‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 7 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

L’ange, après l’avoir rassurée de sa première impression qui fut, comme il arrive dans les grandes visions venant de Dieu, une crainte salutaire, l’instruisit et la prépara à sa sublime vocation. Mais ce n’est que quand il l'eut trouvée bien docile à l’appel de Dieu, qu’il lui révéla son nom.

— Je suis, dit-il à l’enfant, l’arcliange Michel !

Tous les panégyristes de Jeanne se sont arrêtés à ce mot, pour saluer le grand protecteur de la France. Saint Michel, en effet, est la lumineuse explication des merveilles accomplies par Jeanne d’Arc. C’est celle que donne Jeanne ellemême. Qui donc pouvait en donner une meilleure?

L’archange l’a suscitée, formée et conduite. Il lui a été donnée pour la gouverner. Il lui a appris à se diriger. Il lui donne sans cesse son réconfort. Tous les jours, il l’assiste, sans jamais lui faire défaut. Ce sont tout autant d’affirmations et d’expressions tombées de la bouche de l’héroïne. Elle va plus loin. Elle lui attribue sa mission tout entière. Dans certaines séances du procès de Rouen, elle s’identifie à saint Michel, se donne pour l’archange en personne agissant par son intermédiaire et présente comme ayant été invisiblement accompli par saint Michel ce qui

1. Dans sa lettre au duc de Milan, Boulainvilliers nous a conservé un touchant détail de cette naissance. « C’est la nuit de l’Epiphanie, jour de joie pour tous les chrétiens, que la jeune fille a vu la lumière, et, chose merveilleuse, tous les habitants de Domrémy se sentent inondés d’une ineffable joie. Ignorant le mystère de cette naissance, ils sortent de leurs maisons et se demandent les uns aux autres ce qui est arrivé de nouveau. Plusieurs sentent leur joie redoubler. Que vous dire encore? Les coqs, comme autant de hérauts d’un si heureux événement, font, à une heure inaccoutumée, entendre des concerts qu’on ne leur connaissait, battent des ailes, et presque durant deux heures paraissent annoncer la signification de la nouvelle naissance. » (. Procès , t. V, p. 116.)

n’était visible qu’en elle. Elle en avait le droit, disent les avocats et les docteurs de la réhabilitation : les saintes Ecritures offrent des exemples semblables, et le mandataire peut attribuer au mandant ce qu’il accomplit par son ordre et en vertu de la puissance qu'il en reçoit.

Saint Michel forme, avec les deux saintes dont nous allons parler, le Ctm.çezY invisible qui inspire et soutient tout ce que Jeanne entreprend. Jeanne en réfère à ce Conseil des difficultés suscitées par les guerriers, des questions posées par les faux docteurs de Rouen; et elle oppose hardiment les décisions et les réponses qu'elle en reçoit aux décisions et aux sophismes des guerriers et des faux juges.

Saint Michel n’apparaît pas seul ; il est dignement accompagné comme il sied au premier des purs esprits. Jeanne les a souvent vus parmi les hommes, auxquels ils se mêlent sans être aperçus.

La révélation de ce protectorat de saint Michel sur la France datait de l’an 708. Une nuit, saint Aubert, évêque d’Avranches, avait été averti, par révélation céleste, de construire, au sommet d’un mont, autrefois occupé parles druides et objet d’un religieux effroi, un temple en l’honneur du grand archange. Une deuxième et une troisième apparition ayant dissipé les premiers doutes du pieux pontife, il se mit résolument à l’œuvre. La dédicace de la nouvelle église se fît avec une grande solennité te 16 novembre 709. La fondation d’une abbaye bénédictine y assura la pompe et la perpétuité du service divin.

A partir de cette époque, le mont Saint-Michel — tel fut désormais son nom, — devint le but d’un pèlerinage qui n’a pas discontinué jusqu’à la Révolution, et qui a repris, dans ces derniers temps, comme tous les autres, sur ta terre encore très chrétienne de France. Il n’est point d’honneurs que nos rois n’aient rendus à saint Michel, se plaisant à lui donner le titre et le rang de « Prince de l’empire des Gaules ».

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l’appel

Mais, La plus belle, la plus constante apparition de saint Michel, c’est Jeanne la Pucelle, la Pucel le acceptée telle qu’elle s'est donnée. Elle a constamment affirmé qu’elle avait été suscitée, formée, fortifiée, conduite par saint Michel. « Il m’assiste tous les jours, disait-elle, sans jamais me faire défaut. »

Saint Michel répondait ainsi à la confiance de la France (1), car, affirme M. Simeon Luce, la France attendait de saint Michel un secours surnaturel.

L’ancienne France voyait l’archange guidant Clovis quand il allait à Vouillé briser la puissance politique de l’Arianisme; elle le voyait donnant au bras du fils de Pépin d’IIéristal La dureté du marteau pour broyer l’infidèle; Charlemagne l’avait fait peindre sur ses étendards; plus d’une fois les rois de France gravèrent son effigie sur

1. L’évêque d’Avrauches, Bochard, dans son mémoire pour Jeanne d’Àrc, rappelle, à ce sujet, des particularités négligées par d’autres : «Saint Michel, dit-il, fut autrefois le guide du peuple de Dieu. Il transmettait à ce peuple les révélations du ciel, ainsi que l’enseigne la glo3e au vi e chapitre des Juges et au x e de Daniel. Maintenant que l’ancien peuple est dispersé, que l’Eglise est fondée, la foi établie, il ne saurait être douteux que le bienheureux archange ne préside à la conduite de l'Église et de toute la chrétienté. Mais, parmi tous les royaumes de la chrétienté, il doit, plus que tout autre, veiller sur ce royaume de France, auquel un éclat particulier dans le culte divin, le flambeau de La foi toujours conservé dans sa pureté et sans obscurcissement, ont fait donner, comme témoignage d’une spéciale et particulière prérogative, même par les autres nations, le nom de très chrétien. On peut l’induire encore d’un fait singulier. Dans mon diocèse d’Avranches, l’archange se choisit autrefois une roche an milieu des flots de la mer, pour y être particulièrement honoré. C’est le récit de nos vieilles histoires. Le Bienheureux Aubert, alors évêque d’Avranches y fit bâtir en l’honneur et sur l’ordre même de l’archange une église fameuse appelée depuis église de S ai n t- M i ch e 1 - 3 ii r - To m b e . Or, c’est le seul lieu de la Normandie qui n’ait pas été subjugué par les Anglais. Tout le duché était conquis. Les lieux circonvoisins, pendant la durée des guerres, étaient ennemis du Mont Saint-Michel. Blocus très vigoureux et prolongés, machines merveilleuses, embuscades, trahisons, engins de tout genre, tout a été mis en œuvre, sans que les Anglais soient parvenus à s’en rendre maîtres. Le bienheureux archange en personne a couvert ce lieu d’une particulière et souveraine protection, aussi le roi très chrétien peut-il s’approprier les paroles de Daniel, et dire avec ce prophète :

« Voilà que Michel, le premier parmi les princes premiers est venu à mon aide, »

JEANNE TJ’aRC LA VÉNÉRABLE

la monnaie. La chevalerie se conférait au nom de saint Michel. Dans l’idéal et l’esprit de l’institution, que devaient être les chevaliers, sinon autant d’anges revêtus d’une chair immaculée ? La terre de France était parsemée d’oratoires, d’églises, en l’honneur de saint Michel. Toute cathédrale, toute grande église, avait sa chapelle, son autel dédié à l’archange. Le nom des places et des rues qui, en tant de lieux, gardent encore le nom de saint Michel, nous rappelle à quel point son nom fut populaire.

Il nous est donc permis de conclure, avec le P. Ayroles, que Jeanne d’Arc, cette enfant suscitée par saint Michel, remplie de la force de saint Michel, devenait dès lors l’apparition de la miséricorde divine sur la France.

Depuis sa plus tendre enfance et à l’aube même des premières lueurs de sa raison naissante, Jeanne témoignait d’un singulier attrait pour deux saintes, toutes deux d’ail leurs très populaires dans la dévotion des peuples, toutes deux vierges martyres, et célèbres dans les annales de l’héroïsme chrétien.

Dieu voulut que toutes deux devinssent, comme Parchange Michel, les conseillères et en quelque sorte les compagnes assidues de leur virginale cliente. Les interrogatoires de Rouen sont remplis des effusions naïves de Jeanne, quand elle parle de ses « saintes ».

L’archange lui avait annoncé leur prochaine apparition et leur assistance continue, lui recommandant de les écouter, de croire à leurs paroles, parce que tel était l’ordre de Dieu. Aussi, quand les saintes lui apparurent, elle n’éprouva aucune surprise et n’eut aucune peine à les croire.

Sous leur direction, la Vierge de Domrémy fit d’admirables progrès dans les voies de la sainteté. Le noviciat de

LES VOIX ; PEhMURlS L> E LEiStiPVEü ( t* A iN i H É O N )

l’appel

héroïne prédestinée 11 e connut point de défaillance. Les anges demeuraient dans l’admiration et le lui prouvaient, en redoublant de soins, tandis que ses institutrices célestes achevaient de l’instruire en vue de sa redoutable mission. Nous avons déjà dit de quelle vénération l’entouraient tous les témoins de sa vertu précoce. Ils sentaient l’approche de la divinité, en l’abordant, mais sans se rendre compte du mystère qui était en elle, tant elle gardait précieusement son secret (1).

Nul ne songeait à mal auprès d’elle. Comme autrefois la Vierge de Nazareth, de qui l’Aréopagyte raconte que sa seule vue écartait les pensées terrestres, la vue de la chaste et pudique adolescente inspirait le respect.

Une chronique contemporaine nous a conservé son portrait.

« Elle était, dit le chroniqueur, très grande de corps, et tous ses membres forts et robustes. Le visage était plutôt viril que de dame. Elle avait les yeux blonds et beaux et de très gaie expression. Le nez et la bouche bien placés. Elle paraissait en tout bien conformée. Ses cheveux étaient très longs et blonds, qu’elle nouait, et pendant les batailles elle les portait hors du casque, bien que cela fût périlleux. Les siens la reconnaissaient à cela, et sa chevelure répandue sous le casque ressemblait à des houppes d’un chapeau (2) . »

De plus en plus réservée, la docile élève des saintes recevait leurs leçons et assistait de plus en plus fréquemment à leurs colloques. « Elle les voit chaque jour et entend leurs voix, dit le rapport de la Faculté de théologie

1. Ou la voyait bien quelquefois quitter ses compagnes, se recueillir comme si elle était devant Dieu. Mais nul ne sut ce qui se passait en elle, pas même celui qui l'entendait en confession. Elle garda la chose secrète, non qu’elle se crût obligée de la taire, mais pour se mieux assurer du succès quand le temps viendrait de l’accomplir, car elle craignait les pièges des Bourguignons, elle craignait les résistances de son père. (Wallon, Jeanne cl' Arc , t. I, p. 89.)

2. Chronique espagnole de la Pucelle , Irad. par le comte de Puymaigre.

de Paris. Elle les a quelquefois embrassées, baisées, touchées de ses mains... Elles se montrent à elle, avec de très riches couronnes sur la Lête (1). »

Les progrès de l’enfant dans la piété, le rare bon sens qui caractérise toujours la conduite de Jeanne, la droiture de son jugement, le calme de son âme même au milieu des actions les plus faites pour enthousiasmer son imagination, toutes ces qualités extraordinaires et bien d’autres considérations, mises en lumière par les critiques les moins prévenus en faveur du surnaturel, garantissent à l’histoire impartiale qu’elle n’a obéi, ni à l’illusion, ni à l'hallucination, ni à la suggestion plus ou moins morbide, que les ennemis de l’Eglise et de la France ont tenté de lui opposer (2).

\. Elle dit avoir connu que c’était saint Michel qui la visite, aux bons conseils, réconfort et bons enseignements qu’elle en a reçus, et aussi parce que saint Michel s'est nommé à elle. Ainsi en est-il de sainte Catherine et de sainte Marguerite qui lui ont déclaré leurs noms et qui la saluent. ( Les XII articles de Nicolas Midi, lus en Soi bonne.)

2. La question du surnaturel dans la mission de Jeanne d’Arc et de la réalité des Révélations dont elle fut favorisée est capitale dans l’histoire de la Vénérable Pucelle. Nous espérons qu'elle ressortira, aux yeux des lecteurs de ce livre, du récit meme, scrupuleusement emprunté aux sources authentiques et les moins suspectes de partialité. Mais, elle ne saurait faire ici le sujet d’une thèse spéciale, étrangère au but que nous poursuivons et au plan que nous nous sommes proposé. Les personnes qui seraient curieuses d’approfondir une question si digne de fixer l’attention des philosophes comme des historiens, trouveront ample moisson à leurs études dans le volume du P. Ayroles, intitulé la Pucelle devant V Église de son temps. Cet énorme volume in-4° (Paris, Gaume) est rempli de documents de premier ordre et complète savamment l’autre ouvrage du meme auteur, Jeanne d' Arc sur les autels, duquel Mgr de Cabrières a pu écrire au savant défenseur de l’inspiration surnaturelle : « Vous avez peint d’une façon saisissante le côté surnaturel de cette pure existence qui se meut dans une atmosphère toute céleste, au milieu des plus chers patrons de la France... »

L’objection tirée du point de vue médical a fait l’objet de plusieurs travaux scientifiques du plus haut intérêt. Nous signalerons, comme un des plus complets et des plus concluants, la belle étude de M. le comte de Bourbon Lignières, dont la deuxième édition vient de paraître à la librairie Lamulle et Poisson, h Paris. Elle est intitulée : Etude sur Jeanne d'Arc et les principaux systèmes qui contestent son inspiration surnaturelle et son orthodoxie.

Pendant que nous écrivons cette note, on annonce un nouveau travail de l’infatigable P. Ayroles, où le docte jésuite étudiera plus spécialement en Jeanne d’Arc la Voyante .

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