BASILIQUE DE DOMREMY
LES INTERROGATOIRES PUBLICS
— Vous dites que vous ôtes mon juge. Prenez garde à ce que vous faites, parce qu’en vérité je suis envoyée de Dieu, et vous vous mettez en grand danger.
Beaupère recommença son rôle. Il la traquait, sur le point de ses révélations. Il lui demanda, entre autres questions captieuses, si Les voix n’avaient jamais varié dans leurs conseils.
- — Jamais, dit Jeanne. Cette nuit même, elles m’ont dit de vous répondre hardiment.
L’ interrogateur cherchait à l’amener à dire que ces voix pouvaient bien n ôtre pas de Dieu, mais du diable. Elle coupa court à ce piège, en le déclarant très haut :
— Je. crois fermement, aussi fermement que je crois la foi chrétienne et que Dieu nous a rachetés des peines de l’enfer, que cette voix vient de Dieu.
Et, sans crainte d’irriter une curiosité qu’elle était résolue à ne point satisfaire, elle ajouta :
— Cette nuit même, la voix m’a dit plusieurs choses pour le bien du roi que je voudrais bien que le roi sût, quand je devrais ne pas boire de vin jusqu’à Pâques : car, s’il le savait, il on serait plus aise à son dîner.
— Pourquoi vos voix ne parlent-elles point maintenant à votre roi, comme elles l’ont fait quand vous étiez en sa présen ce ?
— Je ne sais si c’est la volonté de Dieu; sans la grâce de Dieu, je ue saurais que faire.
Le docteur ne laissa pas tomber cette ouverture, mais il parut abandonner momentané ment ce terrain.
— Votre Conseil vous a-t-il révélé que vous vous échapperiez de prison?
— Il ne m’appartient pas de vous le dire.
Et elle ajouta, avec ce ton de bonne humeur toute française qui ne l’abandonna jamais :
— Il y a un dicton que répètent souvent les petits enfants : Les hommes sont souvent pendus pour avoir dit la vérité.
Beaupère revint tout à coup à la question qu’il semblait avoir abandonné.
— Etes- vous en état de grâce?
La question par trop insidieuse révolta un des assesseurs, Jean Lefèvre :
— C’est une question terrible, s’écria-t-il, l’accusée n’est pas tenu de répondre.
— Taisez-vous ! cria Cauchon furieux de voir un de ses assesseurs tendre une planche de salut à la pauvre victime, placée entre les deux tranchants de ce dilemme. Si elle répondait non, quel triomphe, et si elle disait oui, quelle présomption de la part de cette orgueilleuse, puisqu’il est dit aux livres saints : « Nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine ! »
L’humble droiture de Jeanne déconcerta les docteurs :
— Si je n’y suis, répondit-elle à la question de Beaupère, que Dieu m’y mette; et si j’y suis, que Dieu m’y tienne. Je serais la plus malheureuse du monde, si je savais que je ne fusse pas en la grâce de Dieu.
Beaupère, déconcerté, revint alors sur l’enfance de la Pucelle, sur l’arbre des Fées, les superstitions de son pays. Tout ce qu’il en tira ne servit qu’à démontrer combien la sainte fille y demeura toujours étrangère.
La tactique de ces interrogatoires consistait à sauter brusquement d’un sujet à un autre, ou à entraîner l’accusée sur un terrain dangereux par des transitions habilement calculées et la prendre ainsi dans ses propres paroles. Mais, le bon sens, la lucidité d’esprit, la franchise de Jeanne, et par-dessus tout le secours surnaturel de ses voix tiraient merveilleusement d embarras la pieuse voyante qui expérimentait la promesse du Maître à ses disciples persécutés :
« Lorsque vous serez amenés devant des juges, ne calculez point comment et ce que vous leur répondrez, car, à 1 heure voulue, il vous sera donné la réponse que vous devez leur répondre ».
LES INTERROGATOIRES PUBLICS
Brusquement, Beaupère venait "de lui tendre un piège final :
— Voulez-vous un habit de femme?
— Donnez-m’en un; je le prendrai, et je quitterai la prison de cette ville; autrement je ne le prendrai point, ,1e suis contente de celui que j’ai, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte.
Il y eut séance encore le mardi 27 février.
Jean Beaupère, prenant un ton mielleux, lui demanda comment elle s’était portée depuis le dernier interrogatoire.
— Mais, vous le voyez, répondit Jeanne, je me suis portée le mieux que j’ai pu.
C’était pour l’amener à confesser si elle observait les lois de l’Eglise.
— Jeûnez-vous tous les jours de Carême? interrogea le pharisien de Rouen.
— Est-ce de votre procès, cela ? fit Jeanne, sans se déconcerter, et, sur la réponse affirmative du docteur, elle répondit ;
— Eh bien, oui, vraiment, j’ai toujours jeûné ce Carême.
Le p bar is aï que interrogateur revint aux visions. 11 voulut savoir si, depuis la dernière séance, l’accusée avait entendu encore sa voix :
— Oui, vraiment, répondit-elle, et plusieurs fois.
— L’avez-vous entendue dans le lieu, où l’on vous interrogeait?
— Cela n’est pas de votre procès.
Cependant, elle voulut bien lui dire qu’elle l’avait entendue.
— Que vous a i, -elle dit?
— Elle m’a dit de vous répondre hardiment.
Suivirent diverses questions captieuses sur les apparitions, les voix. Elles amenèrent l’interrogatoire sur l’habit d’homme, dont ces hypocrites, qui savaient bien la nécessité morale où se trouvait Leur victime de le garder pour se préserver des assauts infâmes de leurs geôliers, affectaient de se scandaliser.
— Pour l’habit, répondit Jeanne dédaigneuse, c’est peu de chose : c’est moins que rien. Je n’ai pas pris cet habit par le conseil d’homme qui soit au monde. Je n’ai rien fait, sinon par l’ordre de Dieu et de ses anges.
Du reste, d’autres docteurs, aussi instruits, et plus autorisés que ceux de Rouen, l’avaient déjà interrogée sur tous ces points à Poitiers. L’accusée s'y référa.
— Pendant trois semaines, dit-elle, j’ai été interrogée par le clergé tant à Chinon qu’à Poitiers. Le roi a un signe touchant mes laits, avant do vouloir y croire, et le clergé de mon parti a été d’opinion que, dans mon fait, il n’y avait rien que du bien.
Le tribunal de Rouen faisait la sourde oreille. Jeanne insista.
— Je voudrais bien, dit-elle, que vous eussiez une copie du livre qui est à Poitiers, pourvu toutefois que ce fût aussi la volonté do Dieu.
Déçus dans leur attente par la loyauté de cette logique évidemment inspirée du ciel, les juges, qui voulaient à tout prix trouver de Ja sorcellerie dans le fait de la Pucelle, essayèrent de l’amener à présenter la découverte de l’épée de Fierbois sous un jour de magie. Nous avons dit plus haut comment elle déjoua les arguties de ses adversaires, en racontant simplement la découverte et l’usage qu’elle fit de cette épée. Sur ce point, comme sur celui de la bannière, de sa blessure à Jargeau, ils ne parvinrent pas à la surprendre dans ses paroles.
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Le 1 er mars, cinquième séance publique. De nouvelles instances pour prêter un serment plus explicite et moins réservé ramenèrent à dire une parole que Cauclion saisit habilement au passage.
— Pour ce qui touche le procès, avait répondu l’innocente jeune fille, je vous le dirai, comme si j’étais devant le pape de Rome.
Or, on sait cpie l’on était, à ce moment de l’histoire, en grande querelle dans la chrétienté pour reconnaître le véritable pape, au milieu des élections contradictoires qui marquèrent l’époque lamentable du schisme d’Occident. Cauchon en tira parti pour embarrasser l’accusée.
— Vous parlez, dit-il, du seigneur pape de Rome. Qui croyez-vous qui soit le vrai pape ?
— Y en a-t-il donc deux?
Réponse accablante, observe finement M. Wallon, pour cette race de politiques et de docteurs dont l’orgueil avait pendant si longtemps nourri le schisme de l’Eglise.
Cauchon, après avoir ergoté sur les saints noms de Jésus et Marie dont elle se servait en tête de ses lettres en les accostant de croix oh il espérait trouver une preuve de pratiques superstitieuses et même sacrilèges, l’ayant amenée à parler de sa lettre aux Anglais, lui fournit, sans le vouloir, l’occasion de se redresser une fois de plus dans son patriotisme indomptable et de renouveler à la face de ce tribunal vendu aux Anglais, elle, la pauvre captive chargée de fers, cette prophétie qui retentit ce jour-là comme un coup de clairon victorieux dans la bataille.
— Avant que sept ans soient écoulés,, dit-elle avec la solennité de sa voix harmonieuse et inspirée par l’Esprit d’en haut, les Anglais perdront un plus grand gage qu’ils
n’ont fait devant Orléans. Les Anglais auront une plus grande perte qu’ils n’en ont jamais eu en France, et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.
Plus impressionné qu’il ne le voulait paraître, Cauclion interrogea :
— Comment le savez-vous?
— Je le sais par révélation ; j’en suis aussi sûre que de vous voir là devant moi. Cela arrivera avant sept ans, et je serais bien courroucée (affligée) que cela fût tant différé.
Cinq ans après, en 1436, les Anglais perdaient leur gage, Paris, et, bientôt après, le reste du royaume,
Cauclion essaya d’une diversion, pour dissiper l’impression visible des assistants.
— De qui savez-vous que cela arrivera?
— De sainte Catherine et de sainte Marguerite.
Cette réponse qu’il attendait fournit au juge Poccasion de poser, sur les apparitions des saintes, de l’archange Michel et des anges, une série de questions, les unes grotesques, d’autres grossières et môme indécentes, toutes insidieuses.
Jeanne répondit avec une admirable convenance, et souvent avec un esprit incisif qui déconcertait l’interrogateur, comme quand il demanda si sainte Marguerite parlait anglais.
— Et comment, répliqua la spirituelle enfant, parleraitelle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais!
Et à une question inconvenante sur le costume sous lequel l’archange lui apparaissait.
— Pensez-vous, répliqua-t-elle en foudroyant de son chaste regard le cynique interrogateur, que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir?
Rappelé ainsi à la pudeur, le juge essaya de se rejeter sur des platitudes :
— Avait-il des cheveux?
— Pourquoi lui seraient-ils coupés?
Sur tous ces points, Jeanne confondit ou éluda les ques-
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tions de son persécuteur. Mais elle laissa voir qu’elle serait délivrée avant trois mois.
Ses voix le lui avaient dit, mais sans lui révéler encore que cette délivrance serait, non point pour la patrie terrestre, mais pour le paradis, où, trois mois après, elle entrera avec la palme de sa virginité inviolée et de son patriotique martyre.
C’est le mardi 3 mars qu’eut lieu le sixième interrogatoire public. Ce devait être le dernier. Cette séance, à en juger par les procès-verbaux, ne fut qu’un long désordre, une débauche de questions sans suite, sans gravité. On avait hâte d’en finir. Jeanne, sans se laisser déconcerter, tint tête à tous ces misérables, affolés de haine et de vengeance. Mais, quand ils la voulaient tirer du thème qu’elle s’était promis de ne pas dépasser.
— Ce n’est pas de votre procès, faisait-elle, je m’en rapporte au procès. Si tout vous regardait, je vous dirais tout.
Elle répéta cependant qu’elle serait délivrée avant trois mois. Mais elle ne savait ni le jour ni l’heure. Ses voix lui recommandaient seulement de « faire bon visage ».
On revint sur la question de l’habit viril, puis sur les superstitions qu’on voulait trouver dans l’emploi et la décoration de sa bannière. On l’accusa de s’être l'ait rendre des honneurs presque divins.
— Savez-vous si les gens de votre parti ont fait dire des services, des messes, des oraisons en votre honneur?
— Je n’en sais rien. S’ils l’ont fait, ce n’est pas par mon ordre. Mais, s’ils ont prié pour moi, m’est avis qu’ils n’ont point fait mal.
— Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous venez de la part de Dieu ?
— Je n’en sais rien, je m’en rapporte à leur cœur; mais, qu’ils le croient ou non, je viens de la part de Dieu.
— S’ils le croient, leur opinion est-elle bonne?
— Oui, et ils ne se trompent pas.
— Saviez-vous quelle était l’intention de ceux de votre jjarti, quand ils baisaient vos pieds, vos mains, vos vêtements?
— Je ne laissais baiser mes mains et mes vêtements que le moins possible ; mais les pauvres gens venaient volontiers vers moi, parce que je ne leur faisais point de mal, les soutenant selon mon pouvoir.
Après un feu croisé de demandes sur les sermons de frère Richard, les baptêmes où elle avait été marraine, ses anneaux, ses gants, ses armes, la résurrection de l’enfant mort sans baptême à Lagny, ses deux tentatives d’évasion, le saut de la tour, à propos duquel elle avoua qu’elle « aimerait mieux rendre l’âme à Dieu que d’être en la main des Anglais », on termina, en l’accusant d’avoir blasphémé en divers occasions de sa courte mais si vaillante carrière militaire.
— Non, fit-elle en se redressant dans sa fierté de chrétienne, jamais je n’ai maugréé ni saint ni sainte, et je n’ai point coutume de jurer.
Cauchon ordonna de remmener. Quand elle fut partie, le Caïphe, qui venait de présider à ces six séances d’iniquité, lit à ses compagnons une communication importante, qui allait changer la face et la marche du procès.