Henri Debout, op . ciù ., t. II, p
encore d’insomnie patriotique. D’Aulon, son fidèle écuyer, qui avait obtenu la faveur de lui continuer ses services, lui dit tristement :
— Cette pauvre ville de Compïègne, que vous avez tant aimée, sera cette fois remise aux mains et en la sujétion des ennemis de la France.
Elle se récria vivement :
— Non sera! car toutes les places que le roi du ciel a remises en la main et obéissance du gentil roi Charles par mon moyen, ne seront pas reprises par ses ennemis, en tant qu’il fera diligence de les garder.
La crainte que cette « diligence » ne fit défaut, en son absence, lui inspira la pensée de s’évader, « entre deux ais », soit qu’il faille entendre par ces mots, mentionnés au procès de Rouen, deux planches qu’elle chargea sur ses épaules et qui lui masquaient le visage, soit qu’elle ait pu se glisser entre deux poutres mal reliées dans la cloison de son appartement. Elle avait meme enfermé fort adroitement ses propres gardiens dans la tour, et se fût sauvée, « n’eut été le portier qui l’avisa et la rencontra ».
Cette tentative d’évasion et la crainte que les Français ne cherchassent à la délivrer (1), effrayèrent le sire do Luxembourg. Il la fit transférer, au mois d’août, en son château de Beaurevoir, près de Cambrai, assez loin du théâtre de la guerre, pour le tranquilliser. La femme et la tante de ce seigneur s’éprirent vite d’une tendre et compatissante admiration pour l’admirable Pucclle, confiée à leur surveillance. Mais, Luxembourg n’était pas pleinement rassuré. Il la tenait dans un donjon fort élevé, et
1. Une lettre du 14 juillet 1430, écrite par l'Umversilé de Paris à Jean de Luxembourg, donnerait h entendre que des tentatives furent essayées dans ce sens. Les complices de Pierre Cauchon y expriment la crainte que, « par la fausseté et la séduction de l’ennemi d ente»:*, et par la malice et subtilité des mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui mettent tout leur soin, comme on dit, à vouloir délivrer cette femme par voies détournées, elle ne soit mise hors de votre pouvoir par quelque manière, ce que Dieu ne veuille permettre. »
la vente aux anglais
encore, craignait-il qu’elle ne lui échappât par magic ou autre moyen subtil.
La captivité pesait à Jeanne. Pour s’y soustraire, elle recourut à un moyen que le procès de canonisation est amené à discuter. Il convient de s’y arrêter, et nous ne saurions mieux faire, que de suivre l’avocat de la Pucelle, lorsqu’il en vient à cet article, le huitième des griefs articulés par les juges de Rouen dans leur réquisitoire contre la vaillante libératrice de France.
« Le huitième article, dit Théodore de Lellis dans son apologie vengeresse, parle du saut de la Pucelle du haut d’une tour. C’est alin de pouvoir l’accuser du péché de désespoir ; mais les explications de Jeanne mûrement, pesées font disparaître tout ce que cet acte pourrait présenter d’infamant.
« Interrogée à ce sujet, elle répond que, désolée à la pensée de l’approche des Anglais, et pour ne pas tomber entre leurs mains, elle se lança du haut de la tour en se recommandant à Dieu et à la Bienheureuse Vierge. A la question si elle préférait mourir que tomber entre les mains des Anglais, elle répond par un mot qui écarte toute pensée de désespoir, car elle dit qu’elle préférait rendre son âme à Dieu qu’être aux mains des Anglais. (6 e séance , 3 mars.) Ailleurs, elle donne en termes fort clairs un motif plus miséricordieux de cette tentative. Elle dit avoir appris dans son donjon l’arrêt cruel par lequel les Anglais avaient décidé de brûler tous les habitants de Compiègne au-dessus de sept ans. Elle en ressentit une très profonde douleur, elle conjurait Dieu et répétait : Eh ! comment, Dieu laissera mourir ces bonnes gens si loyaux à leur seigneur! »Emue de pitié et désireuse de leur venir en aide, elle se précipita du haut de la tour. Interrogée si elle croyait se donner la mort, elle répond que non; mais qu’en sautant elle se recommanda à Dieu, et qu’elle espérait éviter ainsi d’être livrée aux Anglais. (13 e séance , 14 mars.) Elle s’excuse, d’une manière encore plus expresse, à la séance du soir du
même jour, lorsqu’elle dit : « Ce n’était pas par désespoir « que j’en agissais ainsi, mais dans l’espérance de sauver « mon corps et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui « étaient en nécessité ; et après le saut je m’en suis confessée, « j’en ai requis pardon à Notre-Seigneur. »Elle connut par révélation que ce pardon lui avait été accordé.
« D e l’ensemble de ces explications ressortent trois motifs d’excuse : premièrement, un motif de compassion et de miséricorde qui la portait à secourir des malheureux, et à empêcher l’abominable forfait médité contre Compïègne; secondement, l’espérance de s'évader; et enfin, après la faute, l’aveu qu’elle en a fait et le pardon qu’elle en a demandé.
« L’on ne peut pas, après cela, l’accuser de désespoir ; le désespoir étant, d’après les théologiens, une absolue défiance de la bonté de Dieu, qui fait croire que la grandeur du péché dépasse la grandeur de la bonté divine. C’est le péché de Caïn disant: « Mon iniquité est trop « grande pour que Dieu me la pardonne. »
Telle est, conclut le P. Ayroles, la belle argumentation de Théodore de Lellis, sur la faute presque unique que l’histoire puisse relever dans cette merveilleuse vie. Jeanne la confesse bien sincèrement au procès, quand elle dit :
— Je crois que ce n’était pas bien fait de faire ce sault, mais fut mal fait.
On lui demande si ce fut péché mortel.
— Je n’en sais rien, répond-elle de façon charmante, mais je m’eu attends à Notre-Seigneur.
La faute, puisqu’il y eut faùte, vint surtout de ce qu’elle ne s’en tint point assez, cette fois-là, aux recommandations de ses voix.
Quand elle se plaignait du sort réservé aux bonnes gens de Compïègne, sainte Catherine lui répondait de se résigner, de ne chercher point à s’enfuir, que Dieu lui viendrait en aide, ainsi qu’aux habitants de Compiôgne. Elle insistait.
LA VENTE AUX ANGLAIS
— Puisque Dieu aidera ceux de Cornpiègne, j’y veux être.
— Sans faute, insista de son ’ÿ; ôté la voix, il faut que vous preniez tout en gré; vous ne serez point délivrée que vous n’ayez vu le roi des Anglais.
Et Jeanne, dans son aimable et touchante simplicité, répondait :
— Vraiment, je ne le voudrais point voir ; j’aimerais mieux mourir que d’être mise aux mains des Anglais.
Enfin, n’y tenant plus, elle se précipita du sommet de la tour principale du donjon. C’est du moins la version qui semble ressortir des paroles mêmes de Jeanne, en parfaite concordance sur ce point avec les assertions de ses juges- Mais, si l’on en croit une autre chronique contemporaine, hostile d’ailleurs à Jeanne, elle aurait essayé de fuir par une fenêtre, à l’aide d’une corde ou d’un support qui se rompit.
Quoi qu’il en soit, il est certain qu’elle tomba d’une très grande hauteur, et demeura étendue sur le sol sans mouvement. Elle demeura deux ou trois jours sans manger. Mais sainte Catherine la réconforta, lui disant de se confesser et de demander pardon à Dieu, et l’assurant que, sans faute, les « bonnes gens » de Cornpiègne, dont le sort la préoccupait tant, auraient secours avant la Saint-Martin d’hiver.
Cauchon, affolé d’ambition et de haine, continuait ses instances.
Pour qu’il pût instrumenter à 1 aise, il était indispensable que Jeanne fût vendue aux Anglais, soustraite à ses détenteurs actuels les Bourguignons, il s on alla offrir a Luxembourg de la lui acheter.
JEANNE D’ARC LA VÉNÉRAfcLÈ
« Requiert l’évêque de Beajivaisà Monseigneur le duc de « Bourgogne et à Monseigneur Jean de Luxembourg, de « par le roi notre sire Henri VI, et de par lui, comme « évêque de Beauvais.
« Que cette femme, que l’on nomme communément « Jeanne la Pueelle, prisonnière, soit envoyée au roi pour « la livrer à l’Église, pour lui faire son procès, parce « qu’elle est soupçonnée et accusée par la voix publique « d’avoir commis plusieurs crimes, comme sortilèges, ido- « latrie, invocation de démons, et plusieurs autres méfaits « contre la loi. Et quoique, à raison de ces méfaits, elle ne « doive pas être considérée comme prisonnière de guerre, « néanmoins, pour la rémunération de ceux qui l’ont prise « et détenue, lé roi veut libéralement leur accorder jusqu’à « la somme de six mille francs, et pour celui qui l’a prise, « lui donner et assigner rente pour soutenir son état, jus- « qu’à deux ou trois cents livres... »
Luxembourg était privé d’argent. Sa tante, la demoiselle de Luxembourg, qui s’était faite la protectrice delà captive, venait de mourir.
Le 21 novembre 1430, Jeanne fut vendue, moyennant dix mille livres en espèces d’or, produit d’un impôt extraordinaire levé par le duc de Bedford sur la province de Normandie.