‹ Jeanne d'Arc la VénérableChapitre 8 sur 45 · L APPEL · texte numérisé non relu

L APPEL

Entre les communications que recevait journellement la virginale adolescente, il en est une, sur laquelle les contemporains ont insisté, c’est celle du nom que lui donnaient ses sœurs du Paradis, les saintes qui l’assistaient. Le nom venait du ciel, Jeanne l’aimait pour cela et le prenait volontiers. A chaque page des Mémoires, ce nom revient et on voit qu’il avait été adopté do tous.

On l’appelait Jeanne la Pucétle.

Ce nom, que l’infâme Arouet a tenté de salir de sa bave immonde, doit rester cher aux vrais amis de Jeanne, qui se plaisent à la nommer comme la nommaient les voix et comme l’appelaient les contemporains.

Jeanne la Pucelle, c’est-à-dire la jeune adolescente, l’adolescente idéale, dans toute la délicate fraîcheur de son innocence et de sa virginale pureté.

Un jeune prêtre, au cœur grand et haut comme son esprit, rencontrant, au début de sa carrière oratoire, ce nom et les chastes beautés qu’il révèle, ne put contenir son ardent enthousiasme. C’était à Orléans, le 8 mai 1844. Le prêtre s’appelait Pie, il était alors vicaire à la cathédrale de Chartres et devait mourir sur le siège de saint Hilaire, à Poitiers, sous la pourpre méritée par tant d’illustres services dans l’Eglise de son pays. Son discours fut un chant de l’inspiration la plus élevée, digne prélude de tant de* chefs d’œuvre. C’est un magnifique traité théologique de la mission de Jeanne, une intuition du génie qui devine ce que l’érudition historique ne devait pas tarder à établir. Mais, quand il voulut saluer la Vierge de Domrémy, l’abbé Pie trouva des accents incomparables.

« O Dieu, s’écria-t-il au milieu du religieux saisissement de son auditoire, ô Dieu, dont les voies sont si belles et les sentiers pacifiques, vous qui marchez par un chemin

JEANNE n’AUC LA VÉNÉRABLE

virginal, soyez béni d’ctre venu à notre aide par des mains si pures et si dignes de vous! Soyez béni d’avoir fait Jeanne si belle, si sainte, si immaculée! Je cherche en vain ce qui pourrait manquer à mon héroïne; tous les dons divins s’accumulent sur sa tête; pas une pierrerie à joindre à sa couronne.

« Par l’esprit et par le cœur, je ne connais rien de plus français et de plus chrétien que Jeanne d’Arc, rien de plus mystique et de plus naïf. En elle, la nature et la grâce se sont embrassées comme sœurs; l'inspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son libre développement au caractère français; c'est une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière; elle est du ciel et de la terre... C'est une sainte qui n’a pas d’autels; que l’on vénère, que l’on invoque presque, et qu’il est permis de plaindre; que le prêtre loue dans le temple, que les citoyens exaltent dans les rues de la cité; modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois (I), à la femme du siècle et à la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et à ceux qui souffrent, aux grands et aux petits; type le plus complet et le plus large au point de vue de la religion et de la patrie, figure historique qui n’a sa semblable nulle part.

« Jeanne d’Arc, c’est une douce et chaste apparition du ciel au milieu des agitations tumultueuses de la terre, une île riante de verdure dans l’aride désert de l’histoire humaine, un parfum de l’Eden dans notre triste exil ; et, pour parler le langage de saint Augustin, c'est Dieu venant â nous, cette fois encore, par un sentier virginal. »

1. Faisant allusion à la statue de Jeanne que venait de donner au public artistique la princesse Marie d’Orléans, l’orateur ajoutait délicatement : « Elle a prouvé, elle aussi, qu'elle savait comprendre la sainte et noble figure de Jeanne. »

l'appel

La virginale héroïne était donc la prédestinée des miséricordes divines sur la France. Sa venue, attendue, désirée, ardemment souhaitée par tous les cœurs vraiment français, leur avait été prédite et prophétisée. On a trop oublié ces prédictions, auxquelles Jeanne elle-même n’hésitera pas à faire allusion, quand il s’agira d’affirmer sa mission surnaturelle. Elles ont été recueillies avec soin par Jean Bréhal, le grand inquisiteur, chargé par commission apostolique de présenter l’ensemble des sentiments des docteurs appelés à se prononcer dans le procès de réhabilitation. L’œuvre du savant dominicain constitue une collection, ou, pour emprunter son expression même, une Récapitula lion de ces sentiments et des raisons qui les motivaient.

« C’est, dit-il, pour donner toute évidence à ces merveilles, que Dieu a voulu les faire annoncer de longues années avant leur accomplissement. »

Bréhal cite d’abord la prédiction du vénérable Bède, annonçant, d’une façon précise, l’année même où Jeanne, à la suite de ses révélations, se met héroïquement à l’œuvre.

Puis, celle de Jean de Montalcin, écrivant de Sienne au roi de France :

« Votre victoire sera dans le conseil d’une vierge. »

Puis encore les strophes étranges de l’Anglais Merlin.

« Du bois chenu sortira la pucelle, qui apportera le remède aux blessures.

« Dès qu’elle aura abordé les forteresses, de son souffle elle desséchera les sources du mal.

« Des ruisseaux de larmes couleront de ses yeux; elle remplira l’île (l’Angleterre) d’une horrible clameur.

« Elle sera tuée par le cerf à dix ramures (le jeune roi Henri âgé de dix ans) dont quatre porteront des diadèmes d’or

(les quatre premières années d’IIenri furent marquées par l’exercice d’une autorité juste) et les six autres seront changées encornes de buffles (symbole d’une tyrannie barbare et sans frein) ; elles rempliront les îles dé la Bretagne d’un horrible fracas; le bois Danois (la Normandie, parce que les Normands étaient sortis du Danemark) sera sur pied. D’une voix d’homme, il criera ; « Viens, Cambrie

(couronne de France, ainsi nommée parce que les Francs sortirent de l’antique cité de Sicambrie, en Pannonie), et joins Cornouaille (l’Angleterre) à ton liane. »

Bréhal cite encore une autre prophétie, non moins célèbre et répandue dans le peuple, qui la commentait volontiers sous le chaume, à la veillée, quand les nouvelles de France devenaient do plus en plus mauvaises. On y lisait :

« <) lys insigne, arrosé par les princes, le semeur te plaça dans un délectable verger, au milieu de vastes campagnes. Sans cesse fleurs et roses d’un merveilleux parfum te forment ceinture.

« Le lys est dans la stupeur, le verger dans beffroi.

« Des animaux divers, les uns étrangers, les autres nourris dans le verger, s unissant cornes à cornes, ont presque sulloqué le lys. Il s’étiole par sa propre rosée, on le resserre ; on lui arrache une aune ses racines ; ils croient Fanéantir de leurs souffles d’aspic.

« Mais, voici la vierge, originaire du lieu d’où se répandit le brutal venin (?)

« Elle est distinguée par un petit signe rouge, qui émerge derrière son oreille droite.

« Son parler est lent.

« Son cou est court.

« Par elle, ils seront ignominieusement bannis du verger ;

« Elle donnera au lys des courants rafraîchissants;

« Elle chassera le serpent;

« Elle montrera où est le venin;

« Par elle, le gardien du lys, Charles, appelé fils de Charles, sera couronné à Reims d’un laurier fait d’une main non mortelle.

« Autour se soumettront des voisins turbulents ; les sources trembleront; le peuple criera: Vive le lys, loin la brute (le léopard), fleurisse le verger... »

Sans prétendre donner à ces diverses prédictions plus d’autorité, ni même plus d’authenticité qu’il ne convient, le texte, recueilli par le grand inquisiteur, a du moins son importance, au point do vue de l’attente universelle au pays de France, confiant, dans sa détresse, en la libération qui lui viendrait du Christ qui aime les Francs.

Cependant, le terme fixé par Dieu approchait. L’humble et forte vierge de Domrémy était devenue, sous la direction des anges et des saintes, la grande âme religieuse et parfaite qui animait son corps sain et vigoureux. Les « voix » devinrent plus pressantes.

— Ii faut, disait saint Michel; il faut, répétaient les saintes Catherine et Marguerite; il faut que tu ailles trouver le capitaine de Vaucou leurs, Robert de Baudricourt, et qu’il te donne une escorte de gens armés qui te conduisent devers le dauphin; il te faut faire sacrer le roi à Reims; chasser l’étranger du royaume.

— Mais, répondait la vierge, je ne suis qu’une paysanne; comment donnerai- je des ordres aux gens de guerre?

— Fille de Dieu, fille au grand cœur, insistaient les voix, va, il le faut; Dieu te sera en aide.

C’est que le péril était devenu imminent. Tout manquait à Charles VII, on lui conseillait de se retirer en Dauphiné, lui-même se surprenait songeant à se réfugier en Espagne ou en Ecosse, et à commencer cette vie si dure de roi exilé.

L’Anglais devenait de pins en pins insolent. Le duc de Bedford voyait ses alliances se resserrer sur le sol français. Salisbury débarquait, résolu à porter la guerre au coeur même des pays demeurés fidèles au roi malheureux.

Les voix se firent plus pressantes.

— Pars, disent-elles un jour, va trouver Robert de Baudricourt, au lieu de Vaucou leurs, il te donnera des gens pour t’accompagner en France.

« Partir, quitter sa mère, ses jeunes amies, ses paisibles travaux, pour se jeter en pareille compagnie, dans cette vie de hasards, c’était chose qui devait troubler étrangement cette âme simple et recueillie. Elle disait plus tard qu’elle eût mieux aimé être tirée à quatre chevaux, que de venir en France sans la volonté de Dieu. Jusque-là, le caractère de sa mission pouvait se dérober à ses yeux dans les ombres de l’avenir et l’attirer par le mystère. Quand les voix lui disaient qu’il fallait aller au secours de la France, elle se sentait pleine d’ardeur et d’impatience: « Elle ne pouvait durer où elle était. » Mais, quand les voiles tombèrent, quand le présent se montra avec toutes les misères, tous les dégoûts de la réalité, et qu’il fallut partir, elle s’effraya. Elle répondit qu’elle n’était qu’une pauvre fille, qui ne saurai I ni monter à cheval ni faire la guerre. Mais la voix avait parlé; elle triompha de ses répugnances. Et Jeanne, pour étouffer le cri de son cœur, n’eut plus qu’une pensée: ce fut de concourir de toute sa force à l’accomplissement de la volonté do Dieu (1). »

Or, elle ne pouvait compter sur l’appui, ni même sur l’assentiment de son père ou de sa mère (2). Elle avait eu beau cacher avec soin son secret, quelque chose en avait transpiré autour d’elle. Sa piété de plus en plus ardente, les élans de son âme, les vivacités d’expressions qui sans doute lui échappaient trahissant son patriotisme indigné à la nouvelle des désastres du beau pays de France, ces

Page 1