Ayuoles, op. cit. f p. 110 a
LE SANHÉDRIN
cider à instrumenter. On lui lit savoir que, s’il ne s’exécutait pas plus gaiement, il y avait pour lui péril de mort.
Maître Jean Tipliaine, médecin, voulait se récuser, on sut bien le contraindre.
Nicolas de Houppeville lit montre d’indépendance. Le procès, disait-il. n’était pas légal, puisque Cauclion était l’ennemi de l'accusée et qu’il s’ingérait à juger une affaire déjà jugée par l’archevêque do Reims, métropolitain de Beauvais. Cauchon, furieux, le fit jeter en prison et on parlait de le noyer, quand ses collègues le sauvèrent.
Un autre médecin, G . de la Chambre, voulait se dérober, alléguant que ces matières théologiques échappaient à sa compétence, on lui répondit sèchement que, s’il ne signait pas au procès, il se repentirait d’être venu à Rouen.
Ainsi des autres récalcitrants.
Avant d’entamer le récit des hideuses injustices qu’un tribunal ainsi composé va commettre, en se couvrant hypocritement d’un manteau de légalité, il faut encore dire un mot de la façon dont le juge et ses assesseurs décidèrent d’en conserver le souvenir à la postérité.
M. Wallon l’a fort judicieusement observé, il y a deux points essentiels à signaler en ces précautions scélérates pour essayer de leurrer cette postérité dont on redoute l’indignation vengeresse. Ces deux poins touchent aux fondements mêmes du procès et au monument qui nous en a gardé la substance : ce sont les enquêtes préliminaires et les procès-verbaux.
Or, les enquêtes, si favorables à l’accusée quand l’enquêteur, retournant de Domrémy et des paroisses voisines, déclare qu’il n’a « rien trouvé en Jeanne qu’il ne voulût
trouver en sa sœur, » ces enquêtes ont disparu des procèsverbaux.
Les procès-verbaux, rédigés sous la menace de la peuiq contrôlés par les greffiers secrets dissimulés derrière le rideau dont nous avons parlé, corrigés séance tenante par Cauchon lorsque Jeanne disait quelque chose qui pouvait lui être par trop favorable, tronqués violemment par les ordres du président, furent souvent, de la part de l’innocente victime, l’objet d’une protestation, comme le jour qu’elle s’écria :
— Ah! vous écrivez bien ce qui est contre moi, et vous n’écrivez pas ce qui est pour moi !
Le greffier Mauchon souffrait visiblement de ses violences. Mais il ne put s’y soustraire, car il savait ce qui l’attendait, s’il se montrait trop entêté à vouloir être véridique. L’huissier Massieu lui raconta ce qu’il lui en avait coûté, pour oser paraître douter de la condamnation de Jeanne. Un jour, en effet, que cet huissier, sortant de l’audience, ramenait l’accusée en prison, un prêtre lui demanda, au passage :
— Que te semble de ses réponses? Sera-t-elle brûlée?
— Jusqu’ici, répondit l'honnête huissier, je n’ai vu que bien et honneur en elle; mais je ne sais ce qu’elle sera à la fin : Dieu le sache!
La réponse fut rapportée à Cauchon, qui manda Massieu et lui dit de bien prendre garde à sa langue, sans quoi on pourrait bien le faire boire plus que de raison.
— Sans le greffier Manchon, ajoute en conclusion le pauvre Massieu, je n’aurais point échappé.
Le greffier, en le sauvant, s’appliqua la leçon.
Malgré tous ces motifs de juste suspicion sur la sincérité de ces procès-verbaux, il y a, dit M. Wallon, dans Jeanne d’Arc, une telle force de raison, une telle vigueur de réplique, que sa parole, comme un glaive aigu, traverse tous les doubles du texte dûment collationné par Manchon, Taqucl et Boisguillaume. Il y a de telles illuminations
LE SANUÉDRIN
dans ses réponses que, malgré les voiles de ce résumé si habilement serré, on en est encore ébloui.
Nous allons assister à ce duel tragique, que des juges pervers et retors vont livrer à une innocente jeune fil le de dix-neuf ans, dont les répliques victorieuses cloueront à leur siège d’infafuie ces juges prévaricateurs d’un stigmate éternel de honte, tandis que la condamnée sortira de leurs mains plus pure et plus glorieuse que jamais.