CHAPITRE SIXIÈME
LA CAMPAGNE DE LA LOI PE
Sommaire. — L’enthousiasme du roi. — II embrasse l’héroïque libératrice et lui octroie un blason royal. — Je ne durerai guère plus d’un an. — Jeanne force l’entrée du conseil du roi. — Comment ses voix lui dictaient sa conduite. — Récit qu’elle en fait devant Charles Vil à Loches. — A quatre siècles et demi de là. — Ah! si Jeanne eût été à Patay en 1871 ! — Les trois fortes positions des Anglais sur la Loire. — Un crayon de Guy de Laval. — Sus à l’Anglais. — Victoire de Jargeau. — Suffolk est fait prisonnier. — Arrivéedu connétable deFrance. — Comment Jeanne aplanit cette difficulté. — Les Anglais reçoivent du renfort. — Les conseils de temporisation repoussés par Talbot. — Jeanne veut qu’on poursuive les fuyards. — Avez-vous de bons éperons ? — - Le" cerf — Bataille de Patay. — C’est la fortune de la guerre ! — Charité de Jeanne sur le champ de bataille. — Conséquences de la victoire de Patay. — Elle termine la campagne de la Loire. — Le doigt de Dieu est là !
Charles VII était d’un caractère faible, l’influence qu’exerçait sur lui La Trémouille désolait ses vrais amis. Il eut cependant un moment de chevaleresque enthousiasme.
Jeanne, se dérobant aux ovations, était arrivée à Blois, puis à Tours. Le roi y vint de Ghinon au-devant d’elle. Quand la Pucelle parut à ses yeux, son étendard victorieux à la main, la voyant qui s’inclinait respectueusement devant lui, Charles n’y tint plus « de la joie qu’il avait », dit la
chronique. « 11 ôta son chaperon et l’embrassa en la saluant. »
Une charte royale octroya à Jeanne les armoiries, qui l'ont encore le juste et patriotique orgueil de la famille d’Arc. La couronne et l’épée qu’elle avait tirée pour conquérir le royaume y accompagnent les lis de France.
D’autres pensées plus graves assiégeaient l’âme de l’héroïque Lu colle.
— Je ne du rerai guère plus d’un an , répétait-el le angoissée des délais que lui opposaient les politiciens de l’entourage royal, songez à bien besogner cette année, car j’ai beaucoup à faire.
Elle voulait conduire Charles à Reims « sûrement et sans empêchement ».
— Ap rès le sacre, assurait-elle, il me reste à chasser les Anglais et à délivrer le duc d’Orléans.
Forcés de se rendreà l’évidence et de reconnaître Iadivinité de sa mission, les conseillers du roi ergotaient sur tel ou tel détail, disant que ce n’était pas assez clairement l’ordre de Dieu.
Un jour qu’ils délibéraient en secret, dans un appartement retiré, en présence du roi, au château de Loches, on entendit heurter à la porte de la chambre. C’était Jeanne, qui, pressée par ses voix, venait se jeter aux pieds de Charles et, embrassant ses genoux, s’écriait d’un ton pressant :
— Gentil Dauphin, 11 e tenez plus tant et de si longs conseils, mais venez au plus tôt à Reims pour recevoir votre digne couronne.
Le roi hésitait, comme interdit, la regardant et ne sachant que lui répondre. Un des conseillers, Christophe d’Harcourt, vint à son aide et posa., peut-être un peu au hasard, la question de savoir si les voix lui avaient dicté cette démarche.
— Oui, répondit-elle, et je suis fort aiguillonnée touchant cette chose.
LA CAMPAGNE DE LA LOIRE
— Ne voudriez-vous pas, ajouta d’Harcourt, nous dire ici, devant le ro\ comment font vos voix, quand elles vous parlent ?
L’humble inspirée rougit, elle n’aimait pas à dire ainsi tout haut les faveurs singulières dont elle était privilégiée. Mais il le fallait.
— Je comprends bien, fît-elle, ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers.
Le combat cependant était visible entre son humilité et son devoir. Le roi s’en aperçut et lui demanda :
— Vous plaît-il, Jeanne, de vous expliquer devant les personnes ici présentes ?
La Pucelle fit signe qu’elle le voulait bien et répondit :
— Quand je suis affligée de ce qu’on n’ajoute pas foi facilcmenf aux choses que je dis de la part de Dieu, je me retire à l’écart et je prie ce souverain Maître, me plaignant à Lui, et lui demandant pourquoi on ne croit pas à mes paroles. Ma prière faite, j’entends une voix qui me dit : Fille de Dieu, va! va! va ! Je serai ton aide, va! Et, quand j’entends cette voix, j’éprouve une grande joie, et je voudrais toujours être en cet état.
Dunois, présent à l’audience, rapporte que, en parlant ainsi, Jeanne rayonnait d’une joie céleste et levait les yeux au ciel. L’humble paysanne disparaissait, pour faire place à la glorieuse inspirée
Toute hésitation cessa, et, sur le plan de Jeanne, pendant qu’on allait convoquer les seigneurs dont la présence était nécessaire au sacre et l’armée qui devait accompagner le Dauphin à Reims, elle délogeait les Anglais des positions qu’ils occupaient encore sur la Loire, pour ne pas laisser le Midi en leur pouvoir, pendant qu’on marcherait vers le NorcL
La campagne de la Loire est demeurée célèbre dans l’histoire de la Pucelle. Pendant nos récents désastres, que de fois le souvenir s’en est réveillé au cœur de la France catholique et guerrière! Ah! si Jeanne avait été là, avec sa
bannière ! Un corps d’élite s’inspira de son patriotisme surnaturel et, là où elle avait vaincu les Anglais quatre siècles et demi auparavant, nos annales inscrivirent une des rares dates à demi-victorieuses de la nouvelle guerre, celle de la bataille livrée à Patay par les zouaves du Sacré-Cœur!
Revenons au récil de la campagne de Jeanne.-
Les Anglais tenaient, sur la Loire, entre Blois et Orléans, trois grosses forteresses, Beaugency, Meung et Jargeau. Us s’y étaient solidement retranchés. Jeanne entreprit de les en chasser.
Le roi avait donné le commandement de l’expédition au jeune duc d’Alençon, mais avec recommandation expresse de suivre en tout les conseils de la Pucelle.
Guy de Laval a raconté, d’un vif crayon, dans une lettre à sa mère et à son aïeule, l’impression qu’il eut de sa première rencontre avec Jeanne,
« Le lundi (6 juin 1429 ), dit-il, je quittai le roi pour venir à Selles-en-Berry, à quatre lieues de Saint-Aignan. Pe roi fit venir la 1*1100116 au devant de lui, et aucuns disaient que c’était en ma faveur, pour que je la visse. Ladite Pucelle me fit très bon visage, à mon frère et à moi. Elle était armée de toutes pièces, sauf la tôte, et tenait sa lance en main. Et, après que nous fûmes arrivés à Selles, j’allai à son logis pour la revoir. Elle fit venir du vin, et me dit qu’elle m’en ferait bientôt boire à Paris. Ce semble chose toute divine de son fait, de la voir et de l’ouïr. »
Suïfolk s’était retiré à Jargeau. Sur les instances de Jeanne et malgré l’hésitation des tacticiens à sagesse humaine qui semblaient avoir pour mission de faire ressortir par le contraste l'inspiration surnaturelle de la Pucelle, on se décida à ouvrir le siège.
LA CAMPAGNE DE LA LOIRE
— Ne craignez pas, dit Jeanne à ceux qui voulaient retarder cet assaut, donnez hardiment l’assaut aux Anglais; Dieu nous conduit.
Et, comme elle vit de l’hésitation à l’en croire :
— Ah! s’écria-t-elle, si Dieu n’était mon guide, comme j’en suis assurée, n’aimerais-je pas mieux garder les brebis que do m’exposer à tant de périls ?
On finit par l’entendre et on fondit sur les faubourgs. Les Anglais firent une sortie vigoureuse, et nos troupes faiblissaient, quand l’héroïque bergère, qui venait de faire ce retour mélancolique sur sa vie calme et modeste aux champs de Domrémy, saisit son étendard et courut sus à l’Anglais. Elle décida de la victoire. On coucha sur les positions conquises.
— Mais, disait plus tard le duc d’Alençon, il faut bien croire que Dieu était avec nous; car, cette nuit-là, nos gens firent si mauvaise garde, que si les Anglais étaient sortis de la ville, l’armée du roi eût couru un grand danger.
Le matin, dès l’aurore, la canonnade commença. Jeanne veillait sur le duc d’Alençon, qu’elle avait promis de ramener sain et sauf.
— Beau duc, lui dit-elle tout à coup, ôtez-vous de cet endroit, ou sinon, voici une machine qui vous tuera.
Alençon obéit et la eouleuvrine, que Jeanne désignait du doigt, abattit un gentilhomme qui avait pris la place du duc.
On allait enfin donner l’assaut, quand on vint dire que La Ilire parlementait avec Suffolk, sans mission. On le rappelle en hâte, et les hérauts crièrent :
— A l’assaut ! à l’assaut !
Jeanne, s’adressant à d’Alençon, criait aussi ;
— Avant, gentil duc, à l’assaut !
Le duc hésita. Il trouvait que c’était aller un peu vite en besogne,
— - Ah! gentil duc, reprit la Pucelle, as-tu peur? Ne
sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener à elle sain et sauf?
Les échelles étaient posés, l’assaut commença. Une pierre, lancée du rempart, vint tomber sur le casque de Jeanne et la coucha par terre. Elle se releva.
- — Amis, amis, sus! sus! criait- elle. Notre Seigneur a condamné les Anglais. A cette heure, ils sont nôtres. Ayez bon courage.
Les Français, enlevés par ces excitations guerrières, arrivent au sommet du rempart et l’ennemi s’enfuit. Suffolk lui-même, entraîné par les siens, se retira sur le pont, où un gentilhomme, Guillaume Renault, le serra de si près qu’il fut contraint de se rendre.
— Es-tu chevalier? demanda le comte anglais à son vainqueur.
— Non, répondit le gentilhomme.
— Eh bien! je te fais chevalier, et je me rends à toi.
Le mercredi qui suivit la prise de Jargeau, Jeanne, après un court séjour à Orléans, « de laquelle voir » les habitants « ne se pouvaient saouler », repartit pour Meung, où l’on commença à bombarder le château et le pont, dans la soirée du 16 juin. Mais une nouvelle inattendue tomba tout à coup au milieu des assiégeants et faillit débander l’armée.
Le connétable de France, comte de Richemont, arrivait, à la tête d’un corps de troupes considérable et demandait à combattre dans nos rangs. Or, le roi, que La Trémouille avait brouillé avec Richemont, avait donné au duc d’Alençon la consigne expresse de ne pas accepter les services du connétable, s’il avait l’audace de les offrir.
— Si vous l’accueillez, dit-il aux autres chefs de l’armée, je me retire.
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Avec sa sagesse et sa charité, la Pucelle arrangea cet incident, où tant de difficultés se heurtaient l’une contre l’autre. On avait annoncé au camp l’arrivée d’une nouvelle armée anglaise. Elle en profita pour montrer le doigt de la Providence dans l’arrivée du connétable, se porta garant du consentement de Charles VIT, lit jurer à Richemont serment de fidélité au roi, et le disgracié fut admis à l’honneur de combattre à côté d’elle.
FalstolT cependant arrivait, avec l’armée de renfort destinée à fortifier les garnisons de Jargeau, Meung et Beaugency. Oi\, Jargeau était occupé, le pont de Meung aussi. Falstoff opina sagement pour une honorable temporisation.
— Nos soldats, dit-il dans le Conseil des envahisseurs du sol français, sont découragés par ces échecs. Il vaut bien mieux gagner du temps. Dispersons nos hommes dans les diverses places fortes des environs qui appartiennent encore au roi d’Angleterre et nous attendrons ainsi les ✓ renforts que le régent nous prépare. Pendant ce temps, les Français s’épuiseront à faire des sièges. Puis, quand notre armée sera au complet, nous aurons bien plus facilement raison de leurs troupes lassées.
Talbot, humilié de ses défaites et brûlant de se venger, refusa de se ranger à cet avis prudent. La bataille fut décidée.
Les Anglais s’avancèrent, les Français aussi. Ils se rencontrèrent « à une lieu près de Meung et assez près de Beaugency. » Or, pendant que les Anglais canonnaient le pont occupé par les Français, pour se frayer un chemin commode et uni vers la forteresse de Beaugency, les Anglais, qui occupaient cette place, effrayés et aux abois, capitulaient, avec promesse de ne point reprendre les armes avant dix jours. Lors donc que les troupes de Talbot se présentèrent, ils se trouvèrent en présence d’une victoire et ne purent plus que songer à la retraite.
L’Anglais fuyait, pourquoi le poursuivre? Le sol qu’on
foulait résiliait de douloureux souvenirs. Crécy, Poitiers, A/incourt, les chefs de l’armée française baissaient la tête, à ces noms, mémoriaux de désastres. Les voix furent d’un avis contraire. Jeanne, qui les entendit, revint au camp.
— Qu'on aille hardiment contre les Anglais, s’écriat-elle avec cet accent d’autorité surnaturelle qui en faisait la messagère du ciel, ils seront certainement vaincus. Ils fuient, dites-vous. Eh bien, quand même ils seraient pendus aux nuages, nous les aurions, car Dieu nous a envoyés pour les punir. Oh! de par Dieu, n’hésitez pas. Le gentil dauphin de France aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il ait encore vue. Mon Conseil m’a dit que les Anglais sont tous nôtres.
On partit en avant, sans savoir par où les fuyards s’étaient dérobés à la poursuite des nôtres. La Ilire, Beaumanoir, Thibault de Tenues, couraient en avant, en éclaireurs. Ils firent lever un cerf, qui alla donner dans le gros des troupes anglaises, dissimulées à la vue des éclaireurs parun pli de terrain. Le cerf fut accueilli avec de grands cris, et l’avant-garde reconnut que c’étaient des cris d’Anglais. On le vint dire à d’Alençon, qui consulta Jeanne.
— Avez-vous de bons éperons? répondit-elle.
— Eh quoi! firent-ils d’une voix troublée, nous tournerons donc le dos?
— JNenni, en nom Dieu, répliqua joyeusement la Pucelle, ce seront les Anglais; ils seront déconfits, et vous aurez besoin des éperons pour les suivre.
Puis, apercevant Richemont, elle ajouta, toujours joyeuse :
— Ah! brave connétable, vous n’êtes pas venu de par moi, mais, puisque vous êtes venu, vous serez bien venu.
« Elle voulait être à l’avant-garde, dit M. Wallon qui a très bien peint cette journée. On la retint malgré elle, et on y mit La Ilire, mais avec l’ordre d’attaquer les Anglais assez vivement pour leur faire tourner le visage, point assez pour qu’ils tournassent le dos. On voulait, en les
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retenant à cette escarmouche, donner au gros de l’armée française le temps d’arriver, sans leur laisser à eux celui de gagner la position où ils comptaient se réunir. Mais l’impétuosité de La Ilire, et sans doute aussi la terreur que Jeanne, même de loin, inspirait, déjouèrent ce calcul. Les Français tombèrent sur l’arrière-garde, des Anglais et la dispersèrent. Talbot pourtant demeurait ferme à son défilé, et FalstofF, fidèle au plan que l’on avait arrêté, faisait diligence pour aller rejoindre l’avant-garde dans ses positions, sur les derrières. Mais l’avant-garde, le voyant venir à elle, crut qu’il se retirait, et, pour ne pas perdre son avance, elle prit la fuite. FalstofT voulut se retourner alors et marcher à F ennemi : il était trop tard. Déjà Talbot se voyait enveloppé, la panique était générale, et les Français, maîtres du champ de bataille, tuaient ou prenaient ceux qui leur tombaient sous la main. FalstofT céda enfin aux instances de ceux qui l’entouraient et s’enfuit avec peu de monde. Dans son escorte, était Wavrin, qui a fait un récit de la bataille. Il dit que les Anglais perdirent deux mille morts et deux cents prisonniers. Dunois, sans distinguer, évalue leur perte à quatre mille hommes (1). »
Talbot était parmi les prisonniers. Quand on le présenta au duc d’Alençon, le jeune chef français ne put se contenir de lui dire :
— Vous ne pensiez pas, le matin, que cela vous arriverait.
L’Anglais répondit froidement :
— C’est la fortune de la guerre.
Tandis que les capitaines français se félicitaient de cette victoire, Jeanne visitait le champ de bataille, jonché de morts et de blessés. L’affreux spectacle l’émut jusqu’aux larmes. Elle ht donner des secours à tous les blessés (2) et protégeait les blessés ennemis.