‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 36 sur 45 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

LES INTERROGATOIRES PUBLICS

Sommaire. — Jeanne en présence de l’évêque Cauehon. — Il refuse les deux requêtes de sa prisonnière. — La question du serment. — Elle propose à Cavchon de la confesser. — Les chaînes. — On change le local des interrogatoires. — Tactique des interrogateurs. — Comment on la pressait de questions insidieuses. — Le secret du roi. — Un mot de Joseph Fabre. — Adjuration à l’évêque de Beauvais. — Renvoyez-moi à Dieu de qui je viens. — Prenez garde à ce que vous faites ! — Si les voix viennent de Dieu ou non. — L’état de grâce. — Fureur de Cauehon contre un assesseur trop humain. — Beaupèrc change de ton pour surprendre l’accusée. — Le jeûne du carême. — Verte réplique. — La question de l’habit d'homme. — Jeanne s’en réfère à l’enquête des docteurs du roi Charles et réclame le registre de Poitiers. — La sorcellerie. — Où est le vrai pape. — Les croix à côté des saints noms. — Un coup de clairon dans la bataille. — Cauehon s’en trouve impressionné. — Série de questions burlesques ou inconvenantes. — Les répliques que Jeanne leur oppose. — Elle sera délivrée avant trois mois. — L’opinion des Français et les honneurs qu’ils ont rendus à l’accusée. — Non, jamais !

Elle se tenait seule, assise sur un banc, sans curateur, sans avocat, laissée à ses énergies personnelles, et, en face d’elle, l’œil étincelant comme un fauve, le président de ce sanhédrin qui avait juré sa perte.

La veille elle demandait qu’on adjoignît à cette tourbe ennemie quelques prêtres du parti de France. Cauehon

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ne daigna pas même lui notifier son refus. Il se borna à lui en notifier un autre, celui-là répondant à la requête delà pieuse accusée. Elle suppliait qu’on lui permît d’entendre la messe, avant de comparaître. L’indigne évêque lui répondit sèchement qu’il n’y avait pas lieu.

On l’amena donc devant le tribunal, siégeant dans le lieu saint! Elle entra dans la chapelle du château,, et Cauclion lui intima l’ordre de prêter serment qu’elle dirait la vérité sur toute chose dont on l’interrogerait.

— Je ne sais de quoi vous me voulez interroger, réponditelle avec cette simplicité qui dérouta si souvent les juges durant la longue torture des interrogatoires publics et secrets. Peut-être me demanderez- vous des choses que je ne vous dirais pas.

— Jurerez-vous, reprit le président, de dire la vérité sur les choses qui vous seront demandées touchant la foi et que vous saurez ?

— Pour ce qui est de mon père, de ma mère et de ce que j’ai fait depuis que j’ai pris le chemin de France, je jurerai volontiers; mais, pour les révélations que j’ai eues de Dieu, je n’en ai jamais rien dit à personne qu’au roi Charles, et je n’en dirai rien quand on me devrait couper la tête, parce que mon Conseil m’a défendu d’en rien dire à personne...

Le tumulte fut épouvantable. Mis hors d’eux-mêmes par cette résistance inattendue, chacun des assesseurs faisait assaut de zèle et de rage. Jeanne répondait de son mieux à ce feu croisé de questions et d’attaques. A la fin, n’y pouvant suffire :

— Beaux seigneurs, fit-elle en souriant, parlez les uns après les autres, pour que je puisse répondre à chacun.

Rien ne l’intimidait, ni les cris, ni les menaces.

L’évêque de Beauvais parut s’apaiser, Jeanne s’agenouilla et, posant les deux mains sur l’Evangile, elle jura de dire la vérité, mais seulement sur les matières de foi.

Elle répondit ensuite aux questions ordinaires sur ses

JEANNE I)’aRG LA VENERABLE

nom, pays natal, famille... Mais, quand le président l’invita à réciter son Pater, elle le regarda fixement :

— Je le dirai volontiers, lit-elle, si vous voulez m’entendre en confession.

Ainsi, dans sa foi ardente et bien qu’elle connût l'indignité d’un tel ministre du sacrement, plutôt que de demeurer privée de 1 usage des sacrements, elle le conjurait de l’entendre sacramentellement, ou de lui donner un autre confesseur.

Cauchon s’y refusa. 11 fallait la faire passer pour excommuniée et dès lors la traiter comme telle. Il la renvoya en prison, après lui avoir intimé défense d’en sortir.

— Je n’accepte pas la défense, répondit-elle, si je m’échappe, nul ne pourra me reprocher d’avoir violé ma foi, car je ne l’ai donnée à personne.

Puis, montrant les chaînes de fer don telle était liée, lanoble guerrière supplia qu’on lui épargnât cette torture. Cauchon refusa, alléguant ses tentatives d’évasion antérieures.

— C’est vrai, lit-elle en se ravisant ; j’ai voulu et je voudrais encore m'échapper do prison, connue c’est le droit de tout prisonnier.

Le scandale des vociférations qui avaient retenti dans l’église du château et aussi la rumeur qui protestait contre les greffiers secrets dissimulés dans un coin derrière le rideau obligèrent à changer de local. La séance du lendemain jeudi 22 février eut lieu dans la chambre des paiements.

Cauchon recommença à la presser sur la question du serment.

— Je vous ai prête serment hier, c’est assez, vous me chargez trop.

Le docteur Jean Beaupère essaya de la surprendre. Elle

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le regarda tristement et répondit, comme avait fait déjà son divin modèle devant Pilate :

— Si vous étiez bien informé de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains ; je n’ai rien fait que par révélation.

On la pressa sur ces révélations, spécialement sur le secret du roi.

— Je ne vous le dirai pas, fit-elle, ce n’est pas l’heure de répondre; mais, envoyez au roi et il vous le dira (1).

Ainsi isolée à son banc, sans conseil, Jeanne déjouait tous les juges, par le seul secours de son bon sens et de la fermeté de sa foi. « Spectacle touchant! s’écrie Joseph Fabre. D’un côté, une cinquantaine de docteurs fouillant dans les subtilités pour y trouver de quoi dresser un bûcher à la libératrice de leur pays; de l’autre, une enfant de dixhuit ans, ignorante, franche et sans peur. Souvent, dans leur zèle, les docteurs parlaient tous ensemble. L’enfant souriait et leur disait : « Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre. »

Le greffier Mauchon, déposant au procès de réhabilitation, raconte cjue « Jeanne e'tait interrompue, pour ainsi dire, à cha rue mot, quand elle parlait de ses apparitions... Ils la fatiguèrent, ajoute-t-il, par des interrogatoires Ion gs et multipliés sur toutes sortes de choses. Presque chaque jour, des interrogatoires avaient lieu le malin pendant trois ou quatre heures ; ensuite, de ces interrogatoires du matin on extrayait les points particulièrement difficiles et subtils, qui servaient à I interrogatoire encore l’après-midi pendant deux ou trois heures. A chaque instant, ils allaient d’un sujet à l’autre; elle, malgré cela, répondait toujours avec une sagesse et une mémoire étonnantes, leur disant souvent : « Mais je vous ai déjà répondu là dessus; demandcz-le « plutôt au clerc, » ajoutait-elle, en s’adressant à moi. »

Un des juges, J. Fabri, confessa la même chose : « On adressait à Jeanne, dit-il, des questions profondes, dont elle se tirait assez bien. Parfois les interrogateurs, arrêtant brusquement leurs questions, passaient à un autre sujet pour voir si elle ne se contredirait pas. Ils la fatiguaient par de longs interrogatoires de deux ou trois heures, d’oùles assesseurs sortaient eux-mêmes fatigués. Le plus habile homme du monde ne s’en serait tiré qu’avec difficulté. Elle répondait avec beaucoup de prudence, à tel point que pendant trois semaines je l’ai crue inspirée. »

Ils sont tous d’accord là-dessus. « Ils lui adressaient des questions difficiles, qui n’étaient pas à la portée d’une femme si simple, dit Martin l’ Ad venu, ils la fatiguaient de questions pendant trois heures du matin, autant l’après-midi.»

A côté de cette observation, toute d’ironie enjouée, certaines réponses de Jeanne à ses juges éclatent comme des modèles de hauteur et de fermeté. Telle cette réplique à l’évêque de Beauvais affirmant son droit de la juger :

— Vous vous faites mon juge et vous êtes mon ennemi ! Mais reprenons ces interrogatoires.

Au début de la troisième séance, celle du samedi 24 février, l’évêque de Beauvais recommença à la persécuter sur la question du serment, qu’il voulait absolu et sans réserve.

— Laissez-moi parler, répondit Jeanne. Par ma foi, vous pourriez me demander des choses que je ne vous dirais pas, et ainsi je serais parjure : ce que vous 11 e devriez pas vouloir.

Et comme l’évêque insistait, arguant de ses droits de juge :

— Je vous le dis, ajouta-t-elle, prenez bien garde à ce que vous dites, que vous êtes mon juge : car vous prenez sur vous une grande charge, et vous nie pressez trop. C’est assez d’avoir juré deux fois en jugement,

Cauchon urgeait, lui faisant remarquer que ce refus la rendait suspecte.

— Je viens de la part de Dieu, dit-elle avec une chrétienne fierté et je n’ai rien à faire ici; renvoyez-moi à Dieu de qui je viens.

Enfin, excédée des insistances de son persécuteur, elle lui dit sèchement ;

— Passez outre.

Puis, clouant d’une dernière adjuration le prélat sacrilège à son siège usurpé, elle conclut solennellement :

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