‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 5 sur 45 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

l'appel

Sommaire. — La grande pitié du pays de France. — Un sombre tableau. — Dans un coin ignoré. — Première apparition de l’Archange. — Ses recommandations. — Saint Michel et la France.

— Les deux saintes. — La question du surnaturel dans la mission de Jeanne d’Arc. — La Pucelle. — Sens et beauté de ce nom.

— Le chant enthousiaste de l’abbé Pie au premier lever de cette apparition virginale. — Les prédestinations de la miséricorde divine sur la France. — Jeanne prophétisée. — L’approche de l’heure. — Dernières recommandations des voix. — Partir ! — Anxiétés et dispositions des parents de Jeanne. — Je la noierais moi-même ! — On l’assigne devant l’Offîcialité. — A Burey-Ie- Petit. — Le Mardochée de la nouvelle Esther. — Sur la route vers Vaucouleurs. — Jeanne est prise pour folle. — Son retour à Domrémy. — Le roi lieutenant du Christ. — Son secret lui échappe. — Les adieux. — Départ.

En ce temps-là, il y eut « grande pitié » au royaume de France.

Vainement, la sagesse de Charles V, si heureusement secondée par la vaillance de Duguesclin, avait à peu près cicatrisé les blessures faites à la France sous les deux premiers Valois, réparé les malheurs de Crécy et de Poitiers, elïacé les hontes du traité de Brétigny, la folie de Charles VI et les folies de son règne précipitèrent la France dans de nouveaux et plus profonds abîmes. Le flot

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l’appel

de l’invasion étrangère, un instant contenu par l’épée de Duguesclin, reprit sa marche offensive. L'honneur de la dynastie était traîné dans la fange par les scandales d’Isabeau de Bavière; et, tandis que ce n’eût pas été trop de toutes les forces de la France pour lutter victorieusement contre l’ennemi du dehors, ces forces se divisèrent. Le fléau de la guerre civile déchaînait ses fureurs sur le pays. La société, remuée jusque dans ses dernières profondeurs, vomissait à sa surface l’écume du genre humain, ces scélérats sans conscience et sans entrailles qu’aucun forfait n’arrête. En 1407, le duc d’Orléans, assassiné par des affiliés du duc de Bourgogne, rougit de son sang le pavé de Paris. En 1413 et en 14 18, une Commune insurrectionnelle déchaîna sur cette malheureuse capitale toutes les horreurs d’une démagogie en délire. C’est le boucher Caboche, c’est le bourreau Capeluche, qui se promènent en maîtres dans les rues de la grande ville, et qui, avec leurs valets d’abattoir, les manches retroussées et sanglantes, hurlant le meurtre, vont briser les portes des prisons où étaient détenus les otages des Armagnacs; et cela, pendant que les Anglais, s'avançant par la Normandie, prenaient successivement. Saint-Lô, Caen, Ronfleur, Evreux, et venaient mettre le siège devant Rouen.

Peu de temps après, le traité de Troyes (1420) mettait sur cette époque désastreuse le sceau de l’infamie. Isabeau de Bavière, affichant son déshonneur, reconnaissait, pour héritier de la couronne de France Henri de Lancastre. La France n’était plus qu'une province anglaise; Paris devenait, un faubourg de Londres.

Bientôt, le fils de Charles VI, errant et fugitif dans ses propres Etats, doutant même de son droit, ne sera plus que le roi de Bourges; et encore, ce titre dérisoire serat-il singulièrement menacé lorsque les Anglais, poussant toujours en avant leur conquête, viendront mettre le siège devant Orléans, boulevard de la ligne de la Loire et protection des provinces du Midi.

En vérité, s’écrie l’éloquent historien de cette catastrophe nationale à qui nous en empruntons le s< mbre tableau (1), en vérité, quand on relit l’histoire lamentable de ce demi-siècle, depuis 1380. il semble qu’avec le Dante, on descende un à un les cercles toujours plus sombres de cet enfer sur les portes duquel le poète florentin a lu ces terribles paroles : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. »

Humainement, la France était perdue.

Mais, dans un coin ignoré de cette France envahie, retentissait devant Dieu la prière de Y Imitation de Jésus - Christ . traduite précisément en ce siècle malheureux, comme pour donner à l’âme française une voix, qui disait :

— O mon Dieu, à moy venez, et réconfortez votre pauvre serviteur, et le resjouissez; estendez votre main, et délivrez-! e de toute douleur et angoisse. Venez, sire, venez!

Et l'infinie miséricorde répondait, dans le silence de sa solitude, à l’aine qui la suppliait ainsi ;

— Beau lilz, je suis le Seigneur qui réconforte au temps

de tribulacion Tiens-toy ferme et persévérant. Soyes

courageux, el la consolacion te viendra, quand je saurai que sera ton proffict. Attends-moi et surattends. Je viendrai et je te guérirai (2).

Elle vint, à l’heure marquée dans les desseins éternels de Dieu sur la vocation de la nation française et sa mission dans le monde.

C’était un jour d’été, à l’heure de midi.

Jeanne avait treize ans. Elle se trouvait, à ce moment, dans le jardin du logis paternel, attendant peut-être le son

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