‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 44 sur 45 · AU CIMETIÈRE SAINT-OUEIV · texte numérisé non relu

AU CIMETIÈRE SAINT-OUEIV

d’Église qui la faisaient comparaître, qu’elle reconnût leur autorité, au moins extérieurement, et le témoignât en reprenant ses vêtements de femme. Moyennant ce, elle aurait la vie sauve, serait tirée des mains de ses geôliers anglais et mise dans les prisons d’Eglise.

Être mise dans les prisons d’Eglise !... Elle le demandait avec instances depuis son arrivée à Rouen. Là, du moins, elle serait à l’abri des infâmes attentats de ses gardiens, confiée à des femmes et des lors elle pourrait sans inconvénient reprendre les habits de son sexe. En outre, avec un nouvel évêque plus consciencieux, elle avait chance d’être envoyée à Rome, au tribunal suprême du pape qu’elle invoquait comme son unique espoir dans sa détresse. Puis, qui sait? la garde serait là moins sévère, si elle parvenait à s’évader î . . .

Les voix lui avaient prédit une grande victoire qui la délivrerait. Cette victoire, c’était le martyre ; cette délivrance, c’était le paradis! Mais, elle ne l’avait point entendu ainsi, et la patriotique enfant croyait qu’il s’agissait d’une victoire des armes françaises, de la reprise de sa carrière militaire pour la mener au bout de ses quatre missions.

On pressent déjà toute l’horreur de la lutte qui va s’engager au cimetière de Saint-Ouen. Jeanne en eut un frisson. Ses saintes lui avaient dit, au départ :

— Sois sur tes gardes, Jeanne, on va chercher à te tromper, et l’on y parviendra !

Le traître vint aussitôt contredire cet avertissement.

Jeanne en effet attendait, sous une petite porte, à l’entrée du cimetière, quand Loyseleur s’approcha, il vint annoncer une nouvelle fort inattendue. Voici que les juges inclinent à la clémence, ils se contentent d’une apparence de soumission tout extérieure et de l’abandon de l’habit viril, et elle est sauvée!...

— Refuser cette concession tout apparente, conclut le fourbe, serait pécher contre la vertu de prudence qui est

une vertu cardinale (1), ce serait tenter Dieu. Jusqu’ici, ajouta l’hypocrite menteur, j’ai conseillé la résistance aux juges, je suis obligé de m’incliner devant leur clémence inespérée et je vous conseille, ma chère lille, de céder.

Jeanne, stupéfaite de ce nouveau langage, regarde fixement Loyseleur. Le traître soutient effrontément ce clair et pur regard, mais, Cauclion, qui suit la scène, a fait un signe, et, sans laisser à la victime le temps de se tourner vers ses voix, on la pousse vers l’estrade.

Sur un nouveau signe du président, le prédicateur, chargé de la harangue traditionnelle, commence :

— J’aurais mieux aimé, dit-il plus tard, avoir été en ce moment à Lille qu’à Rouen.

C’est possible, mais il faut avouer qu’il s’acquitta avec grand zèle de sa triste besogne. Ce discours d’Érard, chefd’œuvre de mauvais goût et de charabia amphigourique, ne fut qu’un long torrent d’injures, entremêlé de ridicules sentimentalités.

Jeanne écoutait, attendant que ce débordement de rhétorique eût cessé de couler, quand, tout à coup, elle leva la tête et son œil s’alluma»

C’est que le prédicateur, emporté par son action désordonnée, venait de ramasser toute la force de ses poumons vigoureux, pour s’écrier :

— Ah ! France, tu es bien abusée ! Tu as toujours été la nation très chrétienne, et Charles, qui se dit roi, qui se

1. Dans un très beau livre, intitulé Jean ne cV Arc et les vertus chrétiennes, en 2 volumes, M. l’abbé V. Mourot, un compatriote de la Pucelle, a mis en pleine lumière les vertus théologales et cardinales de Jeanne. Le procès de canonisation s’en est largement inspiré, pour prouver que la sainte héroïne a pratiqué largement toutes ces vertus à un degré héroïque, démonstration indispensable dans les causes de canonisation.

Page 1