L ACTE D'ACCUSATION
— Je réclame Notre-Seigneur et Notre-Dame qu'ils m’envoient conseil et confort.
— En quels termes les requérez-vous ?
— « Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte « Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous « me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Eglise. « Je sais bien, quant à l’habit, le commandement comme « je l’ai pris, mais je ne sais point par quelle manière je « le dois laisser. Pour ce, plaise vous à moi l'enseigner. » Et tantôt ils viennent.
Tant de candeur et de loyauté eût adouci des tigres.
Les deux dominicains, frère Isambard de la Pierre et frère Martin Ladvenu, émus de pitié, l’étaient allé trouver dans sa prison et, raconte Isambard, « interrogée si elle voulait se soumettre à notre Saint-Père le pape, répondit que oui, pourvu qu’on la conduisit devant lui; mais elle ne voulait point se soumettre à l’évêque de Beauvais, son ennemi capital. Comme je l’exhortais à se soumettre au concile général alors assemblé, où siégeaient beaucoup de prélats et de docteurs du parti de France, Jeanne, ayant ouï ce conseil, commença à s’écrier :
« — Oh! puisque en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et soumettre au concile de Bâle.
« Aussitôt, enflammé de dépit et d’indignation, l’évêque de Beauvais me cria :
« — Taisez-vous, de par le diable !
« Alors le greffier Guillaume Manchon demanda s’il fallait écrire la soumission de Jeanne. L’évêque répondit que non, et que cela n’était pas nécessaire, et Jeanne s’écria :
fi
« — Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre 7noi, et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi ! »
Le moment est venu, devant tant d’atrocité, de proclamer bien haut que le tribunal de Rouen no fut jamais un tribunal d’Égli se, mais bien un tribunal d’ennemis anglais. C’est le cardinal Langénieux, qui l’a dit éloquemment :
« Ah! un cœur d’évêque se serre, quand, regardant ce tribunal déshonoré, il ne peut se dissimuler qu’il se compose presque exclusivement de prêtres, de religieux et qu’il est présidé par un évêque; quand il les entend se prévaloir de leur caractère sacré pour jouer le rôle de l’Église, s’afficher comme représentants de l’Eglise, lorsqu’ils ne sont que les vils instruments d’une politique ennemie, assez audacieuse pour se servir de leur ministère et se venger sans se compromettre !
« Cet évêque de Beauvais, chassé de son siège par ses propres sujets pour ses opinions antinationales, ennemi du roi, tout ent ier à la dévotion des Anglais, il n’a aucune juridiction sur l’accusée ; il est sans compétence, mais il est prêt à payer, par une criminelle complaisance, la promesse qu’on lui a faite de l’archevêché de Rouen.
« Le promoteur est un chanoine de Beauvais, chassé en même temps et pour les mêmes raisons que son évêque.
« Et. devant ces faits indéniables, on a dit, on a osé dire et l’on dira peut-être encore demain que Jeanne d’Arc a été condamnée par l’Eglise.
« L’Église, Messieurs, mais elle n’a donné aucun mandat à ces hommes qui ne lui appartiennent plus que par leur habit ! Si elle l’avait donné, elle eût entendu qu’on en fît un tout autre usage et qu’on ne vîntpas humilier sa souveraine majesté aux pieds de la tyrannie d’un pouvoir tout-puissant! Non! non! elle n’a point à rougir de tant et si grandes iniquités. Si elle avait été là, elle eût au moins réclamé de garder l’humble et vaillante bergère dans ses prisons, elle ne l’eût pas laissée aux mains d’ennemis acharnés et sans pudeur ! Tout atteste que Jeanne
l’acte d’accusation
a été jugée et condamnée par la politique seule, politique de vengeance, et non par l’Eglise. Interrogez l’histoire, et elle vous répondra : L’orgueil d'une part, la soif de l’or ou déshonneurs de l’autre, voilà, si vous y ajoutez les menaces, la crainte, la peur, voilà les agents de ce crime !
« Et qui donc le sait mieux que la victime elle-même ? — Eh bien ! elle le sait, elle le dit, elle proteste. Chaque jour on cherche à troubler sa conscience en lui représentant que, résister à ses juges, c’est résister à l’Eglise. Elle ne peut démêler toujours ces captieuses subtilités, elle n’ose résister en face à un évêque ; mais sa foi et l’évidence des faits lui donnent le sentiment instinctif de la vérité, et, en dépit de tous les sophismes, elle en appelle, de ses juges à l’Église, à l’Eglise qu’elle aime, en laquelle elle croit, à laquelle elle est soumise d’esprit et de cœur, et qu’ollene reconnaît point dans le tribunal qui est devant elle.
« L’Église, c’est la justice, et elle n’a sous les yeux que déloyauté et mensonge ; l’Eglise, c’est l’indépendance en face des exigences des pouvoirs humains, et elle ne voit que des vendus ; l’Eglise est une mère, même pour les coupables, et elle, innocente, est traitée avec une rigueur pleine de cruauté. Elle a donc mille raisons de n’en pas croire les apparences et de s’écrier : «Mcnez-moi au pape et « je lui répondrai , car je tiens et je crois que nous devons « obéir à notre Saint Père le Pape, qui est à Rome ! »
« Et comme le président, sentant toute la portée de cet appel et craignant de voir sa proie lui échapper, défend au greffier d’écrire ses paroles : Ah ! reprend l'innocente vic- « time, vous écrivez bien ce qui est contre moi, mais, ce qui « est pour moi, vous ne l’écrivez pas ! »
« Jusqu’à sa mort, elle proteste qu’elle a été soustraite à la justice de l’Église, qu’elle aurait mieux aimé mourir avant de tomber aux mains desAnglais, et, quand on lui annonce sa condamnation, elle éclate en sanglots, disant : « Ah! si j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle « je m’étais soumise, et que j’eusse été gardée par des gens
« d’église, non pas par mes ennemis et adversaires, il ne « me fût pas si misérablement méchu comme il est. Ali I « j’en appelle devant Dieu, le juge, des torts et ingravances « qu’on me fait ! »
Mais, reprenons notre récit.
: il '
IY
L’acte d’accusation était réparti en soixante-dix articles.
Le lendemain de Pâques, les juges de Rouen, sur la demande de leurs émules de Paris, se réunirent pour tâcher de réduire le tout en douze articles. Il s y parvinrent et ce sont ces douze incriminations, quintessence et résumé de toutes les faussetés de l’accusation, qui vont devenir le pivot du procès, comme ils devinrent la base de la réhabilitation posthume de l’innocente victime.
Le lundi 5 avril, quand ce travail fut prêt, Cauchon l’envoya aux docteurs et personnages qu’il s’était promis de consulter, afin de fortifier sa sentence et de couvrir un peu l’odieuse responsabilité de son crime.
« Nous, Pierre, évêque, etc... Nous vous prions et « requérons que, pour le bien de la foi, vous nous donniez « par écrit, sous notre seing, un conseil salutaire au sujet « des assertions ci-dessous transcrites. Faites-nous sa- « voir, après les avoir attentivement examinées et « comparées entre elles, si elles ne vous semblent pas, en « tout ou on partie, contraires à la foi orthodoxe, suspectes « d’erreur contre l’autorité des saintes écritures, contre « les décisions de la très sainte Eglise romaine, des doc- « teurs approuvés par elle et des lois canoniques, scanda- « leuses, téméraires, dangereuses, pour la paix publique, « injurieuses, contraires aux bonnes mœurs, pleines de « péchés, en un mot, coupables de quelque façon que ce « soit ; ou du moins dites-nous ce qu’on doit penser des « assertions susdites en matière de foi. »