CHAPITRE PREMIER
LA VENTE AUX ANGLAIS
Sommaire. — Le premier cpii insulta au malheur de la captive. — La chevalerie et le droit des gens foulés aux pieds. — Le Caïphe de la Passion de Jeanne. — Biographie de Pierre Cauchon. — Comment il se prépare à la condamnation sacrilège de la Pucelle. — Complicité qu’il trouve dans l’Université de Paris, — Ce qu’était à ce moment de l’histoire religieuse cette Université. — Les procès ecclésiastiques au moyen âge. — Jeanne prisonnière au château de Beaulieu. — Tentative d’évasion. — Elle est transférée dans le donjon de Beaurevoir. — Elle s’élance de la tour du donjon. — Explication de sa conduite en cette circonstance, — Si on peut en inférer une accusation de désespoir. — Requête de Cauchon au duc de Bourgogne. — Jeanne est vendue au prix de dix mille livres.
Le premier qui insulta à La prisonnière fut un vassal du roi Charles, révolté contre son suzerain légitime, ce même duc de Bourgogne, en qui Jeanne 11e put jamais s’empêcher de considérer la qualité de prince français, même en lui reprochant sa félonie et ses trahisons. Philippe affectait de voir en elle une folle hallucinée et 11e parlait jamais qu’avec dédain de celle dont ses armes venaient d’avoir si facilement raison. L’héroïque jeune iîlle, en le voyant accourir à Magny, dans sa première prison, aurait pu se rendre compte, si son humilité ne l’on eût empêchée, que le duc hautain 11e la dédaignait point tant, puisqu’il laissait
éclater une telle joie et que, de toutes parts, des courriers, lancés par lui, s’en allaient porter à tous les vents du ciel la grande nouvelle.
Le sort de Jeanne dépendait maintenant de lui. Ceux qui croyaient encore à ses vertus chevaleresques affectaient de paraître rassurés.
— Les règles de la chevalerie, disaient-ils ( 1 ), non plus que celles du droit des gens, 11e permettaient pas de maltraiter un prisonnier, à plus forte raison quand ce prisonnier était une femme, qui avait déployé en tant d’occasions une vaillance et une magnanimité toutes chevaleresques.
Peut-être quelque courtisan se servit-il de cette belle espérance, dans l’entourage de Charles VII, pour rassurer les révoltes de l’âme royale.
— Jeanne, d’après les règles, doit être mise à rançon, et, en attendant qu’elle put s’acquitter, subir une captivité honorable.
Ces beaux sentiments auraient pu peut-être encore trouver quelque accès auprès du duc Philippe, mais il comptait avec les Anglais.
— Or, disaient les lords du grand Conseil anglais, les merveilleuses victoires de la Pucelle ont ruiné en France le prestige dès armes anglaises. Le seul moyen de ramener la victoire sous les drapeaux humiliés de Bedford, c’est d’écraser sans pitié la cause de ses revers et, en l’anéantissant, de la déshonorer.
Le but brutal une fois énoncé, on conçut un plan satanique pour l’atteindre.
— Les grandes choses que vient d’accomplir la Pucelle aj:) paraissent avec un caractère surnaturel indéniable. Attribuons-les aux influences de l’esprit mauvais à qui cette femme s’est livrée!... Les peuples la vénèrent comme une sainte, dépouillons la vierge prisonnière de sa chaste auréole, en la présentant aux enfants de l’Eglise comme une révoltée.
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Le double plan fut acclamé comme une idée de génie. Pas un Anglais ne protesta contre ce qu’il avait d’antichevaleresque et de malhonnête. Il s'agissait bien de chevalerie et d’honneur, en cette occurrence. L’intérêt grossier du moment l’emportait sur tout, aux yeux de ces lords aveuglés de haine et de vengeance.
— On ne peut mieux imaginer! disait-on. En accusant Jeanne de magie et d’hérésie, nous la plaçons hors la loi. Elle perd le bénéfice des règles de la chevalerie et du droit des gens. C'est déshonorer la Pucelle et lui arracher son masque de sainteté. C’est obliger le duc de Bourgogne à se dessaisir, à notre profit, d’une justiciable des tribunaux ecclésiastiques, que nous composerons à notre gré, surtout quand nous aurons accompagné cette exigence d’arguments sonnants...
Et les conjurés riaient de leur belle trouvaille.
Ils savaient devoir réussir, car ils avaient, sous la main, cette « rare figure do traître » que le moment est venu de flétrir, au nom de l’Eglise, qui fa rejeté de son giron, comme au nom de la France qui aura toujours l'horreur des Iscariotes !...
Tout s unit pour inspirer l’horreur de celui qui depuis longtemps a été surnommé le Caïphe de la Passion de la fiancée du Christ-Roi (1). La profanation d’un caractère
1. Ces vigoureuses protestations de l’iiistoire sont empruntées au très élo~ qnent et très documenté chapitre du P. Ayroles, les principaux bourreaux de la Pucelle , dans son beau livre sur Jeanne d'Arc devant l'Église de son temps (p. 112 et sniv.).*Le même avait expliqué, dans un précédent ouvrage, l’épithète de Caïphe attribuée à l’indigne évêque de Beauvais :
« Cauchon n’est pas tant une copie qu’une résurrection de Caïphe* Depuis Fabréviateur du procès de la Pucelle jusqu’au cardinal Pie, le surnom de Caïphe lui a été donné souvent : aucun ne lui convient mieux.
« Cauchon est lettré comme Caïphe : il est « grand et solennel clerc » de
éminemment saint, voué avant tout à la défense des petits et des simples; l’hypocrisie sacrilège d’une procédure qui prétend être canonique, alors qu elle est la barbarie et l’iniquité; l’astuce raffinée du grand coupable que mettent en saillie l’innocence et la candeur de la victime. Tout fait de Pierre Cauchon un des noms les plus hideux de l’histoire.
L’ambition créa le monstre; monstre aux dehors polis, solennels, tels que savent les revêtir ceux qui, peu soucieux de la vertu, veulent cependant jouir des honneurs rendus à ceux qui trônent là où elle devrait s’asseoir. Cauchon occupa le siège de Beauvais et mourut sur celui de Lisieux. La politique le poussa dans les hautes dignités ecclésiastiques; il y vécut pour la politique, et mit au service de la politique des prérogatives concédées pour une autre fin.
Cauchon naquit à Reims d’une famille qu il vit probablement anohlir. L’assertion souvent répétée de Juvénal des Ursins, qui le fait naître d’un vigneron des environs de
rUniversité de Paris, alors si turbulente, si infatuée d’elle-même; il y a enseigné ; il a plusieurs fois représenté la docte corporation dans d’importantes affaires.
« Le Caïphe juif avait acheté et payait la souveraine sacrificature par de beaux deniers comptants, et par sa docilité à la politique de Rome. Le Caïphe parisien arrive aux hautes dignités ecclésiastiques en se vendant corps et âme à Jean sans Peur et à la maison de Bourgogne, et plus tard à la cour d’Angleterre.
« Par servilisme pour son premier maître, il s’est fait, comme lui, fougueux démagogue et a été banni de Paris en 1413, comme boute-feu du parti cabochien. Jean sans Peur en a fait son député au concile de Constance; il est chargé d’y laver son maître de l’assassinat de son cousin, le duc d’Orléans; Cauchon n’hésite pas, il défend la thèse du tyranmcide.
« Comme récompense, la faction bourguignonne le fait monter sur le siège de Beauvais, un évêché-pairie. Conseiller influent, il a dû jeter le jeune duc de Bourgogne dans les bras de l'Anglais. L’envahisseur ne comptera pas de partisan plus entièrement dévoué que Cauchon. L’évêque courtisan, devenu membre du conseil royal franco-anglais, sera employé dans les négociations les plus importantes, se trouvera partout où il faut faire échec au parti national, restera anglais, quand le traité d’Arras ramènera le duc de Bourgogne à la France, et il mourra anglais sur le siège de Lisieux, après avoir eu vainement en perspective l’archevêché de Rouen. « ( Jeanne cV Arc sur les autels , p. 126.)
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Reims, ne semble pas pouvoir subsister, en présence des preuves par lesquelles le grand généalogiste français, le P. Anselme, établit qu’il était fils d’un licencié ès lois, maître Remi Cauchon, auquel Charles VI concéda, en 1393 des lettres de noblesse. Sa mère s’appelait Rose Gibours.
Élève de l’Université de Paris, il en occupa de bonne heure la suprême magistrature, puisqu’il fut créé recteur en 1403. Honneur bien éphémère : la durée en était de trois mois seulement; il ne laissait pas que déposer celui qui en était investi. Cauchon, après la maîtrise ès arts, s’appliqua à l’étude du droit canon, conquit le degré de licencié, et enseigna quelque temps cette partie de la science ecclésiastique. 11 fai lait que ses collègues lui reconnussent quelque supériorité, car on le trouve en 1407 et en 1409 député avec Gerson, en Italie, pour l’affaire du schisme.
La politique attirait surtout le licencié en décrets. Il fut grandement mêlé aux troubles cabochiens de 1412 et 1413 ; il devait être un des boute-feux. Ce qui le prouve, c’est que, lorsque les Armagnacs revinrent au pouvoir, il fut un des quarante perturbateurs nommément proscrits. L’édit leur impute les troubles précédents, les qualifie de séditieux, de rebelles, de criminels de lèse-royauté; ordonne à tous les officiers royaux do les appréhender comme traîtres, homicides, malfaiteurs, et de les envoyer au roi pour qu’il en soit fait la justice qu’ils méritent.
L’asile de Cauchon était tout préparé. Il se rendit auprès de celui dont il avait si chaleureusement embrassé la cause, auprès de Jean sans Peur. Le duc en fit son aumônier. C'est sous ce titre, auquel s’ajoute celui de vidarne de l’église de Reims, que Cauchon parut au concile de Constance où son maître le délégua, pour y empêcher la condamnation de l’assassin du duc d’Orléans, Jean Petit.
Cauchon reparut à Paris en 1418, au milieu des orgies de sang des bouchers et des Bourguignons triomphants. Jean sans Peur connaissait son aumônier; il le constitua juge des prêtres armagnacs ; et le 22 juin, entre les massa-
cres de juin et d’août, il en fit un des maîtres des requêtes de Charles VI, dont il disposait à son gré.
Le meurtre de Jean sans Peur ne lit qu’accélérer la fortune de Pierre Cauclion. L’homme de confiance du père devait devenir le conseiller intime du lils. On le trouve désormais dans toutes les grandes affaires de la cour franco-anglaise. Délégué à Troyes par l’Université de Paris, il ne tarda pas à recevoir la récompense de ses services. L’évêclié de Beauvais était vacant, c'était un évècliépairie; aussi le parti bourguignon jugea que nul ne pouvait mieux l’y servir que maître Cauchon. Le duc de Bourgogne voulut même rehausser par sa présence l’intronisation de son favori.
Ju vénal des Ursins cite un fait, qui montre le zèle du prélat courtisan pour la cause anglaise. Trois religieux avaient été pris à Meaux, défendant la ville contre les Anglais qui assiégeaient la place. « Cauchon faisait diligence de les faire mourir, et de les mettre en attendant en bien fortes et dures prisons; non considérant qu’ils n’avaient en rien failii; car la défense leur était permise de droit naturel, civil et canonique. Mais cet évêque disait qu’ils étaient criminels de lèse-majesté, et qu’on devait les dégrader » ce qu’il faisait pour montrer qu’il était bon et zélé Anglais.
De bonne heure membre du Conseil royal franco-anglais, le Conseil n’oubliait pas un évêque qui était à ses ordres. L e siège de Rouen vint à vaquer. Le conseil décida d’écrire à Rome pour obtenir au courtisan mitré ce siège métropolitain, démarches qui n’aboutirent pas.
Telle était la haute situation de Cauclion, lorsque le miracle de la Pucelle vint imprimer un stigmate de divine réprobation sur la cause à laquelle il s’était entièrement dévoué. Le Caïplie de Beauvais se raidit comme celui de Jérusalem. A la suite du sacre, les villes s’ouvraient d’ellesmêmes de van I l’envoyée du ciel . Beauvais, nous l’avons vu, se souleva spontanément à son approche, chassa l’évêque
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et se proclama français. Cauclion se réfugia auprès du Conseil anglais, le cœur ulcéré et assoiffé de vengeance.
La prise de Jeanne à Compiègne, moins d’un an après, le 24 mai 1430, lui fournit pour satisfaire sa haine l’occasion qu’il cherchait.
La Pucelle a traversé en courant une langue de terre de son diocèse ; c’est là qu’elle a été prise : c’est assez pour qu’il se dise on droit de la mettre en jugement. Ce sera un procès en matière de foi. Comment ne serait-elle pas en opposition avec la foi, celle qui va à l’encontre du « beau clair soleil de la chrétienté », et du conservateur de sa lumière?
Nous allons assister aux prévarications du sacrilège prélat. Les précautions qu’il prit pour prévenir un retour de fortune et tromper la postérité, indiquent suffisamment le cri réprobateur qu’il entendait retentir au fond de sa conscience.
Misérable intrigant, n’ayant de l’homme d’église que le titre et la charge, prêt à tout vendre pour garder la faveur des grands et conserver le pouvoir, grassement pavé — on a des reçus de sa main établissant qu’il toucha, pour faire le procès de Jeanne, une somme équivalente à plus de cent mille francs de notre monnaie — il se fit volontairement assassin pour assouvir son ambition et sa haine.
A ce grand coupable, il fallait des complices. Il les trouva dans une corporation illustre, dont ce sera à jamais la tache ineffaçable.
En montant sur le siège de. Beauvais, Cauclion n’a pas rompu ses liens avec l’ Université de Paris. Les suffrages de ses anciens collègues lui ont confié la charge de conservateur des privilèges de la corporation, charge très impor-
tante, que par son influence politique Cauclion était fort bien en état de remplir.
L’Université de Paris traversait alors la plus mauvaise crise de son histoire. Fière de sa renommée dans l'univers, elle oubliait qu’elle était fille des papes et fille des rois de France, et se constituait la régente hautaine des deux puissances. La prolongation, sinon l’ouverture du grand schisme d’Oceident, fut son œuvre. Résolue à 11e pas reconnaître le pape légitime, celui de Rome, rien n’égale son arrogance vis-à-vis des papes d'Avignon, dont elle avait décliné la juridiction, qu’elle avait acceptée de nouveau, pour la renier encore.
L’autorité royale n’avait pas plus à se louer d’elle que l’autorité pontificale. L’Université se trouve largement mêlée à toutes les factions qui désolent la France sous le règne de Charles VI.
Le concile de Constance en mettant lin au schisme ne devait faire que montrer le détestable espri t qui l’animait ; et le traité de Troyes, en donnant au roi de la Tamise le titre de roi de France, fit ressortir tout ce qu’il y avait dans son sein d’antinational.
A l’exception d’un certain nombre de docteurs, qui quittèrent Paris, pour s’attacher au chef du parti français et qui furent fixés à Poitiers par le jeune prince, la plupart embrassèrent avec chaleur le parti anglo-bourguignon et poursuivirent de leurs condamnations le dauphin viennois.
U y avait une disposition plus vive encore au cœur de ces écolâtres : c’était l’animosité contre Rome, et la résolution de tenir le Saint-Siège en tutelle.
Le drame de la Passion est conduit par Caïphe et son Conseil. La vérité nous force à le dire : à s’en tenir aux actes du procès, le drame de Rouen est conduit par Gauchon et l’Université gallicane de Paris.
Sans doute, l’Anglais est là, soldant largement toutes les dépenses qui sont faites, — les quittances existent; — mais
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il s’abrite constamment derrière Cauehon, et le prélat prévaricateur se couvre de F autorité de l’Université.
C’est l’Université de Paris qui somme Luxembourg et le duc de Bourgogne d’avoir à livrer la captive. S’il faut en croire l’abréviateur du procès, Luxembourg aurait longtemps résisté, et ne se serait rendu que vaincu par l’énorme somme qui lui fut comptée et l’obligation de conscience que lui en fit l’Université. Les lettres de cette dernière ouvrent le procès ; il n’est pas de motifs qui ne soient mis en avant contre l’héroïne; les docteurs vont jusqu’à dire : « Après les méfaits innumérables commis par cette femme, il n’y aurait pas de dommage pour la chose publique de ce royaume » qui put égaler celui de la voir échapper au j ugement .
Quand Luxembourg a vendu et livré la victime, l’Université intervient ; elle écrit à Cauclion, et pourquoi? Qui le croirait, si le texte n’était pas là? C’est pour gour mander Cauehon de sa lenteur à instruire le procès « Si Votre Paternité, disent les docteurs, s’était montrée plus diligente à poursuivre l’affaire, cette femme serait déjà en jugement (1). »
Il n’avait pas besoin d’être gourmandé. Mais on reconnaîtra bien là l’habileté infernale de cet homme.
Avant d’entrer dans le détail de cette sinistre comédie de légalité, il convient de dire un mot de la procédure qui va suivre.
Pour la comprendre, il faut se replacer dans le milieu législatif et judiciaire, complètement disparu de nos mœurs, tel qu’il existait au moyen âge, en matière du procès ecclésiastiques touchant les choses de la foi, procès