CHAPITRE SECOND
LE SANHÉDRIN
Sommaire. — Le drame de la Passion du Sauveur renouvelé dans la Passion de Jeanne. — Les dames d’Abbeville sur la voie douloureuse de la Pucelle. — Pourquoi elle se refuse à quitter les vêtements d’homme. — Elle est livrée aux Anglais. — Où sera-t-elle jugée? — Pourquoi ce ne fut pas à Paris. — Arrivée à Rouen.
— On l’enferme dans une cage de fer. — L’odieuse tentative de Jean de Luxembourg. — L’incompétence du juge qui prétend l’évoquer à son tribunal. — Un digne assistant de Pierre Gauchon.
— Comment il mourut. — Thomas Courcelles, d’après M. Quicherat. — Les autres assesseurs. — Portrait de Nicolas Loyseleur.
— Jeanne condamnée d’avance. — Cauchon promet un beau procès. — Comment on traitait juges et témoins qui faisaient mine d’indépendance. — Précautions contre le jugement de la posté? rité. — Suppression des enquêtes préparatoires. — Les procèsverbaux suspects de mensonge. — Ce qui en ressort.
Plus d’un ancien auteur s’est attaché à reconstituer, dans La Passion de Jeanne, les traits do ressemblance qu’elle eut avec la Passion du divin modèle de tous les martyrs. Ces points de similitude sont étonnamment frappants, et il y aurait une étude des plus attachantes à refaire, à La suite des historiens auxquels nous faisons allusion. Elle nous détournerait du but plus précis et moins doctrinal de ce livre. Du moins, en passant, quand ils vont se présenter sur notre route, nous les signalerons d’un
K Si f si.
mot, à mesure que se déroulera devant nous ce drame, presque unique dans l’histoire, qui fut le Chemin de la Croix de notre grande martyre française.
Une fois la vente accomplie et quand son Judas eut touché le prix de la trahison, on vint la chercher dans sa prison de Beaurevoir pour la conduire à Arras, au Crotoy, à Abbeville où elle rencontra la touchante consolation qui attendrit lé coeur du Christ sur la route du Calvaire, quand les filles de Jérusalem vinrent pleurer sur le passage du lugubre cortège. Les dames d’Abbeville s’honorèrent, en venant saluer les chaînes de la prisonnière, et elle, humblement, « se recommandait à leurs prières », elle les embrassait « aimablement » et elle leur dit « à Dieu ».
Nulle d entre ces femmes courageuses ne songeait à se scandaliser de voir la chaste prisonnière s’obstiner à garder ses vêtements virils, qui la préservaient des ignobles attentats de ses geôliers. Les pieuses châtelaines du donjon • tle Beauievoir lui en demandaient le sacrifice et la suppliaient d’accepter les habits de son sexe qu’elles lui offraient.
— Je n’en ai pas congé de Notre -Seigneur, répondit-elle, et il n’est pas temps encore !
Ce refus se trouva surabondamment justifié dans la suite, ainsi que nous le verrons, lorsque Jeanne se refuse d’obéir aux injonctions pharisaïquos de Cauchon sur ce point, et
cependant, il lui en coûtait, à Beaurevoir, de contrister ses nobles amies.
— Si j’avais dû prendre l’habit de femme, répondrat-elle cà ses juges, je l’eusse fait plutôt à la requête de ces
deux dames que de toutes les autres dames de France,
la reine exceptée.
Enfin le lugubre cortège arriva au Crotoy.
Les gardes bourguignons, compatissant à la tristesse de leur captive, lui permettaient d’entendre la messe, de se confesser, de communier, dans les haltes de la route, plus humains et plus chrétiens que le Caïphe aux mains de qui
LE SANHÉDRIN
ils vont la livrer et qui lui refusera brutalement cette unique consolation dans sa détresse.
La livraison eut lieu au Crotoy. Les Anglais prirent possession de leur proie.
Où sera-t-elle jugée? Grave question qui divisa un moment accusateurs et bourreaux. Ceux-là, l’ Université de Paris, prétendaient l’évoquer à leur barre.
— Car, disaient-ils, par les maîtres, docteurs et autres notables personnes étant par deçà en grand nombre, serait la discussion d’icelle de plus grande réputation que en aucun autre lieu, et il est assez convenable que la réparation des scandales soit faite en ce lieu, où les actions de cette femme ont été divulguées au point de devenir excessivement notoires.
Cauchon, qui avait le mot des Anglais, répondait mollement. Les docteurs parisiens s’en irritent.
— • Si Votre Paternité, écrivent-ils dans leurrage impatiente, avait mis plus de zèle dans la poursuite de l'affaire, cette femme serait déjà en justice. Il 11e vous importe pas si peu, tandis que vous êtes revêtu d’une si grande dignité dans l’Église, d’ôter les scandales commis contre la religion chrétienne, surtout quand il se trouve que le soin d’en juger se trouve dans votre juridiction.
Nous verrons bientôt ce qu’il en était au juste de cette prétendue juridiction que les sinistres hypocrites revendiquent pour l’évêque de Beauvais.
Celui-ci ne se laissa point émouvoir. Il lui importait surtout de complaire aux envahisseurs, de qui il attendait l’assouvissement de ses passions ambitieuses. Or, les Anglais estimaient Paris trop proche du parti armagnac, trop impressionnable au regard d’une accusée coupable
;tr
d’aimer la France, l’Université même trop indépendante.
Us la firent conduire de l’autre côté de la Somme, à Saint-Valéry, et de là, sous bonne garde, à cheval, par Eu et Dieppe, à Rouen, où la martyre arriva dans les derniers jours de l’année 1430.
Là, on agita la question de savoir si, pour tranquilliser le soldat terrorisé à la seule pensée que Jeanne vivait encore, on ne la mettrait pas dans un sac pour la jeter dans la Seine. Mais on se rangea finalement à J’avis qu’il ne suffirait pas de tuer la Pucelle, si auparavant on ne lui ôtait son prestige par une condamnation juridique capable de la déshonorer.
On l’enferma donc, non dans les prisons accoutumées, mais bien, par un raffinement honteux de cruauté, dans une cage de fer, où le serrurier Castille, qui avait construit cette horrible prison, dépose qu elle fut « tenue et liée parle cou, par les pieds et les mains, et gardée, depuis le jour où elle fut amenée à Rouen jusqu’au commencement du procès, » c’est-à-dire de fin décembre 1430 au 21 février 4431.
Là vinrent l’injurier à leur aise les lâches insulteurs, qu’enhardissaient les barreaux derrière lesquels gisait la bête fauve, si longtemps objet de leur terreur.
Celui qui l’avait vendue, Jean de Luxembourg, devenu comte de Ligny, osa venir la voir. 11 était accompagné de Warwick et de Stafford. Il lui offrit ses services, assurant qu’il venait la racheter, contre la promesse de ne plus combattre les Anglais.
— En nom Dieu, répliqua vivement la généreuse captive, vous vous moquez de moi, car je sais que vous n’en avez ni le pouvoir ni le vouloir.
Le triste sire insistai t. Jeanne le regarda bien en face, et, de très haut, avec sa noble fierté de Française et ses assurances saintes d’inspirée, elle répliqua :
— Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France;
LE SANHÉDRIN
mais, quand ils seraient cenl mille « Godons » plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auront pas le royaume.
Transporté de fureur, Stafford tira son épée et se jetait sur cette femme sans défense, quand AVarwick le retint. L’Anglais ne voulait pas d'une exécution aussi sommaire.
Pendant ce temps, Cauclion à grand’peine composait un tribunal à son choix.
Juger sans autorité ou sans juridiction, c’est une usurpation de justice.
Or, aucune raison n’autorisait l’évêque de Beauvais à s’attribuer, en dehors de sa juridiction ordinaire, le droit de juger Jeanne.
Elle ne s’était pas arrêtée dans le diocèse de Beauvais, ni ailleurs ; elle n’y avait pas de domicile. Son domicile était à son lieu de naissance, parce que chacun a son domicile au lieu d’origine. Do grands juristes ont fort bien remarqué qu’elle était alors dans l’exercice de la légation qui lui avait été imposée, ce qui faisait qu’elle n’était pas censée avoir changé son ancien et propre domicile.
D’ailleurs, elle avait été d’abord examinée par de nombreux prélats du royaume. Ils lui avaient donné leur approbation, ou tout au moins permission et tolérance. C’est une injustice visible, à lui qui n’avait aucune supériorité sur les autres qu’il ait eu la présomption de revenir sur leur sentence. Il devait penser que tant et de si grands prélats avaient bien jugé, conformément aux termes du droit: « Intègre est le jugement rendu conformément à la sentence de nombreux juges. » Pour ce motif, il était dénué de toute autorité pour juger semblable affaire. Un égal est sans pouvoir sur un égal.
Jeanne ne ressortait pas du tribunal dudit évêque, à rai-
son du crime commis sur son territoire. Dans aucun autre lieu, on n’avait trouvé matière aux crimes dont elle a été chargée; combien moins encore dans un diocèse où elle n’avait mis le pied que dans le moment où elle fut prise! Alléguerait-on qu’elle fut prise avec le vêtement viril et les armes à la main? Ce sont là des méfaits de peu d’importance à côté des qualifications de schismatique, d’hérétique, d’errante dans la foi, et semblables, sur lesquelles se base la sentence de condamnation. Or, l’évêque ne connaît que des crimes commis dans son diocèse (1).
Puis, que venait faire à Rouen cet évêque étranger et sur quoi se basait-il pour y dresser son tribunal de juge? Les chanoines — le siège était vacant — s’en inquiétaient, craignant que Cauchon ne s’en fît un titre pour s’emparer de l’archevêché primatial de Normandie. Les négociateurs anglais eurent beaucoup de peine à faire taire leurs justes réclamations.
Ce juge incompétent et usurpateur se lit assister par son vicaire général de Beauvais, Jean d’Estivet, dit aussi Bénédicité. Chaleureusement anglais comme son évêque et chassé comme lui de Beauvais, il avait au cœur contre le parti français la même rage que Cauchon, avec des formes plus avilies.
Cauchon en fît son promoteur dans la cause delaPucelle et se déchargea sur lui des basses besognes. Il dut être content. D’Estivet employait vis-à-vis de la céleste fille les termes qui lui arrachaient des larmes sur le pont d’Orléans, lorsqu’ils lui étaient adressés par Glacidas et les goujats de
1 Ces considérations juridiques sont tirées du mémoire vengeur où Bréhal a si vigoureusement établi, avec l'iniquité de la condamnation, l'incompétence clés juges et en particulier de l'évêque de Beauvais.
LE SANHÉDRIN
I* armée anglaise. L’odieux personnage fut aussi sruel que grossier. Avant toute condamnation, la douce victime, conduite de la prison à la salle des séances, demandait à s’arrêter devant la chapelle du château. « Ci est le corps de Jésus-Christ, » s’écriait-elle de la manière la plus touchante, et elle insistait pour qu’il lui fût permis d’entrer ou de s’arrêter pour prier devant la porte. L’huissier consentait. D’Estivetindigné accourt, tance le prêtre qui s’est laissé toucher, dans le langage d’homme mal appris qui lui est familier, le menace et finit par venir se poster devant la porte du lieu saint pour enlever à la sainte jusqu’à cette consolation.
Il rudoyait les greffiers dont la rédaction n’était pas à son goût; se déguisait pour tromper Jeanne et surprendre ses secrets. Son réquisitoire en soixante-dix articles est une infamie, surtout quand on pense qu’aux termes du droit le promoteur est censé représenter la loi ; encore son collaborateur Courcelles a-t-il dû faire adoucir plusieurs termes. Jeanne subira durant trois séances cette avalanche d’imputations calomnieuses et de travestissements de ses paroles, opposant une brève explication ou négation, renvoyant à ce qu’elle avait déjà dit, et souvent se contentant de cette réponse :
— Je m’en entends, je m’en rapporte à Notre-Seigneur.
D’Estivet fut trouvé mort dans un égout aux portes de Rouen. Il était à sa place.
Parmi les docteurs qu’on avait fait venir de Paris à Rouen, pour assister Cauchon dans son œuvre d’iniquité, ce juge prévaricateur employait, dit Quicherat, de préférence Thomas Courcelles.
Dans la séance du 9 mai, le sanhédrin de Rouen, ayant
;!‘ÿr
J mf
fait étaler devant l’acausée l’appareil des tortures» délibéra si elle n’y serait pas soumise. Presque tous repoussèrent ce moyen barbare, que la loi canonique interdisait d’appliquer aux femmes. Trois des opinants furent d’un avis contraire ; Courcelles est un de ces trois.
Il faut, dit Quicherat, reconnaître en lui le père des libertés gallicanes. 11 les a dictées l’une après l’autre à l'assemblée de Bâle. Il fut l’inspirateur des doctrines les plus subversives de ce concile, l’instigateur et le défenseur des attentats les plus criants contre Eugène IV, le soutien de l’anti-pape Félix Y.
Avec cela, de ceux qui commençaient par embrasser le pape avant de le souffleter.
Scs airs de modestie — il affectait de tenir tou jours les yeux baissés — qui en imposèrent jusqu’au roi Charles VII, à qui il se rallia, quand tout espoir fut perdu pour le parti anglais, permettent de répéter de Courcelles le mot de Pie IX :
« On ne peut rien imaginer de plus dangereux, de plus pernicieux, que cotte race d’homme qui, affectant extérieurement des apparences d’honnêteté et de piété, divisent et brisent intérieurement les forces catholiques, accroissent l’audace des ennemis, et excitent involontairement ceux-ci à une colère plus violente contre les vrais enfants de l’Eglise. »
Nous ne saurions refaire ici la biographie de tous les autres assesseurs, Pierre Maurice, Nicolas Midy, Gérard, Feuillet, Bcaupère, etc., soigneusement triés sur le volet pour aider à J’œuvre sacrilège (1). Mais il convient d’es-
\. Us sont tous peints en pied, et de main de maître, au très intéressant chapitre de la Pucelle devant ï Église de son temps que nous avons déjà cité
LÉ SANTTÉDRIN
quisser encore une de ces figures de juges, celle de Nicolas Loyseleur, docteur de F Université de Paris et bénéficier de Rouen.
Tout dévoué à la cause anglaise, à laquelle il avait rendu des services, aucune perfidie ne lui coûtait pour perdre Jeanne. Dans les premières séances, on avait aposté des greffiers dérobés, destinés à envenimer les paroles qu’elle disait et à l'aire disparaître ce qui les expliquait. Loyseleur était chargé de ce rôle qui dut cesser devant les réclamations des greffiers officiels.
Loyseleur se déguisait en cordonnier, pénétrait, probablement durant la nuit, dans la prison de Jeanne, se donnait comme du pays de la prisonnière, attaché à la cause française, et cherchait ainsi à surprendre ses secrets.
Il a joué un rôle plus odieux, puisqu’il se serait présenté comme prêtre, aurait reçu sa confession, mais de manière à ce qu’elle fût entendue par Cauchon grâce à des ouvertures pratiquées dans la cloison. Il aurait gagné la confiance delà captive, et lui aurait donné des conseils propres à l’égarer, comme de refuser de se soumettre à l’Eglise. Telles sont les choses que relèvent contre l’indigne chanoine les témoins entendus à la réhabilitation.
Pour compléter la ressemblance avec l’éternel modèle des traîtres, le premier Iscariote, Loyseleur a eu son moment de repentir. A la vue de Jeanne installée sur le char qui la menait au supplice, le fourbe, pris de remords, s’approcha pour lui demander pardon. I.es soldats anglais le reçurent encore plus mal que les prêtres juifs ne reçurent Judas; ils se mirent à le menacer: il fallut l’intervention de Warwick pour le protéger.
Loyseleur était depuis longtemps en opposition avec Rome, puisque, dès 1426, cette opposition lui avait attiré la privation momentanée des distributions attachées à sa prébende. Cela ne lui réussit point auprès du chapitre qui
à propos de Cauclion et que le P. Ayroles a intitulé : « Les principaux bourreaux de la Pucelle. »
te
lui avait délégué la mission de le représenter à Bâle, alors qu’il remplissait auprès de Jeanne le rôle qui vient d’être esquissé. 11 s’y rendit et y grossit la tourbe des ennemis d’Eugène 1Y. Sous la pression du gouvernement anglais resté fidèle au pontife romain, le chapitre révoqua son député qui n’en tint aucun compte. La justice de Dieu se chargea de l’exécution de la sentence ; Loyseleur fut emporté à Bàle par une mort subite (1).
YII
Le choix, de tels assesseurs indique suffisamment comment Jeanne était déjà condamnée d’avance, quand elle fut
Mérée à ce singulier tribunal.
D’ailleurs, les Anglais l’avouèrent carrément.
— Si, contre notre attente, le procès n’aboutissait pas à une condamnation, nous nous réservons de la reprendre.
C’est la clause formelle de la lettre royale qui la livra à Cauclion.
Mais, il n’y avait rien à craindre. Le président du sanhédrin est gagné d’avance, et, lorsque Jeanne le récuse, comme son ennemi personnel :
— Le roi m’a ordonné de faire votre procès, fait-il d’un ton hautain, je le ferai.
Et, au roi comme au régent, quand il leur apporta le contrat de la vente de Jeanne, ne se possédant plus, dans sa joie haineuse, il s'écrie :
— Je vais vous faire un bon procès !
Voilà les juges intègres, impartiaux, calmes et droits, tels qu’il les faut aux bourreaux de Jeanne. Malheur à qui oserait faire mine d’indépendance!
Le vice-inquisiteur se faisait tirer l’oreille, pour se dé-