‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 39 sur 45 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

l’acte d’accusation

Sommaire. — Le jurisconsulte Lohier démasque la nullité du procès. — Fureur de Cauchon. — Exhortations mielleuses. — Gomment Jeanne déjoua ce nouveau piège. — Le prologue de l’acte d’accusation. — De quoi Jeanne est accusée. — Un dialogue qu’il faudrait citer en entier. — Comment Jeanne invoquait ses voix. — Appel au concile général. — Une éloquente protestation du cardinal Langénieux. — L’Église n’est point responsable des iniquités du tribunal de Rouen. — Consultations et réponses. — Le courage du vieil évêque d’Avranches. — Jeanne tombe malade. — Insistances sans pitié. — Jeanne dévoile ses vrais sentiments pour l’Église. — Mettez-moi en terre sainte. — Je suis bonne chrétienne et bien baptisée. — La séance du 9 mai. — Dernières interrogations. — A demain la sentence.

A ce moment, arriva à Rouen un jurisconsulte renommé, maître Jean Lohier. Cauchon espéra en tirer du secours. Il lui fit communiquer toutes les pièces du procès. Le canoniste n’eut pas de peine à se rendre compte que les prescriptions les plus élémentaires du droit y étaient outrageusement violées et que, par conséquent, le procès était nul. Il le dit ouvertement et prouva son dire.

— Il semble, dit-il, qu’ils procèdent plus par haine que par autrement; et pour cette cause, je ne me tiendrai plus ici, car je n'y veux plus être.

Cauchon, déçu dans son attente, voulait le faire jeter dans la Seine.

— Voilà, disait-il à ses complices, Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre procès! 11 veut tout calomnier, et dit qu’il ne vaut rien. Qui le voudrait croire, il faudrait tout recommencer, et tout ce que nous avons fait ne vaudrait rien.

Puis, exhalant sa fureur, il insinue que le clerc normand est gagné à l’ennemi.

— On voit bien, fait-il en ricanant, de quel pied il cloche. Par saint Jean, nous n’en ferons rien, mais continuerons notre procès comme il est commencé.

Les complices approuvèrent, ils rédigèrent le procès-verbal des quatorze interrogatoires et se rendirent auprès de la prisonnière pour le lui lire.

C’était le dimanche des Rameaux. Ces pharisiens profilèrent de la solennité du jour pour tendre un nouveau piège à l’innocente guerrière. Cauchon lui offrit de lui permettre d’entendre la messe, si elle voulait quitter ses habits militaires.

— Vous pouvez bien me permettre d’entendre la messe en cet état, comme je le désire vivement, répondit l’indomptable jeune fille; quant à l’habit, je ne le puis changer, cela n’est pas en mon pouvoir.

Le lendemain, commença la lecture du procès-verbal.

L’indigne évêque de Beauvais commença cette série d’admonestations qui va durer de longues séances, où, changeant de ton, il adopte, en hypocrite consommé, le ton doucereux d’une feinte commisération pour l’enfant qu’il haïssait, — nous l’avons démontré surabondamment, — d’une haine implacable.

l’acte d’ accusation

Il exhorta Jeanne à songer au bien de son âme, lui offrit de se choisir parmi les assistants un conseiller et réclama d’elle un serment plus explicite.

— Jeanne, lui dit-il, toutes les personnes que vous voyez ici sont de très doctes clercs, versés dans le droit divin et humain, dont l'intention a toujours été et est encore d’agir à votre égard avec douceur et pitié. Nous ne poursuivons aucune vengeance, nous ne désirons aucun châtiment; nous cherchons seulement à vous instruire et à vous ramener dans le chemin de la vérité et du salut. Comme vous êtes illettrée et qu’en des matières aussi ardues vous ignorez peut-être ce que vous devez faire, ce que vous devez répondre, je vous invite à choisir parmi ces messieurs un ou plusieurs docteurs pour vous assister dans vos réponses. Si vous ne savez quels conseillers vous devez prendre, je vous offre de vous en donner de ma main, pourvu qu’en ce qui vous concerne vous soyez décidée à dire la vérité. Je vous requiers de jurer en notre présence que vous direz la vérité sur tous les points qui touchent votre procès.

Jeanne avait expérimenté la « douceur et pitié » de ses persécuteurs. Le rôle infâme joué par Loyseleur auprès d’elle disait assez ce que serait l’avocat choisi parmi les assesseurs de Cauclion ou donné par lui, elle flaira le piège et répondit :

— Premièrement, de ce que vous avez dit pour mon bien et notre foi, je vous remercie, et toute la compagnie aussi. Quant au conseil que vous m’offrez, je vous remercie encore; mais je n’ai pas l’intention de me départir du conseil de Noire-Seigneur. Quant au serment que vous voulez que je fasse, je suis prête à jurer do dire la vérité sur tout ce qui touchera votre procès.

Pour donner une première preuve de leur douceur compatissante, l’acte d’accusation, dont la lecture commença incontinent, débuta par ce doux préambule.

« Jeanne est sorcière, devineresse, fausse propliétesse, « invocatrice et conjuratrice de mauvais esprits, supersti-

« tieuse, pratiquant les arts magiques; pensant mal de la « foi catholique ; schismatique, doutant ou s’écartant de « la bulle dogmatique Unam scmctam et de plusieurs « autres articles de foi; sacrilège, idolâtre, apostate, mal « disant et mal faisant; blasphématrice envers Dieu et les « saints, scandaleuse et séditieuse, troublant et empêchant « la paix, excitant à la guerre, cruellement altérée de sang « humain et poussant à l’effusion du sang; ayant abjuré « sans pudeur la décence de son sexe, et prenant sans ver- « gogne l’habit indécent et l’extérieur des hommes d’armes, « pour ces choses et plusieurs autres, abominable à Dieu « et aux hommes, violatrice des lois divine, naturelle et « ecclésiastique; séductrice des princes el des peuples; « permettant et consentant, au mépris de Dieu, qu’on la « vénère et qu’on l’adore, donnant ses mains et ses vête- « ments à baiser; usurpatrice de l’honneur ou du culte « dus à Dieu; hérétique, ou du moins véhémentement « suspecte d’hérésie. »

Suivait rénumération des prétendues preuves de tous ces chefs d’accusation, tirées des réponses mêmes de Jeanne odieusement travesties et perfidement défigurées.

L’innocente héroïne protesta contre tous ces travestissements. Si notre récit ne devait point en être par trop prolongé, ce serait un dialogue admirable à répéter ici que celui qui s’établit entre le lecteur du procès-verbal et l’accusée protestant à chaque pas de cette longue diatribe (1).

Nous n’en retiendrons ici qu’un détail, celui de la réplique, admirable de piété et de foi, qu’elle opposa aux efforts tentés pour l’amener à renier ces voix, que l’accusation affirmait venir du démon.

— Je les appellerai à mon aide tant que je vivrai, répondit- elle.

— De quelle manière les requérez- vous?

C’est un des plus beaux chapitres du livre de M. Wallon que celui où ce dialogue, bien que résumé, revit sous la plume du docte et éloquent historien. Nous y renvoyons le lecteur.

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