‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 29 sur 45 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

DERNIERS COMBATS

Sommaire. — Un trophée sacrilège. — Le duc d’Alençon éloigné de la Pucelle. — Gomment on décida d’utiliser le prestige de Jeanne.

— On l’envoie faire le siège de La Charité. — Une aventurière démasquée. — Les voix prédisent à Jeanne sa captivité prochaine.

— Un dialogue de pénétrante tristesse. — Je veux aller voir mes bons amis de Compiègne. • — L’enfant ressuscité par les prières de Jeanne. — Au sortir de la prière. — Je suis trahie. — Le plan de la Pucelle. — Comment il manqua. — Le pont-levis fermé. — J’ai baillé ma foi à un autre. — Jeanne prisonnière. — Suprême injure.

Furieux de leurs longues humiliations, les envahisseurs se précipitèrent, comme à une curée inattendue, sur les trésors que le roi Charles, obéissant aux conseils timides de son favori LaTrémouille dont la politique était toujours hostile Jeanne, abandonnait à ses ennemis. Nous disons les trésors, nul peut-être ne s’en souciait dans le cortège royal — c’était si peu de chose, en vérité ! — mais les Anglais ne s’y trompèrent point. On les vit courir à Saint- Denis, dès qu’ils furent assurés par leurs espions que l’héroïque Pucelle avait suivi son roi dans la retraite royale. Pénétrant aussitôt dans la basilique, sans souci du sacrilège, avec des cris de haine triomphante, ils enlevèrent les armes que la pieuse enfant avait suspendues aux murs de Saint-Denis, c’était leur trophée. Us l’emportèrent dans Paris, dans ce

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Paris qu’ils avaient failli perdre et que le roi de France semblait délaisser entre leurs mains.

Le Conseil du roi, La Trémouille, Gaucourt et aussi, hélas ! le chancelier de France Regnauld de Chartres, archevêque de Reims — plus chancelier qu’arclievêque — « gouvernait le corps du roi et le fait de sa guerre ». Alençon exprima le désir de rejoindre la Pucelle et d’entrer avec elle en Normandie, pour guerroyer au nom du roi. Les conseillers n’y voulurent consentir à aucun prix. En même temps, la direction de l’armée échappant à la sainte libératrice, l’indiscipline gagnait chaque jour. C’était presque à faire regretter de s’être soumis au roi légitime, tant les villes et les campagnes revenues au roi Charles étaient maltraitées par une bande de pillards, d’incendiaires, de brigands armés. « Ces pays étaient riches, bien peuplés et bien labourés; mais bientôt les laboureurs furent massacrés, et plusieurs villes, oppressées et appauvries. Plusieurs cantons demeurèrent déserts et sans culture. » Les généraux les plus utiles, Vendôme, Charles de Bourbon, le duc d’Alençon, découragés, se retiraient ou boudaient sous leur tente.

Et tout cela pour complaire au duc de Bourgogne! Les conseillers du roi avaient mis en ce prince félon et double leur confiance. Ils conclurent avec Philippe une nouvelle trêve, qui devait durer jusqu’à Pâques 1430. Le duc, ravidu succès de sa politique cauteleuse, et certain d’avoir paralysé celle de Charles VII, partit de Paris et s’en alla convoler en troisièmes noces avec une princesse portugaise.

On s’avisa, dans l’entourage royal, qu’il serait peut-être bon d’utiliser le prestige de Jeanne sur les troupes désœuvrées, en l’envoyant faire le siège de La Charité, d’où l’Anglais, fortement établi, menaçait encore les résidences royales. L’admirable Pucelle, oubliant les dédains et les injures, courut où on l’envoyait. Elle commença par assiéger Saint-Pierre-le-Moustier. La grande auréole de la guerrière s’y montra de nouveau.

« La garnison était très forte et composée de vaillants hommes de guerre. Un premier assaut fut repoussé (1). Jean d’Aulon, écuyer de la Pucelle, blessé au talon, s était retiré du combat, quand soudain il s’aperçut que, loin de suivre la retraite, Jeanne était demeurée presque seule sous les murs de la place. Aussitôt, craignant pour 1 héroïque jeune fille, que le roi avait spécialement confiée à sa garde, il oublie sa blessure, monte à cheval, court vers elle, et lui demande ce qu’elle fait là, et pourquoi elle ne se retire pas comme les autres. La Pucelle, qui semblait animée d’une ardeur extraordinaire, lui répond, en ôtant son casque de dessus sa tête :

« — Je ne suis pas seule : j’ai encore en ma compagnie cinquante mille de mes gens; je ne partirai point d’ici que la ville ne soit prise.

« Elle n’avait pourtant avec elle, j’en suis bien sûr, rapporte Jean d’Aulon, que quatre ou cinq hommes.

« Le bon écuyer renouvelle ses instances. Pour toute réponse, Jeanne lui commande de faire apporter des fagots et des claies, pour faire sur les fossés de la ville un pont où les assaillants puissent passer. Elle-même crie d'une voix forte :

« — Aux fagots, aux claies, tout le monde, alin de faire le pont !

« Les Français l’entendent, ils reprennent courage, ils accourent en foule. Le pont est aussitôt établi ; on arrive aux pieds des murs, on escalade. La résistance cesse comme par enchantement, et voici que la ville est prise. Les vainqueurs se livrent au pillage; leur cupidité ne recule même pas devant le sacrilège : ils pénètrent dans les églises et veulent enlever les vases sacrés. Mais Jeanne ne le peut souffrir : elle les réprimande avec une vigueur

1. Ces détails résultent des dépositions du procès habilement mises en œuvre par M. Sepet (o/?. cit., p. 120 et 121), qui nous paraît cependant un peu trop concéder à l’opinion de ceux qui regardent l’inspiration de Jeanne comme terminée au sacre de Reims.

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singulière, et, reprenant sur ces hommes farouches tout l’ascendant qu’elle exerçait sur eux naguère, elle préserve la maison de Dieu. Sa gaieté est toujours la même, aussi bien que son héroïsme. Mais, si ses aptitudes militaires lui demeurent, son inspiration n’a plus la netteté surnaturelle d’au trefois.

« A P rès ce brillant fait d’armes, le Conseil, poursuivant l’exécution de son plan, résolut d’envoyer Jeanne devant La-Charité-sur-Loire. Mais tel n’était pas l’avis de la Puce I le , car ses « voix » demeuraient muettes, et pour elle, c’était en « France », c’est-à-dire dans l’lle-dede France et la Picardie, qu’elle voulait aller, dans ces bonnes villes qui l'avaient si bien reçue avant et après le sacre, près de ce Paris qui lui tenait toujours au cœur. Mais, comme on fit appel à son dévouement, elle se soumit.

« Il n’en fut pas de même de Catherine de la Rochelle, qu’on voulait envoyer avec Jeanne au siège de La Charité. Cette aventurière répondit qu’il faisait trop froid. Au surplus, cette indigne rivale de la Pucelle s’attribuait depuis quelque temps des attributions différentes de celles d’un chef de guerre. Elle demandait qu’on mît à l’essai son talent diplomatique, et offrit d’aller trouver le duc de Bourgogne pour faire la paix. C’est alors que Jeanne prononça cette belle parole, plusieurs fois citée, et qui ne fait pas moins honneur à son bon sens qu’à son patriotisme :

« — il me semble qu’on ne trouvera point de paix, si ce n’est par le bout de la lance. »

L’aventurière que nous venons de nommer fournit aux amis de Jeanne l’occasion de constater une fois de plus le rare sens droit, qui écarte chez elle jusqu’au plus petit soupçon de tendance à l’illuminisme ou à une exaltation mentale quelconque.

Catherine, se disant inspirée, était venue de La Rochelle trouver le roi.

— Je suis, lui dit-elle, envoyée par Dieu, pour vous procurer des trésors. Une dame blanche, vêtue de drap d'or, m’apparaît et me commande d’aller par les bonnes villes et de faire crier par les hérauts du roi que tous ceux qui possèdent de l’or ou de l’argent caché l’apportent sans retard. S’il en est qui refusent de le faire, je saurai bien les reconnaître et les désigner.

Dans la pénurie où se trouvaient les armées royales, l’olïre était tentante. Toutefois, Charles VII eut le bon esprit de s’en remettre à la Pucelle pour prononcer sur le cas de cette femme. Jeanne commença par interroger avec soin la visionnaire. Puis, quand elle eut bien pesé les réponses de Catherine, elle lui dit :

— Retournez vers votre mari, faire votre ménage et nourrir vos enfants.

L'aventurière dépitée insista.

— Quand donc, lui demanda Jeanne, vient cette dame dont vous parlez ?

— Chaque nuit.

— Et elle n’y manque jamais?

— Non, jamais.

— Eh bien ! ce soir, venez en mon logis, vous partagerez mon lit.

Ainsi fut fait. Jusqu’à minuit, Jeanne resta éveillée, et bien entendu ne vit rien. Vaincue par la fatigue, elle s’endormit jusqu’au matin. A son réveil, elle interrogea Catherine :

— Eh bien î la dame est-elle venue ?

— Mais oui, répondit l’autre; seulement vous dormiez si fort que j’ai craint de vous réveiller.

— Bien, reprit la Pucelle, dans ce cas, revenez ce soir.

Toute la journée, Jeanne dormit, aün d’être sûre de veiller la nuit suivante tout entière. En effet, ayant

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Catherine auprès d’elle, elle ne ferma pas l’œil jusqu’au jour, interrogeant souvent sa compagne :

— Votre dame viendra-t-elle bientôt?

— Oui, tantôt, répondait piteusement l’autre.

Inutile d’ajouter que l’attente demeura absolument A 7 aine.

Cependant, ne s’en liant pas à ses propres lumières, la prudente jeune tille consulta scs voix. Il lui fut répondu que, dans le fait de cette Catherine de La Rochelle, tout n’était que folie et mensonge. Elle en écrivit au roi, au grand mécontentement de l’aventurière et de frère Richard, qui ajoutait foi à ses révélations.

Catherine néanmoins ne quitta point la cour pour cela, elle eut même l’audace de se proposer pour négociatrice auprès de Philippe le Bon. Plus tard, elle passa au parti anglais, et, dans sa haine jalouse, nous la retrouverons déposant au procès de Rouen contre la sage Pucclle, qui l’avait démasquée.

On était dans la semaine de Pâques, vers le 15 avril. Jeanne, sans prendre congé du roi, s’était comme enfuie du château de la Trémouille, où le favori tenait jalousement sous sa main le roi et la libératrice du royaume. Obéissant à son patriotique attrait, la Pucelle se rendait sur le théâtre de la guerre. Elle se trouvait à Melun, ville qui venait de chasser les Anglais pour se donner au roi, quand ses voix lui firent une douloureuse révélation.

— A la Saint-Jean prochaine, disaient les saintes, elle serait prise. Il fallait, ajoutaient-elles, qu’il en fût ainsi. Mais, en même temps, elles l’exhortaient à ne point s’étonner, à prendre tout en gré et que Dieu lui viendrait en aide.

Un dialogue douloureux s’établit entre la jeune martyre

et ses saintes protectrices. On dirait la scène de Gethsémani, la lutte entre le cœur du Sauveur des hommes épouvanté à la vue subite du calice de sa Passion et l'ange qui réconforte le roi des martyrs.

— Quand donc sera-ce, demandait Jeanne, que je serai réduite en captivité ?

Les voix se turent. Ce n’est point à l’homme de connaître l’heure exacte de son trépas. 11 faut que l’heure demeure indécise, pour que les desseins de Dieu sur son âme puissent librement s’accomplir.

— Du moins, conjurait la sainte adolescente, que ma prison soit abrégée. Obtenez-moi qu’ils me fassent mourir, sans les tortures d’une longue captivité.

Les saintes répondaient évasivement:

— Il faut, répétaient-elles, que la prédiction s’accomplisse et que tu prennes tout en gré.

Tout!... c’est-à-dire les longueurs de l’emprisonnement, la cage de fer, les interrogatoires du traître, les tourments d’une longue agonie.

Dès lors, Jeanne comprit que son œuvre était sur le point de finir. D’autres recueilleront les honneurs de la victoire, à elle plus d’autre palme que celle du martyre.

La face des choses en effet allait changer.

Nous voici arrivés au sommet des événements de cette histoire.

C’est Compiègne.

Jeanne venait d’apprendre que Compiègne allait être assiégé,

— Nous sommes assez, dit-elle à la petite troupe qui 1 entourait, je veux aller voir mes bons amis de Compiègne.

On lui objectait le petit nombre de ses soldats. Elle ne

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voulut point écouter les conseils pusillanimes de cette prudence trop humaine. Et cependant, ses voix ne lui commandaient point de se lancer dans ce péril, elles ne le lui défendaient point non plus.

— Si j’avais su que je dusse être prise, dira-t-elle plus tard, je n’y serais point allée, à moins que mes voix ne me l’eussent formellement commandé, auquel cas j’y serais allée, quoi qu’il m’en dût advenir.

« La ville de Compiègne, placée sur la rive gauche de l’Oise, domine la rivière et la vallée, qui s’étend de l’autre côté en une prairie basse et humide, large d’un quart de lieue, avant d’atteindre l'escarpement du bord de Picardie. La ville y communique par un pont et une chaussée qui se prolonge au-dessus de la prairie jusqu’au versant de la colline. » L’investissement n’était pas complet, les habitants pouvaient donc se ravitailler; puis, ils avaient confiance en la Pucelle. Le bruit d’un récent prodige, opéré sur sa demande en faveur d’un enfant mort sans baptême à Lagny, augmentait la vénération du bon peuple pour la sainte libératrice.

Les jeunes filles de Lagny, touchées de la douleur extrême d’une mère dont l’enfant venait de mourir sans baptême, priaient depuis trois jours à l’autel de Marie devant le petit cadavre. Jeanne allait renouveler pour lui le miracle raconté dans la vie de Geneviève de Paris.

A la nouvelle de son arrivée, les jeunes filles accoururent la supplier de vouloir bien venir prier avec elles sur le corps de l’enfant, demandant à Dieu de le rappeler à la vie à dessein de le baptiser.

— Vos prières sont aussi bonnes que les miennes, ô mes amies! répondit l’humble guerrière, allez donc et continuez.

Mais, sur leurs instances, elle finit par céder et se rendre à leurs désirs.

peine se fut elle mise en prières que l’enfant remue, s’agite, semble se réveiller et reprend ses couleurs. Le

prêtre mandé en hâte le baptise, et l’enfant, après avoir « bâillé trois fois », mourut de nouveau pour toujours (1).

Or, Jeanne se trouvait un jour à prier et à entendre la messe dans l’église Saint-Jacques, de Compiègne. Elle y communia, puis se retira près d’un pilier pour continuer son oraison. Quand elle releva la tête, elle se vit entourée de plusieurs gens de la ville et d’une centaine d’enfants qui la contemplaient avec une curiosité tout empreinte de respect et d'affection. Elle lut dans leurs yeux l’expression de leur sincère amitié pour elle, et ne put retenir devant eux le cri de son âme accablée d’angoisses.

— Mes enfants et mes chers amis, leur dit-elle, sachez que l’on m’a vendue et trahie. Bientôt je serai livrée à la mort. Aussi je vous supplie que vous priiez Dieu pour moi, car plus jamais je n’aurai la puissance de servir le roi ni le royaume de France.

Ces paroles, qui ne paraissent pas cependant d’une authenticité indiscutable, faisaient allusion, si elles ont été dites, non point à un personnage en particulier, mais à tous ceux qui, pour une part quelconque, avaient empêché la France et son roi de profiter du secours surnaturel et divin qu’elle portait avec elle (2).

L Le fait figure au procès de Rouen en ces termes :

L'Assesseur. — Quel âge avait l’enfant que vous avez ressuscité à Lagny?

Jeanne . — C’était un enfant de trois jours On l’apporta devant l’image de la sainte Vierge à Lagny; on me dit que les jeunes filles de Lagny étaient devant cette image et que j’y voulusse bien aller prier Dieu et la sainte Vierge, de rendre la vie h l'enfant. J’y allai avec les autres et priai; finalement, la vie apparut en l’enfant. Il bâilla trois fois, et puis fut baptisé. Aussitôt après il mourut et fut inhumé en terre sainte. IL y avait trois jours, disait-on, que la vie n’était apparue en l’enfant, et il était noir comme ma cotte. Mais quand il bâilla, la couleur commença à lui revenir. Pour moi ’ étals avec les autres jeunes filles, à genoux devant Notre-Dame,

L'Assesseur. — Ne dit-on point, dans la ville, que c’était vous, qui, par vos prières, aviez fait faire cette résurrection?

Jeanne. — Je ne m’en occupai point . ( Interrogatoire du 3 mars.)

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