‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 18 sur 45 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

ORLÉANS

Sommaire. — Le cœur de la France. — Le siège d’Orléans. — Héroïsme des assiégés. — Un présage. — L’armée française arrive à Orléans sous la conduite de Jeanne. — Première entrevue avec Dunois. — Noël! Noël! — Voici venir le Grand Secours. — Cette venue change la face des choses. — Rendez-vous ! — Injures des Anglais en réponse à cette sommation. — Le sang de nos gens coule par terre. — Ah ! sanglant garçon, tu ne me le disais pas.

— Le premier sang que Jeanne ait vu couler. — Déguisement des Anglais. — Allons rendre grâces à Dieu. — Comment Dieu punit les péchés des gens de guerre. — Troisième lettre aux Anglais. — Ce sont des nouvelles. — Jeanne découvre les secrets que les chefs de l’armée voulaient lui cacher. — Panique dans l’armée française. — L’héroïne ramène les fuyards à l’assaut. — Vous avez été en votre conseil, et j’ai été au mien. — Comment elle fit ouvrir la porte de Bourgogne. — Bravoure des soldats de Jeanne.

— La place est vôtre! — Une flèche la transperce au pied des remparts. — Mort de Glansdale. — Apparitions merveilleuses. — Le 8 mai 1429. — Les Anglais lèvent le siège d’Orléans.

Ouvrons (1) la carte du beau pays de France.

Au centre, en suivant le cours du grand fleuve français, voyez, sur le plus haut point du parcours de la Loire, celte

4. Ce paragraphe est emprunté, pour le fonds du récit et, souvent dans les termes, au début du second point du Panégyrique de Jeanne d Arc, déjà cité, que Mgr Baunard prononça, à Orléans, devant Mgr Dupanloup, le 8 mai 18G8.

ville qu’elle semble porter là comme à son faîte, pour être le partage et aussi le boulevard de la France du Midi et de la France du Nord.

C’est Orléans !

On vante la grâce de ses rives, la majesté de ses forêts, la fertilité de ses plaines ; mais son plus beau trésor est celui de ses souvenirs, et, quatre fois dans l’histoire, elle reçut de Dieu l’honneur incomparable d’être le rempart suprême de la nationalité, de la vérité et de la liberté. Quand César nous foulait sous le pas de ses légions, elle avait combattu pour la patrie gauloise, et, ne pouvant pas vaincre, elle avait su périr. Quand Attila roulait sur nous la barbarie, elle avait lutté pour la patrie gallo-romaine, et la prière d’Aignan avait vaincu pour elle. Quand l’Anglais nous enlaçait déjà comme une proie, elle combattit héroïquement pour la patrie française, qui fut sauvée chez elle. Quand, enfin, le protestantisme entoura le pays, une des premières, elle s’arma pour la patrie catholique; c’est chez elle et par elle que fuL faite la Ligue, et nous avons gardé la vérité par elle (1).

Ces souvenirs ont valu à la cité orléanaise son nom de Cœur de la France. « Mère des grandes choses et mère des grandes âmes, » les lis et les lauriers s’unissent dans sa couronne, l’étoile est sur son front qui n’a jamais pâli, la flamme est dans son cœur, et, dans un jour de ténèbres, peut-être le feu sacré se fût éteint parmi nous, si la dernière étincelle ne se fût trouvée en elle.

C’était au milieu d’octobre 1428; toute la France s’étendant au-dessus de la Loire était aux mains de l’ennemi, quand, un matin, les Orléanais aperçurent briller, dans la direction d’Olivet, derrière les arbres à demi-dépouillés

1. Le 19 août 1568, les Orléanais dressèrent et signèrent en leur hôtel de ville un acte solennel, « s’engageant à défendre la sainte religion catholique, apostolique et romaine, et a s’entre-soutcnir les uns les autres jusqu’au dernier soupir de leur vie et h la dernière goutte de leur sang » C’est la véritable et première origine de la Ligue, Celle qui fut formée à Péronne par la noblesse de Picardie ne fut signée que huit ans après, en 1576.

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de leurs feuilles, les lances de Salisbury. C’était près de là, à Saint-Mesmin, entre le cours de la Loire et du Loiret, que Clovis et Clotilde étaient, il y avait neuf cenls ans, venus fonder un lieu de prière pour le salut de la France.

Ce siège fut admirable. David Hume a écrit: « L’Europe avait les yeux fixés sur ce théâtre. »

L’élite des chevaliers s’était jetée dans la place : le bâtard d’Orléans Dunois, Archambauld de Villars, les deux Xaintrailles, La Ilire, Gilles de Retz, Jean de Brosses, La Fayette. La société bourgeoise s’associait aces preux: Jacques de Thou, Louis de Contes, Jean Beauharnais. Les prêtres y apportaient leur ardeur et leurs biens. Les procureurs de la commune apportèrent leur intelligence. Les citoyens brûlaient, pour ôter tout refuge aux assiégeants, leurs faubourgs, « les plus beaux faubourgs du royaume». Ce fut même aux lueurs de ce magnanime incendie que l’ennemi reconnut l’héroïque cité qui venait de mettre entre elle et F Anglais un rempart de feu et de ruines. Les femmes rivalisaient d’ardeur et de dévouement: « il ny avait personne d’aussi français que les françaises, » et la première victime du siège, fut une femme frappée par un boulet à la porte Chesneau. Les enfants eux-mêmes gouvernaient le canon ; et l’un d’eux pointa si juste qu’il tua Salisbury de l’autre côté de la Loire.

Hélas ! tout cet héroïsme sembla ne servir de rien. A la journée de Rouvray, le 12 février 1429, « Journée des Harengs »,le désastre fut complet. Pour achever do porter le désespoir dans le cœur des assiégés, La Hire revenait de Chinon, voir le roi, qui n’avait pas quatre écus dans ses coffres et disait de lui que l’on ne pouvait perdre plus gaiement son royaume.

Mais, comme on l’a dit, « un peuple qui veille en armes auprès de ses foyers, un peuple qui veille en larmes auprès do ses autels, ne saurait point périr. » Des hommes venus de Gien apprirent aux Orléanais qu’une jeune fille de Lorraine avait passé par leur ville, se rendant à Chi-

non, pleine de promesses célestes. A quelque temps fie là, Cliabannes, Yillars et Jamet de Tillay, revenus de Chinon, disaient au peuple assemblé qu’ils avaient vu cette Pucelle promettre au gentil prince de lui rendre Orléans et de le mener à Reims. Enfin, ceux de Blois firent savoir qu’elle venait de quitter leurs murs pour secourir les murs d’Orléans.

— Menez-moi à Orléans, répétait-elle aux docteurs, et je vous ferai voir le signe pour quoi je suis envoyée.

Déjà, « la ville se sent réconfortée et comme désassiégée par la vertu divine que chacun disait être en cette simple Pucelle. »

C’était aux premiers jours do mai ; tout était radieux de vie, de lumière et d’espérance. On était au temps de Pâques, l’Eglise chantait les hymnes de la résurrection, tout disait Y alléluia sur la terre et dans le ciel. La cathédrale célébrait la fête de la Croix et celle de cette Dédicace où l’on avait vu se lever une main bénissante sur le temple et sur le peuple.

Le présage ne fut pas trompeur.

Tout en laissant par un côté ouvert un passage praticable aux convois venant de France, les Anglais, obligés à cette concession par la nécessité de se ravitailler eux-mêmes, avaient eu soin de construire secrètement, au milieu de la forêt d’Orléans, une puissante bastille, d’où, observant les routes qui traversaient la forêt, et s’avançant à couvert jusqu’à elles, ils devaient opérer sûrement et facilement sur toutes les expéditions assez téméraires pour essayer de porter secours aux assiégés.

Le 27 avril, au matin, comme nous l’avons dit, l’armée française se mit en marche. En tête, réunis sous l’étendard

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que Jeanne leur avait donné, marchaient les prêtres, chantant des antiennes et la belle hymne du Veni Crecitov.

Jeanne avait son plan, divinement révélé. Les chefs qui l’accompagnaient, obéissant aux craintes de la prudence humaine, firent prendre à l’armée la direction de la rive gauche, au lieu de la droite que la Pucelle avait donné ordre de suivre.

La nuit était venue, et Jeanne dormit tout armée sous sa tente. Mais, peu accoutumée à porter son armure, ses membres demeurèrent meurtris et blessés de ce dur repos. Au matin, grande fut sa désolation, quand, parvenue en vue d’Orléans, elle vit qu’on l’avait trompée et que la Loire l’en séparait. Elle vit bientôt venir à elle le gouverneur militaire de la ville, Dunois.

— Est-ce vous, lui dit-elle, qui êtes le Bâtard d’Orléans ?

— Oui. et je me réjouis de votre arrivée.

— Est-ce vous qui avez dit que je vienne de ce côté, et que je n’aille pas directement là où se trouvent Talbot et les Anglais?

— Oui, et de plus sages que moi sont du même avis, pensant ainsi faire mieux et plus sûrement.

— En nom Dieu, répliqua Jeanne, le conseil de mon Seigneur est plus sage et plus sûr que le vôtre. Vous avez cru me décevoir, et vous vous êtes déçu vous-même. Je vous amène, sacliez-le bien, le meilleur secours qui vînt jamais à chevalier ou à cité, puisque c’est le secours du roi des cieux. Ce n’est pas par amour pour moi que Dieu vous l’envoie; mais, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, il a eu pitié de la ville d’Orléans, et n’a pas voulu souffrir que les ennemis eussent à la fois le corps de votre duc (1) et sa ville.

1. Le duc Charles d'Orléans était depuis treize ans, captif en Angleterre, où il tuait le temps à faire des ballades, « regardant vers le pays de France, » maudissant l’ennemi, puis, faisant de belles chasses, le faucon sur poing, en compagnie de ceux qu’il venait de maudire.

Dunois fut saisi par le ton inspiré de la Pucelle. Mais une vive inquiétude le dominait. Un violent vent de l’Est empêcherait les bateaux de remonter le ileuve et de porter dans Orléans le convoi de vivres apporté par l’armée.

— Soyez sans crainte, lui dit Jeanne, le vent va changer, et tout se passera bien.

Au même instant, le vent changea et les eaux s’enflèrent.

Le convoi des vivres passa sans encombre, Orléans était ravitaillé.

Restait une autre difficulté, la plus grosse, celle de faire pénétrer F armée de secours dans la ville assiégée.

C’est à ce moment que les chefs durent avouer que leur sagesse tout humaine 11 e valait pas les voix de Jeanne. 11 leur fallut rebrousser chemin et revenir à leur point de départ, à Blois, la Loire n’ayant pas de pont avant cette ville, et prendre le chemin que la Pucelle leur avait d’abord ordonné.

Jeanne fut très perplexe. D’une part, Dunois insistait, pour qu’elle cédât aux impatients souhaits d’Orléans qui voulait la voir, la posséder dans ses murs, la fêter comme sa meilleure défense, son dernier espoir. D’un autre côté, elle ne voulait pas laisser ses hommes d’armes.

— J’ai là, disait-elle, ces braves gens sous la main, bien confessés, pleins de confiance en Dieu, qui désirent combattre.

Jean Paquerel comprit son angoisse. Il s’offrit à demeurer avec l’armée et promit de revenir bientôt avec elle par la rive gauche. Les prêtres aussi restèrent avec les soldats et Fétendard de Jésus crucifié. Quelque chose d’elle demeurait donc avec les siens. Elle se décida à satisfaire aux vœux des Orléanais.

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Noël! Noël! Béni soit celle qui vient au nom du Seigneur.

Ainsi chantaient et saluaient les habitants d’Orléans, à l'entrée de la Pucelle. C’était le vendredi 29 avril, à 8 heures du soir.

Armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc, l’apparition de la libératrice fut acclamée par une immense clameur de joie. On eût dit qu’ils voyaient « Dieu descendre parmi eux ». Dunois, richement armé, et son escorte auraient voulu tenir tout ce peuple à distance respectueuse. Mais le peuple, à Orléans, comme à Cliinon, comme à Reims, comme partout, comprit toujours le mieux la virginale enfant, qu’il appelait « le Grand Secours ». En une sainte ivresse, sans ce soucier des murmures jaloux des grands, il se précipitait au-devant de Jeanne. On en vit qui baisaient les demi-lunes qu’avaient laissées dans le sable les sabots de son cheval.

— Voici venir le Grand Secours!

Et descendues du ciel, racontent les chroniques, des formes blanches, qui ressemblaient aux flammes de la Pentecôte, volaient au-dessus des remparts, enguirlandaient les flèches et les tours des églises. C’était lame de la libératrice qui s’emparait de tout ce bon peuple, hommes, femmes, enfants, porteurs de torches ardentes, qui tous voulaient la voir de près, la toucher, toucher au moins son cheval. Dans leur empressement, ils faillirent brûler avec leurs torches l’étendard qu’elle portait, avec tant de grâce modeste, inspirée et rayonnante, mais rapportant à Dieu toute sa gloire, car l’orgueil n’effleura jamais cette âme virginale et candide. Ils la conduisirent, en « grand chère et grand honneur » à l’église principale, où elle voulut aller prier*

JEANNE b’aRC LA VÉNÉRABLE

Sa venue changea la face des choses. D’assiégés, les Orh •allais se firent aussitôt assiégeants. Les courages abattus se relevèrent. Hier, raconte Dunois, deux cents Anglais auraient suffi pour mettre en déroute huit cents soldats. Aujourd’hui, quelques centaines d’hommes se levaient pour affronter l’armée anglaise toute entière.

Vif .'! ,

Un g de nous en vaut mieux que cent vSoubs l’cstamlard de la Pucelle (1).

toujours fitlèlc à son amour de la justice et de la paix, Jeanne voulut faire une nouvelle sommation aux Anglais, qui, plus insolents que jamais, lui répondirent de « s’en retourner garder les vaches ».

Elle voulut tenter un dernier effort. S’en allant donc sur le boulevard de la Belle-Croix, position avancée sur le pont, résolument, sans crainte du danger, elle interpella Glacidas et les soldats qui occupaient les Tourelles.

— De par Dieu, rendez-vous, vous aurez la vie sauve !

— Yaclière, ribaude, répondirent les Anglais, nous te ferons ardoir (brûler).

— Vous vous en irez bientôt, et toi, Glacidas, tu ne le verras point.

Sa prédiction se réalisa.

Le dimanche 1 er mai, elle employa son temps à entrer en communion plus intime encore avec ce bon peuple d’Orléans, qui « ne se pouvait saouler de la voir ». Elle s’efforçait de renvoyer Je cœur de ce peuple à Dieu.

— Messire, répétait-elle sans cesse, m’a envoyée pour secourir la bonne ville d’Orléans.

't andis qu elle chevauchait dans les rues de la ville, elle vint à passer près do la Croix Morin et en profi ta pour sommer les Anglais de la bastille voisine de se rendre. Comme aux Tourel les, on lui répondit par les mêmes injures et le Bâtard de Granville s’écriait, hors de lui, en fureur :

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