‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 43 sur 45 · AU CIMETIÈRE SAINT-OUEN · texte numérisé non relu

AU CIMETIÈRE SAINT-OUEN

Les plus grossières fourberies vont lui sembler légitimes. Jusqu’ici, il a supprimé clés pièces au procès, il n’en a point encore substitué : il va commettre cet acte de perfidie. Il n’a pas encore pris la responsabilité de promesses mensongères : il va en faire. Enfin, il est un mode de séduction devant lequel son orgueil a reculé et qu’il sait bien devoir être tout puissant sur le cœur de la patriote française, celui de faire luire à ses yeux l’espoir de reprendre les armes pour son pays : il va tenter ce moyen, le plus perfide de tous.

Tous ces moyens d’intimidation, il les emploiera; non plus seulement avec des menaces lointaines, mais au pied même d’un bûcher, à deux pas d’un bourreau qui agite sous les yeux de la victime sa torche enflammée. On lit dans les Actes des Martyrs que souvent de courageux apôtres descendirent dans l’arène pour exhorter les confesseurs de la foi à ne point faiblir devant l’horreur d’un supplice imminent et pour les fortifier contre l’inévitable résistance de la nature épouvantée à l’aspect cl’une aussi horrible mort. Si Jeanne a connu les révoltes de l’humanité en elle, rien ne serait plus explicable, surtout après l’infamie qui mit le comble aux sacrilèges de Cauchon.

Loyseleur, on s’en souvient, se faisant passer pour un secret partisan du roi Charles, s’était insinué dans la confiance de la Pucelle. Cauchon lui ordonna de changer tout d’un coup la tactique que cette hypocrite fraude avait permis à Loyseleur de suivre. Cet odieux et sacrilège directeur de la conscience de Jeanne vient subitement lui annoncer que la résistance, qu’il lui a jusqu’alors conseillée, devient maintenant coupable et il commande à Jeanne, au nom même de Dieu, de sauver son âme en se soumettant au tribunal que préside l’inspirateur de cette horrible comédie.

Mais, dira-t-on, que faisaient les voix?

Les voix obéissaient à Dieu, et Dieu voulait sauver la France par le martyre de Jeanne d’Arcl...

C’était le 24 mai, jeudi dans l’octave de la Pentecôte, le cimetière, situé alors à droite de la riche église ogivale de Saint-Ouen encore debout dans la capitale normande, se remplissait de bonne heure d’une affluence inaccoutumée. Comme tous les cimetières de ce temps, ce terrain appartenait à l’église. Or, on y avait dressé deux estrades, l’une richement décorée, sur laquelle se pavanaient orgueilleusement l’évêque de Beauvais et ses complices du parti anglais, et une autre, petite, sans ornements, où l’on amena Jeanne, toujours chargée de chaînes comme une vile criminelle. A ses côtés, prirent place l’infâme Loyseleur, l’appariteur Massieu, le greffier Manchon et Guillaume Erard, l’orateur de la scène.

Devant Cauchon, sur une table, deux sentences toutes préparées : l’une de condamnation, appuyée par la présence du bourreau que Jeanne pouvait apercevoir de son estrade la torche en main au pied de la charrette toute prête à l’emmener au bûcher; l’autre de pénitence canonique, si la Pucelle cède à ses persécuteurs.

Jean Massieu tenait en mains une formule d’abjuration très courte, quelques lignes seulement, où Jeanne déclarait accepter l’habit de femme et se soumettre au tribunal de l’Égdise. Mais, ce que Jeanne ni le public ne savaient point, à côté, un secrétaire anglais gardait dans sa manche une autre formule, où Jeanne déclarait renoncer à ses visions et rétracter toutes ses affirmations du procès.

Quant à l’infortunée victime visée par tout cet apparat et ses machinations, on l’avait dûment avertie qu’elle allait avoir à choisir entre une mort cruelle et infamante ou une soumission plus apparente que réelle à la volonté de ses juges.

— Il fallait, lui disait-on, pour le respect des seigneurs

Page 1