allez pas vous imaginer que vous tiendrez jamais le « royaume de France de Dieu, le roi du ciel, fils de sainte « Marie. Celui qui le tiendra, c’est le roi Charles, vrai héri- « tier; car telle est la volonté de Dieu, le roi du ciel, qui « a été révélée au roi de France par la Pucelle, et il entrera « à Paris en bonne compagnie. Si vous ne voulez croire « les nouvelles que Dieu vous envoie par la Pucelle, en « quelque lieu que nous vous trouvions, nous frapperons « de bons horions, et nous ferons un si grand tumulte, que « depuis mille ans il n'y en aura pas eu de si grand en « France, si vous ne nous faites raison. Et croyez fermement « que le roi du ciel enverra plus de force à la Pucelle que « vous n’en pourrez rassembler contre elle et ses vaillants « hommes de guerre; et l’on verra bien aux horions qui a « meilleur droit, du Dieu du ciel ou de vous. Vous, duc de « Bedford, la Pucelle vous prie et vous supplie que vous ne « fassiez détruire. Si vous lui faites raison, vous pouvez « encore venir en sa compagnie, là où les Français feront le « plus beau fait d’armes qui ait jamais été accompli par la « chrétienté. Répondez si vous voulez faire la paix en la « cité d’Orléans, et, si vous ne faites ainsi, qu’il vous « souvienne qu’il vous adviendra bientôt de grands « dommages.

« Ecrit ce mardi de la semaine sainte. »

« De par la Pucelle. »

LA VEILLÉE DES ARMES

En souscription la lettre portait cette adresse :

« Au duc de Bedford, se disant régent du royaume « de France, ou à ses lieutenants étant devant la ville « d’Orléans. »

Quand les Anglais reçurent cette lettre, si fière et si française, ils entrèrent en fureur.

— Que nous veut, disaient-ils, cette ribaude, cette vachère? Nous la ferons brûler!

En attendant, contrairement à tous les usages dans les nations civilisées et à tous les principes du droit des gens., ils retinrent le héraut, porteur de la missive, prisonnier, n’attendant plus que l’avis conforme de l’ Université de Paris pour le faire périr par le feu.

Lorsque Jeanne apprit ces indignes traitements, elle ne se ressouvint plus que de sa mission de libératrice. Comme autrefois Débora et Judith — ce sont les figures bibliques auxquelles l’Église la compare dans un document officiel — elle se leva, pour délivrer Israël (1).

C’était le 27 avril, au matin. L’armée française, conduite par ce nouveau chef de guerre, se mit en marche.

Comment s’empêcher de saluer l’héroïque enfant, qui guide la vaillante armée, dont elle est l’espoir, l’honneur et l’inspiratrice! Un éloquent prélat l’avait saluée, à son départ de Vaucouleurs. Nous ferons nôtre cet hommage, en l’appliquant au départ de Blois :

« Pars donc, fille de Dieu, comme disait Baudricourt, advienne que pourra! » Pars donc, ange de Dieu, son esprit est sur toi. Tes champs ne te reverront plus; tu ne verras plus, de l’huis de ta chaumière, l’église où tu restais

1. Dieu qui, selon la parole de l’Apôtre, appelle ce qui n'est pas, comme ce qui est , de même que jadis il avait choisi, dans ses desseins, Débora et Judith pour confondre les puissants, suscita, au commencement du xv e siècle, Jeanne d’Arc pour relever les destinées de sa patrie presque abattue par la guerre acharnée entre les Français et les Anglais et, en même temps, pour revendiquer la liberté et la gloire de la religion dont les intérêts étaient menacés. (Décret (V introduction de lacause de la vénérable servante de Dieu Jeanne d" Arc.)

si longtemps à genoux, que tes compagnes disaient que tu étais trop dévote. Tu n’entendras plus là ce son triste et doux de la cloche que tu as tant aimé. Tu n’iras plus porter des couronnes nouvelles à Notre-Dame du Vert-Mont, ni prier au bois Cliesnu, ni t’asseoir recueillie sous cet arbre des Fées, « beau comme le lis », ni te désaltérer aux fontaines limpides ombragées de groseilliers. Tes amies te pleureront; tes pauvres, te voyantpartir, ne s’en consoleront pas; ton vieux père en mourra de douleur ; toi-même tu verras couler le sang de ton cœur, tu mangeras le pain de l’angoisse, tu boiras Teau d’amertume, toi-même, comme Elie, tu monteras un jour sur le char du feu qui t’enlèvera de terre. Mais tu auras été fidèle à ta mission. Le roi te reconnaîtra, l’Eglise t’adoptera, le peuple t’acclamera. Formée te bénira, la France te glorifiera, l’Europe te vénérera; car qui ne vénérerait l’ange de l'innocence? Un seul s’est rencontré qui, dans le cours des siècles, n'a pas craint de jeter à la face de cette vierge les grossières injures que lui jetaient les Anglais. Mais la Bible nous apprend que, jadis, ceux de Sodome reçurent ainsi les anges et l’insulteur de Jeanne est précisément celui dont le comte de Maistre a dit : « Paris le couronna, Sodome l’eût banni » (l).

Page 1